France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le
premier regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes,
aux Basques ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le
Celte dans ses landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux
pays mêlés par la conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié
la géographie dans l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans
l'espace et dans le temps.
La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend
ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de
Châteaulin près de Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son
étendue géologique. Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays
disputé et flottant, un _border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse,
qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne
commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et
Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie
Bretagne, la Bretagne _bretonnante_, pays devenu tout étranger au
nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état
primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui nous aurait
échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme dans des
pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie
rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.
Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une
fois; souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle
désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes
bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. Quand les hommes du
Nord couraient impunément nos côtes et nos fleuves, la résistance
commença par le breton Noménoé; les Anglais furent repoussés au XIVe
siècle par Duguesclin, au XVIIe, par Richelieu; au XVIIIe, poursuivis
sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté
religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires
plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le
premier grenadier de la République. C'est un Nantais, si l'on en croit
la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde
meurt et ne se rend pas_.
Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et
d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau,
l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans
l'histoire de la philosophie et de la littérature. Le breton Pélage,
qui mit l'esprit stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier
dans l'Église en faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le
breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à
la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le
dédain des faits, le mépris de l'histoire et des langues, indique
assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les
mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue[88].
[Note 88: Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à
droite ni à gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui
semblait donner tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement
de l'homme dans la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinosa.]
Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier
siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La
même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a
produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donné, de
nos jours, Chateaubriand et Lamennais.
Jetons maintenant un rapide coup-d'oeil sur la contrée.
À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le
Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des
corsaires et celle des négriers[89]. L'aspect de Saint-Malo est
singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que
nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans
les tableaux, dans les monuments[90]. Petite ville, riche, sombre et
triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île
selon le flux ou le reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où
le varech pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs,
anguleux, découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour
Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils
ont eu récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il
fallait les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues,
qui couvaient déjà l'Océan[91].
[Note 89: Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il
pas ajouter, si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur
payer tout ce que leur doit la France?
Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des
familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie
et l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on
veut faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent,
et les moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.]
[Note 90: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux
de cartes, ou lourdement étagés de balustrades, qu'on voit à Tréguier
et à Landernau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur
est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes,
etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.]
[Note 91: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.]
À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de
Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et
vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout
de la France: tout cela dans un port serré, ou l'on étouffe entre deux
montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce
port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux
vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir à
vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale
est grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi
porté à l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et
l'air du bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe
où la mer, échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de
fureur que nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il
est bien gardé. J'y ai vu mille canons[92]. L'on n'y entrera pas; mais
l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe
de Brest[93]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante
embarcations chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle
n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos
ports[94].
[Note 92: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).]
[Note 93: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt canons
en 1793.]
[Note 94: Dieppe, le Havre, la Rochelle, Cette, etc.]
Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la
limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux
ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il
faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues
elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à
quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les
soeurs sont en prières[95]. Et même dans les moments de trêve, quand
l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir
en soi: _Tristis usque ad mortem!_
[Note 95:
_Goélans, goélans,
Ramenez-nous nos maris, nos amans!_]
C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête.
La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre.
Dès que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte,
hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas
arrêter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la
gendarmerie[96]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais
on assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache,
promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les
écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour
arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient
le doigt avec les dents[97].
[Note 96: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent
envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible
droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des priviléges féodaux les
plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil:
«J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne
des rois.»]
[Note 97: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il est
superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît
chaque jour.]
L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn,
pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La
vague l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il
va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son
champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte
l'homme? L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe
du Raz, aux rochers rouges où s'abîme l'_enfer de Plogoff_, à côté de
la _baie des Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis
tant de siècles? C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans
mal ou sans frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la
pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si
grande[98]!»
[Note 98: Voyage de Cambry.]
Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle
poésie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet
fut l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz,
d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent
éteints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font,
sans rougir, les démarches pour leur mariage[99]. La femme y travaille
plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant, elle y est plus grande
et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au
bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi
s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont
d'une étrange petitesse dans ces îles.
[Note 99: Voyage de Cambry.--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme
prenait la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas,
il la cédait à un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's
Hebrides, etc. Naguère encore, le paysan qui voulait se marier,
demandait femme au lord de Barra, qui régnait dans ces îles depuis
trente-cinq générations. Solin, c. XXII, assure déjà que le roi des
Hébrides n'a point de femmes à lui, mais qu'il use de toutes.]
Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à
cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de
côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique.
Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de
Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques
familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans,
sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées
qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient
leur triste et meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec
effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île,
dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge.
Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de
Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté. Tous ces
rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est
Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont
toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes
du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux
de la tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent
la sépulture.
À Lanvau, près Brest, s'élève comme la borne du continent, une grande
pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et
Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez
marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments
informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route
dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses
pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou
bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites.
Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs
de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants,
quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque
chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce
premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure,
aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul
signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria
Ker, encore si peu distincts, qu'on est tenté de les prendre pour des
accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils
répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des
Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et
vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de
fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en
filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier[100]. Ces pierres
éparses sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers
Morlaix, témoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a
été avalé par la lune[101].
[Note 100: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou.
Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi
un caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.]
[Note 101: Cet astre est toujours redoutable aux populations
celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence:
«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se
mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs
lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se découvrent quand
l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I, 193).--Le respect des lacs et
des fontaines s'est aussi conservé: ils y apportent à certain jour du
beurre et du pain. (Cambry, III, 35. _V._ aussi Depping, I,
76.)--Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait solennellement, le
premier jour de l'an: GUY-NA-NÉ. (Cambry, II, 26.)--Dans l'Anjou, les
enfants demandaient leurs étrennes, en criant: MA GUILLANNEU. (Bodin,
Recherches sur Saumur.)--Dans le département de la Haute-Vienne, en
criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'années que dans les Orcades, la
fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan,
II, 360.)--La fête du Soleil se célébrerait encore dans un village du
Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphiné,
p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité, voir
paraître _trois soleils_.--À la Saint-Jean, on allait voir danser le
soleil levant, (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le
soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, Recherches sur l'Anjou,
I, 86.)]
Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la
ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands
monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces
villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec
ses îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_,
regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre
mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la
moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et
sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement
conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres
même ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui
passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique
d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et
le nom de _chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons
sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de
grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses
plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin.
Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance,
affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de
paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers
Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques
moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont
plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac
n'inspirent aucun étonnement. Il en reste quelques centaines debout;
la plus haute a quatorze pieds.
Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles
haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race
de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres
y sont très-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces
populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément
religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce
pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[102]. En
Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme
symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence
politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt
chassé du pays. Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps
indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière
essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui
opposa celle de Dôle.
[Note 102: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les
guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment
après.]
La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée
du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan.
Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles;
quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et
plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils
s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe
d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage
était inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur
condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve.
Devant le plus fier des Rohan[103], ils se seraient redressés en
disant, comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_; et
moi aussi je suis Breton. Un mot profond a été dit sur la Vendée, et
s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond
républicaines_[104]; républicanisme social, non politique.
[Note 103: On connaît les prétentions de cette famille descendue des
Mac Tiern de Léon. Au XVIe siècle, ils avaient pris cette devise qui
résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»]
[Note 104: Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises
de Nantes, octobre 1832.]
Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de
l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour
prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen
âge. Pour que l'Anjou prévalût au XIIe siècle sur la Bretagne, il a
fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois
d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour
leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore
un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les
Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut
réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de
Nantes la vieille devise du château des Bourbons (_Qui qu'en grogne,
tel est mon plaisir_), alors commença la lutte légale des états, du
Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit
romain, la guerre des priviléges provinciaux contre la centralisation
monarchique. Comprimée durement par Louis XIV[105], la résistance
recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest,
écrivit avec un curedent son courageux factum contre les jésuites.
[Note 105: _V._ les Lettres de Mme de Sévigné, 1675, de septembre en
décembre. Il y eut un très-grand nombre d'hommes roués, pendus,
envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.]
Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute
France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la
langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation
poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et
d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint,
devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage,
le bazvalan[106] chantait un couplet de sa composition; la jeune
fille répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules
apprises par coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux
des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de
leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à
T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne
connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six
volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise
séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fièvre
entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se
ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rhythme
emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne
pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité
celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie
expirantes.
[Note 106: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les
filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se
présentait avec un bas bleu et un blanc.]
Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux
limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien
jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important
peut-être qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole
ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.
Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé
d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux
barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour
rompre la communication. À travers passe la grande Loire,
tourbillonnant entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades.
_Quel torrent!_ écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime,
_quel torrent révolutionnaire que cette Loire!_