La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète,

me semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus

d'élan que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt

bornée par le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y

arrive pas. Les pâturages font place aux sèches collines, parées

tristement de myrte et de lavande, parfumées et stériles.

La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de

Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume,

d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la

Provence, au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme

Pétrarque au moment de quitter ces belles contrées.

* * * * *

Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura,

aux chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du

Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir,

isolées par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer

l'unité de la France. Il y faut des éléments plus liants, plus

dociles; il faut des hommes plus disciplinables, plus capables de

former un noyau compacte, pour fermer la France du Nord aux grandes

invasions de terre et de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est

pas trop pour cela des populations serrées du centre, des bataillons

normands, picards, des massives et profondes légions de la Lorraine et

de l'Alsace.

Les Provençaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphiné

appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la

latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de

pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est.

D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis

le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la

Lorraine, attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la

Moselle, à l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de

résistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut être

incommode au dedans, mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles

donnent aussi à la science des esprits sévères et analytiques: Mably

et Condillac son frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois

par sa mère; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le

grand anatomiste[177].

[Note 177: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de

Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le

grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des

plus distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles

Nodier, Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le

caractère de son génie fut modifié par une éducation allemande.]

Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste

raisonneurs et intéressés[178], c'est la guerre. Qu'on parle de passer

les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayards ne manqueront pas au

Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la

frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable

usage de se faire tuer pour le pays[179]. Et les femmes s'en mêlent

souvent comme les hommes[180]. Elles ont dans toute cette zone, du

Dauphiné aux Ardennes, un courage, une grâce d'amazones, que vous

chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées

dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles

vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves,

filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que

c'est que de souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les

leurs, fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce

n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une

femme: en Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La

Tour-du-Pin. La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le

génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une

irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de

d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari,

finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays

avec Mélusine et la fée de Sassenage.

[Note 178: On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois, des

traces singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires

qui jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière

assez intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne

pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la

Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un

procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur

éducation était faite, et ils retournaient à la charrue.»

Champollion-Figeac, patis du Dauphiné, p. 67.]

[Note 179: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq

mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers

et militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.]

[Note 180: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante

armure des princesses de la maison de Bouillon.]

Il y a dans les moeurs communes du Dauphiné une vive et franche

simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers

les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde[181], la même

bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment

les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère[182]. Sur

ces pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où

siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon

coeur et le bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par

les communes suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour

les veuves, et pour elles d'abord[183]. De là partent des émigrations

annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs

d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin,

l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs

ambulants[184] qui descendent tous les hivers des montagnes de Gap et

d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais,

et de l'autre côté du Rhône. Les familles les reçoivent volontiers;

ils enseignent les enfants et aident au ménage. Dans les plaines du

Dauphiné, le paysan, moins bon et moins modeste, est souvent bel

esprit: il fait des vers et des vers satiriques.

[Note 181: Cette simplicité, ces moeurs presque patriarcales, tiennent

en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le

vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux

ou trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.--Les

domestiques mangent à la table des maîtres.--Au 1er novembre (c'est le

_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de

farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on

célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve

en Dauphiné, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.]

[Note 182: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de

toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées, on croit qu'il

existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde

l'entrée avec une faux.]

[Note 183: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de

bétail, etc., on se cotise pour la réparer.]

[Note 184: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents

instituteurs. (Peuchet.)]

Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la

France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie[185],

eurent intérêt de ménager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent

moins des arrière-vassaux que des petits nobles à peu près

indépendants[186]. La propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée

à l'infini. Aussi la Révolution française n'a point été sanglante à

Grenoble; elle y était faite d'avance[187]. La propriété est divisée

au point que telle maison a dix propriétaires, chacun d'eux possédant

et habitant une chambre[188]. Bonaparte connaissait bien Grenoble,

quand il la choisit pour sa première station en revenant de l'île

d'Elbe[189]; il voulait alors relever l'empire par la république.

[Note 185: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse

dauphinoise. On l'appelait l'_écarlate des gentilhommes_. C'est le

pays de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous

Henri IV. Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de

Terrail_, comme _loyauté de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Près

de la vallée du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la vallée

Chevallereuse_.]

[Note 186: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et

baisant le dos de la main du seigneur; l'homme du peuple, aussi à

genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De

même à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à

genoux.]

[Note 187: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec un

courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le

cardeur de laine, Michel Lando, dans l'insurrection des Ciampi.]

[Note 188: Perrin Dulac. (Grenoble.)]

[Note 189: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat,

qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.]

À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout

le Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait

dit, de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique;

ou plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque

s'étant trouvé, au moins jusqu'au IXe siècle, de nom ou de fait, le

véritable _defensor civitatis_. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du

Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avénement des

comtes d'Albon, comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques,

«avait toujours été un franc-alleu de l'évêque.» C'est aussi par des

conquêtes sur les évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die

et de Valence. Ces barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands,

tantôt sur les mécréants du Languedoc[190].

[Note 190: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le

seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille

calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des

Adrets et de Montbrun.--Le plus célèbre des protestants dauphinois fut

Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en

1559; il est enterré à Westminster.]

Besançon[191], comme Grenoble, est encore une république

ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble

chapitre[192]. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre

l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille

du Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis

les replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières[193], Cependant

Frédéric Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle.

Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la

pauvre Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie

de ces contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord des

chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont

libres, ils couvrent les routes de la France de rouliers et de

colporteurs.

[Note 191: L'ancienne devise de Besançon était: _Plût à Dieu!_--À

Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines,

la devise de Philippe le Bon: _Autre n'auray_. Plusieurs monuments de

Dijon portaient celle de Philippe le Hardi: _Moult me tarde_.--À

Besançon naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de

Charles-Quint, mort en 1564.]

[Note 192: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché

en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur

trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize

quartiers, huit de chaque côté.]

[Note 193: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France. On

compte trente forêts, sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup de

fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs,

peu de moutons; mauvaises laines.]

Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liége, comme Lyon; elle

avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande

Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes

ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun[194], placées en triangle,

formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les

juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le

_border_ français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de

barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en

Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de

l'Alsace, ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient

d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des

monuments carlovingiens[195], avec ses douze grandes maisons, ses

cent vingt pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où

Charlemagne et son fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où

l'on portait l'épée devant l'abbesse[196], la Lorraine offrait une

miniature de l'empire germanique. L'Allemagne y était partout

pêle-mêle avec la France, partout se trouvait la frontière. Là aussi

se forma, et dans les vallées de la Meuse et de la Moselle, et dans

les forêts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne

savait pas trop son origine, vivant sur le commun, sur le noble et le

prêtre, qui les prenaient tour à tour à leur service. Metz était leur

ville, à tous ceux qui n'en avaient pas, ville mixte s'il en fut

jamais. On a essayé en vain de rédiger en une coutume les coutumes

contradictoires de cette Babel.

[Note 194: Sur les moeurs des habitants des Trois-Évêchés et de la

Lorraine en général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se

trouve à la bibliothèque publique de Metz: _Description exacte et

fidèle du pays Messin, etc._--Les trois évêques étaient princes du

Saint-Empire.--Le comté de Gréange et la baronnie de Fenestrange

étaient deux francs-alleus de l'Empire.]

[Note 195: On voyait à Metz le tombeau de Louis le Débonnaire et

l'original des Annales de Metz, mess. de 894.--Les abeilles, dont il

est si souvent question dans les capitulaires, donnaient à Metz son

hydromel si vanté.]

[Note 196: Pour être _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux

cents ans de noblesse des deux côtés.--Pour être chanoinesse, ou

_demoiselle_ à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères

et mères nobles.

Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de

la ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux États de

Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre

cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la

justice (val de Joux), consistant en dix-neuf villages; tous les

essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit.

L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un

grand _sonzier_, etc.]

La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je

m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde

germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos

qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de

Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en

aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes[197], vers la

rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à

l'Océan; ou peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles

des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque

fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse

qui passa trois cents ans à écouter l'oiseau de la forêt[198].

[Note 197: Un duc d'Alsace et de Lorraine, au VIIe siècle, souhaitait

un fils; il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui

vint plus tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et

triste, solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la

repoussa d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un

monastère, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre

de la hauteur Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y

venaient en pèlerinage: l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion,

un roi de Danemark, un roi de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la

femme de Charlemagne et celle de Charles le Gros.--À Winstein, au nord

du Bas-Rhin, le diable garde dans un château taillé dans le roc de

précieux trésors.--Entre Haguenau et Wissembourg, une flamme

fantastique sort de la _fontaine de la poix_ (Pechelbrunnen); cette

flamme, c'est le _chasseur_, le fantôme d'un ancien seigneur qui expie

sa tyrannie, etc.--Le génie musical et enfantin de l'Allemagne

commence avec ses poétiques légendes. Les ménétriers d'Alsace tenaient

régulièrement leurs assemblées. Le sire de Rapolstein s'intitulait le

_Roi des Violons_. Les violons d'Alsace dépendaient d'un seigneur, et

devaient se présenter, ceux de la Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de

la Basse à Bischwiller.]

[Note 198: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par

l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de

cette femme qui, sous Louis le Débonnaire, entendit l'orgue pour la

première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes

allemandes, la musique donne la vie et la mort.]

Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au

combat des deux races, au _Chêne des Partisans_, qu'on montre encore

dans les Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse

héroïque et de la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure

dans celle de l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier,

Renard?), d'où viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du

Renard est la grande légende du nord de la France, le sujet des

fabliaux et des poèmes populaires: un épicier de Troyes a donné au XVe

siècle le dernier de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans, la

Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et

qui, au dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent

presque toujours en guerre avec l'évêque et la république de

Metz[199], avec la Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant

épousé, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Français par

leur mère, ils secondèrent vivement la France contre les Anglais,

contre le parti anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous

tuer ou prendre en combattant pour la France, à Courtray, à Cassel, à

Crécy, à Auray. Une fille des frontières de Lorraine et Champagne, une

pauvre paysanne, Jeanne Darc, fit davantage: elle releva la moralité

nationale; en elle apparut, pour la première fois, la grande image du

peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se

trouvait attachée à la France. Le duc même, qui avait un instant

méconnu le roi et lié les pennons royaux à la queue de son cheval,

maria pourtant sa fille à un prince du sang, au comte de Bar, René

d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné dans les Guise

des chefs au parti catholique contre les calvinistes alliés de

l'Angleterre et de la Hollande.

[Note 199: À Metz naquirent le maréchal Fabert, Custine, et cet

audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa

s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.]

En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse,

d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun

et Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places

fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les

couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour

masquer la défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La

grande forêt d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'étend de tous

côtés, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des

bourgs, des pâturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne

sont là que des clairières. Les bois recommencent toujours; toujours

les petits chênes, humble et monotone océan végétal, dont vous

apercevez de temps à autre, du sommet de quelque colline, les

uniformes ondulations. La forêt était bien plus continue autrefois.

Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre, de l'Allemagne, du

Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à Notre-Dame-de-Liesse. Bien

des histoires se sont passées sous ces ombrages; ces chênes tout

chargés de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis

les mystères des druides jusqu'aux guerres du Sanglier des Ardennes,

au XVe siècle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition convertit

saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient sur

la mousse, quand l'époux d'Iseult les surprit; mais il les vit si

beaux, si sages, avec la large épée qui les séparait, il se retira

discrètement.

Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait

encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs

rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis,

l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de

Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux

Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant

son travail, tient sur les genoux le précieux volume de la

Bibliothèque bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la

veillée[200].

[Note 200: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à

Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait

humblement de chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs

énormes pour bâtir la sainte église de Cologne.]

Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la

Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au

vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et

blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est

finie. Les bois commencent avec les bois, les pâturages, et les petits

moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile

fait place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de

limaille de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout

cela n'égaye pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose

d'intelligent, de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée

à vives arêtes. Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point

particulier à la petite Genève de Sedan; il est presque partout le

même. Le pays n'est pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à

penser. L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est

l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur

fortune.

* * * * *

Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté,

Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et

plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du

Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie

inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci

n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le

choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à

loisir la fleur délicate de la civilisation.

D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon,

avec son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les

fleuves[201]. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été

toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple

druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent

l'autel d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le

vaincu était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son

discours avec sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le

fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique. On montre au pont

de Saint-Nizier l'_arc merveilleux_ d'où l'on précipitait les

taureaux.

[Note 201: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer,

séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive

gauche de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon

relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de

Saint-Irénée.]

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 10 / 30 段