Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille

aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu

l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le XIe siècle,

à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut les

seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse l'empereur

des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie et de

Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et lorsque

les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la France a

la part principale dans cet événement, qui contribue si puissamment à

leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la lutte du

Sacerdoce et de l'Empire.

Au XIe siècle, la querelle est entre le saint pontificat romain et le

saint empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par l'invasion

des barbares, prend son nom pour lui succéder; non-seulement elle veut

lui succéder dans la domination temporelle (déjà tous les rois

reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle affecte encore

une suprématie morale; elle s'intitule le _Saint-Empire_; hors de

l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De même que là-haut les

puissances célestes, trônes, dominations, archanges, relèvent les unes

des autres; de même l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les

ducs, ceux-ci sur les margraves et les barons. Voilà une prétention

superbe, mais en même temps une idée bien féconde dans l'avenir. Une

société séculière prend le titre de société sainte, et prétend

réfléchir dans la vie civile l'ordre céleste et la hiérarchie divine,

mettre le ciel sur la terre. L'empereur tient le globe dans sa main

aux jours de cérémonies; son chancelier appelle les autres souverains

les _rois provinciaux_[287], ses jurisconsultes le déclarent la _loi

vivante_[288]; il prétend établir sur la terre une sorte de paix

perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui existe

encore entre les nations.

[Note 287: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous les

rois dans une diète solennelle, sous Frédéric Barberousse: _Reges

provinciales_.]

[Note 288: Imperator est _animata lex_ in terris.]

Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En

est-il digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe?

Lui appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande

révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain

poursuit depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui

va le donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la

consommation des temps?

Ils disent que leur grand empereur Frédéric Barberousse n'est pas

mort; il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une

montagne. Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et

les broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une

table de pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe

avait crû autour de la table et l'avait embrassée neuf fois.

L'empereur, soulevant à peine sa tête appesantie, dit seulement au

berger: Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne?--Oui,

encore.--Ah! bon, je puis me rendormir.

Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au

saint-empire du moyen âge, ni à la sainte-alliance des temps modernes

qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la

loi, la réconciliation définitive des nations.

Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort

avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce

et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des

compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à

la dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi

joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le

suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et

candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes

empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et de parfaits

chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du

monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les

reconnaissait partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le

fils fugitif de Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle

de ses cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi

Enzio qui ait de si beaux cheveux blonds[289]. Ces beaux cheveux

blonds, et ces poésies, et ce grand courage, tout cela ne servit de

rien. Le frère de saint Louis n'en fit pas moins couper la tête au

pauvre jeune Conradin, et la maison de France succéda à la

prépondérance des empereurs.

[Note 289: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils eurent

un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est,

selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.]

L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont

il est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque

chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme

profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le

rocher où s'élève sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur

sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé, selon qu'on

peut dire qu'il est de _haut_ ou _de bas lieu_. Le voilà localisé,

immobile, fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante

armure.

La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité.

Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à

l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne

connaît point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que

dis-je? c'est lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent,

ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la

forte expression du moyen âge, il faut _qu'il serve son fief_.

Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander;

n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa

mère[290]? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas

moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du

ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront

de là, les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul

au foyer où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur

enfance, et peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux,

nonobstant le grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont

mes frères; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.

[Note 290: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.]

Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de

s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien

devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient

corps et biens. _Bonne aubaine_ pour lui, ils deviendraient ses

_aubains_; autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_.

Tout malheureux qui cherche asile, tout vaisseau qui se brise au

rivage, appartient au seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_.

Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les

cadets des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les

barbares, a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle

devient elle-même peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent

chevaliers sous l'habit de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques

s'indignent qu'on leur présente la pacifique mule, et qu'on veuille

les aider à monter. C'est un destrier qu'il leur faut, et ils

s'élancent d'eux-mêmes[291]. Ils chevauchent, ils chassent, ils

combattent, ils bénissent à coups de sabre, et _imposent avec la

masse d'armes de lourdes pénitences_. C'est une oraison funèbre

d'évêque: _bon clerc et brave soldat_. À la bataille d'Hastings, un

abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font tuer. Les

évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et _peu

vaillant_[292]. Les évêques deviennent barons, et les barons évêques.

Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye. Ils

font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands siéges

ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table,

balbutie deux mots de catéchisme[293], il est élu; il prend charge

d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son

nom les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en

pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester,

léguer, bon gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux

glaives: tour à tour il combat, il excommunie; il tue, damne à son

choix.

[Note 291: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé

par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses

serviteurs, considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa

monture près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le

prenait pour infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit

passer de l'autre côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et

le fit appeler aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort

leste et fort agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la

sérénité de notre Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortége

ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux.» _Voy._ un

chant suisse inséré dans le Des Knaben Wunderhorn.--_V._ aussi Actes

du concile de Vernon, en 845, article 8. (Baluze, II, 17.)--Dithmar,

chron., I, II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna les princes de

Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille

et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut l'achever. «Tunc

ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis luctamen victor

hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates incolumis

notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et omni

Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et

servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad

dedecus sed ad honorem magis.»--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p.

I, 197.]

[Note 292: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau citer

ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du pape

sa déposition.]

[Note 293: Atto de Verceil.]

Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et

vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de

l'Église par les abstinences du célibat[294]; qu'ils eussent la

splendeur sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les

consolations du mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des

fourmilières de petits prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel

leurs repas de famille, et que du pain sacré ils gorgeassent leurs

petits. Douce et sainte espérance! ils grandiront ces petits, s'il

plaît à Dieu! ils succéderont tout naturellement aux abbayes, aux

évêchés de leur père. Il serait dur de les ôter de ces palais, de ces

églises; l'église, elle leur appartient, c'est leur fief, à eux. Ainsi

l'hérédité succède à l'élection, la naissance au mérite. L'Église

imite la féodalité et la dépasse; plus d'une fois elle fit part aux

filles, une fille eut en dot un évêché[295]. La femme du prêtre

marche près de lui à l'autel; celle de l'évêque dispute le pas à

l'épouse du comte.

[Note 294: Nicol. a Clemangis, de præsul. simon., p. 165. «Denique

laïci usque adeo persuasum nullos cælibes esse, ut in plerisque

parochiis non aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam

habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem

usquequaque sunt extra periculum.»--_Voy._ aussi Muratori, VI, 335. On

avait déclaré que les enfants nés d'un prêtre et d'une femme libre

seraient serfs de l'Église; ils ne pouvaient être admis dans le

clergé, ni hériter selon la loi civile, ni être entendus comme

témoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand,

als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815.

Rex immortalis! quam longo tempore talis

Mundi risus erunt, quos presbyterii ganuerunt?

Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.

D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en était de même

en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron

et Harduin, abbé du Bec: «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri

publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus

hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui

traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»]

[Note 295: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés; ceux de

Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et

évêques; celui de Dôle pillait son église pour doter ses filles.

(Lettres du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par

Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce

qu'on refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs

bénéfices en dot à leurs filles (au IXe siècle). Leurs femmes

prenaient publiquement la qualité de prêtresses.]

C'était fait du christianisme[296], si l'Église se matérialisait dans

l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était

dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une

telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la

flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard,

ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le

recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit

d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité

asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne.

[Note 296: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours

l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et

dépassés. (1860.)]

L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra

au coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était

réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans

les moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus

mystique; disons encore la plus démocratique alors; cette vie

d'abstinences était moins recherchée des nobles. Les cloîtres se

peuplaient de fils de serfs[297]. En face de cette Église splendide et

orgueilleuse, qui se parait d'un faste aristocratique, se dressa

l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'Église des souffrances contre

celle des jouissances. Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui

donna l'unité. À l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie

pontificale: l'Église s'incarna dans un moine.

[Note 297: Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit

au roi: «Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent

servitute progeniti.» Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. III, c.

VIII.--_Voy._ plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne

et Louis le Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un

serf.--_Voy._ un passage de Thegan, page 15 du présent volume.]

Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier.

C'était un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à

cette poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel.

Cet ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.

Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur,

et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité

religieuse du moine, qu'il décida le prince à se rendre à Rome pieds

nus, et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se

soumettre à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que

l'empereur nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre;

ces papes allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait

cesser les épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes

donnaient tour à tour la papauté à leurs amants; quand le fils d'un

juif, quand un enfant de douze ans fut mis à la tête de la chrétienté.

Toutefois, c'était peut-être encore pis que le pape fût nommé par

l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il

devait arriver, comme à Bagdad, comme au Japon, que la puissance

spirituelle fut anéantie: la vie, c'est la lutte et l'équilibre des

forces, l'unité, l'identité, c'est la mort.

Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait

qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par

la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans

les froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est

par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le

précédèrent au pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était

plus prêtre. Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent,

enhardis par leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent

garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés,

nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne

recula pas; le fils du charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple

contre les prêtres. Partout la multitude se déclara contre les

pasteurs mariés, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois

débridé, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir à

outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait

les pieds, à déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus,

souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré,

on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prêchaient: un hardi

mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait à mépriser la

forme, à la briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration

révolutionnaire de l'Église lui communiqua un immense ébranlement. Les

moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou

concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorète farouche,

courut l'Italie au milieu des menaces et des malédictions, sans souci

de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la turpitude de

l'Église[298]. C'était désigner les prêtres mariés à la mort. Le

théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme étaient

tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la mutilation

d'un moine révolté[299]. L'Église, armée d'une pureté farouche,

ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la

Tauride.

[Note 298: Damiani: Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église

m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des

dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage,

ils se fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui

permettait le mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu

m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les

conciles qui ne s'accordent pas avec les décisions des évêques de

Rome.» Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit:

«C'est à vous que je m'adresse, séductrices des clercs, amorce de

Satan, écume du paradis, poison des âmes, glaive des coeurs, huppes,

bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.»]

[Note 299: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de l'abbé,

et peu de temps après le fit évêque.]

Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen

âge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de

Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la

pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui

avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le

monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un

péché, tout au moins un péché véniel[300].

[Note 300: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un

peu plus tard.]

Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église; elle se rédima

de la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire.

Alors, dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu

et sa force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la

primatie qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de

France[301], l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la

monarchie féodale elle-même personnifiée dans l'empereur, furent

appelés à rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux

évêques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la

matière entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompté la nature; il

faut que l'idéal commande au réel, l'intelligence à la force,

l'élection à l'hérédité. «Dieu a mis au ciel deux grands luminaires,

le soleil, et la lune qui emprunte sa lumière au soleil; sur la terre,

il y a le pape, et l'empereur qui est le reflet du pape[302]; simple

reflet, ombre pâle, qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde

revenant à l'ordre véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il

y aura hiérarchie selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le

plus digne. Le pape mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le

tombeau délivré du Christ son vicaire recevra le serment de

l'empereur, et l'hommage des rois.»

[Note 301: Gregor. VII, epist. ad episc. «Francorum vester qui non

rex, sed tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et

facinoribus polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam

Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.»--Bruno,

de Bello Sax., p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus

noluisset rex obediens existere.... se eum velut putre membrum

anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesiæ minabatur

abscindere.»]

[Note 302: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: «Sicut ad mundi

pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus repræsentandam,

Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit (Deus) luminaria,

sic.....»--_V._ aussi Innocent III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII,

epist., ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id

est, ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et

imperialem. Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole,

sic...»--La glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra

sit septies major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut

pontificatus dignitas quadragies septies sit major regali

dignitate.»--Laurentius va plus loin: «.....Papam esse millies

septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem.» Gieseler, II,

p. II, p. 98.]

Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de

l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le

fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature, que Grégoire VII fut

dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri

III avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux, la

toute-puissance féodale en Allemagne, une immense influence en Italie,

et la prétention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome;

il n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit

de n'occuper aucun lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas

une pierre à mettre sous sa tête, et dit en mourant ces paroles:

«J'ai suivi la justice et fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans

l'exil[303].» (1073-86.)

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 16 / 30 段