--Non, mais où suis-je? continua Blanquies, en s’administrant sur le

genou un coup formidable. Avouez donc que c’est rigolo. Je vais chez les

Prussiens, sous prétexte de record, on crie vive la France! et

par-dessus le marché: à bas la Prusse! Je comprendrais ça, à

l’Élysée-Montmartre, ou au Divan Japonais, mais ici, ici! Garçon, un

bock! Ah! non, c’est vrai, ils n’y comprennent rien ici, à ce

langage-là. C’est étonnant, quand on crie: à bas la Prusse, on devrait

bien comprendre ce que signifie: un bock. C’est égal, cette satanée

bière est rudement bonne pour vous rafraîchir les amygdales. Mince de

capucine! Attends un peu, ce que je m’en vais leur en raconter à mes

copains!

Mon déjeuner se terminait. Le docteur Rettinger se leva, et toujours

avec son accent allemand qui donnait à sa parole une note si originale,

prononça une chaude allocution en l’honneur des cyclistes français et de

la France!

Excellent homme! La bonté même, type achevé d’une race que des

événements funestes ont faite notre adversaire, mais nullement notre

ennemie dans le sens le plus rigoureux de ce mot.

Il pouvait être cinq heures environ quand on donna le signal du départ.

Avant de se remettre en route, direction de Muhldorf, on changea ma

selle qui, on s’en souvient sans doute, avait été brisée dans le trajet

de Gunzbourg à Augsbourg. Le docteur Rettinger ne voulut pas nous

laisser partir sans nous faire promettre de nous arrêter quelque peu à

Munich au retour, ce qui fut fait.

Moment vraiment délicieux dans de pareilles expéditions, et qui seul les

justifie. Un homme lancé dans une marche aussi longue et aussi rapide

est comme un soldat durant une campagne. Il éprouve des émotions de tout

genre, émotions pénibles et émotions joyeuses. Les unes comme les

autres justifient l’aventure, car ce sont elles que l’on recherche.

En ce moment, dis-je, j’éprouvais un bien-être physique et moral

immense, puisque tout allait maintenant à souhait: mes compagnons

étaient retrouvés, mon état était parfait, nous n’étions plus qu’à une

distance relativement restreinte de la ville de Vienne, but de notre

voyage. Et pourtant nous marchions, comme il arrive souvent dans une

campagne militaire, vers un désastre, la noyade de Lintz, qui devait

être comme le dénouement de notre romanesque aventure. Désastre! dis-je,

oui; mais si je me sers du mot c’est pour continuer ma comparaison avec

la marche forcée d’une armée en campagne. En la situation actuelle, en

effet, qu’on ne conclue pas bien vite à un remords ou à un simple regret

de ma part, car ce qui serait désastre pour une armée, était plutôt une

victoire, du moins pour moi, qui, dans de semblables voyages, recherche

les émotions. La noyade de Lintz, «désastre» final d’une espèce de

campagne où la guigne nous avait poursuivis, devait être une source

d’émotions qui, pénible sur le moment, laisse des souvenirs toujours

précieux et que l’on éprouve ensuite du plaisir à raconter, comme

d’ailleurs tout ce qui arrive de fâcheux dans les aventures.

XVII

STEEPLE-CHASE ACROBATIQUE

Quand, la veille de notre arrivée à Munich, Willaume était passé dans

cette ville, deux aimables cyclistes s’étaient mis en route avec lui:

MM. Tochterman, un jeune amateur de Munich passionné de vélocipédie,

fils d’un gros négociant, et Sachman, également de Munich. M.

Tochterman, nous devions le voir à notre retour; quant au second, nous

allions le trouver avec Willaume qui, on le sait, nous attendait à la

frontière autrichienne.

Au moment où, serrant la main à nos hôtes sympathiques, à tous ces bons

compagnons qui nous avaient réservé à Munich un si cordial accueil,

Chalupa et moi nous nous saisîmes de nos machines, une célébrité de la

pédale en Allemagne, M. Fischer, le gagnant d’une des plus grandes

courses sur route qui aient été données, la course Vienne-Berlin,

s’offrit à nous servir d’entraîneur avec quelques-uns de ses amis, ce

qui était pour nous une très heureuse fortune.

Suberbie allait continuer sa pérégrination par le train, emmenant avec

lui Blanquies. Ce dernier avait décidément divorcé avec la bicyclette.

Il en avait assez, nom d’un rat en capilotade! C’était une plaisanterie

de mauvais goût de forcer les gens à voyager de cette façon-là. Il

fallait avoir le diable au corps, déclarait-il. Blanquies continua donc

à prendre la voie ferrée. Il fut décidé que tout le monde se

concentrerait à Sembach, dernière ville d’Allemagne, pour passer

ensemble à la douane et pénétrer en corps sur le territoire de l’empire

austro-hongrois.

J’ai déjà fait part au lecteur de l’état des routes en Bavière, état

horrible s’il en fut. On m’a raconté que dans l’Allemagne du Nord les

voies sont moins atroces; je veux bien le croire, mais dans l’Allemagne

du Sud! Bonté du ciel! La saison y est-elle pour une part? C’est

possible, car un ami, connu sans aucun doute de la plupart de mes

lecteurs, qui tient une place importante dans le cyclisme français, M.

Pierre Giffard, mon éminent collaborateur du _Petit Journal_, a, lui

aussi, accompli quelque temps après moi un voyage à bicyclette en

Allemagne. Il a trouvé les chemins mauvais en Bavière, mais moins

mauvais toutefois que ce que je lui en avais dit moi-même.

Quoi qu’il en soit, la route, affreuse sur presque tout le territoire

bavarois parcouru jusqu’à présent, allait devenir tellement épouvantable

qu’elle en était parfois invéloçable. Et pourtant, le ciel était clément

encore. En présence d’un pareil chemin, je ne pus m’empêcher de frémir à

l’idée de voir la pluie entrer dans la danse. Oh! alors!

Qu’on se représente une route recouverte de cailloux comme en France!

mais, à la différence de ce que fait chez nous l’administration des

travaux publics, qui passe le rouleau sur ces cailloux pour les aplanir,

considérez cette route laissée ainsi avec ses cailloux dont les voitures

et les charrois sont seuls chargés d’assurer «l’écrasement». Le résultat

est clair. Ce sont dans toute la largeur de la route des ornières

énormes, trop étroites pour pouvoir y rouler à l’aise, et, entre les

fondrières, des amas de cailloux pointus sur lesquels il est

naturellement impossible de rouler. A notre passage, des pluies récentes

et très fortes avaient encore augmenté l’inégalité du terrain et la

profondeur des ornières, à tel point que, dès notre départ de Munich, ce

furent des sauts de carpe à vous rompre les os.

Ce que nous avions éprouvé n’était rien. On fut soumis à un de ces

exercices forcés qui vous transforment en façons de polichinelles

secoués comme des balles, ou comme de la pâte dans le pétrin.

Si on voulait se maintenir dans les ornières pour rouler sur un sol

uniforme et sans cailloux, le pneumatique de temps en temps dérapait, on

perdait l’équilibre, on oscillait et il fallait des prodiges d’adresse

pour se retrouver sur ses deux roues.

Si on voulait se maintenir hors de l’ornière, alors renvoyé de cailloux

en fondrière, de fondrière en cailloux, de saut en saut, de choc en

choc, on s’en allait jusque sur l’accotement où de profondes saignées

vous forçaient à un steeple-chasse clownesque qui eût été désopilant

s’il n’eût été, vu mes blessures, parfois très douloureux. Fischer, le

vaillant coureur allemand habitué à ces chemins diaboliques, filait

comme un zèbre sans paraître en rien incommodé. Obligés à le suivre,

notre vitesse augmentait encore l’amplitude de nos oscillations

acrobatiques, en même temps que la brusquerie de leur succession

brutalement ininterrompue. Jamais coquille de noix sur une mer furieuse

n’avait été livrée à une aussi infernale sarabande. Aussi on sautait,

s’enfonçait, tournait, oscillait, pirouettait, grimpait, s’effondrait;

à chaque instant, on interrogeait nos camarades de Munich pour savoir

quand la route allait s’améliorer. Ils répondaient invariablement:

«Bientôt»; mais malgré notre rapide allure, la route restait affreuse.

Elle avait, d’ailleurs, un si défavorable aspect qu’à la fin, ahuri par

cette bacchanale échevelée, et vraiment saisi par un violent accès de

mauvaise humeur, je m’arrêtai net, et jetant ma machine, je déclarai:

«Eh! dites donc, les amis! J’en ai assez, moi! J’avais décidé de me

rendre de Paris à Vienne, par la route, par une route quoi! Or, où

est-elle la route, oui, la route de Paris à Vienne, où est-elle? Nous

n’y sommes pas assurément, ce n’est pas elle, cette voie ignoble;

d’ailleurs ce n’est pas une route, ce n’est même pas un chemin, c’est un

champ labouré? Qu’on me montre la route!»

Mais mes imprécations ne servaient de rien. Il fallait marcher. Le bon

Chalupa me dit qu’il fallait continuer, on finirait bien par trouver une

route meilleure. Fisher disait la même chose. On continua; la danse

satanique de sauvages en délire recommença. Chalupa en poussait des cris

rauques. Ma frêle Gladiator lançait de petits cris plaintifs, mais elle

ne bronchait pas, la vaillante machine. Elle semblait un svelte

hippogriffe voltigeant sur la crête des vagues, vagues de cailloux

pointus ou de boue desséchée.

Enfin, à un moment donné, l’état des chemins devint tel qu’un des jeunes

cyclistes de Munich, dans un de ses mouvements convulsifs, vint

s’écrouler sur moi, et je fus précipité sur le sol. Il y eut un instant

de panique. Fischer, Chalupa, tous s’élancèrent sur moi. Rien de cassé,

absolument rien, ni l’homme, ni la machine. Le pauvre garçon, auteur de

l’accident, était dans un état de confusion que je m’efforçai de

dissiper, sans trop y réussir. Je lui déclarai que ce n’était pas lui

l’auteur de l’accident, mais ce chemin abominable dont je me promettais

bien à ce moment de donner une idée à mes futurs lecteurs.

Au moment où nous sommes arrivés, nous avions fait déjà d’assez

nombreux kilomètres, une trentaine peut-être, dans la direction de

Muhldorf, ville où nous devions finir notre journée, et située à environ

deux heures de la frontière autrichienne. Nous avions à passer

maintenant un village célèbre dans l’histoire de notre pays et je

m’étais bien promis de contempler le paysage environnant, au moment où

nous passerions près du village en question: c’était celui de

Hohenlinden, où l’illustre général Moreau remporta sa fameuse victoire.

Brusquement, tandis que nous approchions de Hohenlinden, la route

s’améliora. D’ailleurs le pays redevenait très boisé, circonstance qui

sans doute est favorable au bon état des routes, car durant la traversée

de la Forêt-Noire, elles étaient superbes, on s’en souvient. Très boisé,

dis-je, et mes lecteurs n’auront pas oublié qu’en effet, la célèbre

bataille de Hohenlinden fut livrée en plein bois, mais en même temps

tout au long de la route de Munich à Muhldorf, celle que nous suivions.

Poussés par le vent d’ouest qui commençait à souffler en tempête,

d’autre part excités par cette radicale et subite transformation du sol,

on marcha à une allure folle; nous allions maintenant à une allure de

plus de trente kilomètres à l’heure; nous semblions emportés par une

rage de locomotion. C’est ainsi que je traversai le pays où se trouve

Hohenlinden.

Je contemplai ce champ de bataille où se joua une de ces parties

desquelles parfois dépend le sort du monde. C’est ici, me dis-je, en

contemplant la forêt fameuse, où les cinquante mille hommes du général

Moreau rencontrèrent les soixante-dix mille Autrichiens, le 3 décembre

1800; où Richepanse, alors que la bataille semblait des plus douteuses,

arrivant tout à coup, surprit en flanc les ennemis et contribua à

changer en triomphe ce qui n’eût été qu’un succès sans importance et

peut-être une défaite; c’est ici, ici, sur cette route, que défilèrent

presque tout entières les deux armées.

Quelle jouissance pour celui que les grands événements historiques ont

toujours impressionné vivement, de contempler dans un pareil moment,

dans de telles circonstances, un si illustre champ de bataille!

Toujours glissant sur ce sol merveilleux, on arriva au village de Haag

où on fit une halte de quelques secondes, puis à Muhldorf. Il faisait

nuit. Il était neuf heures du soir environ. Quelques gouttes d’eau

tombèrent, sinistre présage. Notre première idée, vu la vitesse de notre

marche, avait été de pousser jusqu’à Sembach, frontière autrichienne,

située à quarante kilomètres, et où les amis nous attendaient, les amis

parmi lesquels enfin Willaume, le brave compagnon Willaume; mais voyant

la nuit noire, puis craignant la pluie, on resta; on se lèverait aux

aurores, voilà tout.

Ici encore, on put, avant de se coucher, goûter ce plaisir délicieux

d’un dîner absorbé avec un appétit de chien de chasse, dîner copieux à

souhait, en compagnie d’aimables et joyeux compagnons, servi à souhait,

dis-je, par des jeunes filles dont la franche gaieté en présence de

notre bande de gaillards folichons, était bien faite pour donner à la

scène de cette fin de journée un aspect de confort paradisiaque des plus

réjouissants.

Mais, hélas! quel lendemain!

XVIII

A LA FRONTIÈRE AUTRICHIENNE

A quatre heures du matin nous étions debout. Un seul de nos compagnons

de la veille devait faire route durant quelque temps avec nous, pour

nous bien indiquer le chemin, à cause d’un trompeur croisement de voie.

Constatation désagréable: il avait plu durant la nuit. La pluie

toutefois avait cessé, mais le ciel était menaçant. La route détrempée

laissait encore quelques étroits passages véloçables. Une fois les

parages dangereux franchis, notre compagnon de Munich prit congé de

nous, en nous souhaitant bonne chance. Nous en avions besoin. Nous

étions de nouveau réduits à deux: Chalupa et votre serviteur. Mais la

situation était moins «douloureuse» qu’entre Gunzbourg et Augsbourg.

Bien que le sol fût mouillé et le ciel menaçant, le moral était à son

niveau normal, et le physique s’était beaucoup amélioré à Muhldorf.

D’autre part, nous marchions à fortes enjambées vers la frontière

autrichienne, Sembach, située à quarante kilomètres seulement, où nous

allions retrouver nos amis et parmi eux enfin le cher compagnon

Willaume, le compagnon «officiel», comme je l’ai déjà exposé. Cette

rencontre n’allait se faire, circonstance bizarre, que pour partager

ensemble le désastre final. Il était environ quatre heures et demie à

notre départ de Muhldorf; à sept heures un quart nous entrions dans

Sembach, et nous nous dirigions aussitôt vers l’hôtel que Suberbie,

cette fois, nous avait indiqué, au départ de Munich.

Une des premières personnes que j’aperçus, ce fut Blanquies. Il

m’apparut dans l’encadrement d’une des fenêtres de l’hôtel et sa

physionomie joviale exprima aussitôt le ravissement.

«Ah! vous voilà, nom d’une carabine! On vous a attendus hier soir. Nous

étions convaincus que vous alliez arriver à cause du vent arrière.

Sapristi! le temps paraît rudement mauvais, les enfants. Vous allez

avoir du fil à retordre. Je ne vous dis que ça.»

J’attendis la fin de l’explosion, puis je demandai:

--Et Willaume?

--Il est là, dans sa chambre, ou dans la mienne, comme vous voudrez:

c’est une chambre à deux lits. Je vais le prévenir que vous êtes là.

Mais pendant cette rapide conversation, j’ai déposé ma machine sur le

devant de l’hôtel et je suis entré. J’escalade les escaliers et j’arrive

dans la chambre en question qui offrait l’aspect le plus charentonnesque

qu’il soit possible d’imaginer. C’était un salmigondis d’oreillers, de

draps de lit, de couvertures en capilotade, des valises dégorgées, avec

aux alentours un fouillis inextricable de bas, de chaussures, de

vêtements, de maillots bariolés, et sortant de cet amas, comme une

tortue engourdie sort d’un tas de feuilles séchées, l’ami Willaume, dont

le calme britannique se dérida complètement à ma vue.

Ma foi, il était éreinté, et ce n’était pas étonnant. Il n’avait pas du

reste à en raconter long. Lui, dès notre séparation, avait été

désespéré; ce brave garçon avait vécu sous la terreur de m’avoir

froissé, craignant que je fisse retomber sur lui la cause de notre

séparation; ce qui était un excès de scrupule, car j’en étais encore

plus directement responsable. Et dès lors, voyant que nous ne pouvions

nous rejoindre, il avait accompli son devoir de recordman, en marchant,

marchant toujours, à en perdre bras et jambes, sans penser à rien, qu’à

aller toujours de l’avant, le plus rapidement possible, jusqu’au moment

où il avait reçu notre dépêche lui prescrivant d’attendre à Sembach mon

arrivée. Alors il s’était couché et s’était reposé. Et voilà. Ce qu’il

n’ajoutait pas, le pauvre garçon, c’est que par suite d’une malechance

enragée, il avait fait trois chutes dont une lui avait occasionné une

forte blessure à la main gauche. Je remarquai, en effet, qu’il avait

cette main entourée d’un bandage. Mais, bah! c’était là pour lui un

détail insignifiant. Il en avait bien vu d’autres, notamment cette ruade

de cheval qui l’avait presque défiguré, dans une course de Paris à

Trouville, accident que j’ai rappelé au début de ce récit.

Blanquies, en présence de cette chambre en état de révolution, ne put

s’empêcher d’ouvrir encore une fois les écluses qui retenaient son rire

guttural de gavroche en délire.

--Hi! hi! hi! quelle nuit, si vous saviez! Ah! nous en avons fait un

chambard. Moi, d’abord, j’étais sûr que vous alliez arriver cette nuit

et je n’ai pas dormi. Il fallait bien se distraire. J’ai envoyé

traversins et oreillers visiter l’ami Willaume. Voilà qui lui était

égal, par exemple. Il ne bougeait pas plus qu’une momie.

--Mais, fis-je observer, pourquoi ce monceau de falbalas? Ah çà! vous

avez donc tout un magasin pour vous deux?

--Non, dit Blanquies; Suberbie et Sachman ont mis ici toutes leurs

affaires. Je veux bien être pendu s’ils s’y retrouvent.

Au nom de Suberbie, je m’enquis aussitôt de sa personne. Inutile de

chercher longuement. Il était prêt, ainsi que Sachman, le cycliste de

Munich, qui avait entraîné Willaume et devait nous accompagner jusqu’au

terme de notre marche.

--Et Châtel? demandai-je à Suberbie.

--Châtel, répondit-il, le malheureux est très malade. Il n’a pu quitter

Munich. Je crains une pneumonie. C’est cette soirée fatale d’avant Ulm

qui en est la cause. Enfin, je l’ai bien recommandé aux amis de Munich.

J’espère que nous le retrouverons entièrement rétabli à notre retour.

C’est, en effet, ce qui devait arriver. Nous devions le retrouver,

rétabli, mais complètement changé. D’ailleurs Suberbie reçut de lui à

Vienne des nouvelles quotidiennes, et d’ailleurs rassurantes.

Nous n’avions pas de temps à perdre; il fallait penser à reprendre la

route, le plus vite possible. On descendit dans la salle à manger, où

tasses de café et de chocolat disparurent dans nos estomacs respectifs.

Il y avait là un piano. Blanquies en profita pour égayer l’assemblée

d’un charivari bien conditionné.

Nous nous trouvions là, on le sait, à Sembach. Cette ville est la

dernière du territoire allemand. Elle n’est séparée de Braunau, la

première ville autrichienne, que par un pont sur la large et belle

rivière de l’Inn, un des grands affluents du Danube. Sembach-Braunau,

c’est le Hendaye-Irun austro-allemand.

Suberbie et Blanquies nous accompagnèrent dans la traversée de la

rivière, pour présider avec nous aux formalités de la douane. On alla à

pied. A peine de l’autre côté de l’Inn, on se trouva en présence des

douaniers autrichiens.

Le lecteur n’a pas oublié les démarches faites par moi auprès des deux

ambassades allemande et autrichienne, à Paris. L’accueil avait été aussi

aimable et empressé que possible. L’ambassadeur d’Allemagne, le comte de

Munster, m’avait adressé une lettre, signée de sa main, lettre que je

portais sur moi, mais qui ne m’avait jamais servi, aucune difficulté ne

nous ayant été opposée durant notre marche à travers les duchés de Bade

et de Wurtemberg, et la Bavière. Le comte Zichy, conseiller de

l’ambassade austro-hongroise, avait été plus aimable encore, mais moins

pratique. Il m’avait dit, on s’en souvient, qu’il allait prévenir le

ministre des affaires étrangères à Vienne, lequel avertirait à son tour

la douane à Braunau. Un simple papier eût peut-être mieux valu.

J’arrivai à la douane, persuadé que nous allions passer sans encombre.

Hélas!

Il fallut accomplir une foule de formalités et... payer soixante francs

par machine.

Circonstance qui m’exaspérait: je ne pouvais me faire comprendre.

Chalupa traduisait mes observations avec une lenteur désespérante, et

les douaniers, qui semblaient la quintessence de l’abrutissement

administratif, ne comprenaient rien, ou voulaient ne rien comprendre.

--Mais dites-leur donc, m’écriai-je enfin, qu’ils ont dû recevoir un mot

du ministère, que nous sommes les bicyclistes dont on a dû leur parler.

Non! rien! toujours face à face avec ces ronds-de-cuir dont l’air béat

et brutal indiquait une atrophie totale de cette précieuse faculté de

l’âme nommée l’entendement.

--Enfin, dis-je à Chalupa, qu’ils s’expliquent, quoi; ils n’ont rien

reçu, que faut-il faire?

--Eh bien, ils disent, déclara timidement Chalupa, que nous passons la

frontière et qu’il faut payer, après avoir signé les papiers.

Enfin, on «finit par en finir», comme dit l’autre. On paya. Mais,

j’étais dans une fureur noire.

«Quelles brutes! pensai-je; vraiment, c’était bien la peine de faire des

démarches auprès de l’ambassadeur. Et je suis sûr, absolument sûr,

qu’on s’est occupé de nous, à Vienne; mais allez donc ouvrir

l’intelligence de cette troupe d’ahuris.»

Notez que ces douaniers, malgré tout, eussent été dans leur rôle, si

effectivement ils n’avaient reçu aucune instruction. Mais, voyez un peu

si ma colère était justifiée, et voyez jusqu’où peut réellement aller la

sottise administrative de simples employés de douane.

Contrairement à ce qu’on eût pu penser, en voyant leur entêtement, ils

avaient parfaitement reçu des instructions, et je l’appris à Vienne, dès

le lendemain de notre arrivée. Mais, sans doute, ils n’y avaient rien

compris. La lueur dut ensuite se faire dans leurs cerveaux, et ces

employés, qui ne voulaient rien entendre, nous adressèrent des excuses

lorsqu’une semaine plus tard, nous repassâmes à Braunau avec

l’Orient-express. Ils ne purent nous rendre notre argent, à cause de la

rapidité du passage du train et des nouvelles fôôôrmalités à remplir,

mais ils nous déclarèrent qu’il allait nous être adressé à Paris; ce

qui fut fait, trois semaines après notre retour.

Il était neuf heures environ quand on se sépara d’avec Suberbie et

Blanquies. Nous allions donc maintenant rouler sur la terre

autrichienne! Nous étions quatre: Willaume, Chalupa, Sachman et moi.

Nous allions marcher sur la ville de Lintz, la plus importante avant

Vienne. Elle est située à cent dix kilomètres de Braunau. «Nous y

arriverons vers deux heures et demie, dis-je à Suberbie. Allez nous

attendre là.» Par suite d’un oubli absolument invraisemblable après tout

ce qui était arrivé, on omit de se rappeler le nom de l’hôtel où l’on

descendrait pour déjeuner. On va voir toutefois que cet oubli n’eut pas

de suite fâcheuse, ce qui eût mis le comble au désastre qui était sur le

point de nous assaillir.

XIX

LES MENACES DE L’ATMOSPHÈRE

C’est le samedi 28 avril, sixième jour de marche, que nous quittions

Braunau, au nombre de quatre, nous dirigeant sur la ville de Lintz.

Ainsi qu’on l’a pu voir durant le cours de ce récit, nous avions eu,

tout compte fait, un temps favorable jusqu’à ce jour.

Au départ, un fort vent d’est nous avait gênés; mais le ciel était

tellement resplendissant que nous ne pouvions trouver mauvais cet

inconvénient, généralement précurseur d’un temps très sec. Dès le

lendemain, le vent avait brusquement tourné à l’ouest, signe fâcheux,

ce vent étant, au contraire de l’autre, presque toujours avant-coureur

de la pluie.

Cette fois, il souffla un certain temps sans troubler l’atmosphère.

Grand avantage pour nous, car nous l’avions dans le dos sans être

incommodés par sa détestable compagne la pluie. Ce vent d’ouest avait

seulement provoqué un temps orageux que j’avais assez désagréablement

ressenti, on s’en souvient, durant mes pérégrinations à travers la

Montagne-Noire.

Le lendemain, ce même vent d’ouest avait amené la bourrasque qui m’avait

assailli au moment de mon arrivée à Geisslingen et qui avait été la

cause indirecte de mon invraisemblable rencontre avec Blanquies et

Chalupa.

C’était peu de chose, on le voit. Le lendemain, 27 avril, jour de notre

passage à Munich, ce vent, dont la persistance n’indiquait que trop un

tempétueux dénouement, commença à rouler d’énormes nuées grisâtres et

notre arrivée à Muhldorf avait été saluée par une légère ondée. A notre

réveil, nous avions constaté un sol déjà assez fortement détrempé; la

partie mouillée était toutefois sans profondeur, ce qui pouvait nous

laisser encore quelque espoir sur l’avenir.

A vol de vélo · 第 10 / 12 段