ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et
laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille
triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles
existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands
qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où
celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle?
Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si
fière? Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon
une imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes
eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange
français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons,
qui a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes
d'armes et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève
acerbe est la même des deux côtés du détroit. Caen, la _ville de
sapience_, conserve le grand monument de la fiscalité anglo-normande,
l'échiquier de Guillaume le Conquérant. La Normandie n'a rien à
envier, les bonnes traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille,
au retour des champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs,
quelques articles du Code civil[223].
[Note 223: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président
d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à
quatre frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il
est nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement
séparées.»--Les Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence,
dit un auteur du XIe siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants
parler comme des orateurs...]
Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour
l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins
avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie
la conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture,
industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit
d'ordinaire par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan
va parfois au sublime: témoin tant d'héroïques marins[224], témoin le
grand Corneille. Deux fois la littérature française a repris l'essor
par la Normandie, quand la philosophie se réveillait par la Bretagne.
Le vieux poème de Rou paraît au XIIe siècle avec Abailard; au XVIIe
siècle, Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la
grande et féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse
haut, mais tombe vide. Il tombe dans l'indigente correction de
Malherbe, dans la sécheresse de Mézerai, dans les ingénieuses
recherches de la Bruyère et de Fontenelle. Les héros mêmes du grand
Corneille, toutes les fois qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent
volontiers d'insipides plaideurs, livrés aux subtilités d'une
dialectique vaine et stérile.
[Note 224: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les
Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret,
qu'ils en ont perdu la gloire.]
Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et
forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé;
_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses
campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et
grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi,
grossissent à plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, à jouer
l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un
peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force
musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du
département du Nord.
La force prolifique des Bolg d'Irlande se trouve chez nos Belges de
Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines,
dans ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de Gand,
de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage.
Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en
sortaient à l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente
mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés.
Contre de telles masses la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.
Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros
et grossiers qu'ils étaient[225], ils faisaient merveilleusement leurs
affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie,
l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel, ne
fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit
mieux la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La
Champagne et la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter
pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans
Froissart, et dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses
empereurs-historiens de Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont
encore des historiens, au moins en ce qui concerne les moeurs
publiques.
[Note 225: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une
foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du
_Mannekenpiss_, «le plus vieux bourgeois de la ville;» on lui donne un
habit neuf aux grandes fêtes.]
Moeurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au
nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère,
plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature
devient puissante[226]. L'histoire, le récit ne suffisent plus à
satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du
dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec
le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture
aussi prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture
normande, aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de
Corneille; mais une architecture riche et pleine en ses formes.
L'ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondissements voluptueux.
La courbe tantôt s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend
au ventre. Ronde et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante
tour d'Anvers s'élève doucement étagée, comme une gigantesque
corbeille tressée des joncs de l'Escaut.
[Note 226: _Voy._ les coutumes du comté de Flandre, traduites par
Legrand, Cambrai, 1719, 1er vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26;
(Niemandt en sal bastaerdi wesen van de moeder...); _personne ne sera
bâtard de la mère_; mais ils succéderont à la mère avec les autres
légitimes (non au père). Ceci montre bien que ce n'est pas le motif
religieux ou moral qui les exclut de la succession du père, mais le
doute de la paternité. Dans cette coutume, il y a communauté, partage
égal dans les successions, etc.
Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile,
était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès
l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme
l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En
Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.]
Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande,
éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs
ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs.
Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins
coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la
vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit
en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de
plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace
pas le peuple de marbre des cités d'Italie[227]. Par-dessus ces
églises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon,
l'honneur et la joie de la commune flamande. Le même air joué d'heure
en heure pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais
combien de générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés
sur l'établi[228].
[Note 227: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille
statues et figurines.]
[Note 228: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est
développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne.
_Voy._ t. VI, p. 120.]
Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce
n'est pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de
vives et vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et
des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des
hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument et dansent
lourdement[229]. Il faut des supplices atroces, des martyrs indécents
et horribles, des Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement
belles. Au delà de l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux
profondes, sous les hautes digues de Hollande, commence la sombre et
sérieuse peinture; Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme
et Grotius[230]. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle
Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la
peinture. Tous les mystères seront travestis[231] dans ses tableaux
idolâtriques qui frissonnent encore de la fougue et de la brutalité
du génie[232]. Cet homme terrible, sorti du sang slave[233], nourri
dans l'emportement des Belges, né à Cologne, mais ennemi de
l'idéalisme allemand, a jeté dans ses tableaux une apothéose effrénée
de la nature.
[Note 229: _Voy._ au Musée du Louvre le tableau intitulé: _Fête
Flamande_. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.]
[Note 230: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour
la partie flamande, Rubens, et pour la wallonne ou celtique, Grétry.
La spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les
penseurs ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire
l'apothéose du moi humain, et Spinosa, celle de la nature. Toutefois
la philosophie propre à la Hollande, c'est une philosophie pratique
qui s'applique aux rapports politiques des peuples: Grotius.]
[Note 231: Son élève, Van-Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne à
genoux devant une hostie.]
[Note 232: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à
Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et
officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux
d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à
Anvers la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et
lui, derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au
vent. Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est
horrible de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort,
appuie le pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par-dessous
sa main, et rit au nez du spectateur. La copie de Van-Dyck semble bien
pâle à côté du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le
Portement de Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige.
La Madeleine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère
qui débarbouille son enfant.--On peut voir au même Musée le Martyre de
saint Liévin, une scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la
chair du martyr, et qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une
pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dégoutte de sang.
Au milieu de ces horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes
carnations.--Le Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de
peindre une foule de corps de femmes dans des attitudes passionnées;
mais son chef-d'oeuvre est peut-être cette terrible colonne de corps
humains qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.]
[Note 233: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus impétueux
en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de Pologne,
Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande, Écosse,
etc.]
Cette frontière des races et des langues[234] européennes, est un
grand théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes
poussent vite, multiplient à étouffer; puis les batailles y
pourvoient. Là se combat à jamais la grande bataille des peuples et
des races. Cette bataille du monde qui eut lieu, dit-on, aux
funérailles d'Attila, elle se renouvelle incessamment en Belgique
entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les
Germains. C'est là le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres.
Voilà pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le
temps d'y sécher! Lutte terrible et variée! À nous les batailles de
Bouvines, Roosebeck, Lens, Steinkerke, Denain, Fontenoi, Fleurus,
Jemmapes; à eux celles des Éperons, de Courtray. Faut-il nommer
Waterloo[235]!
[Note 234: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par le
traité de 1648 et par le _traité de la Barrière_ (1715). Ce nom est
significatif.--La Marche, ou Marquisat d'Anvers, créée par Othon II,
fut donnée par Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi
de Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un
fossé qui séparait l'Empire de la France.--À Louvain, dit un voyageur,
la langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine
française.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques
(_Al-ost_, _Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations
celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, _l'île_).
Avant l'émigration des tisserands en Angleterre, vers 1382, il y avait
à Louvain cinquante mille tisserands. Forster, 1364. À Ypres (sans
doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en
1342.--En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées.»
Oudegherst, Chronique de Flandre, folio 301.--Ce pays humide est dans
plusieurs parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme
blême, on disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»--Au reste, la
Belgique a moins souffert des inconvénients naturels de son territoire
que des révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de
1492; Gand, par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit
la grandeur d'Amsterdam en fermant l'Escaut.]
[Note 235: La grande bataille des temps modernes s'est livrée
précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas
en deçà de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le
monticule qu'on a élevé dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare,
celtique ou germanique.]
Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à
seul: vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous
toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo! Y a-t-il tant à
s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière
levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du
baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée
dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard _de
miséricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?
Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse
Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[236], et
d'Anvers en ruines[237]. Tous les autres pays, Russie, Autriche,
Italie, Espagne, France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au
couchant; le grand vaisseau européen semble flotter, la voile enflée
du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à
l'est, comme pour braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernière
terre du vieux continent est la terre héroïque, l'asile éternel des
bannis, des hommes énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la
servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par
les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affamés,
Normands avides, et l'industrialisme flamand persécuté, et le
calvinisme vaincu, tous ont passé la mer, et pris pour patrie la
grande île: _Arva, beata petamus arva, divites et insulas_.... Ainsi
l'Angleterre a engraissé de malheurs, et grandi de ruines. Mais à
mesure que tous ces proscrits, entassés dans cet étroit asile, se sont
mis à se regarder, à mesure qu'ils ont remarqué les différences de
races et de croyances qui les séparaient, qu'ils se sont vus Kymrys,
Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont venus. Ç'a
été comme ces combats bizarres dont on régalait Rome, ces combats
d'animaux étonnés d'être ensemble: hippopotames et lions, tigres et
crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque fermé de l'Océan,
se sont assez longtemps mordus et déchirés, ils se sont jetés à la
mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intérieure, croyez-le
bien, n'est pas finie encore. La bête triomphante a beau narguer le
monde sur son trône des mers. Dans son amer sourire se mêle un furieux
grincement de dents, soit qu'elle n'en puisse plus à tourner l'aigre
et criante roue de Manchester, soit que le taureau de l'Irlande,
qu'elle tient à terre se retourne et mugisse.
[Note 236: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la reine
Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient plus
que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de
lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français.
Cherbourg n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire,
d'Ostende à Brest.]
[Note 237: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au coeur de
l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Sainte-Hélène, est une
des grandes causes pour lesquelles je suis ici; la cession d'Anvers
est un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de
Châtillon.»]
La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de
l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français
sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais.
La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur
arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de
Dunkerque et d'Anvers[238], voilà, quoique ces hommes aient fait du
reste, des noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement
obligé envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers
ceux qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf,
ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient
secouer tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur
taciturnité, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.
[Note 238: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.]
La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service.
Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre
l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de
près l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est
des nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa
personnalité par la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque
le moi par le non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence
des grandes guerres anglaises, par opposition à la fois, et par
composition. L'opposition est plus sensible dans les provinces de
l'Ouest et du Nord, que nous venons de parcourir. La composition est
l'ouvrage des provinces centrales dont il nous reste à parler.
Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout
devait s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans
l'espace; ce serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la
dynastie; il ne faut pas chercher la principale séparation des eaux,
ce seraient les plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de
la Saône, de la Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation
des races, ce serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la
Touraine. Non, le centre s'est trouvé marqué par des circonstances
plus politiques que naturelles, plus humaines que matérielles. C'est
un centre excentrique, qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre
de l'activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la
Flandre et de l'Allemagne. Protégé, et non pas isolé, par les fleuves
qui l'entourent, il se caractérise selon la vérité par le nom
d'Île-de-France.
On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes
de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan.
Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils
n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les
provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens
le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible.
Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la
brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui
tombe comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit
lieues, et vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de
bonne heure l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse
couper, diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur
prêtant ses eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et
la Picardie l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues, elle se
laisse serrer dans nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les
manufactures de Troyes, et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De
Paris au Havre, ce n'est plus qu'une ville. Il faut la voir entre
Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle rivière, comme elle s'égare dans
ses îles innombrables, encadrées au soleil couchant dans des flots
d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs fruits,
jaunes et rouges sous des masses blanchâtres. Je ne puis comparer à ce
spectacle que celui du lac de Genève. Le lac a de plus, il est vrai,
les vignes de Vaud, Meillerie et les Alpes. Mais le lac ne marche
point; c'est l'immobilité, ou du moins l'agitation sans progrès
visible. La Seine marche, et porte la pensée de la France, de Paris
vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la lointaine Amérique.
Paris a pour première ceinture, Rouen, Amiens, Orléans, Châlons,
Reims, qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une
ceinture extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon,
Besançon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour
atteindre par le Rhône l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la
vie nationale a toute sa densité au Nord; au Midi les cercles qu'il
décrit se relâchent et s'élargissent.
Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné
au siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé
notre jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES
DE FRANCE ET DE VERMANDOIS[239]. C'est entre l'Orléanais et le
Vermandois, entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise,
entre Orléans et Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son
centre, son assiette, et son point de repos. Elle l'avait cherché en
vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les
chefs-lieux des clans galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum_, _urbs
Arvernorum_). Elle l'avait cherché dans les capitales de l'église
Mérovingienne et Carlovingienne, Tours et Reims[240].
[Note 239: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain; en
Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards,
Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.]
[Note 240: Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique.
L'archevêque de Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et
métropolitain. Il étendait sa juridiction comme patriarche sur les
archevêques de Narbonne et de Toulouse, comme primat sur ceux de
Bordeaux et d'Auch (métropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme
métropolitain, il avait anciennement onze suffragants, les évêques de
Clermont, Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres,
Castres, Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne
lui laissa sous sa juridiction que les cinq premiers de ces siéges.]