[Note 303: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma désolation

sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée, par la

fourbe du Diable, de la foi catholique; et si je tourne mes regards

vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque

plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans

l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils

gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une

ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve

aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à

son intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels

je vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que

les juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur

moi-même, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces;

de sorte que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut

de l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours;

car si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut

de la sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à

Rome, où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme

frappé de mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui

se renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont

malheureusement que trop éloignées.»]

On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce

n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se

rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en

chemise, sur la neige, dans les cours du château de Canossa[304], il

fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix.

Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était

coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le

jugement, comme la réconciliation, était impossible. Rien ne

réconciliera l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et

la nature.

[Note 304: Gregor. ep.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras étendus

en croix, et demandant pardon.--C'était la première fois, dit Otton de

Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai beau

lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.]

La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils

d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil

empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui

étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les

vêtements royaux[305], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait

encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son

salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim,

il vint à Spire, à l'église même de la Vierge, qu'il avait bâtie,

demander à être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et

qu'il pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La

terre même fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture

dans une cave de Liége.

[Note 305: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le vis,

touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection

paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom

de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés

auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir,

lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son

nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils

vengeurs des fautes de leurs pères.» Sigebert de Gembloux.]

Dans cette lutte terrible que le saint-siége poursuivit dans toute

l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels:

d'abord la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la

fidèle amie de Grégoire VII. Cette princesse, française d'origine,

avait grandi dans l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle

était alliée à la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était

pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut

tué Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde

au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle

réhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme

Grégoire lui-même, cette femme héroïque faisait la grâce et la force

de son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et

intercédait pour lui[306].

[Note 306: À l'entrevue de Canossa.]

Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape

étaient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la

croisade de Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par

toute l'Europe. Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands

devinrent les soldats du saint-siége.

J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple

mixte, où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément

scandinave. Sans doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec

leurs armures en forme d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs

nazaires[307], on serait tenté de croire que ces poissons de fer sont

les descendants légitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant

ils parlaient français dès la troisième génération, et n'avaient plus

alors parmi eux personne qui entendît le danois; ils étaient obligés

d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[308].

Les noms de ceux qui suivent Guillaume le Bâtard sont purement

français[309]. Les conquérants de l'Angleterre abhorraient, dit

Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur préférence était pour la

civilisation romaine et ecclésiastique. Ce génie de scribes et de

légistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous le trouvons

chez eux dès le Xe et le XIe siècles. C'est ce qui explique en partie

cette multitude prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un

peuple qui n'était pas autrement dévot. Le moine Guillaume de Poitiers

nous dit que la Normandie était une Égypte, une Thébaïde pour la

multitude des monastères. Ces monastères étaient des écoles

d'écriture, de philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui

donna tant d'éclat à l'école du Bec, avant de passer le détroit avec

Guillaume et de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'était un

légiste italien.

[Note 307: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]

[Note 308: Guill. Gemetic. l. III, c. VIII. «Quem (Richard I)

confestim pater Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis

exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.»--_Voy._ Depping,

Hist. des Expéditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans

un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquités des

Anglo-Normands.--On trouve aux environs de Bayeux, _Saon_ et _Saonet_.

Plusieurs familles portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire

de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux

par le mot d'_Otlingua Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi:

_Cathim_, maison du conseil. Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI,

p. 242.--Beaucoup de Normands m'ont assuré que dans leur province on

ne rencontrait guère le blond prononcé et le roux que dans le pays de

Bayeux et de Vire.

Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V, 259.

Corpora derident Normannica, quæ breviora

Esse videbantur.

Gibbon, XI, 151.

Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.

Gaufred. Malaterra, l. I, c. III. Est gens astutissima, injuriarum

ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et

dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et

avaritiam quoddam modium habens.»--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185.

«Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare sententiam.»--Guill.

Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.

Audit... quia gens semper Normannica prona

Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur.

--Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui verraient

à encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.»

Guill. Gemetic., l. VII, XIX, XXX. Guill. Apul., l. I, p. 259.]

[Note 309: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barbason, Blundel,

Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine,

Dispenser, Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes,

Lonschampe, Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose,

Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut,

Taverner, Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette

liste plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste

encore plusieurs autres listes.]

Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à

présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des

héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le

cheval de l'envoyé grec[310]. En Sicile, Roger, combattant cinquante

mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est renversé sous son

cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis

des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces

forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie,

se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs

et les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se montrent

peu marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique.

[Note 310: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une chèvre,

et les jette par-dessus une muraille.]

Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les

anciens Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et

bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur

fortune par l'Église et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la

_lance de Judas_, comme parle Dante[311]. Le héros de cette race,

c'est Robert l'AVISÉ (Guiscard, _Wise_).

[Note 311: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia

corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)]

La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils

pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[312]. Il leur

fallait donc aller, comme ils disaient _gaaignant_[313] par l'Europe.

Mais l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas, au XIe

siècle, facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits

chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence.

Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à

chaque défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme

d'armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou

bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part,

quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n'y avait pas

beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient

mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés,

mais de plus affublés en pèlerins de bourdons et coquilles; ils

prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors, à qui eût

voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent

traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu'ils s'en

allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques de

Compostelle: on respectait d'ordinaire une dévotion si bien armée. Le

fait est qu'ils aimaient ces lointains pélerinages: il n'y avait pas

d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis c'étaient des

routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur le chemin, et

l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces pélerinages

étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et

gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[314]. Le meilleur

négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de saint

Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand

profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son

église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement

d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.

[Note 312: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune

fille resta suspendu pendant trois ans à un arbre au bord d'une

rivière, sans que personne y touchât.]

[Note 313: Wace, Roman de Rou.]

[Note 314: Baronius.]

C'est un pélerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie

du sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis

dire, trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les

montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et

d'Afrique qui voltigeaient sur les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins

normands aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les

rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec

de Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs

byzantins et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples

les établit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards

de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du

Cotentin[315], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants;

sept des douze étaient de la même mère.

[Note 315: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum

generis esset ignoti et pauperculi.» Richard. Cluniac.: «Robertus

Wiscardi, vir pauper, miles tamen.» Alberic. ap. Leibnitzii access.

histor., p. 124. «Mediocri parentela.»

Gaufred. Malaterra, l. I, c. V. «Per diversa loca militariter lucrum

quærentes.»

[Grec: Kata pan], commandant général. C'est ce que Guillaume de

Pouille exprime par ces vers:

Quod _Catapan_ Græci, nos _juxta_ dicimus _omne_.

L. I, p. 254.

Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison:

Pro numero comitum bis sex statuere plateas,

Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.

Id. Ibid., p. 256.]

Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent

de se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède

s'acheminèrent vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier

normand était devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se

défrayant sur les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou

_kata pan_) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à

mesure qu'il leur vint des compatriotes, qu'ils se virent assez forts,

ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la

Pouille et la partagèrent en douze comtés. Cette république de

condottieri avait ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en

vain de se défendre. Ils réunirent contre les Normands jusqu'à

soixante mille Italiens. Les Normands, qui étaient, dit-on, quelques

centaines d'hommes bien armés, dissipèrent cette multitude. Alors les

Byzantins appelèrent à leur secours les Allemands leurs ennemis. Les

deux empires d'Orient et d'Occident se confédérèrent contre les fils

du gentilhomme de Coutances. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir

(Henri III), chargea son pape Léon IX, qui était un Allemand de la

famille impériale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux

quelques Allemands et une nuée d'Italiens. Au moment du combat les

Italiens s'évanouirent, et laissèrent le belliqueux pontife entre les

mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils

s'agenouillèrent dévotement aux pieds de leur prisonnier, et le

contraignirent de leur donner comme fief de l'Église, tout ce qu'ils

avaient pris et pourraient prendre dans la Pouille, la Calabre et de

l'autre côté du détroit. Le pape devint, malgré lui, suzerain du

royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scène bizarre fut

renouvelée un siècle après. Un descendant de ces premiers Normands fit

encore un pape prisonnier; il le força de recevoir son hommage, et se

fit de plus déclarer, lui et ses successeurs, légats du saint-siége en

Sicile. Cette dépendance nominale les rendait effectivement

indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui fit par

toute l'Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l'Empire.

La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert l'_Avisé_

(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses

neveux[316], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne

traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un

peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en

volant des chevaux[317], puis il passa en Sicile et en fit la conquête

sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque.

Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les

panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie

méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des

Deux-Siciles.

[Note 316: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard

qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que, si sa place de

San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la

liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.»

Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par

ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle pour le prier

d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit

Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»]

[Note 317: Gaufridus Malaterra.]

Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques,

au milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les

mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des

États barbaresques au XVIe siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur

empire lui-même fut envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les

Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus

d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes

vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les

brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les

empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV

victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne.

Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes

inspira de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume _le

Bâtard_ (il s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse

naissance du côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de

la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura

volontiers des autres fils de sa mère[318]. Il eut d'abord bien de la

peine à mettre à la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en

vint à bout. C'était un gros homme chauve, très-brave, très-avide et

très-_saige_, à la manière du temps, c'est-à-dire horriblement

perfide. On prétendait qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne son

tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine était mort en sortant d'un

dîner de réconciliation, et il avait mis la main sur cette province.

L'Anjou et la Bretagne, déchirées par des guerres civiles, le

laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte

habituelle de la Flandre et de la Normandie, en épousant sa cousine

Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa force,

aussi il entra dans une grande colère quand il apprit que le fameux

théologien et légiste lombard, Lanfranc, qui enseignait à l'école

monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il ordonna

de brûler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser

Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de

s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté sur un mauvais cheval

boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il,

fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le parti qu'il pouvait

tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et le chargea de

faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prêché.

Lanfranc réussit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour fonder

à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.

[Note 318: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les

outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des

assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs:

«La peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux

d'entre eux.» Guill. de Jumièges. «Ego Guillelmus, cognomento

Bastardus...» _Voy._ une charte citée au douzième volume du Recueil

des Historiens de France, page 568.--Ce nom de Bâtard n'était sans

doute pas une injure en Normandie. On lit dans Raoul Glaber, l. IV, c.

VI (ap. Scr. fr., X, 51): «Robertus ex concubina Willelmum genuerat...

cui... universos sui ducaminis principes militaribus adstrinxit

sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu ipsius gentis in

Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum principes

extitisse.»

Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. «Justæ fuit staturæ,

immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris

ingentis in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam

obesitas ventris nimium protensa.»]

C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine,

déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs

projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre

côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[319]. Celle-ci, pour

n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au

saint-siége. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés

par eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris

bientôt cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et

fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'était point

philosophique, comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps

de saint Colomban et de Jean l'Erigène. L'Église saxonne, comme le

peuple, semble avoir été grossière et barbare[320]. Cette île était,

depuis des siècles, un théâtre d'invasions continuelles. Toutes les

races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y être donné

rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient

dominé cinquante ans, vivant à discrétion chez les Saxons; les plus

vaillants de ceux-ci s'étaient enfuis dans les forêts, étaient devenus

_têtes de loup_, comme on appelait ces proscrits. Les discordes des

vainqueurs avaient permis le retour et le rétablissement d'Édouard le

Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et élevé en

Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, pour être resté

vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. Mais le peuple

lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en lui son dernier

souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue d'Anne de

Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un court

entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. Ami

des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles

années, il fit de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un

puissant chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les

Danois, mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui

ou par ses fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex,

Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre.

On accusait Godwin d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard,

et de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait

ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son

cousin Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre.

Les Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les

fils de Godwin devinrent maîtres et l'un d'eux, nommé Harold, qui

avait en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible

roi pour se faire désigner par lui pour son successeur.

[Note 319: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à

l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les

Normands. Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient

le duc de Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils,

mais nous avons combattu pour notre perte, avec la terrible population

d'un seul comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens

de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec

leurs cruches aux plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi,

reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur.» Will. Gemetic, l. V,

c. IV, ap. Scr. fr. X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de

Robert de Normandie, aurait offert de rendre aux fils d'Ethelred

moitié de l'Angleterre. Id., l. V, c. XII; ibid. XI, 37.]

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 17 / 30 段