Cette province en marque le coin d'un accident bien rude[131]. Elle
n'est elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau
de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille[132] y brûle sur
plusieurs lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de
volcanique. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la
variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices,
tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à
l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se
revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de
trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan
d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans
l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées
aux têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile
vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les
montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et
le mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À
midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout
bu d'un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste
ville, si vous voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous
croiriez en Italie; pour vous détromper, il suffit de regarder ces
maisons de bois et de brique; la parole brusque, l'allure hardie et
vive vous rappelleront aussi que vous êtes en France. Les gens aisés
du moins sont Français; le petit peuple est tout autre chose,
peut-être Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si
grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donné
encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces légistes violents, qui
portèrent à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en
justifièrent souvent aux dépens des hérétiques; ils en brûlèrent
quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se prêtèrent aux
vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le décapitèrent dans
leur belle salle marquée de rouge[133]. Ils se glorifiaient d'avoir le
capitole de Rome, et la cave aux morts[134] de Naples, où les cadavres
se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la
ville étaient gardées dans une armoire de fer, comme celles des
flamines romains; et le sénat gascon avait écrit sur les murs de sa
curie: _Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat_[135].
[Note 131: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au
roi (Louis VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées.
_Voy._ le Glossaire de Laurière, t. I, p. 164, au mot _Commun de
paix_, et la Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile
de Clermont, publié par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et
Chanlaire, statistique de l'Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de
M. Monteil.]
[Note 132: La houille forme plus des deux tiers de ce département.]
[Note 133: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la
Force.)]
[Note 134: On y conservait des morts de cinq cents ans.]
[Note 135: Millin.]
Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là ou à
peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn
et la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit
tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de
l'Auvergne y coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des
Cévennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec
quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord
donne les rivières, le Midi les torrents. Des Pyrénées descend
l'Ariége; et la Garonne déjà grosse du Gers et de la Baize, décrit au
nord-ouest une courbe élégante, qu'au midi répète l'Adour dans ses
petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la
Guyenne, ces deux contrées si différentes sous la même latitude. La
Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et
gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit comme une mer en
face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, longtemps capitale de
la France anglaise, plus longtemps anglaise de coeur, est tournée, par
l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, vers l'Océan, vers
l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois
plus large que la Tamise à Londres.
Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut
s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant
attrait. Mais le chemin y est sérieux. Soit que vous preniez par
Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long
de la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des
arbres à liége, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans
autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs[136] qui suivent
leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à
la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur
landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères
pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du
Languedoc aux Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux
montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec
eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude,
demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie
de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les
laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'étroites
routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la
campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la liberté du monde
antique. En Espagne, ils règnent; ils dévastent impunément le pays.
Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la _Mesta_, qui
emploie de quarante à soixante mille bergers, le triomphant mérinos
mange la contrée, de l'Estramadure à la Navarre, à l'Aragon. Le berger
espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-même l'aspect d'une de
ses bêtes, avec sa peau de mouton sur son dos, et aux jambes son
_abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec des cordes.
[Note 136: Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons
noirs dans le Roussillon (_V._ Young, t. II, p. 59) et en Bretagne.
Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.
Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'émigration des moutons
est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de
Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix
mille à quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc,
Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)--Statistique de la Lozère,
par M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31. «Les moutons
quittent les Basses-Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin
de floréal, et arrivent par les montagnes de la Lozère et de la
Margéride, où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le Bas-Languedoc
au retour des frimas.»--Laboulinière, I, 245. Les troupeaux des
Pyrénées émigrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.
_A year in Spain, by an American, 1832._ Au XVIe siècle, les troupeaux
de la _Mesta_ se composaient d'environ sept millions de têtes. Tombés
à deux millions et demi au commencement du XVIIe siècle, ils
remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent
à cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de
bétail.--Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils
abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le
tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de
leur être favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des
_entregadors_, des _achagueros_, qui, au nom de la corporation,
harcèlent et accablent les fermiers.]
La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa
grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de
pics et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse
aux deux bouts[137]. Tout autre passage est inaccessible aux voitures,
et fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de
l'année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni
Français, les Basques à l'Ouest, à l'est les Catalans et
Roussillonnais[138], sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et
ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'éternel passage
des nations, ils ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien
des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel.
[Note 137: Le mot basque _murua_ signifie muraille, et Pyrénées. (_V._
de Humboldt.)]
[Note 138: A. Young. I. «Le Roussillon est vraiment une partie de
l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les
villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers.
Les pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.--La partie
centrale des Pyrénées, le comté de Foix (Ariége), est toute française
d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.]
Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer
les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont,
qu'ils racontent cette histoire antéhistorique... Ils y étaient, eux,
et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse
épopée géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des
Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la
torture d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et
chauve _Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu
les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir
celles des Alpes[139]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en
belles tours; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes
abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la
France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont[140].
[Note 139: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la
verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de
faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la
jolie nuance appelée _vert d'eau_.»--Dralet. «Les rivières des
Pyrénées, dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme
celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»]
[Note 140: Dralet, I, 5.--Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un
coup et à la fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres,
dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie
de l'Espagne. Elles dégénèrent bientôt en collines basses et
arrondies, au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des
plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchaînent
étroitement et forment une bande de plus de quatre myriamètres
d'épaisseur... Cette bande se compose de sept à huit rangs, de hauteur
graduellement décroissante.» Cette description, contredite par M.
Laboulinière, est confirmée par M. Élie de Beaumont. L'axe granitique
des Pyrénées est du côté de la France.]
Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[141], mais
seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux
mers, ou bien entre Bagnères et Baréges, entre le beau et le
sublime[142]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces
sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable
féerie[143]; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche,
éloigne les objets[144]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces
prairies d'émeraude. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des
grandes montagnes, qui se cache derrière, comme un monstre sous un
masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le
long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements
infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les
rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave,
battu, rembarré durement d'un mont à l'autre; enfin le prodigieux
Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le
gave, qui mugit sous des _ponts de neige_, et cependant tombe de
treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde[145].
[Note 141: On sait que le grand poëte des Pyrénées, Ramond, a cherché
le Mont-Perdu pendant dix ans.--«Quelques-uns, dit-il, assuraient que
le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime du Mont-Perdu
qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept degrés.» Le
Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées françaises, comme
le Vignemale, la plus haute des Pyrénées espagnoles.]
[Note 142: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la
_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira
près de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est
beau!»]
[Note 143: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la
décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication
entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder
sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en
perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois;
et s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en
sauve un peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une
vision, ou celui qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le
remplacer.]
[Note 144: Laboulinière.]
[Note 145: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur
(Dralet.)]
Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce
passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le
père[146], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique
plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre
choix, si le regard était assez perçant, Toulouse et Sarragosse. Cette
embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en
deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du combat éternel de la
France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de
l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux
versants: combien le nôtre a l'avantage[147]. Le versant espagnol,
exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage; le
français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies,
fournit à l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin.
Barcelone vit de nos boeufs[148]. Ce pays de vins et de pâturages est
obligé d'acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux
climat et l'indigence: ici la brume et la pluie, mais l'intelligence,
la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes
splendides et leurs âpres sentiers[149]; ou seulement, regardez ces
étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité
du manteau, sombres, dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque
nation, ne craignez pas que nous insultions à vos misères!
[Note 146: Dralet.]
[Note 147: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne à l'ouest,
vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui de
Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.]
[Note 148: Dralet, II, p. 197.--«Le territoire espagnol, sujet à une
évaporation considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir
les bêtes à cornes; et comme les ânes, les mules et les mulets se
contentent d'une pâture moins succulente que les autres animaux
destinés aux travaux de l'agriculture, ils sont généralement employés
par les Espagnols pour le labourage et le transport des denrées. Ce
sont nos départements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui
leur fournissent ces animaux; et la quantité en est considérable.
Quant aux animaux destinés aux boucheries, c'est nous qui en
approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulièrement
la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec
des fournisseurs français pour lui fournir chaque jour cinq cents
moutons, deux cents brebis, trente boeufs, cinquante boucs châtrés, et
elle reçoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos
départements méridionaux pendant l'automne de chaque année. Ces
fournitures coûtent à la ville de Barcelone deux millions huit cent
mille francs par an, et l'on peut évaluer à une pareille somme celles
que nous faisons aux autres villes de la Catalogne. La Catalogne paye
en piastres et quadruples, en huile et liéges, en bouchons.» Les
choses ont dû, toutefois, changer beaucoup depuis l'époque où écrivait
Dralet (1812).]
[Note 149: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une
ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau
monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez
tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et
la magnificence qui distinguent les grands chemins de France: au lieu
de ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays
sauvage, désert et pauvre.»]
Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées,
c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix
mille âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là vous trouvez
souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le
rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon,
le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[150]. Le
voiturier basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois
chevaux: il porte le berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite
le Béarnais et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine,
qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne,
qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et
fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver
quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne,
d'Écosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des
races de l'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les
nations passer devant lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et
Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait
à l'un d'eux: «Savez-vous que nous datons de mille ans?--Et nous, dit
le Basque, nous ne datons plus.»
[Note 150: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. «Nous rencontrâmes des
montagnards _qui me rappelèrent ceux d'Écosse_; nous avions commencé
par en voir à Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de
grandes culottes.» «On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de
la farine d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne
et en Souabe, ainsi qu'à Lochabar.»--Toutefois, indépendamment de la
différence de race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre
les montagnards d'Écosse et ceux des Pyrénées; c'est que ceux-ci sont
plus riches, et sous quelques rapports plus policés que les diverses
populations qui les entourent.
Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8º. «Le peuple
basque qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses
champs, et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de
cochons, vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des
Pyrénées.......» Laboulinière, t. III, p. 416:
Bearnes
Faus et courtes.
Biaoèdan
Pir que can.
«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le
Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture
mêlée d'un peu de rudesse.» Dralet, I, 170. «Ces deux peuples _ont
d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Béarnais, forcé par les neiges de
mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et
perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il
conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le
Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la
crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir
aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de
même des autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la
Méditerranée: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit
nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du
Comminges, du Couserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont
bâties le long de cette chaîne de montagnes.»]
Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour
souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au IXe siècle, elle y
fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous
les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturie et Léon, Aragon,
Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les
Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout
peu à peu. Leur dernier roi, Sanche l'_Enfermé_, qui mourut d'un
cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en
effet dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi
dire par les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora
même les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français.
Sanche anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte
de Champagne; c'est Roland brisant sa Durandal pour la soustraire à
l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes
de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret,
aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par
un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris
non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée
l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri
IV: _Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut
manquer.» Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre.
C'est une belle expression des origines primitives de la population
française comme de la dynastie.
Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la
Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière
au centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent
partout cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y
a disparu; le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours
_des Maures_, ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y
figurent, d'une manière toute significative, le monde qui s'en va. La
montagne elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans
son existence. Les cîmes décharnées qui la couronnent témoignent de
sa caducité[151]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant
d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de
forêts qui couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache
chaque jour. Les terres végétales, que le gramen retenait sur les
pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé,
exfolié par le chaud, par le froid, miné par la fonte des neiges, il
est emporté par les avalanches. Au lieu d'un riche pâturage, il reste
un sol aride et ruiné: le laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne
rien lui-même. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à
travers le gazon et les forêts, y tombent maintenant en torrents, et
vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantité de hameaux
ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé
vers la France, fuyant leurs propres dévastations[152].
[Note 151: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le
chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents
ans, selon Buffon.]
[Note 152: Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois
jusqu'en Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait
une branche d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterets, et la
défend des neiges.--Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées
vient du mot grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été
mis par les bergers, toutes les forêts brûlèrent.»--Procès-verbal du 8
mai 1670. «Il n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses
reprises par la malice des habitants, ou pour faire convertir les bois
en prés ou terrains labourables.»]
Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter
tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les
terrains communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756,
et plus tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait
le progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la
population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils
escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles,
cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés
aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de
sabots[153]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans
nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux,
les jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre, surtout, la bête
de celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun,
animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la
Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte
de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient
plus le dixième de leur nombre en l'an X[154]. Il n'a pu arrêter
pourtant cette guerre contre la nature.
[Note 153: Dralet.]
[Note 154: Ibid.]