l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités
nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une
autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes
de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvières, la
montagne des pèlerins. Lyon fut le siége de l'administration romaine,
puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon,
Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les
terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette
grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et
se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople
concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les
Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terres, rien
que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante.
L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des
inscriptions tumulaires: _À la mémoire d'un vitrier africain_ habitant
de Lyon. _À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de
papier_[202]. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers
et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la
pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa
poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les
meistersaenger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers,
forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent
dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau
soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs ateliers des
idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon, l'inspiration
poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une jeune
marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique, écrivit,
comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de tristesse
et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de Dieu, il
faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un caractère
lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'_homme du désir_ ([Grec:
Potheinos], saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les derniers temps,
saint Martin, l'_homme du désir_, établit son école[203]. Ballanche y
est né[204]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean Gerson, voulut y
mourir[205].
[Note 202: Millin.]
[Note 203: Il était né à Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps
encore, on chantait l'office à Lyon, sans orgues, livres, ni
instruments, comme au premier âge du christianisme.]
[Note 204: Ainsi que Ampère, Degerando, Camille Jordan, de Sénancour.
Leurs familles du moins sont lyonnaises.]
[Note 205: En 1429.--Saint Remi de Lyon soutint contre Jean Scot le
parti de Gotteschalk et de la grâce.--Selon Du Boulay, c'est à Lyon
que fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.--Sous
Louis XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze
couvents.]
C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le
mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles,
comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le
coeur de l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés
grossières sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire
aussi de l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation
intérieure de l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des
rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il
vivait, se créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de
doux songes et de visions; en dédommagement de la nature qui leur
manquait, ils se donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de
plus de victime les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent
leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand
Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de
revenir aux premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple
d'une touchante fraternité; et cette union des coeurs ne tenait pas
uniquement à la communauté des opinions religieuses. Longtemps après
les Vaudois, nous trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent
l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie[206].
[Note 206: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs
s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.]
Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui
de la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre
du Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas.
D'autre part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne
voulant point reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville
impériale. Malgré sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de
provinces, elle ne pouvait s'étendre. Elle avait derrière, les deux
Bourgognes, c'est-à-dire la féodalité française, et celle de l'Empire;
devant, les Cévennes, et ses envieuses, Vienne et Grenoble.
En remontant de Lyon au Nord, vous avez à choisir entre Châlon et
Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière
ville[207]. Autun, la vieille cité druidique[208], avait jeté Lyon au
confluent du Rhône et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle
celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et
Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La
fille, assise sur une grande route des peuples, belle, aimable et
facile, a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est
restée seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses
forêts mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui
amena les Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever
Lyon contre elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour
s'appeler Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa
divinité[209], et se fit de plus en plus romaine. Elle déchut
toujours; toutes les grandes guerres des Gaules se décidèrent autour
d'elle et contre elle. Elle ne garda pas même ses fameuses écoles. Ce
qu'elle garda, ce fut son génie austère. Jusqu'aux temps modernes,
elle a donné des hommes d'État, des légistes, le chancelier Rolin,
les Montholon, les Jeannin, et tant d'autres. Cet esprit sévère
s'étend loin à l'ouest et au nord. De Vézelai, Théodore de Bèze,
l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.
[Note 207: Gallia Christiana, t. IV.--Dans un diplôme de l'an 1189,
Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre,
quand un des siéges vient à vaquer, le droit de régale et
d'administration.--L'évêque d'Autun était de droit président des États
de Bourgogne. On se rappelle les liaisons qui existaient entre
Saint-Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.]
[Note 208: Autun avait dans ses armes, d'abord le serpent druidique,
puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.]
[Note 209: Inscription trouvée à Autun:
DEAE BIBRACTI
P. CAPRIL PACATUS
I------I VIR AUGUSTA.
II I.
V. S. L. M.
MILLIN, I, 337.
Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que
le parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance.
«Le sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des
bandes fanatiques de Maricus, Boie de la lie du peuple, qui se donnait
pour un dieu et pour le libérateur des Gaules (Annal., l. II, c. LXI).
On a vu, au Ier vol., la révolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes
saccagèrent deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles
Moeniennes, que le Grec Eumène rouvrit sous le patronage de Constance
Chlore.--François Ier visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome
française.» Autun avait été appelée la soeur de Rome, selon Eumène,
ap. Scr. fr. 1, 712, 716, 717.
Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur
Tétricus qui y faisait frapper ses médailles.--Saccagée par les
Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451,
par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on
ne put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. Histoire d'Autun,
par Joseph de Rosny, 1802.]
La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité
bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable
et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Châlon, puis tourner
par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon
pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes[210], où tout
le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux
noëls[211]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches,
plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Bénigne à Dijon; près de
Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Châlon. Telle était la
splendeur de ces monastères que Cluny reçut une fois le pape, le roi
de France, et je ne sais combien de princes avec leurs suites, sans
que les moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus grande encore, ou du
moins plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint
Bernard; son abbé, l'_abbé des abbés_, était reconnu pour chef
d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux monastères.
Ce sont les moines de Cîteaux qui, au commencement du XIIIe siècle,
fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade
des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de
Jérusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse
et solennelle éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de
celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbard, que sont parties
les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint
Bernard, de Bossuet et de Buffon. Mais l'aimable sentimentalité de la
Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec plus de grâce au
nord, plus d'éclat au midi. Vers Semur, Mme de Chantal, et sa
petite-fille, Mme de Sévigné; à Mâcon, Lamartine, le poëte de l'âme
religieuse et solitaire; à Charolles, Edgar Quinet, celui de
l'histoire et de l'humanité[212].
[Note 210: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. Un bas-relief de
Dijon représente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est
local.--La culture de la vigne, si ancienne dans ce pays, a
singulièrement influé sur le caractère de son histoire, en multipliant
la population dans les classes inférieures. Ce fut le principal
théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se
révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le
roi Machas.
La _Fête des Fous_ se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines
jouaient à la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la
cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au
doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. Millin, I.]
[Note 211: Voir le curieux recueil de la Monnoye.--Piron était de
Dijon (né en 1640, mort en 1727.)]
[Note 212: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à
Charolles. N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite
ville de Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Coeur, où
mourut Mme de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le
pays du traducteur de la Symbolique, et de l'auteur de l'Histoire de
la Liberté de conscience, MM. Guignaut et Dargaud.]
La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable
de réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux
branches des Capets, ont donné, au XIIe siècle, des souverains aux
royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à
tous les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine,
ni s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des
Anglais. Le pauvre _roi de Bourges_[213], d'Orléans et de Reims, l'a
emporté sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui
avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre
l'oppresseur des communes de Flandre.
[Note 213: Charles VII.]
Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France.
Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et
démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait
descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et
l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit,
le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore
quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de
Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de
la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et
d'Auxerre n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses
formes. La chair et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la
sentimentalité vulgaire. Citons seulement Crébillon, Longepierre et
Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus sévère
pour former le noyau de la France.
C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la
Champagne, de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et
crayeuses. Sans parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays
est généralement plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont
chétives; les minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières
traînent leur eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La
maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu
sa frêle existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises,
au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise,
sous sa peinture délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale,
indigente.
De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est
guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide
qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses
rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville
autrefois de bourgeois et de prêtres, vraie soeur de Tours, ville
sacrée et tant soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons
petits draps, petit vin admirable, des foires et des pèlerinages.
Ces villes, essentiellement démocratiques et anti-féodales, ont été
l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui
consacrait l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti
les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours
se divisant put se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la
quatrième génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en
mariant leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare
que _le ventre anoblit_[214]. Cette précaution illusoire n'empêcha pas
les enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture.
La noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin
ils jetèrent la vraie honte, et se firent commerçants.
[Note 214: Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France,
et même sous la première race. (_Voy._ Beaumanoir.) Charles V (15
novembre 1370) assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À
la deuxième rédaction de la coutume de Chaumont, les nobles de pères
réclament contre: Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La
coutume de Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants;
de là l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de
Dampierre, vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui
partagèrent entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs,
Eustache de Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un autre
chapitre de moines. Le second tiers fut divisé en quatre parts, et
chaque part en douze lots, lesquels se sont divisés entre diverses
maisons et les domaines de la ville et du roi.]
Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par
la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque,
des Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était
pas de luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands
et Petits Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les
Médicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de
soie, de fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise
était profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de
toute l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de
coton, des cuirs[215]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont
originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires
à tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne
grâce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient,
dans ce tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer
de la généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à
peu commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt
roi de Jérusalem, et tantôt de Navarre, se trouvait fort bien de
l'amitié de ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des
seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-même, témoin
l'insulte brutale du fromage mou, que Robert d'Artois lui fit jeter au
visage.
[Note 215: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y bâtit
Saint-Urbain, et fit représenter sur une tapisserie son père faisant
des souliers.]
Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques
transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu
contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour
ironique de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi,
naïveté[216] dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des
facétieux récits sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire
mari, sur M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en
Champagne, en Flandre, s'étendit en longs poëmes, en belles histoires.
La liste de nos poëtes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et
Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes
leurs gestes: Villehardouin, Joinville, et le cardinal de Retz nous
ont conté eux-mêmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la
satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut
faisait peindre ses poésies sur les murailles de son palais de
Provins, au milieu des roses orientales, les épiciers de Troyes
griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allégoriques et
satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la
langue est dû en grande partie à des procureurs de Troyes[217]; c'est
la _Satyre Ménippée_.
[Note 216: L'ancien type du paysan du nord de la France est l'honnête
Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, considéré
comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe dans un
désespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom de
Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé,
quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de
Jean-Jean.--Ces mots divers ne désignent pas des ridicules locaux,
comme ceux d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le
plus communément portés par les domestiques, dans la vieille France
aristocratique, étaient des noms de province: Lorrain, Picard, et
surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus
disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il
y ait beaucoup de malice et d'ironie.]
[Note 217: Passerat et Pithou. L'esprit railleur du nord de la France
éclate dans les fêtes populaires.
En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumône_ (bourgeois élu pour
délivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'éteuf_ (ou de la balle)
(Dupin, Deux-Sèvres), _roi des Arbalétriers_ avec ses chevaliers
(Cambry, Oise, II); _roi des guétifs_ ou pauvres, encore en 1770
(almanach d'Artois, 1770); _roi des rosiers_ ou des jardiniers,
aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.--À Paris,
_fêtes des sous-diacres_ ou _diacres soûls_, qui faisaient un évêque
des fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons
obscènes; on mangeait sur l'autel.--À Évreux, le 1er mai, jour de
Saint-Vital, c'était la _fête des cornards_, on se couronnait de
feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se
jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs
lançaient des _casse-museaux_ (galettes).--À Beauvais, on promenait
une fille et un enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en
choeur était _hihan_!--À Reims, les chanoines marchaient sur deux
files, traînant chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de
l'autre...--À Bouchain, fête du _prévôt des étourdis_; à
Châlon-sur-Saône, des _guillardons_; à Paris, des _enfants
sans-souci_, du _régiment de la calotte_, et de la _confrérie de
l'aloyau_.--À Dijon, procession de la _mère folle_.--À Harfleur, au
mardi gras, _fête de la scie_. (Dans les armes du président
Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats baisent les dents
de la scie. Deux masques portent le _bâton friseux_ (montants de la
scie). Puis on porte le _bâton friseux_ à un époux qui bat sa
femme.--Dès le temps de la conquête de Guillaume existait
l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.]
Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne
que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la
Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme
a toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois
degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi; l'éloquence et la
rhétorique bourguignonne[218]; la grâce et l'ironie champenoise. C'est
le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines
blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein
de caprice[219] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la
terre; c'est le fils du travail, de la société[220]. Là crût aussi
cette _chose légère_[221], profonde pourtant, ironique à la fois et
rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.
[Note 218: Sur la montagne de Langres naquit Diderot. C'est la
transition, entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux
caractères.]
[Note 219: Cela doit s'entendre, non-seulement du vin, mais de la
vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent
capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois
arpents parfaitement semblables, il n'y a souvent que celui du milieu
qui donne de bon vin.]
[Note 220: Une terre, qui semée de froment occuperait cinq ou six
ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes,
femmes et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien
le vin de Champagne exige de façons.]
[Note 221: La Fontaine dit de lui-même:
Je suis chose légère, et vole à tout sujet,
Je vais de fleur en fleur; et d'objet en objet.
À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.
J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire,
Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;
Mais quoi! je suis volage, en vers comme en amours.
«Le poëte, dit Platon, est chose légère et sacrée.»]
Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le
fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse, et la Seine
avec la Marne son acolyte. Ils vont mais grossissant, pour arriver
avec plus de dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu
en collines dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie.
La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête
basse en face de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes
superbes, elle enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de
magnifiques plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de
Flandre et de Normandie[222].
[Note 222: Du côté de Coutances particulièrement, les figures et le
paysage sont singulièrement anglais.]