C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du vendéen

Bonchamps, qu'au IXe siècle le breton Noménoé, vainqueur des

Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers

l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[107]. Mais

l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette

population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable

petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La

_noire ville_ d'Angers porte, non-seulement dans son vaste château et

dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère

féodal. Cette église Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de

chevaliers armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses,

l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée

incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve

de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur

les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien

assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenets, l'Angleterre,

la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le

bon René et ses fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes

de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille

Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et

Lancastre contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les

villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la

capitale du catholicisme[108] en France; Saumur, le petit royaume des

prédicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami

Henri IV bâtit la Flèche aux jésuites. Son château de Mornay et son

prodigieux _dolmen_[109] font toujours de Saumur une ville historique.

Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son

tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes

de la France, où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce

grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et

d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne,

dépendaient de l'archevêché de Tours; ses chanoines, c'étaient les

Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre

et le patriarche de Jérusalem, les archevêques de Mayence, de Cologne,

de Compostelle. Là, on battait monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua

de bonne heure la soie, les tissus précieux, et aussi, s'il faut le

dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims

également célèbres; villes de prêtres et de sensualité. Mais Paris,

Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute

aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose

contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de

Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorel.

Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris

et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le long de la rivière.

C'est le pays du _rire_ et du _rien à faire_. Vive verdure en août

comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord,

l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit

fidèlement le ciel: sable au bas, puis le saule qui vient boire dans

le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer, et les îles

fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en

vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle

contrée, c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine

des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance,

mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur

de Fontevrault[110]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un

roi voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur

légua son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide

finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous

la prière des vierges.

[Note 107: Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en

regard de la Bretagne.]

[Note 108: Du moins à l'époque mérovingienne.]

[Note 109: C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds

de long sur dix de large et huit de haut, le tout formé de onze

pierres énormes. Ce dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un

autre qu'on aperçoit sur une colline. J'ai souvent remarqué cette

disposition dans les monuments druidiques, par exemple, à Carnac.]

[Note 110: En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de

colonnes et de pilastres, cinq grandes églises et plusieurs statues,

entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard

Coeur-de-Lion, avait disparu.]

Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus

sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la

Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge,

puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je

parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au

midi; j'ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les

Ibères, vers les Pyrénées.

Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de

la Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très-divers,

mais non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent

trois bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les

contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le

Poitou est le centre du calvinisme au XVIe siècle, il recrute les

armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante;

et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique

et royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux

hommes de la côte; la seconde, surtout, au Bocage vendéen. Toutefois

l'une et l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme

républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme:

esprit indomptable d'opposition au gouvernement central.

Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers

que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les

Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi

Jean. Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses

légistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même

comme sa Mélusine[111], assemblage de natures diverses, moitié femme

et moitié serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des

mulets et des vipères[112], que ce mythe étrange a dû naître.

[Note 111: _Voy._ les Éclaircissements.]

[Note 112: Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la

Provence, le Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est

plus fêtée que celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut

jusqu'à 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Sèvres.

Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipères dans le

Poitou.--Poitiers envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. Stat.

de la Vendée, par l'ingénieur La Bretonnière.]

Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever;

il a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers,

aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école

chrétienne des Gaules. Saint Hilaire a partagé les combats d'Athanase

pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous

quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du

christianisme. C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la

colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France

était abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de

Tours. Toutefois cette dernière église, moins lettrée, mais mieux

située, plus populaire, plus féconde en miracles, prévalut sur sa

soeur aînée. La dernière lueur de la poésie latine avait brillé à

Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littérature moderne y parut au

XIIe siècle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume,

excommunié pour avoir enlevé la vicomtesse de Châtellerault,

conduisit, dit-on, cent mille hommes à la terre sainte[113], mais il

emmena aussi la foule de ses maîtresses[114]. C'est de lui qu'un vieil

auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, et courut

longtemps le monde pour tromper les dames.» Le Poitou semble avoir été

alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert

de la Porée, né à Poitiers, et évêque de cette ville, collègue

d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut

comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se

releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine naît et

meurt avec Gilbert.

[Note 113: Il arriva avec six hommes devant Antioche.]

[Note 114: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous;» le comte

lui répondit: «Quand tu te peignera.» L'évêque était chauve.]

La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle

avait commencé au IXe siècle par la lutte que soutint, contre Charles

le Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de

Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux

fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Gérard de

Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante,

et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre

de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les

populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les

Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les

tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou

s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur

l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se

ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes

brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec

l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies

domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de

Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne

fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait

cachée.

Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent

jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette

lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans

leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par

les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à

l'Angleterre. Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et

de la plaine se laissa aller au mouvement général de la France.

Fontenai fournit de grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les

Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles

(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Mauléon). Le plus grand politique et

l'écrivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou

oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, né à Paris, était d'une

famille de Parthenay[115].

[Note 115: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette

ville, au village de Saint-Loup.]

Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres

verse ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et la

Rochelle. Les deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont

fort isolées de la France. La seconde, petite Hollande[116], répandue

en marais, en canaux, ne regarde que l'Océan, que la Rochelle. La

_ville blanche_[117] comme la ville noire. La Rochelle comme

Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'Église aux juifs,

aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le pape protégea l'une comme

l'autre[118] contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de

dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace

sans nom, exploitèrent les mers comme marchands, comme pirates;

d'autres exploitèrent la cour et mirent au service des rois leur génie

démocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf

Leudaste, de l'île de Ré, dont Grégoire de Tours nous a conservé la

curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma

les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX,

Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se servir de ces

intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.

[Note 116: Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La

difficulté à vaincre, c'était moins le flux de la mer que les

débordements de la Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les

_cabaniers_ (habitants de fermes appelées _cabanes_) marchent avec des

bâtons de douze pieds pour sauter les fossés et les canaux. Le _Marais

mouillé_, au delà des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La

Bretonnière.--Noirmoutiers est à douze pieds au-dessous du niveau de

la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de

onze mille toises.--Les Hollandais desséchèrent le _marais du

Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture des Hollandais_.

Statistique de Peuchet et Chanlaire. _Voyez_ aussi la description de

la Vendée, par M. Cavoteau, 1812.]

[Note 117: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à la Rochelle, à

cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.]

[Note 118: Raymond Perraud, né à la Rochelle, évêque et cardinal,

homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles

qui défendent à tout juge forain de les citer à son tribunal.]

La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût

été le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siéges contre

Charles IX et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination,

et ce poignard que le maire avait déposé sur la table de l'hôtel de

ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils

cédassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause

protestante et son propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port;

on distingue encore à la marée basse les restes de l'immense digue.

Isolée de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour

mieux la museler, Rochefort fut fondé par Louis XIV à deux pas de La

Rochelle, le port du roi à côté du port du peuple.

Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans

l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle

s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre

nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage

vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre

terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze

rivières, et pas une navigable[119], pays perdu dans ses haies et ses

bois, n'était, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus

royaliste que bien d'autres provinces frontières, mais elle tenait à

ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite

centralisation, les avait peu troublées; la Révolution voulut les lui

arracher et l'amener d'un coup à l'unité nationale; brusque et

violente, portant partout une lumière subite, elle effaroucha ces fils

de la nuit. Ces paysans se trouvèrent des héros. On sait que le

voiturier Cathelineau pétrissait son pain quand il entendit la

proclamation républicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit

son fusil[120]. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux _bleus_.

Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, dans les ténèbres,

comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et

en plaine. Ils étaient près de cent mille au siége de Nantes. La

guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du _border_

écossais, celle de Vendée une iliade.

[Note 119: _Voy._ Statist. du départ. de la Vienne, par le préfet

Cochon, an X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable

jusqu'à Limoges; depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans

la Dordogne; elle eût joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la

Vienne a trop de rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable

jusqu'à Poitiers, de manière à continuer la navigation de la Vienne.

Châtelleraut s'y est opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la

Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette

navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de

guerre Rochefort, la Loire et Paris.--_Voy._ aussi Texier,

Haute-Vienne, et la Bretonnière, Vendée.

J'ai cité déjà le mot remarquable de M. le capitaine

Galleran.--Genoude. _Voy._ en Vendée, 1821: «Les paysans disent: Sous

le règne de M. Henri (de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_

ceux des leurs qui étaient républicains. Pour dire le bon français,

ils disaient _le parler noblat_.--Les prêtres avaient peu de

propriétés dans la Vendée; toutes les forêts nationales, dit la

Bretonnière (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des émigrés; une

seule, de cent hectares, appartenait au clergé.]

[Note 120: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable

cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300,000 hommes

décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service

militaire, qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un

contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un

seul volontaire.]

En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et

ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de

Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais

salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé,

froid, pluvieux[121], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines

granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de

châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide

et gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre

l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le

caractère remuant et spirituel des méridionaux y est déjà frappant.

Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour,

des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les

hommes de ces pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils

y ont gagné. Ce drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.

[Note 121: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»]

Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et

celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier,

dominée à l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'élève entre le pic

ou Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint,

aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude végétation[122].

Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre

ponce[123]. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que

certaine vallée ne fume encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne

rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bâties

de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle,

soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal

et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île

basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la

fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, ce joli _dé à coudre_ de sept

cents toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l'aiment

et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet

l'Auvergne est battue d'un vent éternel et contradictoire, dont les

vallées opposées et alternées de ses montagnes, animent, irritent les

courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on gèle sur

les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver

presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une chaude et

lourde atmosphère[124]. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais

combien d'habits épais et pesants, on dirait une race méridionale[125]

grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel

étranger. Vin grossier, fromage amer[126], comme l'herbe rude d'où il

vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs

pierreries communes[127], leurs fruits communs qui descendent l'Allier

par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle

qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. Plus

laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres

fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi

qui égratigne à peine le sol[128]. Ils ont beau émigrer tous les ans

des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées.

[Note 122: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont

communs et grossiers, abondants il est vrai.]

[Note 123: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche

épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très-fertile.]

[Note 124: L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou

neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) _Voy._ divers détails de

moeurs, dans les Mémoires de M. le comte de Montlosier, Ier

vol.--Consulter aussi l'élégant tableau du Puy-de-Dôme, par M. Duché;

les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquités de

l'Auvergne; Delarbre, etc.]

[Note 125: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude

jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants

espagnols. (De Pradt.)]

[Note 126: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit à

la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais

renouvelés.]

[Note 127: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les

pierreries grossières de l'Auvergne.]

[Note 128: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que

l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans

tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur

Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la

terre, et calomniait sa fertilité.]

Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une

sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal.

L'âge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les

Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses

ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui

écrirait au besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour

la féodalité, ami, et en même temps ennemi du moyen âge[129].

[Note 129: 1833.]

Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans

d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans

l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[130], ces logiciens du

parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le

pape: le chancelier de l'Hôpital; les Arnaud; le sévère Domat,

Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le

christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe siècle qui

ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme

souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de

l'ancienne foi.

[Note 130: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat

et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hôpital, d'Aigueperse; Anne

Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de

Paris, au XVIe siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.]

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 7 / 30 段