ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de
Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées;
passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes
prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, à
recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce
pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers,
au chant monotone de la cigale. Là, point de rivières navigables; le
canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppléer; mais force étangs
salés, des terres salées aussi, où ne croît que le salicor[155];
d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c'est une
autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne
de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas même à regretter la
lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples récents à
Carcassonne[156].
[Note 155: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des
glaces de Venise.]
[Note 156: Trouvé.]
C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un
autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies
aux jambes ne guérissent guère à Narbonne[157]. La plupart de ces
villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour
d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[158], à
côté de son cratère. Montpellier, héritière de feue Maguelone, dont
les ruines sont à côté. Montpellier, qui voit à son choix les
Pyrénées, les Cévennes, les Alpes même, a près d'elle et sous elle une
terre malsaine[159], couverte de fleurs, tout aromatique, et comme
profondément médicamentée; ville de médecine, de parfums et de
vert-de-gris.
[Note 157: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la
tête, à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en
Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent
d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le
vent d'Afrique, lourd et putréfiant.
Senec. quæst, natur I, III, c. XI. «Infestat..... Galliam Circius: cui
ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem
coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in
Gallia moraretur, et vovit et fecit.»]
[Note 158: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs_. Elle est
bâtie de laves. Lodève est noire aussi.]
[Note 159: Montpellier est célèbre par ses distilleries et
parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de
Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois
Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves
de Montpellier y étaient seules propres.]
C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout
les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les
Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs
de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[160].
L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de
créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce
sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont
enfoncé la plus profonde trace; leur maison carrée, leur triple pont du
Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands
vaisseaux[161].
[Note 160: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et
couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les
inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, près des
portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de
têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a
près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut
lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs
d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant
d'un théâtre.]
[Note 161: Le canal était large de cent pas, long de deux mille, et
profond de trente.]
Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante.
C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le
Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre
sans seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La
féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme
auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de
Montfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie
féodale, gouvernée par la Coutume de Paris, n'a fait que préparer
l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique.
Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique
que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit
d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous
la forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau
de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les
Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix
d'Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au
doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chénier[162], les frères
rivaux, non pourtant comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de
Carcassonne, Fabre d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette
population la vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence
tragique. Le Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble
l'articulation et le noeud, a été souvent froissé dans la lutte des
races et des religions. Je parlerai ailleurs de l'effroyable
catastrophe du XIIIe siècle. Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la
montagne de Nîmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai,
tient de moins en moins à la religion: ce sont les Guelfes et les
Gibelins. Ces Cévennes sont si pauvres et si rudes; il n'est pas
étonnant qu'au point de contact avec la riche contrée de la plaine, il
y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L'histoire de
Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.
[Note 162: Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père
était consul général; mais leur famille était de Limoux, et leurs
aïeux avaient occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de
Languedoc et de Roussillon.]
Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la
légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la
Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même
différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et
Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La
conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et
l'incrédulité aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et
de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme
le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est
bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables,
très-nobles et très-gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit,
comme leur Henri IV: _Paris vaut bien une messe_; ou comme il écrivait
à Gabrielle, au moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut
périlleux!_[163] Ces hommes veulent à tout prix réussir, et
réussissent. Les Armagnacs s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés
aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France.
[Note 163: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire
trois fois. (_Tout boun Gascoun quès pot réprenqué très cops._)]
Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec
le génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les
peuples d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche,
plus éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée
par l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des
fleuves ou torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var
à l'Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence forment à
elles deux notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux
côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est
un système complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux
pentes: c'est lui qui verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne.
La Provence est adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les
sources de ses grandes rivières; elle n'est qu'un prolongement, une
pente des monts vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le
pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En
Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont
la côte est moins favorable, tient ses villes en arrière de la mer et
du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des
ports[164]. Aussi l'histoire du Languedoc est plus continentale que
maritime; ses grands événements sont les luttes de la liberté
religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence
y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle semble élancée aux
courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique.
[Note 164: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis et de
Louis XIV.]
La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les
chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés
aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du
Midi[165]. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur
ont bâti des ponts[166], et commencé la fraternité de l'Occident. Les
vives et belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre,
ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré
mal gré, mené la farandole[167]. Et ils n'ont plus voulu se
rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques,
italiennes. Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus[168] à
celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultivé en
terrasses les pentes rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui
ne donnent que thym et lavande.
[Note 165: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois
d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes,
comme depuis Avignon et Beaucaire.]
[Note 166: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de
construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet
eut porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda
l'ordre des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du
pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.]
[Note 167: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue
Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms, et
les rapports de plusieurs de ces danses avec le _boléro_, doivent
faire présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en
France.]
[Note 168: Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles; _id._, III,
645.--Papon, I, 20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum
vento fastidiosa.--En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à
Innocent III, qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon:
«Multi ex prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat,
nequivimus colloquio interesse; sicque factum est ut necessario
negotium differetur.» Epist. Innoc. III (Éd. Baluze, II, 762).--Il y
eut des lépreux à Martigues jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807.
En général, les maladies cutanées sont communes en Provence. Millin,
IV, 35.
Il y a quatre cent mille arpents de marais. Peuchet et Chanlaire,
Statistique des Bouches-du-Rhône. _Voy._ aussi la grande Statistique
de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4º.--Les marais d'Hyères rendent cette
ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des
fruits et des fleurs. De même à Fréjus. Statistique du Var, par
Fauchet, préfet, an IX, p. 52, sqq.]
Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler
de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacité de tigre
du paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les
arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère
moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et
subits, saisissent mortellement. Le Provençal est trop vif pour
s'emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la
fête ordinaire de ce pays de fêtes, il donne rudement sur la tête,
quand d'un rayon il transfigure l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il
le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus souvent des orages, des
ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ
au bas de la colline, ou le suit voguant à grande eau, et s'ajoutant à
la terre du voisin. Nature capricieuse, passionnée, colère et
charmante.
Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est
celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût
qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la
colère[169], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres
tourbillonnants. Le monstre c'est le _drac_, la _tarasque_, espèce de
tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines
fêtes[170]. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage.
La fête n'est pas belle, s'il n'y a pas au moins un bras cassé.
[Note 169: On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du
culte sanguinaire de Mithra.--On voit à Arles, à Tain et à Valence,
des autels tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la
Bâtie-Mont-Saléon, ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en
1804, on a trouvé un groupe mithriaque.--À Fourvières, on a trouvé un
autel mithriaque consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon
consacré à Septime-Sévère. Millin, _passim_.
Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en
Espagne.--L'Isère est surnommée le _serpent_, comme le _Drac_ le
_dragon_; tous deux menacent Grenoble:
Le serpent et le dragon
Mettront Grenoble en savon.
--À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le
_graouilli_; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la
langue des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre
dont la ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.--À Rouen,
c'est un mannequin d'osier, la _gargouille_, à qui on remplissait
autrefois la gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait
délivré la ville de ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme
saint Marcel délivra Paris du monstre de la Bièvre, etc.]
[Note 170: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre
enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui
jette.]
Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner
contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux
pâturages. La fête de l'île, c'est la _Ferrade_. Un cercle de
chariots est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les
taureaux qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le
jeune animal, et pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge
à une dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête
écumante.
Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais
non sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la
moresque, les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à
treize, la danse des épées, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins
de Gap; ou bien à Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des
Sarrasins[171]. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des
Crillon; pays des marins intrépides; c'est une rude école que ce golfe
de Lion. Citons le bailli de Suffren, et ce renégat qui mourut
capitan-pacha en 1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais
connu d'autre nom); né sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque
battue par la tempête, il devint amiral et donna sur son bord une fête
à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas pour cela ses vieux
camarades, et voulut être enterré avec les pauvres, auxquels il laissa
tout son bien.
[Note 171: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval
Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.]
Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques,
au milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les
campagnes même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la
France. Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les
vainqueurs des Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline
abrupte, et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle
nature des mains libres, intelligentes.
Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature,
dans la philosophie. La grande réclamation du breton Pélage en faveur
de la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par
Faustus, par Cassien, par cette noble école de Lerins, la gloire du Ve
siècle. Quand le breton Descartes affranchit la philosophie de
l'influence théologique, le provençal Gassendi tenta la même
révolution au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de
Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrèrent chez Frédéric,
avec un athée provençal (d'Argens).
Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi au XIIe et au
XIIIe siècles, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout
ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée.
C'est le pays des beaux parleurs, passionnés (au moins pour la
parole), et, quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont
donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les
rhéteurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse,
démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence
méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force
du Rhône.
Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien
vaincu l'Italie au XIII siècle. Comment est-il si terne maintenant,
en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes
malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus[172], je ne vois
partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de
l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de
Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans
l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages[173], qui lui
donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je
trouve une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au
sérieux, et qui pourtant en conserve la trace[174]. Un pays traversé
par tous les peuples aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais
non, il s'est obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il
appartient, comme l'Italie, à l'antiquité.
[Note 172: «Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les
communes voisines ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de
leur population.» Fauchet, an IX, _loc. cit._]
[Note 173: Dans ses jolies danses mauresques, dans les _romérages_ de
ses bourgs, dans les usages de la bûche _calendaire_, des pois chiches
à certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. Millin, III, 346. La
fête patronale de chaque village s'appelle _Romna-Vagi_, et par
corruption _Romerage_, parce qu'elle précédait souvent un voyage de
Rome que le seigneur faisait ou faisait faire (?)--Millin, III, 336.
C'est à Noël qu'on brûle le _caligneau_ ou _calendeau_; c'est une
grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et d'huile. On criait
autrefois en la plaçant: _Calene ven_, _tout ben ven_, calende vient,
tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre le feu à la
bûche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On trouve le même
usage en Dauphiné. Champollion-Figeac, p. 124. On appelle _chalendes_
le jour de Noël. De ce mot on a fait _chalendat_, nom que l'on donne à
une grosse bûche que l'on met au feu la veille de Noël au soir, et qui
y reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès qu'elle est
placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en faisant le
signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _batisa la chalendal_.
Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et l'on ne peut
pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins par la
gale.--Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois chiches
à certaines fêtes, non-seulement à Marseille, mais en Italie, en
Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville
croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une
_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce
jour que s'est perpétué l'usage de manger des _sesés_. À certaines
fêtes, les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux
Panepsies.)]
[Note 174: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade
dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible.
Millin, II, 299. On y voit le duc Urbain (le malheureux général du roi
René) et la duchesse Urbain, montés sur des ânes; on y voyait une âme
que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en
carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le Temple de Salomon, et
l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'_abbé de
la jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.]
Franchissez les tristes embouchures du Rhône, obstruées et
marécageuses, comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville
d'Arles. La vieille métropole du christianisme dans nos contrées
méridionales avait cent mille âmes au temps des Romains; elle en a
vingt mille aujourd'hui; elle n'est riche que de morts et de
sépulcres[175]. Elle a été longtemps le tombeau commun, la nécropole
des Gaules. C'était un bonheur souhaité de pouvoir reposer dans ses
champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au XIIe siècle, dit-on, les
habitants des deux rives mettaient, avec une pièce d'argent, leurs
morts dans un tonneau enduit de poix qu'on abandonnait au fleuve; ils
étaient fidèlement recueillis. Cependant cette ville a toujours
décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la primatie des Gaules; le
royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a passé rapide et
obscur; ses grandes familles se sont éteintes.
[Note 175:
Si comme ad Arli, ove'l Rodano stagna,
Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo.
DANTE, Inferno. c. IX.]
Quand de la côte et des pâturages d'Arles, on monte aux collines
d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique
la ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes
villes qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des
colonies étrangères; la partie vraiment provençale était la moins
puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les
Catalans de la côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes,
qui avaient jadis délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier,
Sisteron, c'est-à-dire l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États
du Midi, jusqu'à ce que vinrent les Français qui renversèrent
Toulouse, rejetèrent les Catalans en Espagne, unirent les Provençaux
et les menèrent à la conquête de Naples. Ce fut la fin des destinées
de la Provence. Elle s'endormit avec Naples sous un même maître. Rome
prêta son pape à Avignon; les richesses et les scandales abondèrent.
La religion était bien malade dans ces contrées, surtout depuis les
Albigeois; elle fut tuée par la présence des papes. En même temps
s'affaiblissaient et venaient à rien les vieilles libertés des
municipes du Midi. La liberté romaine et la religion romaine, la
république et le christianisme, l'antiquité et le moyen âge, s'y
éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de cette
décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure que
Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut
sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait chaque
jour[176].
[Note 176: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du
poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a
perdu Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable
où le pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une
ombre:
«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les
voilà, les douces collines où naquit la belle lumière, qui tant que le
ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant
les gonfle de pleurs.
«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe est veuve, et troubles
sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid
où j'aurais voulu vivre et mourir!
«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui
ont consumé mon coeur, quelque repos après tant de fatigues.
«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes
feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.»
Sonnet CCLXXIX.]