leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le
veut!--Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de
nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée,
Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains,
Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens,
Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton
venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais,
quoique divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de
frères et de proches parents unis dans un même esprit, par l'amour du
Seigneur. Si l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui
appartenait, celui qui l'avait trouvé le portait avec lui bien
soigneusement, et pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de
recherches il eût découvert celui qui l'avait perdu, et le lui rendait
de son plein gré, comme il convient à des hommes qui ont entrepris un
saint pèlerinage.»]
[Note 389: Guib. Nov., l. IV, c. XV. «Unde fiebat, ut nec mentio
scorti, nec nomen prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc
ipso scelere, gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam
inveniri constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere
maritis, atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»--Les moeurs
sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne.
Après la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les
bois des enfants nouveau-nés dont les femmes turques étaient
accouchées pendant le cours de l'expédition.» Guibert, l. V.]
Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants
désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de
l'affranchissement[390]. Le grand mouvement de la croisade ayant un
instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au
grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et
rencontrèrent la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange,
qu'on avait cru entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus tard
dans la prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui
l'opprimait de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable,
qui ne descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses
vassaux, les arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec
eux; la communauté de misères amollit son coeur. Plus d'un serf put
dire au baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le
désert; je vous ai couvert de mon corps au siége d'Antioche ou de
Jérusalem.
[Note 390: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»]
Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges.
Dans cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri,
ce fut souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce
que valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque.
Les parents de tant de morts se trouvèrent parents de martyrs. Ils
appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de
l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé
Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères
des rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était
point allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres
avait été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de
Bouillon.
L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus
misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent
ou suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun pouvait
disposer du fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils
s'enhardirent à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de
vendre et d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il
pouvait bien se faire que les hommes fussent égaux.
Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas
nettement produite. On nous dit bien que dès avant l'an mil les
paysans de la Normandie s'étaient ameutés; mais cette tentative fut
réprimée sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes,
dispersèrent les vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il
n'en fut plus parlé[391]. Les paysans, en général, étaient trop
isolés. Leurs _jacqueries_ devaient échouer dans tout le moyen âge.
Ils étaient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dégradés par
l'esclavage, trop brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux:
leur victoire eût été celle de la barbarie.
[Note 391: Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes
per diversos totius normanicæ patriæ plurima agentes conventicula,
juxta suos libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum
compendiis quam in aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti
juris obice, legibus uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus,
inutiles suis remisit... His rustici expertis, festinato concionibus
omissis, ad sua aratra sunt reversi.»]
Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au
pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les
seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population
de ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter
leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et
commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie;
mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons,
beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers, dans les villes
de passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles,
au moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien
laisser un peu de liberté à ces hommes; ils portaient tout dans leurs
bras, ils auraient quitté le pays.
C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les
villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes
privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs
franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations
contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en
particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays féodal par
excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic Vital,
la communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que les
prêtres accompagnassent le roi aux siéges ou aux combats, avec les
bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon
le même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle
suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle
d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis le
Gros, après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les
hommes des communes marchant sous la bannière de leurs paroisses
(1119). Mais ces communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent
plus exigeantes. Ce fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu
une fois fuir devant leur bannière paroissiale les grands chevaux et
les nobles chevaliers, d'avoir, avec Louis le Gros, mis fin aux
brigandages des Rochefort, d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se
dirent avec le poëte du XIIe siècle: «Nous sommes hommes comme ils
sont; tout aussi grand coeur nous avons; tout autant souffrir nous
pouvons[392].» Ils voulurent tous quelques franchises, quelques
priviléges; ils offrirent de l'argent; ils surent en trouver,
indigents et misérables qu'ils étaient, pauvres artisans, forgerons ou
tisserands, accueillis par grâce au pied d'un château, serfs réfugiés
autour d'une église; tels ont été les fondateurs de nos libertés. Ils
s'ôtèrent les morceaux de la bouche, aimant mieux se passer de pain.
Les seigneurs, le roi, vendirent à l'envi ces diplômes si bien payés.
[Note 392: Rob. Wace, Roman du Rou, vers 5979-6038.
Li païsan e li vilain
Cil del boscage et cil del plain,
Ne sai par kel entichement,
Ne ki les meu premierement;
Par vinz, par trentaines, par cenz
Unt tenuz plusurs parlemenz...
Priveement ont porparlè
Et plusurs l'ont entre els juré
Ke jamez, par lur volonté,
N'arunt seingnur ne avoé.
Seingnur ne lur font se mal nun;
Ne poent aveir od elss raisun,
Ne lur gaainz, ne lur laburs;
Chescun jur vunt a grant dolurs...
Tute jur sunt lur bestes prises
Pur aïes e pur servises...
«Pur kei nus laissum damagier!
«Metum nus fors de lor dangier;
«Nus sumes homes cum il sunt,
«Tex membres avum cum ils unt,
«Et altresi grans cor avum,
«Et altretant sofrir poum.
«Ne nus faut fors cuer sulement;
«Alium nus par serement,
«Nos aveir e nus defendum,
«E tuit ensemble nus tenum.
«Es nus voilent guerreier;
«Bien avum, contre un
«Trente u quarante païsanz
«Maniables e cumbatans.»]
Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit
bruit. Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de
la Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables,
partagées entre deux seigneurs, laïque et ecclésiastique,
s'adressèrent au roi pour faire garantir solennellement des
concessions souvent violées, et maintinrent une liberté précaire au
prix de plusieurs siècles de guerres civiles. C'est à ces villes qu'on
a plus particulièrement donné le nom de _communes_. Ces guerres sont
un petit, mais dramatique incident de la grande révolution qui
s'accomplissait silencieusement et sous des formes diverses dans
toutes les villes du nord de la France.
C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes
avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de
tant d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions.
Les premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois
pairies ecclésiastiques[393]. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait
jeté là les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été
donné par Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous
examinerons plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout
autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici
que montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des
proportions colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de
cette terrible et orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente
mille soldats de ses portes, battait le roi de France et emprisonnait
l'Empereur[394]. Toutefois, grandes ou petites, elles furent
héroïques, nos communes picardes, et combattirent bravement. Elles
eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas inclinée et revêtue de
marbre, comme les _miranda_ d'Italie[395], mais parée d'une cloche
sonore qui n'appelait pas en vain les bourgeois à la bataille contre
l'évêque ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les hommes.
Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à l'attaque du château
d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[396]; ainsi plus tard Jeanne
Hachette au siége de Beauvais. Gaillarde et rieuse population
d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs légères,
des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était leur
joie, au XIIe siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros cheval se
risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les
cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et
effarouchaient de leurs risées la bête féodale[397].
[Note 393: _Voy._ Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]
[Note 394: Maximilien, en 1492.]
[Note 395: _Miranda_, c'est-à-dire _les merveilles_.]
[Note 396: Guibert de Nogent.]
[Note 397: Guibert de Nogent.]
On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt
vrai[398]. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il
n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et
des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les
communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont
les _bourgeoisies_, qui, sous la bannière du saint de la paroisse,
conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à
cheval portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis[399].
Vassal comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine
de Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le
brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable
férocité des Coucy.
[Note 398: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la couronne
se constituassent en communes. Louis VII suivit la même politique; à
son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il regardait comme
séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerie d'aucuns musards de
la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient semblant de soi
rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en eut de ceux
qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs mourir et
détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.» Gr.
Chron. de Saint-Denis. Il abolit la commune de Vézelay.]
[Note 399: C'est le fameux Oriflamme. Il devint l'étendard de rois de
France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin, qui relevait de
l'abbaye de Saint-Denis.]
Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité
avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre
petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs
de ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants
par la vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe
Ier, ou même le brave Louis VI, le gros homme pâle[400], entre _les
rouges_ Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre,
conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les
Guillaume de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou
historiens, enfin les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes
des empereurs, sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la
mort de Godefroi de Bouillon?
[Note 400: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle toute
sa vie. (Orderic Vital.)]
Le roi qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? pas
grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le
droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les
prêtres, et renouvelé par les poëmes qui commencent alors. En face de
ce droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans
héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait
une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être
bien avec celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité
d'héritier universel était éminemment populaire. En attendant,
l'Église le soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef
militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à
l'époque où Philippe Ier épousa scandaleusement Bertrade de Montfort,
qu'il avait enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de
Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape lança
l'interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute l'Église du
Nord lui resta favorable; il eut pour lui les évêques de Reims, Sens,
Paris, Meaux, Soissons, Noyon, Senlis, Arras, etc.
Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été
d'abord surnommé l'_Éveillé_. Son règne est en effet le réveil de la
royauté. Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est
pour elle qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis,
pour les évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres
d'Église étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on
sentira combien leur défenseur faisait oeuvre charitable et humaine.
Il est vrai qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour,
armaient leurs hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs
pèlerins, leurs marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs
fêtes; il assurait la grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et
de Paris à Reims. Le roi et le comte de Blois et de Champagne
s'efforçaient de mettre un peu de sécurité entre la Loire, la Seine et
la Marne, petit cercle resserré entre les grandes masses féodales de
l'Anjou, de la Normandie, de la Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la
Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la première arène
de la royauté, le théâtre de son histoire héroïque. C'est là que le
roi soutint d'immenses guerres, des luttes terribles contre ces lieux
de plaisance qui sont aujourd'hui nos faubourgs. Nos champs
prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs Iliades. Les Montfort
et les Garlande soutenaient souvent le roi; les Coucy, les seigneurs
de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre lui; tous les environs
étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait aller encore avec
quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on ne chevauchait
plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et malencontreuse
forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de Montlhéry exigeait
un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée, de sa ville
d'Orléans à sa ville de Paris.
La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry
prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les
chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses
frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à
l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le
surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna à
l'un des fils du roi sa fille et son château[401]. C'était lui donner
la route entre Paris et Orléans.
[Note 401: Philippe Ier disait à son fils, Louis le Gros: «Age, fili,
serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo et
fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.»
Suger.]
L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de
Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner
en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour,
sentit qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la
terre sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et
matière à quelques bons contes[402]. De son duché d'Aquitaine, ne lui
souciait guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour
quelque argent comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses
hommes, toutes ses maîtresses[403]. Pour les Languedociens, c'était
une croisade non interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse
_Jourdain_ était comte de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de
Jérusalem: elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y
ruina. Les Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les
populations commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne
heure, c'était un excellent marché; ils en tiraient les denrées du
Levant, à l'envi des Pisans et des Vénitiens.
[Note 402: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.]
[Note 403: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»]
Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre.
Elle allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la
croisade, entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils
n'avaient pas besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait
bien à les occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France,
plus grand chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons.
Il commença à devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui cet
adversaire des petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de
l'empereur Henri IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la
violence du pape[404]. Son titre faisait une telle illusion sur ses
forces, que, des Pyrénées, le comte de Barcelone lui demanda du
secours contre la terrible invasion des Almoravides qui menaçaient
l'Espagne et l'Europe. De même, quand le héros de la croisade, ce
glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint implorer la compassion du
peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en
épousant la soeur de Louis le Gros[405]. Bohémond n'avait garde de
solliciter les secours des Normands, ses compatriotes: le comte de
Barcelone se défiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se
défiait du roi de France.
[Note 404: Sigebert de Gemblours.]
[Note 405: Suger.]
Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux
églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le
voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des
conventions, et de là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces
conquérants ne respectaient rien. La toute petite royauté de France ne
leur aurait pas tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de
l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda et obtint le titre de sénéchal du
roi de France. C'était le droit de mettre les plats sur la table; mais
la féodalité ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte
d'Anjou était trop puissant pour croire qu'on pût tirer jamais parti
contre lui de cette domesticité volontaire, qui équivalait à une
étroite ligue contre les Normands.
Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient
contre le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la
réalité, la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur
victoire à Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois
se rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de
résultat. Dans cette célèbre bataille du XIIe siècle, il y eut, dit
Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps
chevaleresques sont les temps héroïques (1119).
Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes qui
pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles
étaient conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien
tant que de tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer
un parti bien plus avantageux encore de la protection ecclésiastique,
lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims,
où siégeaient quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y
présenta, accusa humblement devant le pape le roi normand
d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des gens,
et l'allié des seigneurs qui désolaient les campagnes. «Les évêques,
dit-il, détestaient avec raison Thomas de Marne, brigand séditieux qui
ravageait toute la province; aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet
ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux barons de
France se réunirent à moi pour réprimer les violateurs des lois, et
ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemblée de
l'armée chrétienne. Le comte de Nevers revenant paisiblement, avec mon
congé, de cette expédition, a été pris et retenu jusqu'à ce jour par
le comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait supplié Thibaut de
ma part de le remettre en liberté, et que les évêques aient mis toute
sa terre sous l'anathème.» Lorsque le roi eut parlé, les prélats
français attestèrent qu'il avait dit la vérité. Mais le pape avait
bien assez de sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un
ennemi du roi d'Angleterre.
Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de
l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit
d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[406]. Ce
droit n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques.
Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon
Dieu et selon le monde.
[Note 406: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans
attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit
en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la
règle.]
Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis le Gros prit
sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain
de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre.
Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon, eut été massacré par les
hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea
le comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre
pour comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à
regarder le roi de France comme le ministre de la Providence.