C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople

pour des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre

Occident. Ces dômes d'or, ces palais de marbre, tous les

chefs-d'oeuvre de l'art antique entassés dans la capitale depuis que

l'empire s'était tant resserré; tout cela composait un ensemble

étonnant et mystérieux qui les confondait; ils n'y entendaient rien:

la seule variété de tant d'industries et de marchandises était pour

eux un inexplicable problème. Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils

avaient grande envie de tout cela; ils doutaient même que la ville

sainte valût mieux. Nos Normands et nos Gascons auraient bien voulu

terminer là la croisade; ils auraient dit volontiers comme les petits

enfants dont parle Guibert: «N'est-ce pas là Jérusalem?»

Ils se souvinrent alors de tous les piéges que les Grecs leur avaient

dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des

aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur

imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine

et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et

le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements

à ces empoisonneurs, et qu'en punition, il fallait prendre

Constantinople. On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre

sainte. La chose était facile s'ils se fussent accordés; mais le

Normand comprit qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner

seulement l'empire au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il

n'était pas venu pour faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla

comme lui, et tira bon parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce

qu'il voulut par l'empereur[366].

[Note 366: On le mena dans une galerie du palais, où une porte,

ouverte comme par hasard, lui faisait voir une chambre remplie du haut

en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles

conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor! Il est à

vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne

Comnène).]

Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces

conquérants, qui pouvaient l'écraser[367], à lui faire hommage et lui

soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond,

puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains

dans les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité.

Dans la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople;

ne la possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée

et pour amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les Grecs

seuls pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce

que l'on voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des

vaisseaux surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore.

[Note 367: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris...

«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» Guibert de Nogent.]

«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter

serment. Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut

l'audace de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien

connaissant de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte

Baudouin prit cet insolent par la main, et l'ôta de sa place, lui

faisant entendre que ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser

assis à côté d'eux ceux qui leur avait fait hommage, et qui étaient

devenus leurs hommes; il fallait, disait-il, se conformer aux usages

du pays où l'on vivait. L'autre ne répondait rien, mais il regardait

l'empereur d'un air irrité, murmurant en sa langue quelques mots qu'on

pourrait traduire ainsi: Voyez ce rustre qui est assis tout seul,

lorsque tant de capitaines sont debout! L'empereur remarqua le

mouvement de ses lèvres, et se fit expliquer ses paroles par un

interprète, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement,

lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie, se retiraient et

saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux, et lui demanda

qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc, dit-il, et

des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays, il

y a à la rencontre de trois routes une vieille église, où quiconque a

envie de se battre en duel vient prier Dieu, et attendre son

adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a

osé venir.»--«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore

trouvé d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas[368].»

[Note 368: Anne Comnène.]

Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse

avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée.

Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés.

Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siéges, auraient pu, avec toute leur

valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les

assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin les Francs virent

flotter sur la ville[369] le drapeau de l'empereur et il leur fut

signifié du haut des murs de respecter une ville impériale.

[Note 369: «Il envoya en même temps de grands présents aux chefs,

sollicitant leur bienveillance par ses lettres et par la voix de ses

députés; il leur rendit mille actions de grâces pour ce loyal service,

et pour l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.»

Willelm. Tyr., l. III, c. XII.--«Il envoya, dit Guibert, l. III, c.

IX, des dons infinis aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes

aumônes; il jetait ainsi des germes de haine parmi ceux de condition

moyenne, dont sa munificence semblait se détourner.» _Voy._ aussi

Raymond d'Agiles, p. 142.]

Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par

les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient

encore plus de leur grand nombre.

Malgré les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l'eau

manquait à chaque instant sur ces arides collines. En une seule halte,

cinq cents personnes moururent de soif. «Les chiens de chasse des

grands seigneurs, que l'on conduisait en laisse, expirèrent sur la

route, dit le chroniqueur, et les faucons moururent sur le poing de

ceux qui les portaient. Des femmes accouchèrent de douleur; elles

restaient toutes nues sur la plaine, sans souci de leurs enfants

nouveau-nés[370].»

[Note 370: Albert d'Aix.]

Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie

légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment

armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si

je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une

seule fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la

bataille. Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les

bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec tant

d'avantage; toutefois la perte des croisés fut immense.

Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait

voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour

qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves

ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé l'épée à la main la ville de

Tarse; Baudouin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les

premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle,

fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs,

et ne voulait pas être retardé[371].

[Note 371: Raymond d'Agiles.]

La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre

cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent

cinquante-trois évêchés[372]. C'était là une belle proie pour le comte

de Saint-Gille et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler

d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il

pratiqua les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée,

virent flotter sur les murs le drapeau rouge des Normands[373]. Mais

il ne put les empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y

fortifier dans quelques tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville

une abondance funeste après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en

foule. Bientôt les vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient

réduits de nouveau à la famine, quand une armée innombrable de Turcs

vint les assiéger dans leur conquête. Un grand nombre d'entre eux,

Hugues de France, Étienne de Blois, crurent l'armée perdue sans

ressources, et s'échappèrent pour annoncer le désastre de la croisade.

[Note 372: Trois cent soixante églises (Guibert de Nogent).--Albéric

ne compte que trois cent quarante églises.]

[Note 373: Foulcher de Chartres.]

Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que

Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons où

ils se tenaient blottis que d'y mettre le feu. La religion fournit un

secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision,

annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait

la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ[374]. Il

prouva la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y

brûla, mais on n'en cria pas moins au miracle[375]. On donna aux

chevaux tout ce qui restait de fourrage, et tandis que les Turcs

jouaient et buvaient, croyant tenir ces affamés, ils sortent par

toutes les portes, et en tête la sainte lance. Leur nombre leur

sembla doublé par les escadrons des anges. L'innombrable armée des

Turcs fut dispersée, et les croisés se retrouvèrent maîtres de la

campagne d'Antioche et du chemin de Jérusalem.

[Note 374: Raymond de Agil., p. 155. «Vidi ego hæc quæ loquor, et

Dominicam lanceam ibi (in pugna) ferebam.»--Foulcher de Chartres

s'écrie: _Audite fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit

lanceam, fallaciter occultatam forsitan_, c. X.]

[Note 375: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il avait

douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et le

peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher

sain et sauf, mais le peuple se précipita sur lui pour déchirer ses

habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre

homme, ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.]

Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en

garder les tours[376]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part

de la croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée, et

de l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on,

réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers

et leurs hommes. Le peuple avait trouvé son tombeau dans l'Asie

Mineure et dans Antioche.

[Note 376: «Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord

grande envie de tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il

est défendu de verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux

expédients de Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et,

lorsqu'ils furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent

les soldats de Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette

haine, ajoute-t-il, c'était une querelle pour du fourrage, au siége

d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés

ensemble au même endroit, et s'étaient battus à qui aurait le

blé.--Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils déposaient

leurs fardeaux et se chargeaient d'une grêle de coups de poings; le

plus fort emportait la proie.» C. 98, 99, p. 316.--Ensuite Raymond et

les siens soutinrent l'authenticité de la sainte lance, «parce que les

autres nations, dans leur simplicité, y apportaient des offrandes; ce

qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rusé Bohémond (_non

imprudens, multividus_. Rad. Cad., p. 317; Robert. Mon., ap. Bongars,

p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle.» C. 101,

102.]

Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les

Francs contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus

à enlever aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On

prétend qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes.

Les croisés qui, dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la

cité sainte, avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés

par les assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siége,

s'établir dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il

semblait que le démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de

l'armée du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcières qui

lançaient des paroles funestes sur les assiégeants.

Ce ne fut point par des paroles qu'on leur répondit.

Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent une des

magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[377].

[Note 377: Guillaume de Tyr.]

Le seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les

Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction

du vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le

comte de Saint-Gille et pour le duc de Lorraine. Enfin, les croisés

ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute

l'armée attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le

vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de

la passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les

murailles de Jérusalem. La ville prise, le massacre fut

effroyable[378]. Les croisés, dans leur aveugle ferveur, ne tenant

aucun compte des temps, croyaient, en chaque infidèle qu'ils

rencontraient à Jérusalem, frapper un des bourreaux de Jésus-Christ.

[Note 378: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le siége,

les plus cruels traitements de la part des infidèles (Guillaume de

Tyr).]

Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire

quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent avec

larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint

tombeau.

Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête, qui

aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une

enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on

interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le

comte de Saint-Gille, le plus riche des croisés, eût été élu

probablement; mais ses serviteurs, craignant de rester avec lui à

Jérusalem, n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent

la royauté. Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après

avoir bien cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il

restait trop longtemps dans les églises, au delà même des offices,

qu'il allait toujours s'enquérant aux prêtres des histoires

représentées dans les images et les peintures sacrées, au grand

mécontentement de ses amis, qui l'attendaient pour le repas[379].

[Note 379: Guillaume de Tyr.]

Godefroi se résigna, mais il ne voulut jamais prendre la couronne

royale dans un lieu où le Sauveur en avait porté une d'épines. Il

n'accepta d'autre titre que celui d'avoué et baron du saint sépulcre.

Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le royaume, le conquérant ne

fit point d'objection; il céda tout devant le peuple, se réservant la

jouissance seulement, c'est-à-dire la défense. Dès la première année

il lui fallut battre une armée innombrable d'Égyptiens, qui vinrent

attaquer les croisés à Ascalon. C'était une guerre éternelle, une

misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi se trouvait avoir

conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait infesté par les

Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à peine cultiver

les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut bien rester

avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois cents

chevaliers[380].

[Note 380: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas

la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)]

C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi,

au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe

asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y

organisa dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de

l'Occident. L'ordre hiérarchique, et tout le détail de la justice

féodale, y fut réglé dans les fameuses Assises de Jérusalem par

Godefroi et ses barons. Il y eut un prince de Galilée, un marquis de

Jaffa, un baron de Sidon. Ces titres du moyen âge attachés aux noms

les plus vénérables de l'antiquité biblique semblent un

travestissement. Que la forteresse de David fût crénelée par un duc de

Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un Gaulois, une tête

blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr, voilà ce que

n'avait pas vu Daniel.

La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les

Normands en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade.

La langue française succéda, comme langue politique, à l'universalité

de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de

Francs[381] devint le nom commun des Occidentaux. Et quelque faible

encore que fût la royauté française, le frère du triste Philippe Ier,

ce Hugues de Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins

appelé par les Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi

des rois.

[Note 381: Guibert, l. II, c. I: «L'année dernière je m'entretenais

avec un archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et

je l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que

le roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape

Pascal, ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette

occasion, jusqu'à les appeler par dérision _Francons_. Je lui dis

alors: «Si vous tenez les Français pour tellement faibles ou lâches

que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont

la célébrité s'est étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi donc à

qui le pape Urbain s'adressa pour demander du secours contre les

Turcs? N'est-ce pas aux Français?»--Id., l. IV, c. III: «Nos princes,

ayant tenu conseil, résolurent alors de construire un fort sur le

sommet d'une montagne qu'ils avaient appelée _Malreguard_, pour s'en

faire un nouveau point de défense contre les agressions des Turcs.» La

langue française dominait donc dans l'armée des croisés. _Voyez_ aussi

les suites de la quatrième croisade.

[Grec: O basileus tôn basileôn, kai archêgos tou Phraggikou stratou].

Matthieu Pâris (ad ann. 1234), et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au

roi de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois

chrétiens.--Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs:

«Dicunt se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo

naturaliter debet esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum,

ap. Bongars, p. 7.]

CHAPITRE IV

SUITES DE LA CROISADE--LES COMMUNES

--ABAILARD

--PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE

1100-1135

Il appartient à Dieu de se réjouir sur son oeuvre, et de dire: Ceci

est bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne,

quand il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a

vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît

plus, le laisse tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même.

Alors ce n'est plus pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec

tant d'efforts, qu'à s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de

tristesse quand il eut conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris

Rome. Godefroi de Bouillon n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il

s'assit découragé sur cette terre, et languit de reposer dans son

sein. Petits et grands, nous sommes tous en ceci Alexandre et

Godefroi. L'historien comme le héros. Le sec et froid Gibbon lui-même

exprime une émotion mélancolique, quand il a fini son grand

ouvrage[382]. Et moi, si j'ose aussi parler, j'entrevois, avec autant

de crainte que de désir, l'époque où j'aurai terminé la longue

croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour ma patrie.

[Note 382: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et

agréable compagnon de ma vie.» Mém. de Gibbon.]

La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent

au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem

tant désirée. Six cent mille homme s'étaient croisés. Ils n'étaient

plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent

pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents

chevaliers: quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Edesse, avec

Baudouin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent

l'Europe. Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver

la trace; elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie,

sur une route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat!

Il ne faut pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en

dégoût. Godefroi n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[383].

[Note 383: Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine

de Gentils lui envoya des présents infectés d'un poison mortel.

Godefroi s'en servit sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita,

et mourut bientôt après. Selon d'autres, il mourut de mort

naturelle.»...]

C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade.

Ce résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins

réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines

d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des

contemporains avant et après la croisade.

«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les

Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les

uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices:

c'était un spectacle assez amusant et délectable[384].»

[Note 384: Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum

tandem post multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis

nobis jocundum atque delectabile.»--Il raconte encore que le comte de

Toulouse fit un jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et

le nez à ses prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et

consilio comes claruerit non facile referendum est.»]

Tout est changé après la croisade[385]. Le frère et successeur de

Godefroi, le roi Baudouin épouse une femme issue d'une famille

illustre «parmi les gentils du pays.» Lui-même adopte leurs usages,

prend une robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à

l'orientale. Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes.

Blessé, il refuse à ses médecins la permission de blesser un

prisonnier pour étudier son mal[386]. Il a pitié d'une prisonnière

musulmane qui accouche dans son armée: il arrête sa marche, plutôt que

de l'abandonner dans le désert[387].

[Note 385: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un

certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud

aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»]

[Note 386: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers

croisés:

«Dieu les punit d'avoir exercé d'affreuses violences contre les juifs;

car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force pour

contraindre personne à venir à lui.»]

[Note 387: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. (Guillaume

de Tyr.)]

Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de

charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette

communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un

instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme

européen[388]. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur

entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils

ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au

moins en haine des infidèles[389].

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 21 / 30 段