Tel fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le

premier roi; car son père, Hugues Capet[269], se défia de son droit

et ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la

chape, comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert

que se passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la

colère divine fût désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme

incarnée la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore

un peu; elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter

à ses jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à

travailler, à bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de

trois ans après l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers,

surtout dans l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises

furent renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles

pour n'en avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens

semblaient rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit

que le monde se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la

robe blanche des églises[270].»

[Note 269: Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure,

et venait de _Capito_, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête

est souvent un signe d'imbécillité. Une chronique appelle Capet

Charles le Simple (Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent.,

ap. Scr. fr. IX, 55).--Mais il est évident que Capet est pris pour

_Chapet_, ou _Cappatus_.--Plusieurs chroniques françaises, écrites

longtemps après, ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X,

293, 303, 313.)--Chronic., S. Medard. Suess., ibid. IX, 55. Hugo,

cognominatus _Chapet_. _Voy._ aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et

Chronic. Andegav., X, 272, etc. Albéric. Tr.-Font., IX, 286: Hugo

_Cappatus_, et plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang. IX, 82: Hugo

_Capucii_.--Chron. Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo

_Caputius_.--Cette dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le

pieux Robert, chantait les vêpres revêtu d'une chape.--L'ancien

étendard des rois de France était la chape de saint Martin; c'est de

là, dit le Moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire

le nom de _Chapelle_. «Capella, quo nomine Francorum reges propter

cappam S. Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem

jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant.» L. I, c.

IV.]

[Note 270: Glaber.]

Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations,

des visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes

reliques, depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les

saints vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre,

et apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de

consolations[271].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le

dogme de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans

l'ombre, éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau

d'immense poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord.

«Tout cela se trouvait annoncé comme par un présage certain dans la

position même de la croix du Seigneur quand le Sauveur y était

suspendu sur le Calvaire. En effet, pendant que l'Orient avec ses

peuples féroces était caché derrière la face du Sauveur, l'Occident,

placé devant ses regards, recevait de ses yeux la lumière de la foi

dont il devait être bientôt rempli. Sa droite toute-puissante, étendue

pour le grand oeuvre de miséricorde, montrait le Nord qui allait être

adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche tombait

en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi[272].»

[Note 271: Id.]

[Note 272: Glaber.]

La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de

tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la

pensée de l'avenir, et le mouvement de l'humanité. De grands signes

éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme

pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape

français, Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il

appelle tous les princes au nom de la cité sainte[273], précède d'un

siècle les prédications de Pierre l'Ermite. Prêchée alors par un

Français et sous un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des

Français, la grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de

tous les Francs une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la

profonde sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il

faut que le monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique

fonde la papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux

Français, de Gerbert et de Robert.

[Note 273: Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426. «Ea quæ est

Hierosolymis, universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: Cum

bene vigeas, immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor,

spes mihi maxima per te caput attollendi jam pene attritum. An

quicquam diffiderem de te, rerum domina, si me recognoscis tuam?

Quisquamne tuorum famosam cladem illatam mihi putare debebit ad se

minime pertinere, utque rerum infima abhorrere? Et quamvis nunc

dejecta, tamen habuit me orbis terrarum optimam sui partem: penes me

Prophetarum oracula, Patriarcharum insignia; hinc clara mundi lumina

prodierunt Apostoli; hinc Christi fidem repetit orbis terrarum, apud

me redemptorem suum invenit. Etenim quamvis ubique sit divinitate,

tamen hic humanitate natus, passus, sepultus, hinc ad coelos elatus.»

Sed cum propheta dixerit: «Erit sepulchrum ejus gloriosum,» paganis

loca cuncta subvertentibus, tentat Diabolus reddere inglorium. Enitere

ergo, miles Christi, esto signifer et compugnator, et quod armis

nequis, consilii et opum auxilio subveni. Quid est quod das, aut cui

das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne quod habes gratis dedit,

nec tamen gratis recipit; et hic eum multiplicat et in futuro

remunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo crescas; et peccata

relaxat, ut secum regnando vivas.»--«Les Pisans partirent sur cette

lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre prodigieux d'infidèles en

Afrique.» Scr. fr. X, 426.

Guill. Malmsbur., l. II, ap. Scr. fr. X, 243. «Non absurdum, si

litteris mandemus quæ per omnium ora volitant..... Divinationibus et

incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus

perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium

portendit, didicit; ibi excire tenues ex inferno figuras..... Per

incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.»--Fr.

Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam nigromancia

arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.»--Chronic.

reg. Francorum, ibid., 301..... «Gerbertum monachum philosophum, quin

potius nigromanticum.»]

Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à

Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller

étudier les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand

Othon le fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il

professe aux fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon

roi Robert. Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait

déposer, et obtient sa place par l'influence d'Hugues Capet. Ce fut

une grande chose pour les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils

aident à le faire archevêque, il aide à les faire rois.

Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de

Ravenne, enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie,

Pologne), donne des rois aux républiques; il règne par le pontificat

et par la science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il

ne mourra qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à

Rome dans une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente

et réclame le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez

les musulmans. Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se

donna au diable pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille

des chiffres arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge,

et l'art de se faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc

il est à son maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne

savais pas que j'étais logicien[274]!_»

[Note 274: Dante, Inferno, c. XXVIII:

Tu non pensavi ch'io loico fossi!

Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont,

dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est

remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative

de deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus

forte trace, et ressuscite au XVe siècle dans Faust.]

Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les

premiers Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux,

fut un roi homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient

généralement pour une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul

Robert le Fort avait défendu le pays contre les Normand: Eudes

combattit sans cesse les empereurs qui soutenaient les derniers

Carlovingiens; mais les rois qui suivent jusqu'à Louis le Gros n'ont

rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire, à

l'avénement de chacun de ces princes, qu'il était fort chevalereux;

nous voyons cependant qu'il ne se soutiennent guère que par le secours

des Normands et les évêques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement

les évêques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes,

amis des prêtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient

sans doute par leur conseil à se rattacher au passé, et, par de

lointaines alliances avec le monde grec, à primer les Carlovingiens en

antiquité. Hugues Capet demanda pour son fils la main d'une princesse

de Constantinople[275]. Son petit-fils Henri Ier épousa la fille du

czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules, qui

appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison

était de remonter à Alexandre le Grand, à Philippe, et par eux à

Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est

resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient

les traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière

la parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des

Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[276].

[Note 275: Lettre de Gerbert.]

[Note 276: Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de

Cologne, César, exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie,

bat les Souabes, les Bavarois, les Saxons, anciens soldats

d'Alexandre. Il rencontre enfin les Francs, descendus comme lui des

Troyens, les gagne, les ramène en Italie, chasse de Rome Caton et

Pompée, et fonde la monarchie barbare. Schilter, t. I.]

L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage

des prêtres, auxquels Hugues Capet rendit leurs nombreuses abbayes;

l'ouvrage aussi du duc de Normandie, Richard Sans-peur. Celui-ci,

traité si mal dans son enfance par Louis d'Outre-mer[277], plus d'une

fois trahi par Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les

Carlovingiens. Hugues Capet était son pupille et son beau-frère. Il

convenait d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti

ecclésiastique et à la dynastie que ce parti élevait; il espérait

sans doute y primer par l'épée. C'était de même l'espérance de la

maison normande de Blois, Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient

en outre les établissements éloignés de Provins, Meaux et Beauvais,

descendaient d'un Thiébolt, selon quelques-uns, parent de Rollon, mais

lié avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le Simple. Thiébolt

avait épousé une soeur d'Eudes, s'était fait donner Tours, et avait

acquis Chartres du vieux pirate Hastings[278]. Son fils, Thibault le

Tricheur, épousa une fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des

Carlovingiens, et soutint les Capets contre les empereurs d'Allemagne.

Rivaux jaloux des Normands de Normandie, les Normands de Blois

refusèrent quelque temps de reconnaître Hugues Capet, en haine de ceux

qui l'avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant épouser à son

fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, veuve d'Eudes Ier de Blois

(fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, héritière du royaume de

Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère, pouvait donner aux Capets

quelques prétentions sur ce royaume, légué par Rodolphe à l'Empire.

Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des empereurs, saisit-il

le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer Robert de quitter sa

femme et l'excommunier sur son refus. On connaît l'histoire ou la

fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses serviteurs, qui jetaient

au feu tout ce qu'il avait touché, et la légende de Berthe qui

accoucha d'un monstre. On voit au portail de plusieurs cathédrales la

statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble désigner

l'épouse de Robert[279].

[Note 277: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le

sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de

Jumiéges.)]

[Note 278: Albéric. ad ann. 904.]

[Note 279: P. Damiani epist., l. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua

suscepit filium, anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos

etiam, virum scilicet et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi

simul excommunicavere sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus

omnem undique populum terror invasit, ut ab ejus universi societate

recederent, etc.»--_Voy._ la Dissertation de Bullet, sur la reine

_Pédauque_ (pied-d'oie).]

Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé

Eudes, comme son père, et surnommé _le Champenois_, parce qu'il ajouta

à ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes

osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession

du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit

tout jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la

Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi[280], il prétendit

relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers

Aix-la-Chapelle, où il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël.

Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liége et de

Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent.

Tué en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva

sur son corps un signe caché[281] (1037).

[Note 280: Glaber.]

[Note 281: Id. C'est l'histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse

Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles le Téméraire.]

Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne,

cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable

que guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et

Champagne n'eurent ni l'esprit de suite, ni la ténacité de leurs

rivaux de Normandie et d'Anjou.

La maison d'Anjou n'était ni Normande comme celles de Blois et de

Normandie, ni Saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait

comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort

chasseur[282]. Son fils se mit au service de Charles le Chauve, et

combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques

terres dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger,

petit-fils de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite,

furent d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie,

aussi bien que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la

Touraine et le Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes.

Plus unis et plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que

les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de

grands avantages, s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et

poussèrent jusqu'à Saintes. Ils succédèrent à la prépondérance

qu'avaient eue un instant les comtes de Blois et de Champagne. Quand

le roi Robert fut obligé de quitter Berthe, veuve et mère de ces

comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit épouser sa nièce Constance,

fille du comte de Toulouse[283]. Le frère de Foulques, Bouchard,

était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux importants de

Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de Paris. Ainsi

le bon Robert, dans la maison des Angevins, docile à sa femme

Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes

et vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui

essaya de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses yeux[284].

Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve

et la mère. L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une

lettre où il le désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà

fort mal avec l'Église pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour,

partit pour Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du

pape, fit un pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de

Beaulieu près Loches: un légat la consacra, au refus des évêques.

Toute la vie de ce méchant homme fut une alternative de victoires

signalées, de crimes et de pèlerinages; il alla trois fois à la terre

sainte. La dernière fois, il revint à pied et mourut de fatigue à

Metz. De ses deux femmes, il avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé

l'autre comme adultère. Mais il fonda une foule de monastères

(Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), bâtit force châteaux

(Montrichard, Montbazon, Mirebeau, Château-Gonthier). On montre encore

à Angers sa noire TOUR DU DIABLE. C'est le vrai fondateur de la

puissance des comtes d'Anjou. Son fils, Geoffroi Martel, défit et tua

le comte de Poitiers, prit celui de Blois et exigea la Touraine pour

rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme tuteur du jeune comte.

Malgré ses discordes intérieures, la maison d'Anjou finit par

prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes deux se lièrent par

mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre. Mais les comtes de

Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un instant, tandis que les

Angevins le gardèrent du XIIe au XIIIe siècle, sous le nom de

_Plantagenets_[285], y joignirent quelque temps tout notre littoral de

la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre la France.

[Note 282: _V._ p. 59 du présent volume.]

[Note 283: Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus,

ibid. 262. «Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.»

Rad. Glaber, l. III, c. II.--Guillaume Taille-Fer l'avait eue

d'Arsinde, fille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de

Foulques.

Rad. Glaber, l. III, c. II. «Missi à Fulcone... Hugonem ante regem

trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto

tristis effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»]

[Note 284: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire à

la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité,

bizarres d'habits comme de moeurs, rasés comme des histrions, sans foi

ni loi.»]

[Note 285: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.]

L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque

temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an

1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de

Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci

dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner

la Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la

Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui

les évêques et les abbés de Bourgogne[286], leur demandait pardon

de leur faire la guerre. La liaison était ancienne entre les Capets

et les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, père

de Boson, roi de la Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui

fit roi de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite

lui-même; puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne

à deux frères de Hugues Capet. Le dernier de ses deux frères adopta

le fils de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais

Bourguignon par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison

de Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un

autre côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne,

fut obligé de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les

seigneurs étaient si puissants dans ce pays, que la dignité ducale

n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé

comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait

que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de

Franche-Comté à la Castille.

[Note 286: Il allait entreprendre le siége du couvent de

Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la

rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en

personne, et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)]

À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues

Capet et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre

le Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la

Bourgogne. Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue

victoire d'Hugues Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort

indépendant du Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque

influence sur les moeurs et le gouvernement de la France

septentrionale. Constance, fille du comte de Toulouse, nièce de celui

d'Anjou, régna, comme on a vu, sous Robert. Pour prolonger cette

domination après la mort de son mari (1031), elle voulait élever au

trône son second fils Robert, au préjudice de l'aîné, Henri; mais

l'Église se déclara pour l'aîné. Les évêques de Reims, Laon, Soissons,

Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons, Troyes et Langres, assistèrent à son

sacre, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. Le duc des

Normands le prit sous sa protection, et força Robert de se contenter

du duché de Bourgogne. C'est la tige de cette première maison de

Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. Toutefois le Normand ne

donna la royauté à Henri qu'affaiblie et désarmée pour ainsi dire. Il

se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi établi à six lieues de

Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette servitude et de

reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent lieu contre le

nouveau duc de Normandie, Guillaume le Bâtard. Ce Guillaume, dont nous

parlerons tout au long dans le chapitre suivant, battit ses barons et

battit le roi. Ce fut peut-être le salut de celui-ci, que le duc ait

tourné contre l'Angleterre ses armes et sa politique.

Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restèrent spectateurs

inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent

l'Europe sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades

normandes de Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de

Jérusalem, ni à la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent

tranquillement l'Empereur Henri III établir sa suprématie en Europe,

et refusèrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et

Lorraine, dans la grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La

royauté française n'est guère qu'une espérance, un titre, un droit. La

France féodale, qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement

tout excentrique. Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne

les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte

de l'Empire et du Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en

Angleterre, sous le drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la

terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps de revenir aux

Capets, et de voir comment l'Église les prit pour instruments à la

place des Normands, trop indociles; comment elle fit leur fortune, et

les éleva si haut, qu'ils furent en état de l'abaisser elle-même.

CHAPITRE II

XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE

L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE.

1026-1095

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 15 / 30 段