C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la

France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le

premier regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes,

aux Basques ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le

Celte dans ses landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux

pays mêlés par la conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié

la géographie dans l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans

l'espace et dans le temps.

La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend

ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de

Châteaulin près de Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son

étendue géologique. Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays

disputé et flottant, un _border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse,

qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne

commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et

Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie

Bretagne, la Bretagne _bretonnante_, pays devenu tout étranger au

nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état

primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui nous aurait

échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme dans des

pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie

rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.

Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une

fois; souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle

désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes

bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. Quand les hommes du

Nord couraient impunément nos côtes et nos fleuves, la résistance

commença par le breton Noménoé; les Anglais furent repoussés au XIVe

siècle par Duguesclin, au XVIIe, par Richelieu; au XVIIIe, poursuivis

sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté

religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires

plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le

premier grenadier de la République. C'est un Nantais, si l'on en croit

la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde

meurt et ne se rend pas_.

Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et

d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau,

l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans

l'histoire de la philosophie et de la littérature. Le breton Pélage,

qui mit l'esprit stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier

dans l'Église en faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le

breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à

la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le

dédain des faits, le mépris de l'histoire et des langues, indique

assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les

mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue[88].

[Note 88: Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à

droite ni à gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui

semblait donner tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement

de l'homme dans la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinosa.]

Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier

siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La

même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a

produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donné, de

nos jours, Chateaubriand et Lamennais.

Jetons maintenant un rapide coup-d'oeil sur la contrée.

À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le

Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des

corsaires et celle des négriers[89]. L'aspect de Saint-Malo est

singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que

nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans

les tableaux, dans les monuments[90]. Petite ville, riche, sombre et

triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île

selon le flux ou le reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où

le varech pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs,

anguleux, découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour

Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils

ont eu récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il

fallait les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues,

qui couvaient déjà l'Océan[91].

[Note 89: Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il

pas ajouter, si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur

payer tout ce que leur doit la France?

Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des

familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie

et l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on

veut faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent,

et les moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.]

[Note 90: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux

de cartes, ou lourdement étagés de balustrades, qu'on voit à Tréguier

et à Landernau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur

est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes,

etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.]

[Note 91: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.]

À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de

Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et

vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout

de la France: tout cela dans un port serré, ou l'on étouffe entre deux

montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce

port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux

vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir à

vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale

est grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi

porté à l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et

l'air du bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe

où la mer, échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de

fureur que nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il

est bien gardé. J'y ai vu mille canons[92]. L'on n'y entrera pas; mais

l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe

de Brest[93]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante

embarcations chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle

n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos

ports[94].

[Note 92: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).]

[Note 93: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt canons

en 1793.]

[Note 94: Dieppe, le Havre, la Rochelle, Cette, etc.]

Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la

limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux

ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il

faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues

elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à

quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les

soeurs sont en prières[95]. Et même dans les moments de trêve, quand

l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir

en soi: _Tristis usque ad mortem!_

[Note 95:

_Goélans, goélans,

Ramenez-nous nos maris, nos amans!_]

C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête.

La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre.

Dès que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte,

hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas

arrêter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la

gendarmerie[96]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais

on assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache,

promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les

écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour

arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient

le doigt avec les dents[97].

[Note 96: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent

envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible

droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des priviléges féodaux les

plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil:

«J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne

des rois.»]

[Note 97: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il est

superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît

chaque jour.]

L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn,

pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La

vague l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il

va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son

champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte

l'homme? L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe

du Raz, aux rochers rouges où s'abîme l'_enfer de Plogoff_, à côté de

la _baie des Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis

tant de siècles? C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans

mal ou sans frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la

pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si

grande[98]!»

[Note 98: Voyage de Cambry.]

Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle

poésie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet

fut l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz,

d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent

éteints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font,

sans rougir, les démarches pour leur mariage[99]. La femme y travaille

plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant, elle y est plus grande

et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au

bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi

s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont

d'une étrange petitesse dans ces îles.

[Note 99: Voyage de Cambry.--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme

prenait la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas,

il la cédait à un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's

Hebrides, etc. Naguère encore, le paysan qui voulait se marier,

demandait femme au lord de Barra, qui régnait dans ces îles depuis

trente-cinq générations. Solin, c. XXII, assure déjà que le roi des

Hébrides n'a point de femmes à lui, mais qu'il use de toutes.]

Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à

cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de

côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique.

Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de

Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques

familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans,

sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées

qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient

leur triste et meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec

effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île,

dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge.

Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de

Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté. Tous ces

rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est

Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont

toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes

du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux

de la tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent

la sépulture.

À Lanvau, près Brest, s'élève comme la borne du continent, une grande

pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et

Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez

marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments

informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route

dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses

pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou

bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites.

Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs

de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants,

quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque

chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce

premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure,

aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul

signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria

Ker, encore si peu distincts, qu'on est tenté de les prendre pour des

accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils

répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des

Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et

vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de

fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en

filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier[100]. Ces pierres

éparses sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers

Morlaix, témoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a

été avalé par la lune[101].

[Note 100: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou.

Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi

un caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.]

[Note 101: Cet astre est toujours redoutable aux populations

celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence:

«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se

mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs

lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se découvrent quand

l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I, 193).--Le respect des lacs et

des fontaines s'est aussi conservé: ils y apportent à certain jour du

beurre et du pain. (Cambry, III, 35. _V._ aussi Depping, I,

76.)--Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait solennellement, le

premier jour de l'an: GUY-NA-NÉ. (Cambry, II, 26.)--Dans l'Anjou, les

enfants demandaient leurs étrennes, en criant: MA GUILLANNEU. (Bodin,

Recherches sur Saumur.)--Dans le département de la Haute-Vienne, en

criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'années que dans les Orcades, la

fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan,

II, 360.)--La fête du Soleil se célébrerait encore dans un village du

Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphiné,

p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité, voir

paraître _trois soleils_.--À la Saint-Jean, on allait voir danser le

soleil levant, (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le

soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, Recherches sur l'Anjou,

I, 86.)]

Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la

ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands

monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces

villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec

ses îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_,

regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre

mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la

moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et

sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement

conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres

même ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui

passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique

d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et

le nom de _chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons

sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de

grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses

plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin.

Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance,

affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de

paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers

Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques

moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont

plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac

n'inspirent aucun étonnement. Il en reste quelques centaines debout;

la plus haute a quatorze pieds.

Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles

haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race

de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres

y sont très-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces

populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément

religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce

pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[102]. En

Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme

symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence

politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt

chassé du pays. Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps

indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière

essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui

opposa celle de Dôle.

[Note 102: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les

guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment

après.]

La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée

du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan.

Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles;

quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et

plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils

s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe

d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage

était inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur

condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve.

Devant le plus fier des Rohan[103], ils se seraient redressés en

disant, comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_; et

moi aussi je suis Breton. Un mot profond a été dit sur la Vendée, et

s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond

républicaines_[104]; républicanisme social, non politique.

[Note 103: On connaît les prétentions de cette famille descendue des

Mac Tiern de Léon. Au XVIe siècle, ils avaient pris cette devise qui

résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»]

[Note 104: Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises

de Nantes, octobre 1832.]

Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de

l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour

prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen

âge. Pour que l'Anjou prévalût au XIIe siècle sur la Bretagne, il a

fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois

d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour

leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore

un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les

Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut

réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de

Nantes la vieille devise du château des Bourbons (_Qui qu'en grogne,

tel est mon plaisir_), alors commença la lutte légale des états, du

Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit

romain, la guerre des priviléges provinciaux contre la centralisation

monarchique. Comprimée durement par Louis XIV[105], la résistance

recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest,

écrivit avec un curedent son courageux factum contre les jésuites.

[Note 105: _V._ les Lettres de Mme de Sévigné, 1675, de septembre en

décembre. Il y eut un très-grand nombre d'hommes roués, pendus,

envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.]

Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute

France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la

langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation

poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et

d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint,

devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage,

le bazvalan[106] chantait un couplet de sa composition; la jeune

fille répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules

apprises par coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux

des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de

leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à

T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne

connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six

volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise

séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fièvre

entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se

ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rhythme

emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne

pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité

celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie

expirantes.

[Note 106: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les

filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se

présentait avec un bas bleu et un blanc.]

Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux

limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien

jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important

peut-être qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole

ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.

Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé

d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux

barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour

rompre la communication. À travers passe la grande Loire,

tourbillonnant entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades.

_Quel torrent!_ écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime,

_quel torrent révolutionnaire que cette Loire!_

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 6 / 30 段