désola le Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans
à l'exil les fils puînés. Odo Cluniac., ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de
Mor. Duc de Normann., l. I. Guill. Gemetic., l. I, c. IV, 5.--Un Saga
irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur
argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur
mer. Vatzdæla, ap. Barth. 438.
«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses
compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe
des lances: c'était leur habitude. Il en reçu le nom de Barnakall,
sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme
guerrier des compagnons du chef s'excitait jusqu'à la frénésie, ils
prenaient le nom de _Bersekir_ (insensés, fous furieux). La place du
Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur
pour leur héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga et plusieurs
Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir
devient un reproche. Barthol. 345.--«Furore bersekico si quis
grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of
the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.]
[Note 52: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour
compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une
exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.]
[Note 53: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de
Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings.
Il était d'un village nommé Tranquille, à trois milles de la ville; il
était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira,
dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents; et cédant
à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint à
s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au service
de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour procurer des
vivres au reste de la nation, et qu'on appelait la _flotte_ (flotta).]
Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu
leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent
les barbares et les prirent pour auxiliaires» Le jeune Pepin s'en
servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur
secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de
Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et
d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois les montagnes, les
torrents du midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les
fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément
comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et
dans l'Elbe.
Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut
obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)[54], ils
vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour
avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les
néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement
dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus
furieux. Dès que leurs _dragons_, leurs _serpents_[55] sillonnaient
les fleuves; dès que le cor d'ivoire[56] retentissait sur les rives,
personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à
l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on
le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans
direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des
saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils
semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus
révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à
Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on
n'osait plus récolter. On vit des hommes mêler la terre à la farine.
Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de
trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter.
Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France.
[Note 54: Tregan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80 «...Quem imperator
elevavit de fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit
ei.» Astronom, c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal.
Bertin., ann. 870. «Cependant furent baptisés quelques Normands,
amenés pour cela à l'empereur, par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu
des présents, ils s'en retournèrent vers les leurs; et après le
baptême, ils se conduisirent de même qu'auparavant, en normands et
comme des païens.»]
[Note 55: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.]
[Note 56: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes
relatives aux Normands, par exemple, dans la légende bretonne de
Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent...
Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies
sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla
trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes...
Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva
aussitôt et quitta son siége, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres;
car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il
donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant
que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce
cor, et qu'il ne craignit rien pour son avoir aussi loin que le son
pourrait être entendu des pirates.»]
Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les
évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants
comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction,
sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à
Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares,
négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres
d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé
captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de
l'abbé de Saint-Denis[57].
[Note 57: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par
être réduit en cendres.]
Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le
Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs excursions.
Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des
incursions proprement dites, celle des stations, celle des
établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement
dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire;
celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde Fraisnet) en Provence, et à
Saint-Maurice-en-Valais; telle était l'audace de ces pirates qu'ils
avaient osé s'écarter de la mer et s'établir au sein même des Alpes, aux
défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les Sarrasins
n'eurent d'établissements importants qu'en Sicile. Les Northmen, plus
disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'établirent
sur plusieurs points de la France, particulièrement dans le pays appelé
de leur nom, Normandie.
Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire
connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi
et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares ou
pour les opposer les uns aux autres.
«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands, qui
viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou
rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands
était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.»
«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de
Térouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles,
remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiégent les
Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite
d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour donner aux assiégeants, à
titre de loyer, cinq mille livres d'argent avec une quantité
considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin
qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à
Méhun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs
convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait
reçu Robert, l'abandonnèrent cependant eux avec leurs compagnons,
selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives,
et se joignirent à Salomons, duc des Bretons. Un autre parti de Danois
entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Hières,
arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à
eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère,
donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent; et se
joignent à eux.»
«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la
guerre avec les Saxons contre les Wenèdes, qui sont dans le pays des
Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux
partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas
les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge
l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous
côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye,
et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une
forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant
l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins,
débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et
lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits
Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres
d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et
cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré.
Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les
Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne
pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il
fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon,
ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque
dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils
l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre;
mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le
féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un
grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il
s'était fait préparer lui-même.»
* * * * *
Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre
et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane,
l'archevêque de Reims, Hincmar, écrivait au pape ce pénible aveu:
«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous
charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si
vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur
apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin,
nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des
païens...»
Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent
également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien
dans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut
disposer de quelques évêques[58], opposer le pape de Rome au pape de
Reims. Il peut accumuler de vains titres, se faire couronner roi de
Lorraine et partager avec les Allemands le royaume de son neveu
Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa faiblesse est au comble
quand il devient empereur. En 875, la mort de son autre neveu, Louis
II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignité impériale. Il
prévient à Rome les fils de Louis le Germanique, les gagne de vitesse,
et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur. Mais le jour même de
Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque[59], son
frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe lui aussi dans le
propre palais de Charles; le pauvre empereur s'enfuit d'Italie à
l'approche d'un de ses neveux et meurt de maladie dans un village des
Alpes (877)[60].
[Note 58: Annal. Bertin., année 859. «Charles distribua aux laïques
certains monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des
clercs.»--Ann. 862: «L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée
déraisonnablement à son fils Hludowic, il la donna sans plus de raison
à Hubert, clerc marié.» Pendant longtemps il avait laissé vacante la
place d'abbé, et l'avait gardée à son profit. En 861, il en avait fait
autant des abbayes de Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il
récompensait, en leur donnant des abbayes, les transfuges qui
passaient dans son parti.--Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité,
avant que la cause eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges,
etc., etc.»--Frodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait
désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu
de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et
brisa pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.--_Voy._ aussi
dans les Annales de Saint-Bertin, en 876, sa conduite dure et hautaine
envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.--En 867, il avait
exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de
savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des
constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le
payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expéditions
militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. _Ibid._,
ann. 851.--On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius
adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ
fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur.
_Ibid._, ann, 855).--Nous le voyons même humilier l'archevêque de
Reims, auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de
Sens.--Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une
part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs
désapprouvaient la déposition. De l'autre, il s'était compromis dans
l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux envers
l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait
aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon,
jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la
primatie de Reims.]
[Note 59: Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII. «De Italia in Galliam
rediens, novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam
talari dalmatica indutus, et balteo desuper accinctus pendente usque
ad pedes, necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper
imposito, dominis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat...
Græcas glorias optimas arbitrabatur...»]
[Note 60: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné par
un médecin juif.]
Son fils Louis le Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance
qu'avait eue Charles le Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la
Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même
de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands, qu'il
ne tient la couronne que de l'élection[61]. Il vit peu, ses fils
encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste, jette en
passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où la
France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il servit
plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit
roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde[62].»
[Note 61: Annal. Bertin., ap, Scr. Fr. VIII, 27. Ego Ludovicus
misericordia Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus...
polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.»]
[Note 62: Annales de Saint-Bertin.]
Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut.
Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe
encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette
occasion[63]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur
chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la
Frise; et quand Charles le Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut
consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au coeur même
de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui
fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur
dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom
de son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et
l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec
Charles le Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans
de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le
joug du roi de Germanie, Charles le Gros, devenu roi de France par
l'extinction de la branche française des Carlovingiens.
[Note 63:
Einen Kuning weiz ich,
Heisset er Ludwig
Der gerne Gott dienet, etc.
Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer
qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent
mille hommes. (Marianus Scotus.)]
Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avénement du prince
allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est
empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision!
Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils
commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiégent Paris
avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée,
n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, fils
de Robert le Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés,
ne se fussent jetés dedans et ne l'eussent défendue avec un grand
courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de Charles le
Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta d'observer les
barbares, et les détermina à laisser Paris, pour ravager la Bourgogne,
qui méconnaissait encore son autorité (885-886). Cette lâche et perfide
connivence déshonorait Charles le Gros.
C'est une chose à la fois triste et comique, de voir les efforts du
moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les
exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul
Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme
auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut
que son épée; que le débonnaire fils de Charlemagne étonnait de sa
force les envoyés des Northmans, et se jouait à briser leurs épées
dans ses mains[64]. Il fait dire à un soldat de Charlemagne qu'il
portait sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits
oiseaux[65]. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en homme, à
ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant envoyé
consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la manière dont
il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de
mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m'avez vu
faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas
douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard
ceint d'une épée.»
[Note 64: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes que
lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait l'histoire
de l'arc d'Ulysse dans l'_Odyssée_, de l'arc du roi d'Éthiopie dans
Hérodote.]
[Note 65: Mon. Sangall., l. II, c. XX. «Is cum Behemanos, Wilzoz et
Avaros in modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili
suspenderet... aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel
certe novem de illis hasta mea perforatos et nescio quid murmurantes,
huc illucque portare solebam.»]
Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles
lui-même rendait pourtant la chose douteuse, lorsqu'accusant sa femme
devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il
assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût
unie depuis dix ans en légitime mariage.» Il n'y avait que trop
d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire.
L'infécondité de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent
assez la dégénération de cette race: elle finit d'épuisement comme
celle des Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France
dédaigne d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles le
Gros est déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui
composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et
non-seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les
simples seigneuries.
L'année même de sa mort (877), Charles le Chauve avait signé
l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes,
jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires,
chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée
par la force des choses. Charles le Chauve avait au contraire défendu
d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable
au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la
nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)[66]; c'était
résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les
véritables héritiers de Charles le Chauve. Déjà il a marié ses filles
aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre.
[Note 66: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore
enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince
disposera du comté.]
Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les
passes des fleuves, ils y dresseront leurs forts, ils s'y
maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince,
qui de temps en temps aura la tentation de ressaisir le pouvoir qu'il
abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et mépris
pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent autour de
leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien de plus
populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus de cette
popularité est resté dans les romans où Gérard de Roussillon, où
Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte héroïque
contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la désignation
commune des Carlovingiens.
Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité, est
le beau-frère même de Charles le Chauve, Boson, qui prend le titre de
roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[67] (879). Presqu'en même
temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait
aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les
Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de
Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et
le vicomte de Marseille.
[Note 67: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois évêques
du midi et de l'Orient de la Gaule.]
Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette
famille d'Hunald et de Guaifer[68], si maltraitée par les
Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans
l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne,
Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières
veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le
vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et
d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de
la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie,
Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule.