Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette

organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la

désolation des campagnes[339]. Leur forte et compacte population

prépara à l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu

les tribunaux saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer

d'autant les juridictions féodales, qui, d'autre part, rencontraient

par en haut un obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi.

Ainsi l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer,

commença à connaître l'ordre public. Cet ordre développa une

prodigieuse force sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la

conquête, malgré tant de calamités, s'élevèrent ces merveilleux

monuments que toute la puissance du temps présent pourrait à peine

égaler. Les basses et sombres églises saxonnes s'élancèrent en flèches

hardies, en majestueuses tours. Si la diversité des races et des

langues retarda l'essor de la littérature, l'art du moins commença.

C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils révèlent, qu'il

faut juger la conquête, et non sur les calamités passagères qui l'ont

accompagnée.

[Note 339: Hallam.]

* * * * *

Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de

Rome s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins

infiniment. Ceux de Naples dès leur origine, ceux d'Angleterre au

temps d'Henri II et de Jean, se reconnurent comme feudataires du

saint-siége. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les

empereurs d'Orient et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux

formidables du roi de France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans

réserve aux papes.

En même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires

du Cid, occupaient, par mariage, le royaume de Castille et fondaient

celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'Église

triomphait dans l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en

Espagne, en Angleterre et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou

accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la foi.

Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des

autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le

grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe

sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce

grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le

christianisme vînt au secours.

Le monde du XIe siècle avait dans sa diversité un principe commun de

vie, la religion; une forme commune, féodale et guerrière. Une guerre

religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversités

de races et d'intérêts politiques qui le déchiraient qu'en présence

d'une diversité générale et plus grande; si grande qu'en comparaison

toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir

qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à quoi travaillèrent les

papes, dès l'an 1000.

Un pape français, Gerbert, Sylvestre II, avait écrit aux princes

chrétiens, au nom de Jérusalem. Grégoire VII eût voulu se mettre à la

tête de cinquante mille chevaliers pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce

fut Urbain II, Français comme Gerbert, qui en eut la gloire.

L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-même. La

guerre sainte de Jérusalem, résolue en France au concile de Clermont,

prêchée par le Français Pierre l'Ermite, fut accomplie surtout par

des Français. Les croisades ont leur idéal en deux Français: Godefroi

de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par saint Louis. Il

appartenait à la France de contribuer plus que tous les autres au

grand événement qui fit de l'Europe une nation.

CHAPITRE III

LA CROISADE

1095-1099

Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de

l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane

s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la

croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'oeil fut

d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et

que le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce

qu'elles étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans

leur vie de religion.

L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus

vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents

ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des

croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme

vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des

Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.

L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le

dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au matérialisme

qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition héroïque

du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, d'Iran contre

Turan. La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était dans

l'unité de son Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. Ni

l'une ni l'autre n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de

Mahomet, qui ne fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple

élu pour l'imposer à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère

Israël? Le désert arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la

Judée?

Dieu est Dieu, voilà l'islamisme; c'est la religion de l'unité.

Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point

d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut

être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui

suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu

encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem;

quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre

les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les

familles sans nom commun, sans signes propres[340], sans perpétuité,

semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une

maison, et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme

ni à la terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière

vole au désert; égaux devant les grains de sable, sous l'oeil d'un

Dieu niveleur, qui ne veut nulle hiérarchie.

[Note 340: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles, et non

héréditaires.]

Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle, que

le christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu

par les saints, la Vierge, les anges et Jésus, Mahomet la supprime;

toute hiérarchie périt: la divine et l'humaine. Dieu recule dans le

ciel à une profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique

et l'écrase. Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur

la plaine aride. Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le

ciel, la terre, rien entre; point de montagne qui nous rapproche du

ciel, point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme

impitoyablement tendu d'un sombre azur, comme un brûlant casque

d'acier.

L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et

stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer.

Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et

terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà

que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à

Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la

ventilation du cimeterre n'allumera plus son ardeur farouche, il va

s'humaniser. Je crains pour son austérité les paradis du harem, et ses

roses solitaires et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La

chair maudite par cette religion superbe[341] s'obstine à réclamer;

la matière proscrite revient sous une autre forme, et se venge avec la

violence d'un exilé qui rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au

sérail, mais elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la

Vierge, et ils se battent depuis deux mille ans pour Fatema. Ils ont

rejeté le Dieu-homme et repoussé l'incarnation en haine du Christ; ils

proclament celle d'Ali. Ils ont condamné le magisme, le règne de la

lumière; et ils enseignent que Mahomet est la lumière incarnée; selon

d'autres, Ali est cette lumière; les imans, descendants et successeurs

d'Ali, sont des rayons incarnés. Le dernier de ces imans, Ismaël, a

disparu de la terre; mais sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir

de la chercher. Les califes fatemites d'Égypte étaient les

représentants visibles de cette famille d'Ali et de Fatema. Avant eux,

ces doctrines avaient prévalu dans les montagnes orientales de

l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait pu étouffer le

magisme[342]. Elles éclatèrent au VIIIe et au IXe siècles, lorsque les

fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes ISMAÏLITES, se

mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le sabre à la

main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille; mais

l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la

ruine des Abassides et du Coran.

[Note 341: «Chez les musulmans, les mots femme et objet défendu par la

religion peuvent se dire l'un pour l'autre.» Bibl. des Croisades, t.

IV, p. 169.

Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les

musulmans l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes

(sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas

moins restée vierge, et que Dieu s'est incarné dans ses

enfants.--Description des Monuments musulmans du cabinet de M. de

Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.

Aujourd'hui encore, des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont

dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire

qu'_Ali était Dieu_ ont été persuadés que peu s'en fallait: et les

Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne

crois pas qu'il en soit loin.»--Les Schyytes disent à ce sujet que tel

était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était

impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple

lui criait: _Tu es Dieu!_--À ces mots, Ali les faisait mourir: ensuite

il les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu

es Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et,

quand ils peignent sa figure, ils lui couvrent le visage. Reinaud, II,

163.

Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet

était sous l'oeil de Dieu, et cette idée, substance à la fois

spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le

ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi

la Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les

Occidentaux crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces

nations, dit Guibert de Nogent, ont leur pape comme nous.» L. V, ap.

Bonars, p. 312-13.]

[Note 342: Hammer.]

La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les

Fatemites fondèrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_;

immense et ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion

et d'athéisme[343]. La seule doctrine certaine de ces protées de

l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser

conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au

mysticisme, du mysticisme à la philosophie au doute, à l'absolue

indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et

jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de

ce dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le

recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides,

des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et

l'indifférence du juste et de l'injuste.

[Note 343: Hammer, Histoire des Assassins, p. 4.--La _maison de la

sagesse_ n'est peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire

dont Guillaume de Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La

progression de richesses et de grandeur semblerait correspondre à des

degrés d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de

ce précieux monument:

«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans

la ville du Caire, conduits par le soudan, pour s'acquitter de leur

mission; ils montèrent au palais, appelé _Casher_, dans la langue du

pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant,

l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des

passages étroits et privés de jour, et à chaque porte, des cohortes

d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts

répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits

dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand

jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées

d'or, et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et

dignes dans toute leur étendue de la magnificence royale; la richesse

de la matière et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et

le regard avide, charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine

à s'en rassasier. Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau

limpide; on entendait les gazouillements variés d'une multitude

d'oiseaux inconnus à notre monde, de forme et de couleur étranges, et

pour chacun d'eux une nourriture diverse et selon le goût de son

espèce. Admis plus loin encore, sous la conduite du chef des eunuques,

ils trouvent des édifices aussi supérieurs aux premiers en élégance

que ceux-ci l'emportaient sur la plus vulgaire maison. Là était une

étonnante variété de quadrupèdes, telle qu'en imagine le caprice des

peintres, telle qu'en peuvent décrire les mensonges poétiques, telle

qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on en trouve dans les pays de

l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident n'a rien vu et presque

jamais rien ouï de pareil.--Après beaucoup de détours et de corridors

qui auraient pu arrêter les regards de l'homme le plus occupé, on

arriva au palais même, où des corps plus nombreux d'hommes armés et de

satellite proclamaient par leur nombre et leur costume la magnificence

incomparable de leur maître; l'aspect des lieux annonçait aussi son

opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils furent entrés dans

l'intérieur du palais, le soudan, pour honorer son maître selon la

coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui rendit en suppliant

un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce d'adoration. Tout à

coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les rideaux, tissus

de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle et voilaient

ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il apparut sur un

trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois, entouré d'un petit

nombre de domestiques et d'eunuques familiers.» Willelm. Tyrens., l.

XIX, c. XVII.

Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer à la dévotion

le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à s'élever

de l'amour du réel à celui de l'idéal.

Un poète persan dit en s'adressant à Dieu:

«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est

derrière un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;

«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de

Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa tant de

soupirs pour celle qu'il adorait.» Reinaud, I, 52.

Le principe de la doctrine ésotérique était: _Rien n'est vrai et tout

est permis_. Hammer, p. 87. Un imam célèbre écrivit contre les

Hassanites un livre intitulé: _De la Folie des partisans de

l'indifférence en matière de religion_.]

Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée

dans les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où

sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux

tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle.

Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations

intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et

leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un

certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des

Fatemites, qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut

(c'est-à-dire _Repaire des vautours_); il l'appela, dans son audace,

la _Demeure de la fortune_. Il y fonda une association dont le

fatemisme était le masque, mais dont la secrète pensée semble avoir

été la ruine de toute religion. Cette corporation avait, comme la loge

du Caire, ses savants, ses missionnaires. Alamut était plein de livres

et d'instruments de mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les

sectaires pénétraient partout sous mille déguisements, comme médecins,

astrologues, orfèvres, etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus,

c'était l'assassinat. Ces hommes terribles se présentaient un à un

pour poignarder un sultan, un calife, et se succédaient sans peur,

sans découragement, à mesure qu'on les taillait en pièces[344]. On

assure que, pour leur inspirer ce courage furieux, le chef les

fascinait par des breuvages enivrants, les portait endormis dans des

lieux de délices, et leur persuadait ensuite qu'ils avaient goûté les

prémices du paradis promis aux hommes dévoués[345]. Sans doute à ces

moyens se joignait le vieil héroïsme montagnard, qui a fait de cette

contrée le berceau des vieux libérateurs de la Perse, et celui des

modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères se vantaient de leurs

fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le chef des Assassins

prenait pour titre celui de _scheick de la montagne_; c'était de même

celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur l'autre versant

de la même chaîne.

[Note 344: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à

cent vingt-quatre.]

[Note 345: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au

grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une

tour élevée, garnie à chaque créneau de deux _fedavis_ (dévoués); il

fit un signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de

la tour. «Si vous le désirez, dit-il au comte, tous ces hommes vont en

faire autant.»]

Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois

d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa

domination sur la plupart des châteaux et lieux forts des montagnes

entre la Caspienne et la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un

inexprimable effroi. Les princes sommés de livrer leurs forteresses

n'osaient ni les céder ni les garder; il les démolissaient. Il n'y

avait plus de sûreté pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque

instant du milieu de ses plus fidèles serviteurs s'élancer un

meurtrier. Un sultan qui persécutait les Assassins voit le matin, à

son réveil, un poignard planté en terre, à deux doigts de sa tête: il

leur paya tribut, et les exempta de tout impôt, de tout péage.

Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave

sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui

de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte

et vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des

Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille

montagne persane en face du califat comme le poignard près de la tête

du sultan.

Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment

des croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le

balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la

chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait,

et la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme

s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en

effet, il ne résista qu'en recevant les Mongols et les Turcs,

c'est-à-dire en devenant barbare.

Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange.

L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et

je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut

pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui

montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne

d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[346], ou bien

c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt

est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité

s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines.

L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne

négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les

belles Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la

persévérance de François Ier pour la conquête d'Italie.

[Note 346: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _désir des figues_,

pour un ardent désir.]

La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi.

Ulysse ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son

Ithaque. Dans l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur

Asgard, leur ville des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent

mieux. En courant à l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme.

Nos croisés, qui marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem,

s'aperçurent que la patrie divine n'était point au torrent de Cédron,

ni dans l'aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors,

et attendirent dans un espoir mélancolique une autre Jérusalem. Les

Arabes s'étonnaient en voyant Godefroi de Bouillon assis par terre. Le

vainqueur leur dit tristement: «La terre n'est-elle pas bonne pour

nous servir de siége, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans

son sein[347]?» Ils se retirèrent pleins d'admiration. L'Occident et

l'Orient s'étaient entendus.

[Note 347: Guillaume de Tyr.]

Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple

monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes

antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes

les luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme

chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie

par les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même

temps que la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et

soulevés au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux

aériens de nos cathédrales.

Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis

l'an 1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre

et espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et

s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin,

aux Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y

portaient d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible

voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau

du Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un

contemporain: Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour

vous[348]!

[Note 348: Pierre d'Auvergne.]

Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les

pèlerins. Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les

traitèrent bien encore. Tout changea lorsque le calif Hakem, fils

d'une chrétienne, se donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita

cruellement les chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà

venu, et les Juifs qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on

n'aborda guère le saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme

aux derniers temps les Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant

sur la croix. On sait la ridicule histoire de ce comte d'Anjou,

Foulques Nerra, qui avait tant à expier, et qui alla tant de fois à

Jérusalem. Condamné par les fidèles à salir le saint tombeau, il

trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin précieux[349]. Il revint

à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à Metz.

[Note 349: Gestâ Consulum Andegav.]

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 19 / 30 段