Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient pas. Ces hommes

si fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des

torrents de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses

qu'il plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes

de Barcelone, de Flandre, de Verdun, accomplirent dans le XIe siècle

ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement

les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'évêque

de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put

arriver. Treize ans après, les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de

Bamberg et d'Utrecht, s'associèrent à quelques chevaliers normands et

formèrent une petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à

grand'peine, et deux mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant

les Turcs, maîtres de Bagdad et partisans de son calife, s'étant

emparés de Jérusalem, y massacrèrent indistinctement tous les

partisans de l'incarnation, Alides et Chrétiens. L'empire grec,

resserré chaque jour, vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en

face de Constantinople. D'autre part, les Fatemites tremblaient

derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils s'adressèrent,

comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis Comnène était déjà

lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli magnifiquement à

son passage; ses ambassadeurs célébraient, avec le génie hableur des

Grecs, les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes qu'on

pouvait y conquérir: les lâches allaient jusqu'à vanter la

beauté[350] de leurs filles et de leurs femmes, et semblaient les

promettre aux Occidentaux.

[Note 350: Guibert de Nogent.]

Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple, et lui

communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y

avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de

l'Espagne n'était qu'une croisade: chaque jour on apprenait quelque

victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement

importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la

Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis

un siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de

Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique, et

massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien

que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger

animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers

imaginèrent plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem,

de détourner et d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins

portaient dans l'Orient: ils chargèrent leurs galères de terre prise

en Judée, rapprochèrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent

une terre sainte dans le Campo-Santo de Pise.

Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse

du peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères

du moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de

Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la

fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine

pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que

la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait

que d'aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait,

disait-on, frayée autrefois[351], de marcher sans se lasser vers le

soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la

bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était

arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches.

D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été

tenter Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus

simples des créatures, une oie et une chèvre[352]. Pieuse et touchante

confiance de l'humanité enfant!

[Note 351: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait

lui-même commander la croisade.]

[Note 352: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs montagnes

sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une vache mena

Cadmus en Béotie, etc.]

Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Piètre_

(Pierre-Capuchon, ou Pierre l'Ermite, _à Cucullo_), contribua, dit-on,

puissamment par son éloquence à ce grand mouvement du peuple[353]. Au

retour d'un pèlerinage à Jérusalem, il décida le pape français Urbain

II à prêcher la croisade à Plaisance, puis à Clermont (1095). La

prédication fut à peu près inutile en Italie; en France tout le monde

s'arma. Il y eut au concile de Clermont quatre cents évêques ou abbés

mitrés. Ce fut le triomphe de l'Église et du peuple. Les deux plus

grands noms de la terre, l'Empereur et le roi de France, y furent

condamnés, aussi bien que les Turcs, et la querelle des investitures

mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la croix rouge à son épaule;

les étoffes, les vêtements rouges furent mis en pièces et n'y

suffirent pas[354].

[Note 353: Guibert. Nov., l. II, c. VIII: «Le petit peuple, dénué de

ressources, mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre

l'Hermite, et lui obéit comme à son maître, du moins tant que les

choses se passèrent dans notre pays. J'ai découvert que cet homme,

originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait mené

d'abord une vie solitaire sous l'habit de moine, dans je ne sais

quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit de là, j'ignore par

quelle inspiration; mais nous le vîmes alors parcourant les villes et

les bourgs, et prêchant partout: le peuple l'entourait en foule,

l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté par de si grands

éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu à personne

de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans la distribution

de toutes les choses qui lui étaient données. Il ramenait à leurs

maris les femmes prostituées, non sans y ajouter lui-même des dons, et

rétablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui étaient

désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout ce qu'il faisait ou

disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose de divin: en

sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet, pour les

garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme louable, mais

pour le vulgaire qui aime toutes les choses extraordinaires. Il ne

portait qu'une tunique de laine et, par-dessus, un manteau de bure qui

lui descendait jusqu'aux talons; il avait les bras et les pieds nus,

ne mangeait point ou presque point de pain, et se nourrissait de vin

et de poissons.»]

[Note 354: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge.

(Albéric des Trois-Fontaines).]

Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du

monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils

avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants,

ils avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de

prédications; ils se prêchaient les uns les autres, dit le

contemporain, et de parole et d'exemple. «C'était, continue-t-il,

l'accomplissement du mot de Salomon: _Les sauterelles n'ont point de

rois, et elles s'en vont ensemble par bandes_. Elles n'avaient pas

pris l'essor des bonnes oeuvres, ces sauterelles, tant qu'elles

restaient engourdies et glacées dans leur iniquité. Mais dès qu'elles

se furent échauffées aux rayons du soleil de justice, elles

s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de roi; toute

âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de

guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre qu'aux

Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats? Vous

auriez vu les Écossais couverts d'un manteau hérissé, accourir du fond

de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos

ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait

leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils

faisaient signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi

chrétienne.

«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui

se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant

un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les

moqueurs eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur

avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'étaient

d'abord raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes

qui se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les

vieillards tremblant sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir

les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des

chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces

petits, à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient

dans leur simplicité: N'est ce pas là cette Jérusalem où nous

allons[355]?»

[Note 355: Guibert de Nogent.]

Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer,

s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne

s'inquiétaient de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle.

Dieu en refuserait-il un à la délivrance du saint sépulcre? Pierre

l'Ermite marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres

suivirent un brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient

_Gautier-sans-avoir_. Dans tant de milliers d'hommes, ils n'avaient

pas huit chevaux. Quelques Allemands imitèrent les Français et

partirent sous la conduite d'un des leurs, nommé Gottesschalk. Tous

ensemble descendirent la vallée du Danube, la route d'Attila, la

grande route du genre humain[356].

[Note 356: Les environs du Rhin prirent peu de part à la

croisade.--Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos

propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit. hæc

expedito minus permovit Alberic., ap. Leibniz. Acces., p.

119.--_Voyez_ Guibert, l. II, c. I.]

Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur

sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de juifs, ils les

faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les

meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent

ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec.

Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les

chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur

fournit des vaisseaux, et les fit passer en Asie, comptant sur les

flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire

qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements et

qu'on en bâtit les murs d'une ville.

Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des

grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais

bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de

France, Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche

Étienne de Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le

Conquérant, enfin le comte de Flandre, partirent en même temps. Tous

égaux, point de chef. Le gros Robert, l'homme du monde qui perdit le

plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem que par désoeuvrement.

Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au bout.

Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gille, était, sans comparaison,

le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les

comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur

lui donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne

reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses[357]; tout

le Midi le suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon,

de Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef

ecclésiastique de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui

était sujet de Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et

civilisés comme les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de

piété ni de bravoure. On leur trouvait trop de savoir et de

savoir-faire, trop de loquacité. Les hérétiques abondaient dans leurs

cités demi-mauresques; leurs moeurs étaient un peu mahométanes. Les

princes avaient force concubines. Raymond, en partant, laissa ses

États à un de ses bâtards.

[Note 357: Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l.

VII, c. VIII: Au siége de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée

par les hérauts, que quiconque apporterait trois pierres pour combler

le fossé recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour achever cet

ouvrage, trois jours et trois nuits.» Radulph. Cadom., c. XV, ap.

Muratori, V, 291: «Il fut tout d'abord un des principaux chefs, et

plus tard, lorsque l'argent des autres s'en fut allé, le sien arriva

et lui donna le pas. C'est qu'en effet toute cette nation est économe

et non point prodigue, ménageant plus son avoir que sa réputation;

effrayée de l'exemple des autres, elle travaillait non comme les

Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son mieux.»--Raymond reçut

aussi force présents d'Alexis (... quibus de die in diem de domo regis

augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap. Bongars, p. 205.) Godefroi

en reçut également, mais il distribua tout au peuple et aux autres

chefs. Willelm. Tyr., l. II, c. XII.

Guibert. Nov., l. II, c. XVIII. «L'armée de Raymond ne le cédait à

aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces

Provençaux.»--Radulph. Cadom., c. LXI: «Autant la poule diffère du

canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les moeurs,

le caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et

avides, âpres au travail; mais, pour ne rien taire, peu belliqueux...

Leur prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine, que tout

le courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute

de pain, ils se contentaient de racines, ne faisaient pas fi des

cosses de légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils

cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton

que chantent encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les

Provençaux à la victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient

souvent par avidité et à leur grande honte; ils vendaient aux autres

nations du chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils

pouvaient s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque

mulet bien gras, ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une

blessure mortelle, et la bête mourait. Grande surprise de tous ceux

qui, ignorant cet artifice, avaient vu naguère l'animai gras, vif,

robuste et fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les

spectateurs, effrayés de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en,

l'esprit du démon a soufflé sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du

meurtre approchaient sans faire semblant de rien savoir, et comme on

les prévenait de n'y pas toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils,

mourir de cette viande que de faim. Ainsi celui qui supportait la

perte s'apitoyait sur l'assassin, tandis que l'assassin se moquait de

lui. Alors s'abattant tous comme des corbeaux sur ce cadavre, chacun

arrachait son morceau, et l'envoyait dans son ventre ou au marché.»]

Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins

riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs

affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas

quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain

Bohémond, bâtard de Robert l'Avisé, et non moins avisé que son père,

n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède,

Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté

paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégait Amalfi, quand on

lui apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs

noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[358];

puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux

de voir le portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le

vit à Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé

avec l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus

grands d'une coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de

la poitrine; il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras

vigoureux, les mains charnues et un peu grandes. À y faire attention,

on s'apercevait qu'il était tant soit peu courbé. Il avait la peau

très-blanche, et ses cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient

pas les oreilles, au lieu de flotter, comme ceux des autres barbares.

Je ne puis dire de quelle couleur était sa barbe; ses joues et son

menton étaient rasés; je crois pourtant qu'elle était rousse. Son

oeil, d'un bleu tirant sur le vert de mer ([Grec: glaukon]), laissait

entrevoir sa bravoure et sa violence. Ses larges narines aspiraient

l'air librement, au gré du coeur ardent qui battait dans cette vaste

poitrine. Il y avait de l'agrément dans cette figure, mais l'agrément

était détruit par la terreur. Cette taille, ce regard, il y avait en

tout cela quelque chose qui n'était point aimable, et qui même ne

semblait pas de l'homme. Son sourire me semblait plutôt comme un

frémissement de menace... Il n'était qu'artifice et ruse: son langage

était précis, ses réponses ne donnaient aucune prise[359].»

[Note 358: Guibert, l. III, c. I. «Lorsque cette innombrable armée,

composée des peuples venus de presque toutes les contrées de

l'Occident, eut débarqué dans la Pouille, Bohémond, fils de Robert

Guiscard, ne tarda pas à en être informé. Il assiégeait alors Amalfi.

Il demanda le motif de ce pèlerinage, et apprit qu'ils allaient

enlever Jérusalem, ou plutôt le sépulcre du Seigneur et les lieux

saints, à la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus

combien d'hommes, et de noble race et de haut parage, abandonnant,

pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se portaient à cette

entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils transportaient des

armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptées pour ce

nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de guerre. On lui

répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière française; qu'ils

faisaient coudre à leurs vêtements sur l'épaule ou partout ailleurs,

une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que cela leur avait

été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris d'armes, ils

s'écriaient tous humbles et fidèles: «Dieu le veut!»]

[Note 359: Anne Comnène.]

Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple, qui

est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à Godefroi[360],

fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de Bouillon et de

Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi, issue, dit-on, de

Charlemagne, était déjà signalée par de grandes aventures et de grands

malheurs. Son père, Eustache de Boulogne, beau-frère d'Édouard le

Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où les Saxons l'appelaient

contre Guillaume le Conquérant. Son grand-père maternel, Godefroi le

Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui échoua de même

en Lorraine, combattit trente ans les empereurs à la tête de toute la

Belgique, et brûla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens.

Il fut plusieurs fois chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este,

mère de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement retenue

prisonnière par Henri III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et

donner la Lorraine à la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur

Henri IV fut persécuté par les papes, et que tant de gens

l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la

croisade, ne manqua pas à son suzerain. L'empereur lui confia

l'étendard de l'Empire, cet étendard que la famille de Godefroi avait

fait chanceler, et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'Église.

Mais Godefroi le raffermit: du fer de ce drapeau, il tua l'anti-César,

Rodolphe, le roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son

victorieux drapeau, sur les murs de Rome, où il monta le premier[361].

Toutefois, d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape,

ce fut une grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade

fut publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liége, et partit pour

la terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il

voulait aller avec une armée à Jérusalem[362]. Dix mille chevaliers le

suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français, Lorrains,

Allemands.

[Note 360: Né à Bézi, près Nivelle, dans un château qu'on montrait

encore à la fin du dernier siècle.]

[Note 361: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit voeu de se

croiser et fut guéri. (Albéric.)]

[Note 362: Guibert de Nogent.--Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que

le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe

contemporain, que des rois sortiraient d'elle.]

Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il

n'était pas grand de taille, et son frère Baudouin le passait de la

tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il

fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un

revers la tête d'un boeuf ou d'un chameau[363]. En Asie, s'étant

écarté, il trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un

ours: il attira la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité

de ses cruelles morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté

singulière. Il ne se maria point, et mourut vierge à trente-huit

ans[364].

[Note 363: Robert le Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le

milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in

urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» Raoul de Caen.]

[Note 364: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à

Jérusalem.]

Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15

août 1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa

route par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils

de Guillaume le Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du

roi de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie

jusqu'à la Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres

tournèrent la Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de

Saint-Gille, s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la

Dalmatie. Bohémond, avec ses Normands et Italiens, perça sa route par

les déserts de la Bulgarie. C'était le plus court et le moins

dangereux; il valait mieux éviter les villes, et ne rencontrer les

Grecs qu'en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croisés,

sous Pierre l'Ermite, avait épouvanté les Byzantins; ils se

repentaient amèrement d'avoir appelé les Francs, mais il était trop

tard; ils entraient en nombre innombrable par toutes les vallées, par

toutes les avenues de l'empire. Le rendez-vous était à Constantinople.

L'empereur eut beau leur dresser des piéges, les barbares s'en

jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de Vermandois

se laissa prendre. Alexis vit tout ses corps d'armée, qu'il avait cru

détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer leur bon

ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler devant eux

cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire que le

torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de costumes

bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité même de

ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les

Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils

s'établissaient amicalement dans l'empire, faisaient comme chez eux,

prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple

les plombs des églises pour les revendre aux Grecs[365]. Le sacré

palais n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et

d'eunuques ne leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et

d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au

cérémonial tragique de la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis,

qui faisait l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le

tuer.

[Note 365: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite

par Pierre l'Ermite.]

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 20 / 30 段