Normandie et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à
Orléans, à Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier
chanoine de Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se
rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a été
souvent celui de la France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne
D'Arc, des Guises, rappellent tout ce qu'elle a vu de siéges et de
guerres. La sérieuse Orléans[241] est près de la Touraine, près de la
molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colérique Picardie à
côté de l'ironique Champagne. L'histoire de l'antique France semble
entassée en Picardie. La royauté, sous Frédégonde et Charles le
Chauve, résidait à Soissons[242], à Crépy, Verbery, Attigny; vaincue
par la féodalité, elle se réfugia sur la montagne de Laon. Laon,
Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et prisons tour à tour,
reçurent Louis le Débonnaire, Louis d'Outre-mer, Louis XI. La royale
tour de Laon a été détruite en 1832; celle de Péronne dure encore.
Elle dure, la monstrueuse tour féodale des Coucy[243].
Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,
Je suis le sire de Coucy.
[Note 241: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les Orléanais
avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La glose
d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère analogue:
«Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»]
[Note 242: Pepin y fut élu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut.]
[Note 243: La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et
trois cent cinq de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds
d'épaisseur. Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le
18 septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en
bas.--Un ancien roman donne à l'un des ancêtres de Coucy neuf pieds de
hauteur. Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux
Célestins de Soissons son portrait et celui de sa première femme, de
grandeur colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement Thomas de Marle,
auteur de la Loi de Vervins (législation favorable aux vassaux), mort en
1130. Raoul Ier, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de Gabrielle de
Vergy, mort à la croisade en 1191.--Enguerrand VII, qui refusa l'épée de
connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.--On a prétendu à
tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône pendant la
minorité de saint Louis. Art de vérifier les dates, XII, 219, sqq.]
Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande
pensée de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes
de Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux
Anglais, et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de
Louis XIV fut dite et jugée par le Picard Saint-Simon[244].
[Note 244: Cette famille récente, qui prétendait remonter à
Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands
écrivains du XVIIe siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.]
Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette
ardente Picardie. Les premières communes de France sont les grandes
villes ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon.
Le même pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un
ermite d'Amiens[245] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples,
à Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[246] la
changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda
sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république,
elle, fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de
Condorcet en Camille Desmoulins, en Gracchus Baboeuf[247]. Elle fut
chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France:
«Je suis vilain et très-vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier
rang notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de
l'armée[248].
[Note 245: Pierre l'Ermite.]
[Note 246: Calvin, né en 1509, mort en 1564.]
[Note 247: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille
Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à
Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une
famille picarde.]
[Note 248: Né à Pithon ou à Ham.--Plusieurs généraux de la Révolution
sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à
la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de
gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy;
Boutillier, l'auteur de la _Somme rurale_; l'historien Guibert de
Nogent; Charlevoix; les d'Estrées et les Genlis.]
Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilége
de l'éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans
le coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge
le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[249]. La
plupart de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin,
Lesueur[250], Goujon, Cousin, Mansart, Lenôtre, David, appartiennent
aux provinces septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous
regardons cette petite France de Liége, isolée au milieu de la langue
étrangère, nous y trouvons notre Grétry[251].
[Note 249: J'en dis autant de l'Artois, qui a produit tant de
mystiques. Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a
donné en un même homme un grand poëte et un grand critique, je parle
de Sainte-Beuve.]
[Note 250: Claude le Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600, mort
en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594,
mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1655.--Jean
Cousin, fondateur de l'École française, né à Soucy, près Sens, vers
1501.--Jean Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à
Loué, à six lieues du Mans, mort à la fin du XVIe siècle.--Pierre
Lescot, l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à
Paris en 1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste
qui grava quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en
1635.--Mansart, l'architecte de Versailles et des Invalides, né à
Paris en 1645, mort en 1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en
1700, etc.]
[Note 251: Né en 1741, mort en 1813.]
Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une
manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la
monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres;
ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un
pays, mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France
exprime des rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire
Jérusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et
d'Angleterre et les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, c'est
dire la féodalité rattachée au pouvoir royal, d'un génie médiocre,
loyal et dévoué. Quant aux écrivains si nombreux, qui sont nés à
Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont
sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit universel de la France
qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molière et Regnard, en
Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général dans le génie français;
ou si l'on veut y chercher quelque chose de local, on y distinguera
tout au plus un reste de cette vieille sève d'esprit bourgeois, esprit
moyen, moins étendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma
de bonne humeur gauloise et d'amertume parlementaire entre le parvis
Notre-Dame et les degrés de la Sainte-Chapelle.
Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire; le
général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment
s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il
faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de
Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la
plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait
qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de
toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas
ainsi. De toutes ces négations d'idées matérielles, locales,
particulières, résulte une généralité vivante, une chose positive, une
force vive. Nous l'avons vu en Juillet[252].
[Note 252: Écrit en 1833.]
C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du
centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant
organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées,
opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif; de voir
l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la
Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la
Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien
entre la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la
convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la
résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.
Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes
organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et
cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et
Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et de
Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de
Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.
La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des
secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des
fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et
guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au
centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les
provinces frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent
les traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et
renouvellent sans cesse d'une population énergique le centre énervé
par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de
la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la
politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute,
et elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui
elles s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se
reconnaissent à peine:
«Miranturque novas frondes et non sua poma.»
Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle
attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités;
l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris
et la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie;
c'est le sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre
même. Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies,
atténuées. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont
grandes que par lui. Mais plus grandes sont-elles par cette
préoccupation de l'intérêt central, que les provinces excentriques ne
peuvent l'être par l'originalité qu'elles conservent. La Picardie
centralisée a donné Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans
les temps modernes. La riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de
nos jours des noms comparables à leur opposer? Dans la France, la
première gloire est d'être Français. Les extrémités sont opulentes,
fortes, héroïques, mais souvent elles ont des intérêts différents de
l'intérêt national; elles sont moins françaises. La Convention eut à
vaincre le fédéralisme provincial avant de vaincre l'Europe.
C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses
frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque
chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France
allemande; à l'Espagne une France espagnole; à l'Italie une France
italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et
néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent
souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont
entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime par l'ibérienne
Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la
France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une
force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par
quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse
donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux
territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure
Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et
solennelle Espagne, oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue
provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds
bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère
belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la
réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la
Champagne!
Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui
l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de
côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de
Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une
Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et
l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool?
L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de
l'Allemagne: l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté
poétique[253]. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à
pièce, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce
que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et
énergique, que la vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la
beauté de notre pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre
monstrueusement forte d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non
plus le désert de la haute Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y
trouvez pas, comme en Allemagne et en Italie, vingt centres de science
et d'art; il n'en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un
empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne.
[Note 253: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela,
mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à
l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres
philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et
politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche
sont alsaciennes d'origine.]
La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans
l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en
reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.
Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et
autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsue se
trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et
des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des
organes respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué
qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des
autres. À mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les
segments s'unir plus intimement les uns aux autres, et l'individualité
du grand tout se prononcer davantage. L'individualité dans les animaux
composés ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les
organismes, mais encore dans la jouissance commune d'un nombre de
parties, nombre qui devient plus grand à mesure qu'on approche des
degrés supérieurs. La centralisation est plus complète, à mesure que
l'animal monte dans l'échelle[254].» Les nations peuvent se classer
comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de parties,
la solidarité de ces parties entre elles, la réciprocité de fonctions
qu'elles exercent l'une à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité
sociale. C'est celle de la France, le pays du monde où la nationalité,
où la personnalité nationale, se rapproche le plus de la personnalité
individuelle.
[Note 254: Dugès.]
Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de
la vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité
humaine. Le genre humain approche chaque jour plus près de la solution
de ce problème. La formation des monarchies, des empires, sont les
degrés par où il arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le
christianisme un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la
Révolution, l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux
progrès dans cette route. Le peuple le mieux centralisé est aussi
celui qui par son exemple, et par l'énergie de son action, a le plus
avancé la centralisation du monde.
Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit
provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la
conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner
des parties hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre
n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux
populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide
sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste.
Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de
langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties
solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a
joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis
au rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.
Ainsi s'est formé l'esprit général, universel de la contrée. L'esprit
local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la
race, a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a
été vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances
matérielles. Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son
soleil, le Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux,
de la réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature,
l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation
merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du
particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste,
il s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine
est spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de
l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la
patrie.
Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette
pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares
ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel.
L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire
partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si
puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est
en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira,
la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village
natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il
compte lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie,
idée abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à
l'idée de la patrie universelle, de la cité de la Providence.
* * * * *
À l'époque où cette histoire est parvenue, au Xe siècle, nous sommes
bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que l'humanité
souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à quelle
longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore! quelles
rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va
s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour
amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle
l'a si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des
entrailles mêmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui
grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du coeur, qui
mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant
souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes
ne suffiront pas à nous consoler.
ÉCLAIRCISSEMENTS
SUR LES COLLIBERTS CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, ETC.
On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une
population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention,
et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les
savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés,
jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins
plausibles, mais peu décisives.
Ducange dérive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. «Il
semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves,
ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou
les donner, et confisquer leur terre.--«Iratus graviter contra eum,
dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere,
et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei
(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Glos.)» On les
affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul.
Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap.
Ducange). Enfin un auteur dit:
Libertate carens Colibertus discitur esse;
De servo factus liber, Libertus, etc.
(Ebrardus Betum; Ibid. Vid. Acta pontific. Cenomann, ap. Scr. Fr. X,
385.) Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts
parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XVI, XXVIII, LV). Ils
étaient sans doute en général _serfs sous conditions_, et dans une
situation peu différente de celle des _homines de capite_. Le Domesday
Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets à des
redevances: «De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere
debent de capite tres denarios.» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., nº
83, ap. Ducange.)
C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on
trouve le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île de
Maillesais les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s'étaient
établis sur la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie
singulière.--«In extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam
genus hominum, piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat,
quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus a
_cultu imbrium_ descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en
détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet
événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.»
Dans la Bretagne, c'étaient les _Caqueux_, _Caevas_, _Cacous_[255],
_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager
dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten.
Anecdoct., IV, 1442). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir
pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de
cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition,
qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut
modifiée en 1477 par le duc François.
[Note 255: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur langage
_coërse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppôts.]
En Guyenne, c'étaient les _Cahets_; chez les Basques et les Béarnais,
dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_,
_Capots_, _Caffos_, _Crétins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_.
D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots
ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils
avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un arrêt du
parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître
en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en
Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il leur
fût défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les
pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur
ancienne marque d'un pied d'oie ou d'un canard. Le prince ne répondit
pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent
l'état de meunier (Marca, p. 71).
Marca dérive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient
alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la
nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens
fors manuscrits donnent celui de _Chrestinas_, ou chrétiens; dans
l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où
ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens.
Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens
(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On
les appelait aussi _pelluti_ et _comati_; cependant les Aquitains
laissaient également croître leurs cheveux.