Quale scelus fuit factum Benevento civitas.
Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto.
Beneventani se adunarunt ad unum consilium,
Adalferio loquebatur et dicebant principi:
Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus.
Celus magnum preparavit in istam provinciam,
Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum,
Plures mara nobis fecit, rectum est moriar.
Deposuerunt sancto pio de suo palatio:
Adalferio illum ducebat isque ad pretorium,
Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium.
Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio;
Et ipse sancte pius incepiebat dicere:
Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus,
Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus,
Modo vero surrexistis adversus me consilium,
Nescio pro quid causam vultis me occidere.
Generatio crudelis veni interficere,
Ecclesieque sanctis Dei venio diligere,
Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est.
Kalidus ille temtador, ratum atque nomine
Coronam imperii sibi in caput pronet et dicebat populo:
Ecce sumus imperator, possum vobis regero.
Leto animo habebat de illo quo fecerat;
A demonio vexatur, ad terram ceciderat,
Exierunt multæ turmæ videre mirabilia.
Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium:
Multa gens paganorum exit in Calabria,
Super Salerno pervenerunt, possidere civitas.
Juratum est ad Surete Dei reliquie
Ipse regum defendendum, et alium requirere.
«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse,
quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté
Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés
en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le
renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de
cruelles vengeances contre cette province: il nous enlève notre
royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: il est
bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont
fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et lui,
il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le
martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de
l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme
au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où
je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et
je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la
race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et
aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été
répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la
couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous
pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le
démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie
pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé
son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est
parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les
saintes reliques de Dieu, de défendre ce royaume et d'en reconquérir
un autre.»]
Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps,
l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à
l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les
séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les
Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu
plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée,
défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de
force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne
présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à
moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus
riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien,
excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait
une ville, ou au moins une bourgade[37]. Les plus riches étaient
Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau
de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée,
dominait, par la dignité du siége, par la doctrine et par les
miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que
Lyon l'était dans le midi. Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de
Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages.
Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant ses
possessions dans les provinces les plus lointaines, jusque dans les
Vosges, jusqu'en Aquitaine[38]; elle fut la ville épiscopale par
excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et
eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il
fallut que les ravages des Normands fussent passés, pour que nos rois
de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et
vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de
Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile,
choisi Laon à côté de Reims.
[Note 37: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était autre
chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses
classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété
et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur
dépendance. Le Père abbé était le Maître; les moines, comme les
affranchis de ce Maître, cultivaient les sciences, les lettres et les
arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize
autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les
offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient
seules par an à près de deux millions de notre monnaie.--Le monastère
de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les
Mérovingiens, cent mille menses.]
[Note 38: Frodoard.]
Charles le Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques.
Avant, après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec
Lothaire, il se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas
l'Église[39]. Aussi Dieu le protége. Lorsque Lothaire arrive sur la
Seine avec son armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient
partie, le fleuve enfle miraculeusement et couvre Charles le
Chauve[40]. Les moines, avant de délivrer Louis le Débonnaire, lui
avaient demandé s'il voulait rétablir et soutenir le culte divin; les
évêques interrogent de même Charles le Chauve et Louis le Germanique,
puis leur confèrent le royaume. Plus tard les évêques _sont d'avis que
la paix règne entre les trois frères_[41]. Après la bataille de
Fontenai, les évêques s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont
combattu pour l'équité et la justice, et ordonnent un jeûne de trois
jours.--«Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan Nithard,
méprisèrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. Mais les
moines de Saint-Médard de Soissons vinrent à sa rencontre, et le
prièrent de porter sur ses épaules les reliques de saint Médard et de
quinze autres saints que l'on transportait dans leur nouvelle
basilique. Il les porta en effet sur ses épaules en toute vénération,
puis il se rendit à Reims[42]...»
[Note 39: Nithard.]
[Note 40: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repentè aere sereno
tumescere coepit.»]
[Note 41: Nithard., l. I, c. III. «Percontari... si respublica ei
restitueretur, an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum
divinum.» Nithard, l. IV, c. I. «Pallam illos percontati sunt... an
secundum Dei voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se
velle... aiunt: Et auctoritate divina ut illud suscipiatis, et
secundum Dei voluntatem illud regatis monemus, hortamur atque
præcipimus.» Nithard, ibid., c. III. «Solito more, ad episcopos
sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos
fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata
concedunt.»]
[Note 42: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles le Chauve
voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur rentrée
dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils avaient
emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.]
Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus
grande partie du pouvoir. Ainsi le capitulaire d'Épernay (846)
confirme le partage des attributions des commissaires royaux[43]
entre les évêques et les laïques, celui de Kiersy (857) confère aux
curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[44]. Cette
législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et
aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les
reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle
recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace,
s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de
l'excommunication.
[Note 43: C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce pouvoir
avait été transféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31,
Capitul. Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque ordine...
mittatis...» Capitul. Car. Calvi; ap. Scr. Fr. VII, 630. «Ut
unusquisque presbyter imbreviet in sua parrochia omnes malefactores,
etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare noluerint ad
espiscopi præsentiam perducantur.»]
[Note 44: En 851. «Traité d'alliance et de secours mutuels entre les
trois fils de Louis le Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui
fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou
emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme
mariée.»]
Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai
pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il
était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de
saint Guillaume de Toulouse et de ce Bernard, favori de Judith, dont
on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage
à l'élévation de Charles et n'exerça plus d'autorité en son nom dans
les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de
France, semble avoir empêché Louis le Germanique de s'établir dans la
Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant
envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya
trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il
rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis
en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux ravages
de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le roi
Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna
audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je
vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner,
pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar,
qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera
donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon
que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque
Théodoric, ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous
n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon coeur une rancune
condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de
l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les évêques
Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et
Théodoric lui dit:--Faites ce dont le seigneur roi vous prie:
pardonnez-lui.--À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que
moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne.
Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre
mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils,
et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez
l'absolution, si vous le voulez. Alors les évêques s'écrièrent:
Certainement il dit bien.--Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à
cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence
qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il
nous demandât conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous
l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il
nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit
avant de s'être consulté avec ses évêques.»
Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à
Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des
Francs. Charles le Chauve s'adressa aux pères de ce concile (en 859),
pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il
avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour
embrasser le parti de Louis le Germanique. La plainte du roi des
Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir
récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les
engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son
ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre
élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume,
qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs
acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de
Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition
ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il
m'a oint du saint-chrême, il m'a donné le diadème et le sceptre royal,
et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne
devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans
avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels
j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de
la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements.
Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections
paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à
présent[45].»
[Note 45: Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard
expressément qu'il a _élu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III. epist.
(ap. Hincm. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac
progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub
conditione debitas leges servandi.»]
Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique.
Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils
lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils
gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix.
«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait
au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler,
levée en grande partie par les évêques». «Le roi, dit l'historien de
l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les
affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple
contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission,
et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et
les comtes[46].»
[Note 46: Frodoard.]
Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis
dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires,
commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat
allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni
gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et
léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu
s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre
le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des
Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le
pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La
féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée.
La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de
la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la
question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède
Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au IXe siècle le panégyriste de
Wala, l'abbé de Corbie, Pascase Ratbert qui, le premier, enseigna
d'une manière explicite cette prodigieuse poésie d'un Dieu enfermé
dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini dans l'atome. Les
anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais le temps n'était
pas venu. Ce ne fut qu'au IXe siècle, à la veille des dernières
épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla descendre pour
consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et se laissa voir,
toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau réclamer au nom de la
logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas moins sa route à
travers le moyen âge.
La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse.
Un moine allemand, un Saxon[47], Gotteschalk (gloire de Dieu), avait
professé la doctrine de la prédestination, ce fanatisme religieux qui
immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne
acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière
du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon
Gotteschalk présageait le Saxon Luther. Comme Luther, Gotteschalk alla
à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses
voeux monastiques.
[Note 47: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demande à prouver sa
doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de
poix, et en traversant un grand feu. (_Voy._ sur cette affaire les
textes qu'a réunis Gieseler, Kirchengeschichte, II, 101. sqq.)]
Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines
allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se
séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un
nouveau Pélage.
D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du
libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique
défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était
réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner,
fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale
de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de
métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes
éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup,
abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait
son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles
d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des
conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet
orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde,
chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait
dénoncé ses erreurs[48]. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un
Irlandais qui avait combattu Pascase Ratbert sur la question de
l'Eucharistie, et qui était alors en grand crédit près de Charles le
Chauve. L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des
moines, et comme on disait l'_île des Saints_. Son influence sur le
continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens
avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de
saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais
avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal
et saint Virgile. Sous Charles le Chauve, les Irlandais furent mieux
accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith,
confia l'école du Palais à Jean l'Irlandais (autrement dit le _Scot_
ou l'_Érigène_). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le
privilége d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'_École du
Palais_, mais le _Palais de l'École_.
[Note 48: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient été
Scots (Low.)
Guillaume de Malmesbury l'apporte l'anecdote suivante: «Jean était
assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets
ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai,
et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque
chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui
disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _scot_? (_Quid
distat inter sottum et scotum?_)--Rien que la table, répondit Jean,
renvoyant l'injure à son auteur.»]
Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors
pour avoir traduit, à la prière de Charles le Chauve, les écrits de
Denys l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer
le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces
écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin
avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys l'Aréopagite dont
parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec
l'apôtre de la Gaule.
L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre
Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les
limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir.
Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il
attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi,
mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est
simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la
philosophie sont le même mot[49]. Il est vrai qu'il ne défendait la
liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber
et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence
avec laquelle Rome attaqua Jean le Scot prouve assez combien sa
doctrine effraya l'autorité. Disciple du breton Pélage, prédécesseur
du breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la renaissance de
la philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le
mysticisme de l'Allemagne.
[Note 49: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie religion,
et réciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.»
J. Erig De nat. divis., l. I, c. LXVI... «Il ne faut pas croire que,
pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se
serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de
similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre
faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore
grossiers et enfantins.» Dans le Traité [Grec: Peri phuseôs merismou],
l'autorité est dérivée de la raison, nullement la raison de
l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît
sans valeur, etc.]
Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du
despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était
convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin
de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles
invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si
longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée,
défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses
fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement
sauvages que ceux dont elle était délivrée.
Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort
différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du
IVe au VIe siècle. Les barbares de cette première époque, qui
occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en Angleterre,
y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a
gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du
IXe et du Xe siècle, ont adopté la langue des peuples chez lesquels
ils s'établissent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik,
Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie nouvelle l'idiome
germanique. Cette différence essentielle entre les deux époques des
invasions me porterait à croire que les premières, qui eurent lieu par
terre, furent faites par des familles, par des guerriers suivis de
leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux vaincus par des
mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur race et de leur
langue. Les pirates de l'époque où nous sommes parvenus semblent avoir
été le plus souvent des exilés, des bannis, qui se firent _rois de la
mer_, parce que la terre leur manquait. Loups[50] furieux, que la
famine avait chassés du gîte paternel[51], ils abordèrent seuls et
sans famille[52]; et lorsqu'ils furent soûls de pillage, lorsqu'à
force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la
terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces nouveaux
Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive
nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns
conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons
fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine
que non-seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout
serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux,
et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon
robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de
la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes[53]. Ces
fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme
guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de
leurs ravages, furent moins inspirées par le fanatisme odinique, que
par la vengeance du serf et la rage de l'apostat.
[Note 50: _Wargr._, loup; _wargus_, banni, V. Grimm.]