Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié

HISTOIRE

DE

FRANCE

PAR

J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

TOME DEUXIÈME

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS

13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

1876

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

HISTOIRE DE FRANCE

CHAPITRE III

Suite du chapitre II

DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN

C'est sous Louis le Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son

nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le

divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes

souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une

guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de

l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation

prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé.

Sans doute Pepin, et son père _au marteau de forge_, avaient durement

battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les

ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette

intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne

méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse

en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et

les ramenant tous à la règle de saint Benoît.

C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie

par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent

est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre

condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice

qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale

est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis le Débonnaire, ce

fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations

diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire.

L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde

social, qu'il s'appelle Louis le Débonnaire, Charles Ier, ou Louis

XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa

catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non,

c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un

esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui

l'entoure, et vendu par les siens.

* * * * *

Le saint Louis du neuvième siècle[1], comme celui du treizième, fut

nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit

plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit

la grande ville de Barcelone après un siége de deux ans. Élevé par le

Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille,

il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du

Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne voulaient;

leur élève se trouva plus prêtre qu'eux et, dans son intraitable

vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des évêques: il

leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs éperons[2].

Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition du plus

sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la règle

bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour les

enfants[3]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et

Wala[4], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de Charles

Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné Charlemagne. Et

le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa les concubines

de son père, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs

elles-mêmes[5].

[Note 1: Il y a une singulière ressemblance entre les portraits que

l'histoire nous a laissés de Louis le Débonnaire et de saint Louis.

«Imperator erat... manibus longis, digitis rectis, tibiis longis et ad

mensuram gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. Ludov. Pii,

C. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.--«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis

et gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum

anglicum (angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap.

Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, IV, 271.--L'un et l'autre se

gardaient soigneusement de rire aux éclats. «Nunquam in risu imperator

exaltavit vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi

procedebant themelici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad

memsam coram eo: tunc ad mensuram coram eo ridebat populus; ille

nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.--Sur

la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les

musiciens, _V._ le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montré le même

désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères.]

[Note 2: L'Astronome.]

[Note 3: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B.

Benedicti tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati

Basilii dicta necnon Pachomii regulam scandere nitens.» Astronom., c.

XXVIII, ap. Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique

librum, canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi

facerent... itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo

monachos strenuæ vitæ per omnia monachorum euntes redeuntesque

monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quam

feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.»]

[Note 4: S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidia... pulsus præsentibus

bonis, dignitate exutus, vulgi existimatione foedatus... exilium

tulit.»--Acta SS. ord. S. Bened. sec. IV, p. 464: «Wala... cujus

Augustus, efficaciam auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius

esset, patrui ejus filius, decrevit humiliari, cujuslibet instinctu,

et redigi inter infimos.»--P. 492. Un jour il dit à Louis le

Débonnaire: «Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas nobis tuis

quid est quod tantum propriis interdum relictis officiis, ad divina te

transmittis.» Astronom., c. XXI: «Timebatur quam maxime Wala, summi

apud Carolum imperatorem habitus loci, ne forte aliquid sinistri

contra imperatorem moliretur.»]

[Note 5: Astronom., c. XXI: «Moverat ejus animum jamdudum, quamquam

natura mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio

exercebatur paterno; quo solo domus paterna inurebatur nævo...

Misit... qui... aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, reos

majestatis caute ad adventum usque suum adservarent,» C. XXIII: «Omnem

coetum femineum, qui permaximus erat, palatio excludi judicavit præter

paucissimas. Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat,

concessit.]

Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge

intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait

accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une

telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à

peine sa bénédiction[6]. Empereur, il écouta les plaintes des Saxons,

et leur rendit le droit de succéder[7], ôtant ainsi aux évêques, aux

gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire passer les

héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne, réfugiés dans

les Marches, étaient dépouillés par les grands et les lieutenants

impériaux des terres que Charlemagne leur avait attribuées; Louis

rendit un édit qui confirmait leurs droits[8]. Il respecta le

principe des élections épiscopales, constamment violé par son père; il

laissa les Romains élire, sans son autorisation, les papes Étienne IV

et Pascal Ier.

[Note 6: Astronom., c. VII. «Le roi Louis donna bientôt une preuve de

sa sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était

naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux

différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le

recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué,

Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour

revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette

sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les

approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_.

Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde,

considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la

cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des

autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser

subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa

libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de

blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son

exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements

militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant

son fils de ses heureux progrès.»--_Voy._ aussi Thegan., de gestis,

etc.]

[Note 7: Astronom., c. XXIV. «Saxonibus atque Frisonibus jus paternæ

hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant,

imperatoria restituit clementia... Post hæc easdem gentes semper sibi

devotissimas habuit.»]

[Note 8: Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486,

487: «jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri

præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de

deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui

postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus

suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub

quali convenientia atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et

ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.»]

Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains

d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les

barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son

arbitrage[9]. Il siégeait au milieu des peuples, comme un père facile

et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait

qu'il eût volontiers restitué l'Empire.

[Note 9: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui se

disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.]

Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait

rien moins que la liberté[10]. Les villes, les évêques, les peuples se

liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait roi

d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pepin. Bernard, élève d'Adalhard

et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté d'Italie, croyait

avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné.

[Note 10: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier

essai de l'Italie pour se délivrer des _barbares_.

«Omnes civitates regni et principes Italiæ verba conjuraverunt, sed et

omnes aditus, quibus in Italiam intratur; positis obicibus et

custodiis obserarunt.»--Astronom., c. XXIX.--_V._ aussi Eginh. Annal.,

ap. Scr. F. VI, 177.]

Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur

celui du neveu[11]. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il

avait consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix[12]. Enfin,

Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui

l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection.

[Note 11: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et

ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors,

longtemps avant le neveu.]

[Note 12: Thegan., c. VI. «Cum intellexisset appropinquare sibi diem

obitus sui, vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu,

episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans

omnes a maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id

est imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes

responderunt Dei esse admonitionem illius rei.»--Il avait aussi

consulté Alcuin au tombeau de saint Martin de Tours: «Quod in loco

tenens manum Albini, ait secrete: Domine magister, quem de his filiis

meis videtur tibi in isto honore quem indigno quanquam dedit mihi

Deus, habere me successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens,

novissimum illorum, sed humilitate clarissimum, ob quam a multis

despicabilis notabatur, ait: Habebis Ludovicum humilem successorem

eximium.» Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 156.]

Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de

s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui

offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et

dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de

Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort.

L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution[13]. Hermengarde obtint

du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon

qu'il en mourut au bout de trois jours.

[Note 13: Astron., c. XXX. «Cum lege judicioque Francorum deberent

capitali invectione feriri, suppressa tristiori sententia, luminibus

orbari consensit, licet multis obnitentibus, et animadverti in eos

tota severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium

mortale imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum

luminibus privarunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator,

magno cum dolore flevit multo tempore.»]

L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient

pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux

de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre

tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes.

Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complétement

envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits,

et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les

Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme.

L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant

de l'archevêque de Reims[14]. Il est vrai que ces premières conquêtes

du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé

par les siens.

[Note 14: S. Anscharrii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg sedem

constituit archiepiscopalem.»--Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis)

quemdam... pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum,

etc.»]

Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force

et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son

influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa

sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se

souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître

devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus

belle[15]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des

nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son père,

Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les

Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire[16]. Savante[17],

dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à

l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était déjà

favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de

son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et

encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse Ève, elle

dégrada, elle perdit son époux.

[Note 15: Astron., c. LXXX. «Undecumque adductas procerum filias

inspiciens, Judith.»--Thegan., c. XXVI. «Accepit filiam Welfi ducis,

qui erat de nobilissima stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith,

quæ erat ex parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam

constituit. Erat enim pulchra valde.»--L'évêque Friculfe lui écrit:

«Si agitur de venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas

visus vel auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI,

355.]

[Note 16: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.]

[Note 17: _V._ les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde et

de l'évêque Friculfe. Celui-ci écrit: «In divinis et liberalibus

studiis, ut tuæ eruditiones cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr.

VI, 355, 356.--Walafridi versus, ibid., 268:

Organa dulcisomo percurrit pectine Judith.

O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda,

Ludere jam pedibus...

Quidquid enim tibimet sexus subtraxit egestas.

Reddidit ingeniis culta atque exercita vita.

--Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime

instructa.»]

Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être

pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint,

ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué,

_une vertu était sortie de lui_. Il commença à se repentir de sa

sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et

Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de

leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint

d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première fois

depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation

volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois Mérovingiens, après les

plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence

de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avénement de la

conscience.

Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit, pour la

royauté, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son

humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le

prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui

aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une

dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi

pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents

lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent

obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée

des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En

829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient

si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre

de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le

mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils

accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir

central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils

voulaient régner chacun chez soi.

Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres

fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le

titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre: à

Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire.

L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie.

Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé

Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette

concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais

beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration

des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre

les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se

trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne

fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut

succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se

crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père

dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne

trouva point de Cordelia.

Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés

à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux

Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son

rétablissement. Les Francs s'aperçurent que Louis leur ôtait l'Empire;

les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur liberté,

s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à Nimègue au milieu

des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y accourut pour

porter secours à l'empereur[18].» Lothaire se trouva seul à son tour,

et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs de la faction,

furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on les épargnât.

[Note 18: Astron., c. XLV. «Hi qui imperatori contraria sentiebant,

alicubi in Francia conventum fieri generalem volebant. Imperator autem

clanculo obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens

Germanis. Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi

convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio

futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace

de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--«Quos

postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique

imperatoris judicio legali, tamquam reos majestatis, decernerent

capitali sententia feriri, nullum ex eis permisit occidi.»--_Voy._

aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.]

Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le

moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le

Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau.

Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous

ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des

fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font

agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant

abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point

que personne meure pour moi[19].» Le théâtre de cette honteuse scène

fut appelé le champ du Mensonge.

[Note 19: Thegan., c. XLII. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus

propter me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant

ab eo.»]

Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une

fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne

répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa soeur

dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait

sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui

imposant une pénitence publique et si humiliante, qu'il ne s'en pût

jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une

liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de

Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait

exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir

fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les

partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis

d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment;

sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et

sacriléges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité

ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin

d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre[20].

[Note 20: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la

pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut

désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des

contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit

que violence et tyrannie.]

Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard

de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout,

s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable,

pleura et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales

qu'il avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice,

et son fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la

capitale de l'empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où

Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur

l'autel.

Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva

dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes

pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils

l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses

cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père,

nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il

avait dressé sa confession; quelle confession! toute pleine de

calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de

Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait

tant[21], qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en

lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans

et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple,

comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de

l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces

filles des géants qui, dans la _Genèse_, séduisent les enfants de

Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de

patience, dans cet homme injurié, conspué, et bénissant tous les

outrages, on croyait reconnaître la patience de Job, ou plutôt une

image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe.

[Note 21: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour

les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous

les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall.

(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les

Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers.

«Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son coeur

et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d'une

troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon,

c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches

longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les

bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la

volonté du roi. (L'Astronome.)--«De plus, et se trouvant absent, le

roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière

que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de

plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs

délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour

les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus

graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au

supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des

centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tâche

qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.)

Thegan., c. XLIV. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium

servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te

purpura et pallio, et tu eum induicti cilicio... Patres tui fuerunt

pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi

principis..... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job

insultabant, reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant,

legales servi ejus erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi

molesti fuerunt ei, et maxime hi quos ex servili conditione honoratos

habebat, cum his qui ex barbaris notionibus ad hoc fastigium perducti

sunt.--«Id., c. XX: Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex

vilissimis servis summi pontifices fierent, et hoc non prohibuit...»

Puis vient une longue invective contre les parvenus.]

Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même:

tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et

ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père[22], Lothaire

s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été

(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de

Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert

de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une

foule d'autres. Ebbon, déposé du siége de Reims, passa le reste de sa

vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de

Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de

Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Il y

mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti, s'écriant

à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle, un homme

de discorde[23]?» Ce petit-fils de Charles Martel, ce moine politique,

ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné, enfermé par

Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et presque roi

d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer un nom,

jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de Louis.

[Note 22: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement

contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard

semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est-à-dire

pour l'Aquitaine, même contre l'empereur.

Nithardi historiæ, l. I, c. IV, ap Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat

universæ plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem

dimiserant.»--C. V: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant,

poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»--Tous

les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam

Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis

querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c.

XLIX.]

[Note 23: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: «Virum rixæ

virumque discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»--Pascase

Radbert, auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis le

Débonnaire et sous son fils Charles le Chauve, crut prudent de

déguiser ses personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle

_Arsenius_; Adhalard, _Antonius_; Louis le Débonnaire, _Justinianus_;

Judith, _Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis le Germanique,

_Gratianus_; Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et

_Amisarius_.]

Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce

qu'il fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une

part, il sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils

avaient usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés,

qui, il est vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le

fils de son choix, le fils de Judith, Charles le Chauve. Les enfants

de Pepin, qui venait de mourir, étaient dépouillés. Louis le

Germanique était réduit à la Bavière. Tout était partagé entre

Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: «Voilà,

mon fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles

choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons[24].» Lothaire prit

l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavière armait

pour empêcher l'exécution de ce traité, et par une mutation étrange,

le père cette fois avait pour lui la France, et le fils l'Allemagne.

Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux fatigues de cette

guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis, dit-il, mais qu'il songe à

lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les

cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut à Ingelheim dans une

île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et l'unité de

l'Empire mourut avec lui.

[Note 24: Nithard., l. I., c. VII: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum

omne coram te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris,

partium electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus similiter

partium electio tua erit. «Quod idem cum per triduum dividere vellet,

sed minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit,

deprecans ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi

concederetur.... Testati quod pro nulla re alia, nisi sola ignorantia

regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut ægrius valuit,

regnum omne absque Bajoria cum suis divisit: et a Mosa partem

Australem Lodharius cum suis elegit. Occiduam vero, ut Carolo

conferretur, consensit.»]

C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le

fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards

qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre

Louis le Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par

opposition à Charles le Chauve, amenait pour contingent l'armée

d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin le Bref et Charlemagne.

Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes

de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la

Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que

l'indépendance.

Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre

d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour

soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la

paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de

Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées

furent en présence à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui

offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception

des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui

céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre

jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France

en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit,

selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il

lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur

manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il

voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas

arrivé, et Lothaire voulait l'attendre[25].»

[Note 25: Nithard.]

Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à

Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en

croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante;

si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire,

et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares[26]. Un pareil

massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette

époque d'amollissement[27] et d'influence ecclésiastique. Nous avons

déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et

de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps

déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à

rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il

était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge d'expliquer par des

causes politiques la dépopulation de l'Occident et l'affaiblissement

de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus poétique à la fois

de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient péri;

il n'était resté que les lâches.

[Note 26: Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In qua pugna ita

Francorum vires attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in

posteram sufficerent.»--«Dans cette bataille, dit une autre chronique

écrite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la

France, de l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne,

se tuèrent mutuellement.» Hist. reg. Fr., 259.]

[Note 27: On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux

militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se

tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les

Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti,

comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se

précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes

de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs

boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi;

mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils

venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la

jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux, et brandissant

leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt

les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute

cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans

une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne

vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se

connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier un autre.»

(Nithard.)]

La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent

poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne

suivante, serra de près Charles le Chauve. Charles et Louis, toujours

en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent

d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église,

seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le

langage populaire, usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands

fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous

pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces

paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux

peuples, sont le premier monument de leur nationalité.

Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro christian

poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus

savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in

adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar

dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam

prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque

Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue

allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser

bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got

gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man

mit rehtu sinan brader seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit

Lutheren inno kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce

scadhen vverhen[28].» Le serment que les deux peuples prononcèrent,

chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane: «Si

Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus

meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois,

ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contrà

Lodhuwig nun lin iver[29].»

[Note 28: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre

commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de

savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par

aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère,

tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai

aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon frère.

Nithard., l. III. c. V, ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la

traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais

je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux

de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une

époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des

proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe.]

[Note 29: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère

Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je

ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nul

aide contre Lodewig.»--Les Allemands répétèrent la même chose dans

leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.]

En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer

Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor

forbrihchit, ob ina ih nes irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh

hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne

wirdhit.»

«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de

Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes.

Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession qu'après

leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les exemples de

leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois ayant

répondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur

connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa

volonté, les évêques dirent: Au nom de l'autorité divine, prenez le

royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le

conseillons, nous vous y exhortons et vous le commandons. Les deux

frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en

référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.»

Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et

Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins,

l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se

contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques

ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les

rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il

demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume.

On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse[30],

jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône, le

long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du

Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers du

royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes,

tous les comtés, et tous les domaines royaux de ces régions en deçà

des Alpes, à l'exception de[31]...» (Traité de Verdun, 843.)

[Note 30: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine

envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers

eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre

son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, se hâta de

se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Quiersy; il y reçut avec

bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et

des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au delà de

cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits par

Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» Nithard.]

[Note 31: Nithard.]

«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes

sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une

connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui

pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà

écoulé, ils n'avaient pas envoyé des messagers pour parcourir toutes

les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était

Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était

impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas.

On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de

partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que

nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la

décision des évêques[32].»

[Note 32: Nithard.]

L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens[33], et dont

plus tard son allié Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla

porter malheur à sa famille. Charles le Chauve et Louis le Germanique,

appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de

Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui,

longtemps éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si

puissant. Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles le

Chauve, qu'on croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de

Louis le Débonnaire et de Judith, et qui ressemblait à Bernard[34],

paraît avoir eu en effet l'adresse toute méridionale de ce dernier.

D'abord c'est l'homme des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand

archevêque de Reims: c'est en quelque sorte au nom de l'Église qu'il

fait la guerre à Lothaire, à Pepin, alliés des païens. Celui-ci,

dirigé par les conseils d'un fils de Bernard, n'avait pas hésité à

appeler les Sarrasins, les Normands[35] dans l'Aquitaine. Nous avons

vu par le mariage de la fille d'Eudes avec un émir, que le

christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces alliances

avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin la

Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint

jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais

de tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples

détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré

à Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier,

souvent fugitif, il n'établit que l'anarchie.

[Note 33: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux

hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est

immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les

lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les

idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom

de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs

seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous

la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à

son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur

avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis

craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à

cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga,

qu'ils n'envahissent ses États, et n'y abolissent la religion

chrétienne.»

_Voy._ aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de

Fulde, an 842, la Chronique d'Hermann Contract, ap. Scr. Fr. VII, 232,

etc.]

[Note 34: Thegan., c. XXXVI. «Impii... dixerunt Judith reginam

violatam esse a duce Bernhardo.»--Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI,

289.--Agobardi, Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr.

VII, 286: «Et os ejus mire ferebat, natura adulterium maternum

prodente.»]

[Note 35: Annal. Bertin, ap, Scr. Fr. VII, 66.--Chronic. S. Benigini

Divion., ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a

Pippino conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam

adventaverant.»]

La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855),

son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et

Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de

Provence. Charles mourut bientôt. Louis, harcelé par les Sarrasins,

prisonnier des Lombards[36], fut toujours malheureux, malgré son

courage. Pour Lothaire II, son règne semble l'avénement de la

suprématie des papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge

pour vivre avec la soeur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui

de Trèves, et il accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia

longtemps, puis avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à

qui elle s'était adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il

força Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et

y reçut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en

même temps menacé, s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire

mourut dans la semaine, la plupart des siens dans l'année. Charles le

Chauve et Louis le Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils

se partagèrent les États de Lothaire.

[Note 36:

SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II.

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 1 / 30 段