longtemps avant l'arrivée des Normands, abandonné les études des
lettres et de la religion. Les clercs se contentaient d'une
instruction tumultuaire; à peine balbutiaient-ils les paroles des
sacrements, et ils s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la
grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'était là l'étude à
laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs
revenus à table, dans de petites et misérables maisons. Bien
différents des Français et des Normands, qui, dans leurs vastes et
superbes édifices, ne font que très-peu de dépense. De là tous les
vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui efféminent le coeur des
hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume avec plus de témérité et
d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une
seule bataille, ils tombèrent eux et leur patrie dans un dur
esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu'au
milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rasée;
leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau était relevée
par des peintures et des stigmates colorés, leur gloutonnerie allait
jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson jusqu'à
l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à leurs
vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent les
moeurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont encore
(au milieu du XIIe siècle, époque où écrivait Guillaume de Malmesbury)
soigneux dans leurs habits, jusqu'à la recherche, délicats dans leur
nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire, et ne
pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque la
force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption. Chez
eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense
modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient
dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs,
ils les protégent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la
moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la
perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous
les peuples, ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils
rendent aux étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils
ne dédaignent point de contracter des mariages avec leurs sujets.»
Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr.
fr. XI, 185.--Matth. Paris (éd. 1644), p. 4. «Optimates (Saxonum)...
more christiano ecclesiam mane non potebant, sed in cubiculis et inter
uxoris amplexus, matutinarum solemnia ac missarum a presbytero
festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori
qui grammaticam didicisset.»--Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI,
242: «Anglos agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.»]
Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent
avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait
désigné Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur,
qu'Édouard l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on
regardait comme valables les donations faites au dernier moment.
Guillaume déclara cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois
de Normandie ou celles d'Angleterre[321]. Un hasard singulier avait
donné à leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur
Harold, son nouveau roi.
[Note 321: Guillaume de Poitiers.]
Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu,
vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit
qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son
frère et son neveu, qu'il retenait comme ôtages. Guillaume le traita
bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit
chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit
jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[322]
après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de
Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer
cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec
lui contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les Niebelungen,
Siegfried devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[323].
Dans les idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de
Guillaume.
[Note 322: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. «Heraldus ei
fidelitatem sancto ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi,
quamdiu superesset, ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut
anglica monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur;
traditurum interim... castrum Doveram.» (_Voy._ aussi Guill. Malmsb...
ibid. 176, etc.)--Suivant les uns, dit Wace (Roman du Rou, ap. Scr.
fr. XIII, 223), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui
disant que Guillaume le haïssait et lui jouerait quelque tour. (_Voy._
aussi Eadmer, XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer
au duc la promesse du trône d'Angleterre:
N'en sai mie voire ocoison,
Mais l'un et l'autre escrit trovons.
Guillaume de Jumiéges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid.,
154), Orderic Vital (ibid., 234), la Chronique de Normandie (XIII,
222), etc., affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son
successeur. Eadmer même ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort,
Edward, obsédé par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de
Hoved., ap. Scr. fr. XI, 312. Roman du Rou, et Chronique de Normandie,
t. XIII, p. 224.)]
[Note 323: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de
Siegfried, pour l'humilier.]
À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans
sa nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie qui lui
parla en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le
serment que tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et
saints reliquaires[324].» Harold répondit que le serment n'avait pas
été libre, qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté
était au peuple. Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans
l'année. Veut-il que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur
un ton de douceur et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une
des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille
qu'il avait promis d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors
Guillaume jura que dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et
poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le
plus sûr et le plus ferme.
[Note 324: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de
Guillaume, le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous
fait savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en
Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»]
Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en
rapporterait au jugement du pape[325], et le procès de l'Angleterre
fut plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs
d'agression furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin,
l'expulsion d'un Normand porté par Édouard à l'archevêché de
Kenterbury, et remplacé par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une
promesse qu'Édouard aurait faite à Guillaume de lui laisser la
royauté. Les envoyés normands comparurent devant le pape: Harold fit
défaut. L'Angleterre fut adjugée aux Normands. Cette décision hardie
fut prise à l'instigation d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs
cardinaux. Le diplôme en fut envoyé à Guillaume avec un étendard bénit
et un cheveu de saint Pierre.
[Note 325: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du
pape.» Ingulf.]
L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule
d'hommes d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en
vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de
l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hésitaient à aider leur
seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire
de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie était
d'ailleurs menacée par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait
adressé à Guillaume le plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était
mise en mouvement comme pour conquérir la Normandie, pendant que
celle-ci allait conquérir l'Angleterre. Conan, amenant une grande
armée, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et
sonnant du cor, comme pour appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il
sonnait, les forces lui manquèrent peu à peu, il laissa aller les
rênes, le cor était empoisonné. Cette mort vint à point pour
Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Bretons
prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, et le suivirent
en Angleterre.
Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons
étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis
les Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis
que Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois
fut aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de
Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre
ne pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs
ennemis une grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons
combattaient à pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec
de longues lances[326]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les
plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[327]; c'est
peut-être lui qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux
normands. Les Saxons ne bâtissaient point de châteaux[328]; ainsi une
bataille perdue, tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se
défendre; et cette bataille, il était probable qu'ils la perdraient,
combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une
flotte seule pouvait défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était
si mal approvisionnée, qu'après avoir croisé quelques temps dans la
Manche, elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres.
[Note 326: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]
[Note 327: Guillaume de Poitiers.]
[Note 328: Orderic Vital.]
Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de
flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de
repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses,
mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie
avec laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé.
Cependant le Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine
d'aller dire au Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume
avec lui: «S'il s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que
je lui offre, vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure
et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés
de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle[329].» Ce message
produisit son effet. Les Saxons doutèrent de leur cause. Les frères
même d'Harold l'engagèrent à ne pas combattre de sa personne, puisque
après tout, disaient-ils, il avait juré[330].
[Note 329: Chronique de Normandie.]
[Note 330: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.]
Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que
les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants
nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra
la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet.
Guillaume lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des
reliques sur lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de
lui l'étendard bénit par le pape.
D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades,
restèrent, sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et
impassibles. Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les
Normands eurent d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le
bruit courait que le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette
bataille trois chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta
devant les fuyards et les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement
ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, et la cavalerie
normande reprit le dessus. Les lances prévalurent sur les haches. Les
redoutes furent enfoncées. Tout fut tué ou se dispersa (1066).
Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi
saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la
Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des
soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des
conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse
d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en
face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il l'a garde
encore.»
Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards
pour les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée
le cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de
garder les bonnes lois d'Édouard le Confesseur; il s'attacha Londres,
et confirma les priviléges des hommes de Kent. C'était le plus
belliqueux des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée
anglaise, celui où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux
conservées. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury,
réclama contre la tyrannie du frère de Guillaume, les priviléges des
hommes de Kent, il fut écouté favorablement du roi. Le conquérant
essaya même d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne
justice aux hommes de cette langue[331]. Il se piquait d'être
justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un archevêché pour une conduite
peu édifiante. Cependant il fondait une garde de châteaux, et
s'assurait de tous les lieux forts.
[Note 331: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem
plerumque sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas
illum compescebat.» Il avait commencé par réprimer par des règlements
sévères la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101.
«Tutæ erant a vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu
impudicarum... vetabantur. Potare militem in tabernis non multum
concessit... seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc.
Portus et quælibet itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam
fieri jussit.» Ce passage du panégyriste de Guillaume a été copié par
le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.--«L'homme faible et sans
armes, dit encore Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son
cheval, partout où il lui plaisait, sans trembler à la vue des
escadrons des chevaliers.»--«Une jeune fille chargée d'or, dit
Huntingdon, eût impunément traversé tout le royaume.»--(Scr. fr. XI,
211.) Plus tard, la résistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et
le poussa à ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.]
Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les
vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus
absolu en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens
auxquels il avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils
n'avaient pas combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec
les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans
doute pour éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui
l'avaient suivi le temps de se rebuter et de se disperser. Mais,
pendant son absence, éclata une grande révolte. Les Saxons ne
pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent été vaincus
sans retour. Guillaume eut alors grand besoin de ses hommes d'armes,
et, cette fois, il fallut un partage. L'Angleterre tout entière fut
mesurée, décrite; soixante mille fiefs de chevaliers y furent créés
aux dépens des Saxons, et le résultat consigné dans le livre noir de
la conquête, le _Doomsday book_, le livre du jour du Jugement. Alors
commencèrent ces effroyables scènes de spoliation dont nous avons une
si vive et si dramatique histoire[332]. Toutefois il ne faudrait pas
croire que tout fut ôté aux vaincus. Beaucoup d'entre eux conservèrent
des biens, et cela dans tous les comtés. Un seul est porté pour
quarante et un manoirs dans le comté d'York[333].
[Note 332: _Voy._ l'ouvrage de M. Augustin Thierry.]
[Note 333: Hallam.]
On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le
conquérant:
«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels
furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous
l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés
quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très-sage et
très-puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses
prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu,
et sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu
même où Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il éleva un noble
monastère, y plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut
très-honoré; trois fois chaque année, il portait sa couronne,
lorsqu'il était en Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à
la Pentecôte, à Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était
accompagné de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et
évêques diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au
surplus très-rude et très-sévère; aussi personne n'osait rien
entreprendre contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes
des comtes qui lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs
évêchés, des abbés de leurs abbayes, et mit des comtes en captivité;
enfin, il n'épargna pas même son propre frère Odon: il le mit en
prison. Toutefois, entre autres choses, nous ne devons pas oublier le
bon ordre qu'il établit dans cette contrée; toute personne
recommandable pouvait voyager à travers le royaume avec sa ceinture
pleine d'or sans aucune vexation; et aucun homme n'en aurait osé tuer
un autre, en eût-il reçu la plus forte injure. Il donna des lois à
l'Angleterre, et par son habileté il était parvenu à la connaître si
bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne sût à qui il était
et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses registres. Le
pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit des châteaux.
Il gouverna aussi l'île de Man: de plus, sa puissance lui soumit
l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté
appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis
l'Irlande par la seule renommée de son courage et sans recourir aux
armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des
douleurs et mille injustices. Il laissa construire des châteaux et
opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses
sujets bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines;
quelquefois avec justice, mais presque toujours injustement et sans
nécessité. Il était fort avare et d'une ardente rapacité. Il donnait
ses terres à rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait
quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donné, le roi lui
adjugeait à l'instant; un troisième venait-il encore enchérir, le roi
cédait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manière
criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres, et combien
de choses ils faisaient illégalement. Car plus ils parlaient de loi,
plus ils la violaient. Il établit plusieurs deer-friths[334], et il
fit à cet égard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une
biche perdrait la vue. Ce qu'il avait établi pour les biches, il le
fit pour les sangliers; car il aimait autant les bêtes fauves que s'il
eût été leur père. Il en fit autant pour les lièvres, qu'il ordonna de
laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres
murmuraient; mais il était si dur, qu'il n'avait aucun souci de la
haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volonté du roi si l'on
voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme
peut-il être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire
lui-même autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu
tout-puissant avoir merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses
fautes[335]!»
[Note 334: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les
bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.]
[Note 335: Chronic. Saxon.]
Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon
moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la
première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et
flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre.
Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les
barons furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le
serment des arrière-vassaux comme celui des vassaux, mais il n'eût pas
été bien venu à demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui
des barons, des chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là
cependant; une royauté qui ne portait que sur l'hommage des grands
vassaux était purement nominale. Éloignée, par son élévation dans la
hiérarchie, des rangs inférieurs qui faisaient la force réelle, elle
restait solitaire et faible à la pointe de cette pyramide, tandis que
les grands vassaux, placés au milieu, en tenaient sous eux la base
puissante.
Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le
premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du
roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de
cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de
s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur
universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à
qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout[336],
mangeant le bien des enfants dont il avait la garde-noble, tirant
finance de ceux qui voulaient épouser des femmes riches, et des femmes
qui refusaient ses protégés. Ces droits féodaux existaient sur le
continent, mais sous forme bien différente. Le roi de France pouvait
réclamer contre un mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas
imposer un mari à la fille de son vassal; la garde-noble des mineurs
était exercée, mais conformément à la hiérarchie féodale; celle des
arrière-vassaux l'était au profit des vassaux et non du roi.
[Note 336: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour
n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la
comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure
espèce pour que le même roi tînt sa paix avec la femme de Henri Pinel;
un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro
licentia comedendi_). Hallam.]
Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir
à la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des
vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même
un impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense
d'aller à la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels,
aimaient mieux donner quelque argent que de suivre leur aventureux
souverain dans les entreprises où il s'embarquait; et lui, il
s'arrangeait fort de cet échange. Au lieu du service capricieux et
incertain des barons, il achetait celui des soldats mercenaires,
Gascons, Brabançons, Gallois et autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au
roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait
payer la bride et le mors que le roi lui mettait à la bouche.
Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte
et politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour
discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eût si forte
part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à
lui seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette
Église eut son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une
espèce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des
ordres de celui de Rome, et qui, d'autre part, s'interposa souvent
entre le roi et le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des
vaincus[337]. «L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de
Guillaume, animé et armé de la faveur du pape et de celle du roi,
attaqua, écrasa les prélats et les grands qui se montraient rebelles à
l'autorité royale[338].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre,
lorsque Guillaume passait sur le continent.
[Note 337: _Voy._ plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et.
Langton, etc.]
[Note 338: Mathieu Paris.]
Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande
fut un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de
ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais régulière
qui régnait dans la Grande-Bretagne.