race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques,
sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les
Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89).
Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la
retraite des infidèles, surnommés peut-être _Caas-Goths_, par
dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés
Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent
semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les
actes du comité de Mayence, chap. V: «Les catéchumènes ne doivent
point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les
gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en
janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des
Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux
écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs
fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand
nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure,
des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être éloignés
du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur familiarité
dangereuse: mais à présent ces infidèles étendent leur quartier ou le
quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les chrétiens, et
quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux mêmes feux, se
servent des mêmes bancs, et ont une communication scandaleuse et
dangereuse.» (_Voy._ Laboulinière, I, 82.)
Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I), vient de Chrétien,
bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots,
parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On
leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on
conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements.
Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les
prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que
leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an 1000, les Cagots
sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et
l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur
témoignage, c'est que dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants
des Albigeois sont encore appelés _Caignards_, corruption de
_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le
pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn.
Rabelais, pour la même raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois
Savoyards[256].
[Note 256: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec
l'histoire de Berthe la _reine pédauque_ (pes aucæ, pied d'oie. _Voy._
le chapitre suivant.) Un passage de Rabelais indique que l'on voyait
une image de la reine Pédauque à Toulouse. Les Contes d'Eutrapel nous
apprennent qu'on jurait à Toulouse _par la quenouille de la reine
Pédauque_. Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine
Berthe filait_ (Bullet, Mythologie française).]
Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi
nommés _Gésitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la
lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins
croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur
inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en
buvant le sang des enfants chrétiens.--Le P. Grégoire de Rostrenen
(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lépreux. En
espagnol: _gafo_, lépreux; _gafi_, lèpre. L'ancien for de Navarre,
compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_
et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les
Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et il est permis
aux ladres.
De Bosquet, lieutenant général au siége de Narbonne, dans ses notes
sur les lettres d'Innocent III, croit reconnaître les _Capots_ dans
certains marchands juifs, désignés dans les Capitulaires de Charles le
Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. app. 877, c. XXXI).
Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les
premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce
que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on
trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins
froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud
adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce
qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont
soumises à une très-faible pression atmosphérique et ne peuvent
s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly,
parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de
l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, février 1832.)
Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses
que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute
successivement dans ses races maudites, qui semblent les parias de
l'Occident.
LIVRE IV
CHAPITRE PREMIER
L'AN 1000. LE ROI DE FRANGE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET
GERBERT.--FRANCE FÉODALE
1000-1031
Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans
l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au Xe
siècle, à l'avénement des Capets. Chaque province a dès lors son
histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense
concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une
sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et
discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques,
terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la
naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne.
Fantastique et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on
croit entendre à la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des
_Alleluia_.
C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait
finir avec l'an 1000 de l'incarnation[257]. Avant le christianisme,
les Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la
prédiction s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette
terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le
monde du moyen âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité
antique, et il était bien difficile d'en discerner l'ordre intime et
profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre,
et l'espérait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de
légendes, où tout apparaissait bizarrement coloré comme à travers de
sombres vitraux, on pouvait douter que cette réalité visible fût autre
chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie commune. L'armée
d'Othon avait bien vu le soleil en défaillance et jaune comme du
safran[258]. Le roi Robert, excommunié pour avoir épousé sa parente,
avait, à l'accouchement de la reine, reçu dans ses bras un monstre. Le
diable ne prenait plus la peine de se cacher: on l'avait vu à Rome se
présenter solennellement devant un pape magicien. Au milieu de tant
d'apparitions, de visions, de voix étranges, parmi les miracles de
Dieu et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la terre n'allait
pas un matin se résoudre en fumée, au son de la fatale trompette? Il
eût bien pu se faire alors que ce que nous appelons la vie fût en
effet la mort, et qu'en finissant, le monde comme ce saint légendaire,
_commençât de vivre et cessât de mourir_. «Et tunc vivere incepit,
morique desiit.»
[Note 257: Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266). «Dum jam
jamque adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum
gregibus suis venient pastores in conspectum pastoris æterni,
etc.»--Trithemii chronic. ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat
(Bernhardus, eremita Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi
consummandum.»--Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallaudius, XIV, 141):
«De fine mundi coram populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi,
quod statim finito mille annorum numero Antechristus adveniret, et non
longo post tempore universale judicium succederet.»--Will. Godelli
chronic., ap. Scr. fr. Y, 262; «Ann. Domini MX, in multis locis per
orbem tali rumore audito, timor et moeror corda plurimorum occupavit,
et suspicati sunt multi finem sæculi adesse.»--Rad. Glaber, I, IV,
ibid. 49: «Æstimabatur enim ordo temporum et elementorum præterita ab
initio moderans secula in chaos decidisse perpetuum, atque humani
generis interitum.»]
[Note 258: Raoul Glaber.]
Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et
l'effroi du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales
du Xe et du XIe siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur
roideur contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la
mort. Voyez comme elles implorent, les mains jointes, ce moment
souhaité et terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit
les faire sortir de leurs ineffables tristesses, et les faire passer
du néant à l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre
monde sans espoir après tant de ruines. L'empire romain avait croulé,
celui de Charlemagne s'en était allé aussi; le christianisme avait cru
d'abord devoir remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient.
Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre
chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon,
dans le sépulcral _in pace_; le serf attendait sur son sillon, à
l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les abstinences du
cloître, dans les tumultes solitaires du coeur, au milieu des
tentations et des chutes, des remords et des visions étranges,
misérable jouet du diable qui folâtrait cruellement autour de lui, et
qui le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement à l'oreille:
«Tu es damné[259]!»
[Note 259: Raoul Glaber, I. V, c. I. «Astitit mihi ex parte pedum
lectuli forma homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura
mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte
rugosa et contracta, depressis naribus, os exporrectum, labellis
tumentibus, mento subtracto ac perangusto, barba caprina, aures hirtas
et præacutas, capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis,
occipitio acuto, pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus,
vestibus sordidis, conatu æstuans, ac toto corpore præceps;
arripiensque summitatem strati in quo cubabam, totum terribiliter
concussit lectum.........»]
Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur
valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à
jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir
aussi son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de
l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du
cloître, du sillon, un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs.
Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités
qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que
l'ordre des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des
lois nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des
malades semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et
tombait en pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux
de pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement
Saint-Martin, à Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y
entassaient. La puanteur qui entourait l'église ne pouvait les
rebuter. La plupart des évêques du Midi s'y rendirent, et y firent
porter les reliques de leurs églises. La foule augmentait, l'infection
aussi; ils mouraient sur les reliques des saints[260].
[Note 260: Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic.
Ademari Cabannens., ibid. 147.
Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de
l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la
glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite
sur les marchés de Java.--Alex, de Humboldt. Tableaux de la Nature,
trad. par Eyriès (1808), I, 200.]
Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le
monde depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre.
«Le muid de blé, dit un contemporain[261], s'éleva à soixante sols
d'or. Les riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les
racines des forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent
aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts
saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient et les
mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un oeuf, un fruit,
et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage
alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si
c'eût été désormais une coutume établie de manger de la chair humaine,
il y en eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus.
Il ne nia point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer
cette même chair, la mangea, et fut brûlé de même.»
[Note 261: Glaber.--«Sur soixante-treize ans, il y en eut quarante-huit
de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et épidémie.--989,
grande famine.--990-994, famine et mal des _ardents_.--1001, grande
famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010-1014, famine, mal des
_ardents_, mortalité.--1027-1029, famine (anthropophages).--1031-1033,
famine atroce.--1035, famine, épidémie.--1045-1046, famine en France et
en Allemagne.--1053-1058, famine et mortalité pendant cinq ans.--1059,
famine de sept ans, mortalité.]
«.... Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de
Castanedo, un misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la
nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des
ossements, et parvint à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes
d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim était si
affreux que, plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre, la
mêlaient à la farine. Une autre calamité survint; c'est que les
loups, alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture,
commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu
ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, le frère son frère,
la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; et le survivant
lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent après eux.
Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant assemblés en
concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que, puisqu'on
ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on pourrait
ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne
demeurât sans culture.»
Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu
de douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau,
tremblants eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine
de se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on
allait quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait
bien que son ennemi, comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion
de la peste de Limoges, ils coururent de bon coeur aux pieds des
évêques, et s'engagèrent à rester désormais paisibles, à respecter les
églises, à ne plus infester les grands chemins, à ménager du moins
ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prêtres ou des religieux.
Pendant les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi
matin), toute guerre était interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_,
plus tard _la trêve de Dieu_[262].
[Note 262: Glaber, I, V, c. I. «On vit bientôt aussi les peuples
d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant
à la crainte ou à l'amour du Seigneur, adopter successivement une
mesure qui leur était inspirée par la grâce divine. On ordonna que,
depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant, personne
n'eût la témérité de rien enlever par la violence, ou de satisfaire
quelque vengeance particulière, ou même d'exiger caution; que celui
qui oserait violer ce décret public payerait cet attentat de sa vie,
ou serait banni de son pays et de la société des chrétiens. Tout le
monde convient aussi de donner à cette loi le nom de _treugue_
(trêve) _de Dieu_.»]
Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à
l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur
l'autel des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes
portent l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche,
disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou
baron, j'ai donné à telle église pour le remède de mon âme...» Ou
encore: «Considérant que le servage est contraire à la liberté
chrétienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses enfants
et ses hoirs...»
Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point. Ils aspiraient à
quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils
se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leurs
demandaient dans leurs couvents une toute petite place où se cacher.
Ceux-ci n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les
ducs et les rois, de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier,
duc de Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumiéges, si
l'abbé le lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un
capuchon et une étamine, les emporta avec lui, les déposa dans une
petit coffre, et en garda toujours la clef à sa ceinture[263]. Hugues
Ier, duc de Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien
voulu aussi se faire moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri,
entrant dans l'église de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était
écrié avec le psalmiste: «Voici le repos que j'ai choisi, et mon
habitation aux siècles des siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit
l'abbé. Celui-ci appela l'empereur dans le chapitre des moines, et lui
demanda qu'elle était son intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu,
répondit-il en pleurant, renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre,
et ne plus servir que Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit
l'abbé, promettre, selon nos règles et à l'exemple de Jésus-Christ,
l'obéissance jusqu'à la mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien!
je vous reçois comme moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre
âme; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte
du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de
l'empire que Dieu vous a confié; et de veiller de tout votre pouvoir,
avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume[264].»
L'empereur, lié par son voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine
depuis longtemps; il avait toujours vécu en frère avec sa femme.
L'Église l'honore sous le nom de saint Henri.
[Note 263: Guillaume de Jumiéges.]
[Note 264: Vie de saint Richard.]
Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de
France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était
très-pieux, sage et lettré, passablement philosophe, et excellent
musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_,
les rhythmes _Judæa et Hierusalem_, _Concede nobis quæsumus_, et
_Cornelius centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur
l'autel de Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et
plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui
demanda un jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit
alors le rhythme _O constantia martyrum_, que la reine, à cause du nom
de Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église
de Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne,
pour diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec
les moines, et les défier au combat du chant. Aussi, comme il
assiégeait certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il
avait une dévotion particulière, il quitta le siége pour venir à
Saint-Denis diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il
chantait dévotement avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les
murs du château tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit
possession; ce que Robert attribua toujours aux mérites de saint
Hippolyte[265].»
[Note 265: Chronique de Sithiu.]
«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme
d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par
sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette
lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet
argent fut nécessaire; et, trouvant un pauvre en haillons, il lui
demande prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne
savait ce qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit
d'en chercher au plus vite. Cependant il se livrait à la prière.
L'autre revient avec un outil; le roi et le pauvre s'enferment
ensemble, et enlèvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-même
de ses saintes mains dans le sac du pauvre en lui recommandant, selon
sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vît. Lorsque la
reine vint, elle s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et
Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait
comment cela s'était fait[266].»
[Note 266: Helgaud.]
«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier
ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait
fait faire une châsse de cristal tout entourée d'or, où il eut soin de
ne mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer
ses grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De
même, il faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait
mis un oeuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme
les paroles du Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut,
celui qui dit la vérité selon son coeur, celui dont la langue ne
trompe pas, et qui n'a jamais fait de mal à son prochain[267]!»
[Note 267: Helgaud.]
La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il
soupait à Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir,
il ordonna d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se
mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le
pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or
de six onces qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite.
Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et,
indignée, se laissa emporter contre le saint à des paroles violentes:
«Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a déshonoré votre robe
d'or?»--«Personne, répondit-il, ne m'a déshonoré; cela était sans
doute nécessaire à celui qui l'a pris plus qu'à moi, et, Dieu aidant,
lui profitera.»--Un autre voleur lui coupant la moitié de la frange de
son manteau, Robert se retourna, et lui dit: «Va-t-en, va-t-en;
contente-toi de ce que tu as pris; un autre aura besoin du reste.» Le
voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence pour ceux qui volaient
les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un
clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel, posait un cierge
par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les clercs se
troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le
seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles
de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son
père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce
qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce
sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger,
va-t-en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que
tu as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur
soit avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et
quand il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens:
«Pourquoi tant vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le
Seigneur l'a donné à son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se
relevait la nuit pour aller à l'église, il vit deux amants couchés
dans un coin: aussitôt il détacha une fourrure précieuse qu'il portait
au cou, et la jeta sur ces pécheurs. Puis il alla prier pour
eux[268].»
[Note 268: Helgaud.]