est-il là?
--Je ne sais pas, mais il y aura peut-être son secrétaire.
--Je ne désire pas voir son secrétaire, encore une fois; je vous demande
M. Lozé.
Un huissier se trouvant là, je lui tends ma carte et je lui dis
simplement: «Voulez-vous aller voir si M. l’ambassadeur peut me
recevoir?»
Inutile d’ajouter que l’huissier revint deux minutes après, me disant:
«Voulez-vous monter? Monsieur l’ambassadeur vous attend.»
Je fis signe à Willaume de me suivre, et après quelques secondes à peine
d’antichambre, M. Lozé nous reçut avec la plus parfaite cordialité.
Il était d’ailleurs très au courant de notre arrivée, dont tous les
journaux français et viennois avaient parlé.
Pendant quelques minutes, il s’entretint avec Willaume de Commercy, où
M. Lozé a été sous-préfet et qui est le pays natal de mon compagnon de
route.
Tous deux se nommèrent plusieurs connaissances communes; puis, le
cyclisme eut sa part. On parla de son développement prodigieux à Paris.
M. Lozé, rappelant le temps où il était préfet de police, me dit: «C’est
moi qui ai assisté au premier essor de la vélocipédie, et vous vous
rappelez que, pour donner satisfaction aux vélocipédistes, j’instituai
les cartes de circulation. Je n’oublierai jamais notre étonnement quand,
au bout de quelques jours, nous eûmes 14,000 demandes.
«A la Préfecture de police, a ajouté M. Lozé, mon propre secrétaire
était cycliste et me vantait tous les jours les bienfaits de ce sport.»
Il est difficile d’exprimer combien la conversation de M. Lozé a été
simple et combien son accueil aimable pour nous.
Une fois dehors, Blanquies, qui était resté à nous attendre avec
Chalupa, nous dit:
--Vous ne savez pas ce que m’a demandé le concierge, dès que l’huissier
vous eût dit de monter? «Ce sont peut-être, a-t-il interrogé, les
messieurs qui sont venus de Paris?» Et, sur ma réponse affirmative, il a
ajouté d’un air très entendu: «Je m’en étais un peu douté!!»
Obligé de rentrer à Paris à cause de l’expiration de son congé, mon
brave compagnon de route partit le soir de ce même jour. Nous ne devions
partir, Suberbie, Blanquies et moi, que le lendemain. Chalupa, notre
vaillant et fidèle interprète, nous quitta pour se rendre dans son pays.
Quant à Sachman, il était reparti peu de temps après notre arrivée.
Après les adieux les plus cordiaux à nos amis de Vienne, on reprit le
chemin de France, par l’orient-express. Toutefois, ainsi que nous
l’avions promis au docteur Rettinger, on s’arrêta une journée, celle du
dimanche 6 mai, à Munich, où nous retrouvâmes notre excellent entraîneur
Châtel, complètement rétabli, mais pâle et amaigri. Le pauvre garçon, un
instant, s’était cru perdu. Avec quel bonheur il nous revit!
Chose inouïe, le temps fut superbe ce jour-là. On en profita pour
visiter la ville, puis le magnifique lac du Hornberg où s’accomplit le
drame fameux, touchant la mort du roi de Bavière. Nous eûmes là, comme
guides précieux, le docteur Rettinger, et M. Tochterman, le jeune
cycliste dont j’ai cité le nom, qui avait servi d’entraîneur à Willaume.
Le lendemain, on prit le train pour Mulhouse par le lac de Constance
dont nous accomplîmes la délicieuse traversée, et par Zurich. Après
avoir rendu Châtel à sa ville natale, on se dirigea enfin sur Paris, où
notre retour s’effectua le jeudi 10 mai. Heureux retour d’une expédition
dont les innombrables et émotionnantes péripéties devaient, bien loin de
me la faire regretter, aviver encore en moi le plaisir sans égal d’en
évoquer le souvenir.
FIN
TABLE DES CHAPITRES
I. Une histoire d’arrosage 1
II. Le départ 19
III. Les tourments de Vitry-le-François 45
IV. Nancy 57
V. Une marche triomphale 73
VI. La poule de Saint-Blaize 89
VII. Le salut de l’Alsace-Lorraine 99
VIII. En terre allemande 131
IX. Egaré dans la Forêt-Noire 147
X. Kniébis, la ville mystérieuse 173
XI. Le barbet du docteur Faust ou la mort de
Méphisto 185
XII. Une taverne allemande 193
XIII. La soubrette de Stuttgard 209
XIV. Je retrouve mes compagnons 225
XV. Chalupa ou la voie douloureuse 245
XVI. Arrivée à Munich 255
XVII. Steeple-chase acrobatique 271
XVIII. A la frontière autrichienne 283
XIX. Les menaces de l’atmosphère 295
XX. La déroute de Lintz 301
XXI. Vienne 315
Emile Colin.--Imprimerie de Lagny.