ne tombait pas cependant. On pouvait espérer encore.
On marcha le plus vite possible, pour tenter de se dérober à ces
nimbus-stratus énormes et menaçants. Mais la route ne s’améliorait
guère. On passa le village d’Altheim, à douze kilomètres de Braunau.
Ici, l’allure augmenta fortement. Par un malheur que nous eussions pu
rendre sans effet, la route était de plus en plus formée d’une chaîne
ininterrompue de petits raidillons, naturellement suivis de descentes
assez longues mais également très rapides, ce qui nous obligea plusieurs
fois, par prudence, à mettre pied à terre. C’est cette fâcheuse
obligation que nous eussions pu éviter si, par une incroyable manie
d’hommes de sport, nous n’eussions dédaigné de munir de frein chacune
de nos bicyclettes.
Nonobstant, nous trouvant tous les quatre dans un état parfait, sauf ma
douleur qui persistait, fort atténuée, il est vrai, et sauf une blessure
encore très légère également causée par la selle à notre interprète
Chalupa, nous allions à vingt-cinq kilomètres à l’heure environ. La
plupart du temps nous franchissions «en emballage» les raidillons pour
nous «effondrer» ensuite dans les descentes, à une allure de trente-cinq
à l’heure. Mais ce train d’enfer ne pouvait durer.
Après la ville de Ried, la route, encore une fois, devenait atroce. Il
était plus de onze heures quand on arriva dans la petite ville de
Haag-die-Ried, où un incident presque ridicule allait se produire.
En approchant de Haag, notre entraîneur Sachman prend les devants pour
commander un déjeuner. C’était comme un pendant de l’affaire d’Oppenau,
mais là, il n’y avait heureusement qu’une seule route à suivre à la
sortie.
Nous arrivons dans Haag. Impossible de retrouver le brave Munichois. Où
diable ce malheureux garçon avait-il été commander notre déjeuner? Nous
opérons la traversée de la ville. Il ne pouvait être ailleurs que dans
la grande artère médiane. Nous ne voyons personne. Personne n’a rien vu.
Ma foi! nous rentrons dans la ville et nous déjeunons dans le restaurant
dont l’aspect nous paraît le plus correct. Crac! nous tombons au siège
du Vélo-Club de l’endroit. Pendant le déjeuner, deux cyclistes se
présentent. Ils ont été avertis de notre passage par un journal de
sport, qui se trouvait du reste sur une des tables du restaurant et
qu’ils nous montrent.
Notre repos ne dure pas moins de trois quarts d’heure. Il faut partir.
A peine sur nos machines, voici Sachman qui accourt. Le malheureux! il
nous a attendus, mais où, où?
Il déclare avoir laissé sa machine devant un restaurant comme signe de
ralliement. Nous n’avons rien vu. Enfin! après tout, rien de cassé!
Nous voici réunis, tout est réparé.
Le vent a pris de la force. Le ciel est surchargé. La base des nuées
devient d’un gris de plomb et nous sommes à soixante kilomètres de
Lintz! En considérant l’aspect du ciel, impossible de s’y méprendre.
Pour ma part, je ne me fais plus la moindre illusion et je fais cette
déclaration parfaitement nette: «Inutile de compter arriver avant la
pluie; pour moi tout espoir est perdu.»
XX
LA DÉROUTE DE LINTZ
On passa le village d’Altheim, à sept kilomètres de Haag. La route
continuait à être très accidentée et atrocement surchargée de cailloux
pointus. Nous étions en pays montagneux; à droite et à gauche des
chaînons s’échelonnaient. Le vent d’ouest de plus en plus fort nous
donnait une vigoureuse poussée. Une lueur d’espoir nous revint. La ville
de Wels est située à vingt-cinq kilomètres d’Altheim, et à vingt-neuf de
Lintz.
Nous avions parcouru dix-huit kilomètres; sept seulement nous séparaient
de Wels. Les nuées toutes en limaille se grimpaient les unes sur les
autres.
La pluie commença, une pluie extrêmement fine, ténue, une sorte de
bruine. J’avertis la troupe de presser l’allure, mais c’était une peine
perdue. Je ne me trompais pas à l’aspect du ciel, aussi mauvais que
possible. Au début, le mal était léger, tant que la route n’était pas
mouillée, on pouvait rouler; quant à nos vêtements, qu’importe! On les
sécherait, ou on en changerait à notre arrivée à Lintz.
La pluie augmenta rapidement. Mais, aidés par le vent qui commençait à
souffler en tempête, on dévorait le terrain.
On arriva très vite en vue de la petite ville de Wels, où allait se
produire un rapide incident, l’un des plus doucement émotionnants dont
il m’ait été donné d’être l’objet au cours de mes longues
pérégrinations.
Nous arrivons donc en vue de la ville, dont nous ne sommes plus séparés
que de quelques centaines de mètres. La pluie est déjà telle que l’on se
demande s’il ne vaut pas mieux s’arrêter à Wels. Mais, si on décide de
continuer, mieux vaut alors marcher à toute allure, et sans perdre une
minute, traverser Wels pour s’élancer vers Lintz.
J’appuie pour ma part cette dernière opinion, en disant: «Plutôt que de
nous morfondre, déjà inondés, dans une ville sans ressources, il vaut
mieux arriver sans désemparer dans la grande ville de Lintz où nous
aborderons encore bien plus inondés, mais où nous trouverons tous nos
bagages et des vêtements de rechange.»
L’opinion est adoptée. Nous débouchons dans la place centrale de Wels,
et nous nous disposons à en opérer la traversée rapide, dans la position
suivante: Willaume et Sachman en tête, puis à deux mètres derrière
Chalupa et moi-même à droite de Chalupa.
La pluie tombe serrée, et la place semble au premier abord absolument
déserte au moment de notre apparition. Pourtant, ayant relevé la tête et
fixé mon regard fort en avant, j’aperçois deux personnes, deux
messieurs, qui se tiennent côte à côte au centre de la place. L’un
d’eux tient un journal à la main. Au moment où je les aperçois, je ne
puis m’empêcher de trouver singuliers ces deux personnages immobiles
sous la pluie, dont l’un surtout tient un journal. Mais on suppose bien
que ma réflexion n’est pas de longue durée, car toute cette scène se
déroule, comme bien on pense, avec la plus grande rapidité. A peine donc
mon idée s’est-elle fait jour dans mon cerveau, que voici ce qui se
passe: nous arrivons devant le groupe et aussitôt, l’homme au journal se
précipite directement vers moi, et, tandis que sa physionomie s’illumine
d’un rayon de béatitude, jette son regard tantôt sur ma physionomie,
tantôt sur la gravure dessinée sur le journal qu’il tient et qu’il agite
avec un emportement de joie fébrile. Il semble dire: «C’est lui, le
voilà, enfin.» Alors il faut descendre, absolument vite; cet homme qui
baragouine son allemand nous fait comprendre qu’il y a là, dans un café,
des vivres pour nous. Allons, faut s’arrêter. Une seconde seulement,
dis-je à Willaume, et nous partons.
Je m’approche de l’homme au journal, et je m’informe enfin.
Oh! le brave Autrichien. C’était un fanatique du cycle. A la nouvelle de
notre voyage il s’était bien promis d’être là, à notre passage. Un
journal ayant publié mon portrait, cet excellent homme s’était dit: «Je
le reconnaîtrai bien!» Et alors sans nouvelles, il était resté là, à
poste fixe, conservant mon portrait. La pluie était venue, tant pis. «Je
veux le voir, s’était-il dit, je veux le reconnaître.» Et rien ne
l’avait lassé.
Et enfin, nous étions arrivés, et d’un coup d’œil il m’avait reconnu.
Il eût fallu voir ce brave, dévisageant ma «tête» et celle du portrait,
et ayant l’air de dire: «Oui, oui, c’est bien lui, voilà le binocle,
voilà bien la moustache, voilà tel trait, voilà tel autre.»
Enfin il était heureux, ce noble Autrichien, de n’avoir pas perdu sa
peine.
Très doucement émotionné par ce touchant incident, on quitta Wels, qui
est une résidence impériale et où, circonstance tout à fait
particulière que nous n’apprîmes qu’à Vienne, l’empereur d’Autriche se
trouvait ce jour-là.
La tempête augmentait d’intensité. On s’élança sans perdre courage vers
Lintz, à vingt-neuf kilomètres.
Devant nous, maintenant, les crêtes des chaînons se perdaient dans la
brume. Elle enveloppait l’horizon tout entier, comme un brouillard de
décembre. Les gouttes d’eau s’étaient élargies, mais tombaient serrées,
et chassées par le vent, nous fouettaient le visage. Le rideau
s’épaississait autour de nous; la nature se noyait dans une de ces
pluies d’hiver, subtile, pénétrante et tenace.
On avançait, muets; un seul but, maintenant: Lintz, à tout prix, coûte
que coûte. S’arrêter dans une maison isolée? D’abord, il n’y en avait
pas. C’était le désert. Puis, quelle situation, déjà trempés et dans
l’impossibilité de changer de vêtements! Non, s’arrêter, on n’y songeait
même pas.
Le vent d’ouest, courant à travers la montagne, faisait entendre comme
un immense et lointain bruit de houle.
Tout ce que nous pouvions redouter au sujet de la route se produisait en
ce moment. Nous roulions dans un immonde marécage, mais, secondés par le
souffle impétueux de la tempête, nous fendions les lacs de boue.
Par malheur, les cailloux énormes disparaissaient sous les flaques d’eau
ou dans les amas de boue et c’étaient des heurts terribles qui parfois
arrachaient à Chalupa des gémissements, la blessure causée par la selle
étant alors des plus vives.
Les éclats marécageux nous arrivaient de plus en plus. On était pris
entre la boue que les roues de nos machines nous envoyaient par jets
multipliés, et les torrents d’eau que la tempête précipitait en
tourbillons sur nos épaules.
On avançait toujours, muets, résignés comme des hommes qui s’attendaient
à cet assaut furieux. La route avait des bornes kilométriques; les
kilomètres paraissaient interminables.
La tempête suivait une progression nettement ascendante. C’était, devant
nous, une muraille liquide. Tout suintait de l’eau. Elle roulait en
rigoles sur tous les objets. On eût dit qu’il en sortait des atomes de
l’air.
L’un de nous signala: «Lintz à dix-neuf kilomètres.» Quelle distance!
C’était l’infini, pour nous, en ce moment. Et les heurts continuaient,
horribles. Les machines grinçaient, pénétrées d’eau. Un malheur pour moi
s’ajoutait encore à notre position: l’eau, coulant sur les verres de mon
binocle, obstruait ma vue, et d’instant en instant c’étaient des chocs
affreux contre les roches de cette route transformée en marais. Et nous
allions, cette fois, avec la rage au cœur.
La tempête nous poussant, nous nous élancions comme des fous furieux à
travers les montagnes de boue et les rocs du chemin. Soudain, dans un
effort donné par Sachman, un grincement sinistre de chaîne se fit
entendre; la chaîne de sa machine venait de se briser. C’était un
entraîneur, il connaissait le pays, on n’attendit pas: non, impossible,
c’était notre idée commune. D’ailleurs lui-même nous le dit.
Le malheureux, on le laissait là, dans la boue, sous la tourbillonnante
cataracte. Mais il nous fit signe qu’il allait pouvoir réparer l’avarie;
on s’élança en avant.
Nous n’étions plus maintenant que des éponges recouvertes d’une carapace
de boue emportées dans une danse de sauvages; l’eau avait pénétré
jusqu’à l’épiderme, dont heureusement la chaleur était maintenue par
notre mouvement rapide et constant.
Une voix, dominant le grincement des machines, le pétillement métallique
de la pluie qui nous frappait au flanc, le bruit de houle de la tempête,
annonça Lintz à douze kilomètres.
Un nouveau malheur plus grave que le premier allait arriver. Je roulais
le long de l’accotement de droite, Willaume collé à ma roue d’arrière.
Ma vue était toujours obstruée par l’eau coulant sur les verres de mon
binocle, d’une manière continue. Les heurts, plus violents que jamais,
nous secouaient comme des coques de noix sur une mer furieuse. Tout à
coup, roulant très vite, je sentis un formidable choc m’arrêter, me
donnant un ébranlement des talons à la racine des cheveux; ma machine se
cabra et, pirouettant sur un roc, j’allai, par miracle, me retrouver en
équilibre de l’autre côté. Mais il n’en fut pas de même du malheureux
Willaume. Au moment de la collision, il eut une vision rapide du danger
et poussa un cri, comme un appel plaintif parti du cœur. En même temps,
avec la rapidité de l’éclair, il heurta à son tour le pavé énorme et fut
précipité en avant.
Mon compagnon avait, je l’ai dit, une blessure à la main. La blessure
mal fermée se rouvrit; quand on releva l’infortuné, le bandage s’était
décollé, et la blessure béante présentait un amas de boue et de sang.
Willaume ne put retenir un gémissement de douleur. Comment faire? Quel
parti prendre?
Je saisis mon mouchoir, mais comment laver la plaie? Oh! ce ne fut pas
long. La tempête nous enveloppait d’un torrent continu; je déployai mon
mouchoir et je le maintins étendu; en quelques secondes il fut inondé.
J’enveloppai solidement la blessure, et Willaume, avec ce courage dont
il achève de donner là un incroyable exemple, saisit son guidon et dit:
«Nous ne pouvons rester là, n’est-ce pas. Je souffrirai, tant pis;
marchons, il le faut.»
On repartit. Notre halte avait donné à Sachman le temps d’arriver. Tant
bien que mal, il avait réparé sa chaîne. Sa présence nous rendit du
courage.
Alors, à partir de ce moment, oublieux de tout, l’idée fixée sur Lintz,
transformés en ballots que nous faisions mouvoir mécaniquement, sans
penser, sans se préoccuper des sensations physiques, ne cherchant par
instinct qu’à nous maintenir en équilibre dans ce marais glissant
crevassé et semé de rocailles, on parcourut les derniers kilomètres.
Enfin Lintz nous apparut dans une nuée grisâtre, dans un enveloppement
de brouillard sombre, et le hululement prolongé de l’ouragan.
En arrivant à l’entrée du premier faubourg, on tomba dans des travaux de
terrassement. Il fallut s’enfoncer dans la terre boueuse jusqu’à
mi-jambe, en portant nos machines.
Il était cinq heures. Les passants ne pouvaient que rire en apercevant
ces quatre mottes de boue roulantes.
Au cœur de la ville, on remarqua que nous n’avions pas de nom d’hôtel:
étourderie folle après tant de mésaventures.
Alors, je dis: «Attention, les amis. Aussitôt en présence du premier
hôtel, nous nous y jetons, nous posons nos machines, nous demandons des
chambres, nous nous déshabillons, et nous nous précipitons dans des
lits. Puis, cet ouvrage terminé, on donnera des ordres pour envoyer
chercher Suberbie.»
Willaume déclara:
--Mais on ne nous recevra pas dans un état pareil.
--Nous verrons bien, m’écriai-je.
On nous reçut. Tout fut exécuté à la lettre.
En cinq minutes, de la situation que j’ai décrite, nous nous trouvons,
brusquement, Willaume et moi, transportés dans une chambre à deux lits,
face à face et répétant: Quel dénouement!
Sachman et Chalupa en avaient fait autant.
Les principaux hôtels étant reliés par des téléphones, il ne fallut pas
plus de dix minutes pour trouver Suberbie. Une vingtaine de minutes ne
s’étaient pas écoulées que tous les compagnons partis le matin de
Sembach étaient de nouveau réunis, se répétant toujours: «Quelle
tourmente, que d’aventures, quel dénouement!»
XXI
VIENNE
Quand nous eûmes complètement recouvré nos esprits, après notre
mésaventure, il fut question du départ. Toujours repartir, telle est
l’obsédante devise des recordmen. Il était, en effet, de très bonne
heure encore. Mais, après une longue et sérieuse délibération, on
reconnut toute l’impossibilité d’une pareille entreprise.
Les routes devaient être maintenant plus que jamais impraticables. La
nuit était d’un noir d’encre. Se lancer à travers la campagne dans de
telles conditions, c’était se précipiter tête baissée dans des aventures
qui eussent pu devenir dangereuses. Suberbie, dont le rôle était
d’exciter toujours nos ardeurs locomotrices, et ce rôle, il l’avait
admirablement rempli, entr’ouvrit la fenêtre de notre chambre d’hôtel et
constata qu’il fallait renoncer pour toute la soirée à reprendre la
route. On verrait à se lever à deux ou trois heures du matin s’il était
possible. Pour l’instant, repos absolu.
On a pu voir, au cours de ce récit, les réceptions et l’accueil qui nous
avaient été faits partout et nous avaient rendu le voyage, en somme,
extrêmement agréable. A Munich notamment, tout ce que la ville compte de
cyclistes connus avait été pour nous d’un empressement et d’une
amabilité dont je n’ai donné qu’une faible idée. On suppose bien que si
l’accueil était tel sur le parcours, il devait être plus empressé
encore, s’il est possible, au point d’arrivée, dans la ville qui était
le but ardemment désiré de notre aventureuse expédition.
Avant notre départ de Paris, l’une des sociétés cyclistes de Vienne,
l’une des plus importantes de beaucoup, et je crois d’ailleurs la plus
ancienne, le _Wiener Bicycle-Club_, m’avait adressé une lettre demandant
à nous recevoir, invitation que j’avais été trop heureux d’accepter,
avec force remerciements pour ces hôtes aimables.
Par une circonstance fâcheuse, une erreur s’était produite dans l’envoi
de nos dépêches aux journaux de Vienne. Suberbie avait, suivant un
procédé assez commode, adressé les télégrammes à une agence qui devait
faire parvenir à toute la presse les nouvelles concernant notre marche.
Malheureusement une erreur grave avait été commise dans le nom de
l’agence, et la plupart de nos télégrammes furent perdus. Le _Wiener
Bicycle-Club_ reçut bien deux ou trois dépêches envoyées par Suberbie,
mais elles étaient insuffisantes pour renseigner d’une manière très
précise les membres du Club sur l’heure de notre arrivée. Ils en furent
donc réduits aux conjectures.
Leurs calculs furent d’ailleurs très précis. Ils estimèrent que nous
devions arriver à Vienne dans la matinée du dimanche, ce qui se fût
produit à coup sûr sans la terrible noyade de Lintz.
Le _Wiener Bicycle-Club_ nomma donc une délégation qui se mit en route
le samedi. Ne nous rencontrant pas le samedi soir, les membres de la
délégation subissant, eux aussi, l’assaut de la tempête, continuèrent
leur route une partie de la nuit et restèrent en observation, attendant
notre passage.
J’ai déjà comparé notre voyage à une sorte d’expédition militaire. La
comparaison peut se continuer. On peut dire que le grand ennemi des
cyclistes, la pluie, avait mis «l’armée» en débandade. Tandis que,
battant en retraite, nous nous étions réfugiés dans Lintz, les amis
venus à notre rencontre s’échelonnaient sur la grande route, également
poursuivis par la tempête.
Un hasard providentiel nous fit rencontrer.
À quatre heures du matin, décidés enfin à repartir, on laissa Suberbie,
Chalupa et Sachman, ronflant à poings fermés, et on reprit la route,
Willaume et moi, accompagnés cette fois de l’ami Blanquies.
Mais le temps était affreusement menaçant et nous avions encore un assez
long ruban de route à parcourir. Serions-nous donc obligés d’aller
seuls?
Une hésitation qui nous fit aller consulter les heures de départ des
trains, nous porta bonheur. Dans la gare, des cyclistes apparurent.
Il n’y eut de doute pour personne; on se «reconnut» sans se connaître.
Les membres de la délégation n’hésitèrent pas une seconde, ni nous non
plus, sur nos identités respectives.
Ils comprirent que nous étions les Parisiens; nous comprîmes qu’ils
étaient les cyclistes viennois venus au-devant de nous.
Dès ce moment, les aventures étaient finies pour nous. On marcha sur
Vienne, qui par le train, qui par la route. Il fut décidé que l’on se
réunirait avant la ville pour notre entrée tous en masse, ce qui fut
exécuté. Hélas! notre entrée fut saluée par un nouveau déluge. Mais la
réception qui nous attendait au siège du Club devait d’un seul coup nous
faire oublier déjà ce que nous avions souffert pour ne plus nous laisser
dans la mémoire que nos émotions agréables.
Dès notre arrivée au _Wiener Bicycle-Club_, on nous reçut par des cris
de: Vive la France! qui étaient une nouvelle et éclatante preuve de la
fraternité universelle qui règne dans le monde cycliste international.
Plus que jamais, j’exprime ici le regret de ne pouvoir nommer tous ceux
qui, durant notre séjour dans cette belle capitale, n’ont cessé de nous
considérer comme leurs hôtes et n’ont pas laissé passer une seule
journée sans se mettre à notre disposition.
C’était le triomphe, après la lutte. Plusieurs de nos aimables et
élégants clubmen s’exprimaient dans le français le plus pur, ce qui
contribua à nous rendre absolument inappréciable leur charmante
compagnie.
Eux-mêmes nous indiquèrent leur hôtel préféré, où nous nous empressâmes
naturellement d’élire domicile. Pour comble d’amabilité, quand, au
moment du départ, je voulus acquitter à l’hôtel mes frais de séjour, on
m’avait prévenu et je me heurtai à un refus absolu.
Dès le surlendemain de notre arrivée un banquet nous fut offert, banquet
où les toasts de bienvenue ne firent pas défaut, on peut le croire.
Pendant nos huit jours passés à Vienne, le temps, un peu moins mauvais
que durant les deux dernières journées de notre voyage, nous permit
d’admirer cette belle capitale dont la réputation répond bien à la
réalité.
Blanquies put donner carrière à son rire. Notre embarras pour nous faire
comprendre était une cause permanente de bruyante gaieté. Ce qui nous
embarrassait fort, tout en nous amusant, c’était la valeur des monnaies
fort différentes des nôtres. Devant l’avalanche des petites monnaies
divisionnaires, les kreutzer, et en présence de la diversité des prix
dans les tramways, prix variant suivant les distances, nous avions pris
l’habitude de prendre de nos poches une poignée de kreutzer et de les
présenter au conducteur en lui faisant comprendre qu’il n’avait qu’à se
payer lui-même en puisant dans le tas, petite comédie qui provoquait un
véritable fou rire chez Blanquies.
Un des membres du _Wiener Bicycle-Club_, M. Soukanek, attaché au
ministère des Affaires étrangères, et l’un de ceux qui ne cessèrent de
nous entourer de mille attentions, fut précisément celui qui me
renseigna sur la fameuse question de la douane. «J’ai vu, me dit-il, le
mot écrit aux douaniers à Braunau.» Grande fut sa surprise en apprenant
nos démêlés.
La presse viennoise ne fut pas moins aimable que les cyclistes pour les
voyageurs français. Des articles nombreux et tous conçus dans les termes
les plus flatteurs nous furent consacrés. Le cyclisme a conquis droit de
cité à Vienne, et ce sport semble y être fort apprécié.
Une tentative sportive fut faite du reste au cours de notre séjour dans
la capitale austro-hongroise, par notre ami Willaume, au vélodrome
situé près du Prater. Il essaya le record des six heures qui, à ce
moment, était, si je ne me trompe, de 204 kilomètres. Il ne réussit qu’à
atteindre 190 kilomètres, ce qui était fort joli après le fatigant
voyage que nous avions accompli, et en raison du vent qui soufflait en
tempête.
Un de mes plus grands regrets fut de quitter Vienne sans pouvoir
exécuter le projet que j’avais formé pour le vendredi matin 4 mai et que
le temps est venu contrarier: celui de visiter le fameux champ de
bataille d’Essling et l’île de Lobau, situés à 20 kilomètres de Vienne
seulement, théâtre d’une des plus grandes batailles du premier Empire.
J’ai dû me contenter d’admirer la statue de l’archiduc Charles, près du
palais de l’Empereur, à Vienne; l’archiduc Charles, l’un des héros
d’Essling, le plus sympathique des rivaux de Napoléon, celui que le
grand empereur estimait le plus.
En arrivant à Vienne, j’avais bien la ferme intention d’aller rendre
visite à M. Lozé, l’ambassadeur de France dans la capitale
autrichienne. Les réceptions du _Wiener-Bycicle-Club_ nous ayant pris
tout notre temps les premiers jours, nous avons mis à profit notre
dernière après-midi pour aller à l’ambassade.
Une petite scène assez amusante devant la loge du concierge; nous étions
quatre: Chalupa, Blanquies, Willaume et moi. Nos costumes étaient,
hélas! moitié cyclistes, moitié civils, et ils se ressentaient de l’état
de l’atmosphère. Je prends tout de suite la parole et je dis au
concierge:
--M. l’ambassadeur de France est-il là?
Le concierge--il n’eût pas été un concierge d’ambassade s’il n’eût agi
ainsi--nous dévisagea des pieds à la tête et nous dit: «Les bureaux
ferment à trois heures, revenez demain.»
Je reprends sur le ton d’un homme qui s’attendait parfaitement à la
réponse du cerbère: