Bonchamps, qu'au IXe siècle le breton Noménoé, vainqueur des
Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers
l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[107]. Mais
l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette
population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable
petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La
_noire ville_ d'Angers porte, non-seulement dans son vaste château et
dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère
féodal. Cette église Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de
chevaliers armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses,
l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée
incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve
de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur
les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien
assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenets, l'Angleterre,
la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le
bon René et ses fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes
de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille
Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et
Lancastre contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les
villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la
capitale du catholicisme[108] en France; Saumur, le petit royaume des
prédicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami
Henri IV bâtit la Flèche aux jésuites. Son château de Mornay et son
prodigieux _dolmen_[109] font toujours de Saumur une ville historique.
Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son
tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes
de la France, où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce
grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et
d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne,
dépendaient de l'archevêché de Tours; ses chanoines, c'étaient les
Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre
et le patriarche de Jérusalem, les archevêques de Mayence, de Cologne,
de Compostelle. Là, on battait monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua
de bonne heure la soie, les tissus précieux, et aussi, s'il faut le
dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims
également célèbres; villes de prêtres et de sensualité. Mais Paris,
Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute
aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose
contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de
Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorel.
Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris
et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le long de la rivière.
C'est le pays du _rire_ et du _rien à faire_. Vive verdure en août
comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord,
l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit
fidèlement le ciel: sable au bas, puis le saule qui vient boire dans
le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer, et les îles
fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en
vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle
contrée, c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine
des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance,
mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur
de Fontevrault[110]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un
roi voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur
légua son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide
finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous
la prière des vierges.
[Note 107: Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en
regard de la Bretagne.]
[Note 108: Du moins à l'époque mérovingienne.]
[Note 109: C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds
de long sur dix de large et huit de haut, le tout formé de onze
pierres énormes. Ce dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un
autre qu'on aperçoit sur une colline. J'ai souvent remarqué cette
disposition dans les monuments druidiques, par exemple, à Carnac.]
[Note 110: En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de
colonnes et de pilastres, cinq grandes églises et plusieurs statues,
entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard
Coeur-de-Lion, avait disparu.]
Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus
sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la
Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge,
puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je
parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au
midi; j'ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les
Ibères, vers les Pyrénées.
Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de
la Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très-divers,
mais non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent
trois bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les
contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le
Poitou est le centre du calvinisme au XVIe siècle, il recrute les
armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante;
et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique
et royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux
hommes de la côte; la seconde, surtout, au Bocage vendéen. Toutefois
l'une et l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme
républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme:
esprit indomptable d'opposition au gouvernement central.
Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers
que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les
Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi
Jean. Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses
légistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même
comme sa Mélusine[111], assemblage de natures diverses, moitié femme
et moitié serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des
mulets et des vipères[112], que ce mythe étrange a dû naître.
[Note 111: _Voy._ les Éclaircissements.]
[Note 112: Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la
Provence, le Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est
plus fêtée que celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut
jusqu'à 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Sèvres.
Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipères dans le
Poitou.--Poitiers envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. Stat.
de la Vendée, par l'ingénieur La Bretonnière.]
Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever;
il a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers,
aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école
chrétienne des Gaules. Saint Hilaire a partagé les combats d'Athanase
pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous
quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du
christianisme. C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la
colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France
était abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de
Tours. Toutefois cette dernière église, moins lettrée, mais mieux
située, plus populaire, plus féconde en miracles, prévalut sur sa
soeur aînée. La dernière lueur de la poésie latine avait brillé à
Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littérature moderne y parut au
XIIe siècle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume,
excommunié pour avoir enlevé la vicomtesse de Châtellerault,
conduisit, dit-on, cent mille hommes à la terre sainte[113], mais il
emmena aussi la foule de ses maîtresses[114]. C'est de lui qu'un vieil
auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, et courut
longtemps le monde pour tromper les dames.» Le Poitou semble avoir été
alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert
de la Porée, né à Poitiers, et évêque de cette ville, collègue
d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut
comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se
releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine naît et
meurt avec Gilbert.
[Note 113: Il arriva avec six hommes devant Antioche.]
[Note 114: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous;» le comte
lui répondit: «Quand tu te peignera.» L'évêque était chauve.]
La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle
avait commencé au IXe siècle par la lutte que soutint, contre Charles
le Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de
Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux
fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Gérard de
Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante,
et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre
de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les
populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les
Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les
tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou
s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur
l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se
ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes
brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec
l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies
domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de
Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne
fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait
cachée.
Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent
jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette
lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans
leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par
les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à
l'Angleterre. Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et
de la plaine se laissa aller au mouvement général de la France.
Fontenai fournit de grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les
Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles
(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Mauléon). Le plus grand politique et
l'écrivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou
oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, né à Paris, était d'une
famille de Parthenay[115].
[Note 115: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette
ville, au village de Saint-Loup.]
Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres
verse ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et la
Rochelle. Les deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont
fort isolées de la France. La seconde, petite Hollande[116], répandue
en marais, en canaux, ne regarde que l'Océan, que la Rochelle. La
_ville blanche_[117] comme la ville noire. La Rochelle comme
Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'Église aux juifs,
aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le pape protégea l'une comme
l'autre[118] contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de
dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace
sans nom, exploitèrent les mers comme marchands, comme pirates;
d'autres exploitèrent la cour et mirent au service des rois leur génie
démocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf
Leudaste, de l'île de Ré, dont Grégoire de Tours nous a conservé la
curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma
les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX,
Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se servir de ces
intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.
[Note 116: Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La
difficulté à vaincre, c'était moins le flux de la mer que les
débordements de la Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les
_cabaniers_ (habitants de fermes appelées _cabanes_) marchent avec des
bâtons de douze pieds pour sauter les fossés et les canaux. Le _Marais
mouillé_, au delà des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La
Bretonnière.--Noirmoutiers est à douze pieds au-dessous du niveau de
la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de
onze mille toises.--Les Hollandais desséchèrent le _marais du
Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture des Hollandais_.
Statistique de Peuchet et Chanlaire. _Voyez_ aussi la description de
la Vendée, par M. Cavoteau, 1812.]
[Note 117: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à la Rochelle, à
cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.]
[Note 118: Raymond Perraud, né à la Rochelle, évêque et cardinal,
homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles
qui défendent à tout juge forain de les citer à son tribunal.]
La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût
été le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siéges contre
Charles IX et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination,
et ce poignard que le maire avait déposé sur la table de l'hôtel de
ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils
cédassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause
protestante et son propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port;
on distingue encore à la marée basse les restes de l'immense digue.
Isolée de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour
mieux la museler, Rochefort fut fondé par Louis XIV à deux pas de La
Rochelle, le port du roi à côté du port du peuple.
Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans
l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle
s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre
nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage
vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre
terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze
rivières, et pas une navigable[119], pays perdu dans ses haies et ses
bois, n'était, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus
royaliste que bien d'autres provinces frontières, mais elle tenait à
ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite
centralisation, les avait peu troublées; la Révolution voulut les lui
arracher et l'amener d'un coup à l'unité nationale; brusque et
violente, portant partout une lumière subite, elle effaroucha ces fils
de la nuit. Ces paysans se trouvèrent des héros. On sait que le
voiturier Cathelineau pétrissait son pain quand il entendit la
proclamation républicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit
son fusil[120]. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux _bleus_.
Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, dans les ténèbres,
comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et
en plaine. Ils étaient près de cent mille au siége de Nantes. La
guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du _border_
écossais, celle de Vendée une iliade.
[Note 119: _Voy._ Statist. du départ. de la Vienne, par le préfet
Cochon, an X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable
jusqu'à Limoges; depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans
la Dordogne; elle eût joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la
Vienne a trop de rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable
jusqu'à Poitiers, de manière à continuer la navigation de la Vienne.
Châtelleraut s'y est opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la
Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette
navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de
guerre Rochefort, la Loire et Paris.--_Voy._ aussi Texier,
Haute-Vienne, et la Bretonnière, Vendée.
J'ai cité déjà le mot remarquable de M. le capitaine
Galleran.--Genoude. _Voy._ en Vendée, 1821: «Les paysans disent: Sous
le règne de M. Henri (de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_
ceux des leurs qui étaient républicains. Pour dire le bon français,
ils disaient _le parler noblat_.--Les prêtres avaient peu de
propriétés dans la Vendée; toutes les forêts nationales, dit la
Bretonnière (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des émigrés; une
seule, de cent hectares, appartenait au clergé.]
[Note 120: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable
cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300,000 hommes
décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service
militaire, qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un
contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un
seul volontaire.]
En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et
ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de
Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais
salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé,
froid, pluvieux[121], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines
granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de
châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide
et gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre
l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le
caractère remuant et spirituel des méridionaux y est déjà frappant.
Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour,
des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les
hommes de ces pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils
y ont gagné. Ce drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.
[Note 121: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»]
Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et
celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier,
dominée à l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'élève entre le pic
ou Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint,
aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude végétation[122].
Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre
ponce[123]. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que
certaine vallée ne fume encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne
rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bâties
de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle,
soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal
et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île
basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la
fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, ce joli _dé à coudre_ de sept
cents toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l'aiment
et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet
l'Auvergne est battue d'un vent éternel et contradictoire, dont les
vallées opposées et alternées de ses montagnes, animent, irritent les
courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on gèle sur
les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver
presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une chaude et
lourde atmosphère[124]. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais
combien d'habits épais et pesants, on dirait une race méridionale[125]
grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel
étranger. Vin grossier, fromage amer[126], comme l'herbe rude d'où il
vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs
pierreries communes[127], leurs fruits communs qui descendent l'Allier
par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle
qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. Plus
laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres
fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi
qui égratigne à peine le sol[128]. Ils ont beau émigrer tous les ans
des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées.
[Note 122: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont
communs et grossiers, abondants il est vrai.]
[Note 123: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche
épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très-fertile.]
[Note 124: L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou
neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) _Voy._ divers détails de
moeurs, dans les Mémoires de M. le comte de Montlosier, Ier
vol.--Consulter aussi l'élégant tableau du Puy-de-Dôme, par M. Duché;
les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquités de
l'Auvergne; Delarbre, etc.]
[Note 125: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude
jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants
espagnols. (De Pradt.)]
[Note 126: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit à
la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais
renouvelés.]
[Note 127: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les
pierreries grossières de l'Auvergne.]
[Note 128: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que
l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans
tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur
Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la
terre, et calomniait sa fertilité.]
Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une
sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal.
L'âge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les
Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses
ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui
écrirait au besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour
la féodalité, ami, et en même temps ennemi du moyen âge[129].
[Note 129: 1833.]
Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans
d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans
l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[130], ces logiciens du
parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le
pape: le chancelier de l'Hôpital; les Arnaud; le sévère Domat,
Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le
christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe siècle qui
ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme
souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de
l'ancienne foi.
[Note 130: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat
et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hôpital, d'Aigueperse; Anne
Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de
Paris, au XVIe siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.]