l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances
germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son
royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et
séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette
expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit
qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands,
Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre,
où cette grande armée chanta en choeur un des versets du _Te Deum_.
L'empereur Othon II, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il
arrive souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les
Français au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve
conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce
traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de
l'armée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt
fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point
cessé d'exister.
«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables
de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin
pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour
impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions
de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista
grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de
France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement
d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives
faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien
entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de
réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses
prédécesseurs[80], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un
compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun
moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la
minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait
conclue avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine; agression qui
devait lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne
de Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais
chaque jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se
retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils
de Hugues le Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on
surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue française du temps.
«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un
des personnages les plus distingués du Xe siècle[81]; Hugues n'en
porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.»
[Note 80: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de M.
Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent
pas si bas que les Mérovingiens. Si Louis le Bègue fut surnommé
_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois;
et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité.--Louis III et
Carloman remportèrent une victoire sur les Northmans (879).--Charles
_le Sot_ fit avec eux un traité fort utile (911). Il battit son rival
le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa main.--Louis d'Outre-mer
montra un courage et une activité qui n'auraient pas dû lui attirer
cette satire: «Dominus in convivio, rex in cubiculo.»--Enfin, suivant
l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de Louis _le Fainéant_
lui-même, la brièveté de son règne, et la valeur dont il fit preuve au
siége de Reims, ne méritaient pas ce surnom des derniers
Mérovingiens.]
[Note 81: Gerbert.]
Les difficultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième
restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne;
ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles,
frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté
de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de
l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où
il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place,
jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens. Hugues
Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut. Ses
deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France après
la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se
conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté.
«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence
de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son
origine dont on ne trouvait plus de trace certaine après la troisième
génération, le désignaient comme candidat à la race indigène, dont la
restauration s'opérait en quelque sorte depuis le démembrement de
l'Empire.
«L'avénement de la troisième race est, dans notre histoire nationale,
d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à
proprement parler, la fin du règne des Franks et la substitution d'une
royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors,
notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on
suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans
les moeurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement
sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un
singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît
avoir saisi l'esprit du peuple à l'avénement de la troisième race. Le
bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de
Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en
songe et lui avait dit: À cause de ce que tu as fait, toi et tes
descendants vous serez rois jusqu'à la septième génération,
c'est-à-dire à perpétuité[82].»
[Note 82: Chronique de Sithiu.]
Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans
exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le
changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une
mauvaise cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de
révolte contre les décrets de l'Église[83]. C'était une opinion
répandue parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle
famille régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion,
qui se conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa
cause[84].
[Note 83: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.]
[Note 84: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de
dire: «Hugues Capet était fils d'Hugues le Grand, et petit-fils de
Robert le Fort; mais j'ai différé de rappeler son origine, parce qu'en
remontant plus haut elle est fort obscure.»--Dante a reproduit
l'opinion populaire qui faisait descendre les Capet d'un boucher de
Paris.
Di me son nati i Filippi i Luigi,
Per cui novellamente è Francia retta.
Figluol fui d'un beccaio di Parigi,
Quando li regi antichi vener meno,
Tutti fuor ih' un renduto in panni bigi.]
* * * * *
L'avénement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarquée dans les
provinces éloignées[85]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de
Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine
le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues Capet?
[Note 85: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique: .....
Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'était
alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour
suzerain.]
Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou
un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins
l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la
montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de
Reims[86]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec peine
contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants seigneurs,
capables de faire tête par leurs propres forces au comte d'Anjou, au
comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans leurs mains. À
chaque avénement ils ont acquis un titre nouveau, pour rançon de la
royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne
pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duché de
Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine.
[Note 86: Déjà Charles le Chauve, dans la première époque de son
règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui
dirigea Louis le Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait
lui-même.--Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le
Simple en bas-âge. Il le couronna en 893, à l'âge de quatorze ans,
traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le fit enfin roi
en 898.--Après lui, Herivée ramena à Charles le Simple, en 920, ses
vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante. Seul il vint le
défendre avec ses hommes contre l'invasion des Hongrois.--Louis
d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec l'archevêque Arnoul, et lui
accorda le droit de battre monnaie.]
Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens, la
royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien près d'être éteint;
transférée aux Capets, c'est une espérance, un droit vivant, qui
sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu à peu se
réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la
seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La
propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes
sur lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et
refleurir.
* * * * *
Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avénement de la
nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000
approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la
fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en
arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation.
Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre,
et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes
se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du
monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société.
Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à
s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais
l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité,
l'attachement au sol, à la _propriété_, cette condition impossible à
remplir, tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle
l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera complétement que
par la féodalité.
L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par
Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est
qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le
désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se
trouvaient unis par force.
Diversité de races, de langues et d'esprits, défaut de communication,
ignorance mutuelle, antipathies instinctives; voilà ce que cachait
cette magnifique et trompeuse unité de l'administration romaine, plus
ou moins reproduite par Charlemagne. «_Mortua quin etiam jungebat
corpora vivis, tormenti genus._» C'était une torture que cet
accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on en juge par la
promptitude et la violence avec laquelle tous ces peuples
s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire.
La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière,
essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité
matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit
seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout
dire, il aime.
L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a
échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle
s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à
connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle
devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la
dispersion matérielle apparaîtra l'invisible unité des intelligences,
l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde
féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et
forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité impériale ne
contenait que l'anarchie.
En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut,
la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La
division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils
s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun
dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche
avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne
sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa
vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre. «_Pes, modo tam
velox, pigris radicibus hæret._» Naguère il se classait, il se jugeait
par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne,
lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était
personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est
territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie.
À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes.
Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et
sur l'empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de
Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre
royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si
vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de
Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent encore.
Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La division
triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La vallée
devient un royaume, la montagne un royaume.
L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre
sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales.
Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant
d'une manière précise le caractère original des provinces où ces
dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son
développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La
liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps
barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la
simple géographie est une histoire.
LIVRE III
TABLEAU DE LA FRANCE
L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est
le signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre
est le serment dicté par Charles le Chauve à son frère, au traité de
843. C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la
France, jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se
caractérisent chacune par une dynastie féodale. Les populations, si
longtemps flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons
maintenant où les prendre, et, en même temps qu'elles existent et
agissent à part, elles prennent peu à peu une voix; chacune a son
histoire, chacune se raconte elle-même.
La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par
laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins
la révélation de la France. Pour la première fois elle se produit
dans sa forme géographique. Lorsque le vent emporte ce vain et
uniforme brouillard, dont l'empire allemand avait tout couvert et tout
obscurci, le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par
ses montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent
ici aux divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit,
confusion et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et
fatale. Chose bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à
peu de chose près, aux quatre-vingt-six districts des capitulaires,
d'où sont sorties la plupart des souverainetés féodales, et la
Révolution, qui venait donner le dernier coup à la féodalité, l'a
imitée malgré elle.
Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division
politique de la France, formée d'après sa division physique et
naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons
raconter l'époque féodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la désigne
aussi bien), sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne
suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées,
c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par
les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point
où nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire
et produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à
leur berceau.
Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se
diviser d'elle-même.
Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au
Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre
regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne
onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des
Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la
Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur
prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du
côté occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à
l'Océan; derrière s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au
midi. Au loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et
basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la
France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la
verte et rude Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante
volcans.
Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont
que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand
mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne
à la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des
temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples
sont placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées,
dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de
l'autre; ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le
fond. Ici la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais
l'Angleterre présente à la France sa partie germanique; elle retient
derrière elle les Celtes de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France,
au contraire, adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine
et Alsace), oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque pays se
montre à l'autre par ce qu'il a de plus hostile.
L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt
parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la
Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec
l'Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que
soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le
vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague
Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer
ne la sépare elle-même de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des
pluies et des basses nuées jusqu'au _por_ de Vénasque, et que la vue
plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau
monde s'ouvre; devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un
brouillard ondoyant sous un vent éternel.
En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs
produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de
Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur
vigne amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et
le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se
charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le
mûrier, l'olivier, paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats
du Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France[87]. En
longitude, les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les
rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les
provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de
Dauphiné. La ceinture océanique, composée d'une part de Flandre,
Picardie et Normandie, d'autre part de Poitou et Guienne, flotterait
dans son immense développement, si elle n'était serrée au milieu par
ce dur noeud de la Bretagne.
[Note 87: Arthur Young, Voyage agronomique, t. II de la traduction, p.
189: «La France peut se diviser en trois parties principales, dont la
première comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième,
les oliviers. Ces plants forment les trois districts: 1º du nord, où
il n'y a pas de vignobles; 2º du centre, où il n'y a pas de maïs; 3º
du midi, où l'on trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne
de démarcation entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas
la vigne, est, comme je l'ai moi-même observé à Coucy, à trois lieues
du nord de Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le
Maine, et à Herbignai près Guérande, en Bretagne.»--Cette limitation,
peut-être trop rigoureuse, est pourtant généralement exacte.
Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est
enrichi en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol
et de climat qui caractérise notre patrie:
«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y
voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des
châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande
partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du
XVIe siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des
plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à
procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du
trouvère Thibaut, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses
jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au
commencement du XVIIe siècle. Nous avons longtemps envié à la Turquie,
la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces plus
belles que celles des autres pays. L'orme était à peine connu en
France avant François Ier, et l'artichaut avant le XVIe siècle. Le
mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du XIVe siècle.
Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux à l'île de
Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de
Babylone; l'acacia, dans la Virginie le frêne noir et le thuya, au
Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, aux Cordillères;
le réséda, en Égypte; le millet altier, en Guinée; le ricin et le
micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brésil;
la gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l'amomon, à
Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune,
en Sibérie; la balsamine dans l'Inde; la tubéreuse, dans l'île de
Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, à
la Chine; la rhubarbe, en Tartarie; le blé sarrasin, en Grèce; le lin
de la Nouvelle-Zélande, dans les terres australes.» Depping,
Description de la France, t. I, p. 51.--Voy. aussi de Candolle, sur la
Statistique végétale de la France, et A. de Humboldt, Géographie
botanique.]
* * * * *
On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre, sont une même ville dont la Seine
est la grand'rue_. Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où
les châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez
de la Seine-Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche,
quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les
villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pâturages
augmentent. Le pays est sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux
châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs
bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le
bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les
filles des conquérants de l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit
dès Villedieu; à Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantôt
les ailes d'un moulin, tantôt les voiles d'un vaisseau. D'autre part,
les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui vont
s'épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en
commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougères et
Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne
et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée.