refuse de _confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons
Vandregisile et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avait faits à
l'église d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p.
688 et p. 85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien
patrimoine de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de
propriétés et _de droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agénois_, le
_Quiercy_, le _pays d'Arles_, le _Périgueux_, la _Saintonge_ et le
_Poitou_. Les bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme
de cette pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le
testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les
Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé
en France. Du tiers de la France, le don est réduit par Charles le
Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il n'avait pas
grand'chose à prétendre. (1833.) M. Rabanis a constaté l'authenticité
de la charte d'Alahon (1841).]
À l'est le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux
Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie.
Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse
luttant avec avantage contre la brutalité de la force.
Au nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les
Allemands les _forestiers_ de Flandre[69] et les comtes de Vermandois,
parents et alliés, plus ou moins fidèles des Carlovingiens.
[Note 69: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que
les comtes d'Anjou.]
Mais la grande lutte est à l'ouest, vers la Normandie et la Bretagne.
Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le breton Noménoé se
met à la tête du peuple, bat Charles le Chauve, bat les Northmans,
défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire
de la Bretagne un royaume[70]. Après lui, les Northmans reviennent en
plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de
ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvint à leur
reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va
remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les
ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les
Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés
également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et
le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient
par cela seul homme libre.
[Note 70: Histor. Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde suo
cogitavit ut se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ
regionis manu Francorum regia factos, aliqua seductione à sedibus suis
expelleret, et alios concessione sua constitutos in locis illorum
subrogaret, et si sic fieri posset, faciliter per hoc ad regiam
dignitatem ascenderet.»]
En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les
Northmans[71]. En 864, Charles le Chauve avait défendu aux seigneurs
d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de
châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes.
Les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert le Fort a
péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes,
plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il
y rentre à travers le camp des Northmans[72]. Ils lèvent le siége et
vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie
Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle.
En 933 et 955, les empereurs saxons, Henri l'Oiseleur et Othon le
Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires de
Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn chasse
les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille, Guillaume, en
délivre la Provence (965, 972).
[Note 71: Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum
inter Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in
Sequana consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est
eorum conjuratio, à potentioribus nostris facile interficiuntur.»]
[Note 72: Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus
reditum præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille,
emisso equo, a dextris et sinitris adversarios cædens, civitatem
ingressus.»]
Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils
renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la
Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en
Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se
soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un
tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle
Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald,
tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions
nouvelles, comme tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la
Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du roi de
France, Charles le Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant de
s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de
la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les
autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais
par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied
du roi, il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces
barbares.
Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se
fortifient. La France prend consistance, et se ferme peu à peu. Sur
toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes
seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation
des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la
destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la
patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins
donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour?
Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de
la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous
les membres se rapprocheront, et formeront de nouveau un corps?
Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands siéges
ecclésiastiques qui conservent la prétention de la primatie. Tours est
un centre sur la Loire, Reims en est un dans le Nord. Mais partout le
pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le
comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce
n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou
conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon,
Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume, il en est de
même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le
comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de l'Église
gallicane, est longtemps l'appui fidèle des Carlovingiens[73]. Lui
seul semble s'intéresser encore à la monarchie, à la dynastie.
[Note 73: Lorsque Charles le Simple appela ses vassaux contre les
Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de
Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes
(Frodoard).--Louis d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens
priviléges de l'église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par
Lothaire, en 955, et plus tard par les Othons.]
Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus
rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares,
le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à
armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales.
L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de
la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux
l'indépendance.
Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des
guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi
sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur
la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets
et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux
sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays.
La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, breton de Rennes,
«simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il
trouvait dans les forêts.» Charles le Chauve le nomma forestier de la
forêt de Nid-de-Merle[74]. Son fils du même nom reçut le titre de
sénéchal d'Anjou. Son petit fils Ingelger, et les Foulques, ses
descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la
Bretagne.
[Note 74: Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256.
«Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copia
silvestri et venatico exercitio victitans, etc.» _V._ aussi (_ibid._)
Pactius Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.]
Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce
soient des chefs saxons au service de Charles le Chauve[75]. Il
confie à leur premier ancêtre connu, Robert le Fort, la défense du
pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à
Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus
heureux, les repousse au siége de Paris (885), et remporte sur eux une
grande victoire, à Montfaucon. À l'époque de la déposition de Charles
le Gros, il est élu roi de France (888).
[Note 75: Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit
formellement Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils
Eudes et Rotbert. Acta SS. ord. S. Bened., P. II. sec. IV. p. 357.
Albéric des Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a
donc pas été, comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette
généalogie. «Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort,
marquis de la race des Saxons... Mais les historiens ne nous
apprennent rien de plus sur cette race.» Ibid., 285.--Guillaume de
Jumièges: «Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux
fils, le prince Eudes et Robert, frère d'Eudes.» Item. Chron. de
Strozzi, ap. Scr. Fr. X, 278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis
VIII: «Le royaume passa de la race de Charles à celle des comtes de
Paris, qui provenaient d'origine saxonne.»--Helgald, vie de Robert, c.
I. «L'auguste famille de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes
et humbles paroles, avait sa souche en Ausonie.» (Ausonia, il faut
peut-être lire Saxonia?)--Quelques historiens font naître Robert en
Neustrie; les uns à Séez (Saxia, civitas Saxorum), les autres à
Saisseau (Saxiacum). V. la préface du tome X des Historiens de France.
Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence
même, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons établis en
Neustrie, et particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait
_littus Saxonicum_. Les noms de _Séez_, de _Saisseau_, de la rivière
de _Sée_, etc., ont évidemment la même origine.]
M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a
suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte
qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il
m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit.
La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une
netteté singulière.
«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un
mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme
entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le
premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de
France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou, selon la
prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du
comte d'Anjou Robert le Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se
qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la
population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État
par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de
guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion
définitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute
germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections
de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée
par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle
venait de se fonder leur existence indépendante.
«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du
nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays,
violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et
firent sacrer roi à Compiègne, un homme de descendance saxonne.
L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple
ou le Sot[76], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône, en se
mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant
tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla
réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée
publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et,
après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui
de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux
comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui
prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y
fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.»
[Note 76: Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis
partibus quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice
dictus» Rad Glaber, l. I, c. I, ibid IV: «Carolum _Hebetem_
cognominatum.» Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum
_Simplicem_.»--Chron. S. Maxent., ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus
_Follus_.» Richard. Pictav., ibid., 22: «Karolus Simplex, sive
_Stultus_.»]
«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique,
ne réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français.
Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite,
se mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume.
Charles le Simple parvint cependant, grâce au voisinage de
l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine.
Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes
ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait
à rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins
du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime,
Swintibald, fils naturel d'Arnulf, et roi de Lorraine, envahit le
territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une
armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut
bientôt forcé de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes. Cette
grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de Germanie
une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on avait
jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[77], et l'on
promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant. En
effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut, mais à la
mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en
question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le
descendant des rois francs.
[Note 77: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de
paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues le Grand
et Hugues Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt qu'une
armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le
Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.]
«Charles le Simple, reconnu en 898, par une grande partie de ceux qui
avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans
aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au
chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de
l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le
duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France
contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains
ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il
avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez
faiblement, contre Rotbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en
922. Son fils, Guillaume Ier, suivit d'abord la même politique, et
lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se
déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et
couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années
après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple
et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à ses
premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya d'une
manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnommé
d'Outre-mer.
«Le nouveau roi, auquel le parti français soit par fatigue, soit par
prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant
héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une
alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le
prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette
alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande
aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion
nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire,
était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à
cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se
furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre
les deux partis, qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues
le Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre Louis
d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre
Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction opposée
l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à l'intervention
normande, parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique.
Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisèrent, en 945,
contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée,
fut pris avec seize de ses comtes, et enfermé dans la tour de Rouen,
d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national, qui
l'emprisonnèrent à Laon.
«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les
Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur
duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus
voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des
puissances teutoniques dont les principales étaient alors Othon et le
comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de tirer le roi
Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des résultats
d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance normande, en
réunissant ce duché à la couronne de France, après la restauration du
roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une cession de
territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de
France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946.
À la tête de trente-deux légions, disent les historiens du temps,
Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait un roi en
prison et n'avait pas de roi à sa tête, ne put rallier autour de lui
des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le roi Louis fut
remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque sous les murs de
Rouen: mais cette campagne brillante n'eut aucun résultat décisif. La
Normandie resta indépendante, et le roi délivré n'eut pas plus d'amis
qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l'invasion,
et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois déposé, il retourna au
delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours.
«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre
du roi Othon, en concile, à Inghelheim, pour traiter, entre autres
affaires, des griefs de Louis d'Outre-mer contre le parti de Hugues le
Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur devant
cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, après que
le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva et parla en
ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers du comte
Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me trouver au pays
d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui était mon
héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le voeu et aux
acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu de
temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a
déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu
ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la
seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous
ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avénement, s'il y a
quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis
prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode
et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se
présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la
partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de
l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les
instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la
sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous
excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de
tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à
résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du
souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le
voyage de Rome pour recevoir son absolution.»
«À la mort de Louis d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui
succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues
mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que
lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de
France. Son père avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou
Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et
de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.»
Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que
la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues Capet, sous la
tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du
Saxon Othon, roi de Germanie[78]. Ce puissant monarque semble avoir
gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque
de Cologne, et duc de Lorraine et des Pays-Bas[79]. Ces relations
expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry
remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que Louis
d'Outre-mer élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils d'une
princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La prépondérance de
l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon, vainqueur des Hongrois
et maître de l'Italie, justifieraient d'ailleurs la prédilection de
ces princes pour la langue du roi. Pour être parents des Othons, les
derniers Carlovingiens, les premiers Capétiens, n'en furent pas plus
belliqueux. Hugues Capet, et son fils Robert, princes voués à
l'Église, ne rappellent guère le caractère aventureux de Robert le
Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient fait si peu de scrupule de
guerroyer contre les évêques, nommément contre l'archevêque de Reims.
Mais reprenons le récit de M. Thierry.
[Note 78: «Louis d'Outre-mer épousa Gerberge, soeur de l'empereur
Othon; le duc Hugues le Grand voyant cela, afin de lui rendre coup
pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait obtenu
auprès d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux
soeurs sortirent la race impériale de Germanie et les races royales de
France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)]
[Note 79: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection de
Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux (Frodoard). Les deux
soeurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il vint à Aix, en 965, et
jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie. (Vie de
saint Bruno.)]