passage de la montagne m’avait assommé. J’étais dans un état
d’éreintement indescriptible. Ma foi, je suis resté en arrière, et
Willaume est parti tout seul. Ho! ho! il était joli le record. A
Nagold...
--Ah! oui, vous êtes passé à Nagold?
--Comment, mais moi aussi je me suis perdu, et ce n’est qu’après des
tours et des détours que je suis arrivé à Nagold où je me suis refait
chez un restaurateur à qui j’ai raconté l’aventure comme j’ai pu, parce
que ces gredins-là ne comprennent pas un mot de français.
--Bon, voilà qui m’explique l’attitude de mon restaurateur quand j’y
suis arrivé le même soir, ce brave restaurateur qui semblait savoir qui
j’étais.
--Mais ils ne sont pas tous aimables, dans ce pays-là, continua
Blanquies. Ah! les fumistes! Il y avait là une espèce d’Allemand qui m’a
traité de Français, comme pour m’injurier. J’avais envie de lui faire
voir si j’ai le poing solide. Mais j’aurais perdu mon temps. Enfin,
après toutes ces histoires, éreinté, abruti, j’ai pris le train. Ah! ma
foi, j’ai pris le train.
--Malheureux! et le club de Montmartre?
--Le club de Montmartre! s’écria Blanquies,--et en prononçant ces mots,
il fit ce geste d’incommensurable dédain qui consiste, chez les jeunes
habitants de la célèbre butte, à passer l’extrémité de ses doigts sous
le menton comme si on en chassait une mouche.--Voilà, dit-il, ce que
j’en fais, du club de Montmartre. Quand on est vanné, on prend le train.
A Stuttgard, où nous nous sommes retrouvés avec Chalupa, nous vous avons
attendu. Mais, hélas, rien ne venait. Enfin, vous savez comment je vous
ai aperçu près de la gare de Geislingen. Oh! quelle rencontre!
--Eh bien, et Willaume? demandai-je à Suberbie.
--Willaume, me dit-il, a marché seul, naturellement, après avoir quitté
Blanquies. Moi qui vous attendais à Stuttgard avec Châtel, j’ai envoyé
ce dernier à votre rencontre, puis Willaume arrivant seul, j’ai fait
partir Châtel pour l’entraîner. Les malheureux! durant toute la soirée,
ils se sont égarés, pendant plus de trente kilomètres, lorsqu’enfin ils
sont allés échouer dans un village où ils ont passé la nuit. Mais Châtel
a pris froid. Il est sérieusement atteint. Il va maintenant prendre le
train avec moi jusqu’à Vienne, s’il le peut.
Alors, à mon tour, je raconte mes aventures et, à la violente surprise
de Suberbie, je lui dis à quelles heures je suis arrivé et je suis
reparti.
--Si vous aviez persisté dans votre première idée de venir à l’hôtel
Marquatz, c’est là que j’étais, que je vous attendais avec de nombreux
amis. J’ai fait courir partout, à la police, au club, au télégraphe. Ah!
il y a un cycliste de Stuttgard qui mourait du désir de vous voir. Il a
battu pendant plusieurs heures le pavé de la ville, mais rien!
--Décidément, il n’y a que des braves gens dans cette ville. J’y
reviendrai.
Enfin, comme le repas finissait, bien que Blanquies ne cessât maintenant
d’agiter ses mandibules et continuât de faire des réflexions
sarcastiques sur toutes les particularités des coutumes allemandes qui
le frappaient, il fallut se lever et se disposer à partir. Il était sept
heures du soir.
Blanquies, ragaillardi, consentait à reprendre la route. On allait donc
se mettre en marche tous les trois, Chalupa, Blanquies et moi, direction
de Gunzbourg, Augsbourg et Munich.
Repartir tous les trois, telle était du moins notre intention; mais le
sort allait dès le départ en décider autrement.
XV
CHALUPA OU LA VOIE DOULOUREUSE
Les dernières lueurs du jour me permirent d’admirer la très curieuse et
très célèbre cathédrale d’Ulm, cette basilique surmontée d’une tour de
cent douze mètres de hauteur. Malgré le revirement qui s’était produit
chez le joyeux Blanquies, en faveur du déplacement par voie ferrée, il
avait décidé de nous accompagner par la route, poursuivant ainsi le
voyage comme il l’avait commencé. Le sort allait en décider autrement.
Mon autre compagnon était Chalupa, notre jeune interprète tchèque.
Tous les trois, escortés de nombreux amis, nous venions de quitter
l’hôtel, après avoir pris congé de Suberbie que nous devions retrouver à
Munich; nous avions jeté un cri d’admiration, en présence du monument
dont je viens de parler et dont l’aspect imposant me causa pour ma part
une frissonnante sensation de beauté artistique, lorsque soudain un
incident bien connu et fort redouté des cyclistes se produisit, le même
du reste qui avait signalé la deuxième journée de notre voyage. Mon
pneumatique, passant sur un verre, fut lacéré. C’était pour moi une
subite mise à pied.
Le mal n’était pas très grand, à la vérité, car dans les vastes
expéditions comme la nôtre, Suberbie emporte, comme on l’a vu à Nancy,
des machines de rechange. Mais quel tracas: retourner sur ses pas, aller
à la gare du chemin de fer réclamer une machine!
Blanquies fit acte d’entraîneur; il se débarrassa de sa machine et me la
donna. Quant à lui, fredonnant un air populaire, il se disposa à
retourner vers Suberbie et Châtel pour reprendre le train, acte qui
maintenant était entré dans ses habitudes et de plus en plus lui
faisait prendre en un mépris souverain notre fragile bicyclette.
Encore quelques instants et, de nos nombreux compagnons, il ne resta
plus que le souvenir. Seuls Chalupa et moi, nous voici maintenant
pédalant de concert sur la route royale conduisant d’Ulm à Augsbourg et
Munich. Notre intention est d’aller coucher à Augsbourg, à
quatre-vingt-trois kilomètres.
Mais la nuit est devenue brusquement d’un noir d’encre. La route est
affreuse. Chalupa, le brave petit Chalupa, seul avec moi, semble fier de
sa position et de son rôle; il commence avec un dévouement absolu à me
donner des encouragements incessants, car par suite d’une réaction
fâcheuse, après le repas copieux fait à Ulm, je me sens pris à chaque
instant de défaillances aussi bien morales que physiques, d’autant plus
que l’obscurité est épaisse, circonstance, on se le rappelle sans doute,
horriblement pénible pour moi. Le premier centre important est
Gunzbourg, à vingt kilomètres environ. Je décide qu’on s’arrêtera là;
jamais on ne parviendrait jusqu’à Augsbourg, par des routes pareilles et
une obscurité aussi épaisse. Car c’est une souffrance indicible. Une
muraille impénétrable devant les yeux, sauf, piquant le noir, quelques
pauvres lueurs falotes et lointaines; puis, des secousses à désarticuler
un acrobate, secousses d’autant plus torturantes qu’elles sont
inattendues. On arrive à Gunzbourg. Un désert. Tout est clos. Une
auberge s’ouvre à nous cependant. Trois Teutons vident encore des
chopes, dans une encoignure d’estaminet. Ma foi, j’ai soif, une soif
d’énervement au moins autant que de fatigue; nous absorbons des chopes,
nous aussi. La présence du petit Chalupa, oh! combien frêle et timide la
pauvre créature, facilite les rapports avec les naturels du pays, car il
connaît très bien, non seulement la langue, mais les patois allemands.
On nous donne une chambre à deux lits. Les deux lits occupent presque la
chambre entière. Il était dix heures au coucher; à trois heures et demie
nous étions debout.
Quel réveil! Justes dieux! Comme un chien malade, je fais un effort,
puis je retombe affalé sur mon lit. C’est un engourdissement de tout mon
être. Puis la bière m’a appesanti l’estomac, horriblement. Chalupa ne
dit rien; il glisse parfois cependant un encouragement timide; il n’ose
le renouveler trop souvent. Il faut partir. Les machines sont toujours
prêtes, elles. Le temps de répandre un peu d’huile et nous partons.
Quelle route affreuse! Dès le départ, le martyre commence. Cette fois je
suis sérieusement blessé; blessé de partout. Le changement de machine à
Ulm augmente mon malaise, car j’étais habitué à ma première bicyclette.
Une enflure légère se produit au pied droit, au tendon d’Achille,
enflure légère, dis-je, mais atrocement douloureuse à chaque coup de
pédale.
Au premier village, Burgau, on s’arrête. On se met en quête d’une
laiterie. On la trouve, mais vu l’heure extrêmement matinale, tout est
clos. Nous frappons à la porte avec une rageuse énergie. Rien! Il faut
se remettre en route.
Mon malaise est insupportable. Ai-je soif? Ai-je faim? C’est un malaise
profond, mais vague, indéfinissable. Je ne suis pas inquiet sur mon
compte; ce malaise, je le connais, mais il est à son maximum.
Au village suivant, nous trouvons une laiterie ouverte. Du lait à
foison; en Allemagne, tout est à profusion, heureusement. J’en absorbe
un litre, mais il ne réussit pas à me tirer de mon engourdissement sans
égal. Une humidité désagréable pénètre d’ailleurs l’atmosphère.
Mon découragement est tel qu’à un passage à niveau, je déclare à Chalupa
que je vais prendre le train. «On va s’informer de la première station,
et je prendrai le train.» Chalupa frémit à cette idée. Il sent tout le
poids de sa responsabilité; il me lance un regard d’esclave qui n’ose
réprimander son maître sur le point de commettre une faute grave.
J’insiste; mon moral est décidément atteint. Puis, la route est si
mauvaise. Ma blessure à la jambe droite augmente; il me semble que j’ai
l’épiderme emporté, et pour comble de malheur, le chemin devient
accidenté; c’est tantôt un ravin rocailleux, tantôt un raidillon à pic.
Je pédale avec l’énergie du désespoir.
Un accident se produit. Les cahots sont tels que ma selle se brise,
c’est la seconde fois. Quelle position à présent: obligé de me tenir
complètement de travers sur ma selle déséquilibrée, qui ne tient plus
que par une branche.
C’est une douleur aiguë à chacun des cahots. Et à quelle distance
sommes-nous d’Augsbourg? Impossible de le savoir. Jamais une marche
n’avait été si démoralisante. Et pourtant j’abandonne l’idée de prendre
le train, quand, à un village, enfin, Dinkelscherhen, nous apercevons
une énorme pierre où rayonnent ces mots: «Augsbourg à vingt kilomètres.»
Le courage me revient un peu, mais quel martyre! La douleur causée par
l’enflure augmente. Je descends et je constate que toute la partie
avoisinant le tendon a grossi démesurément: «Vraiment, c’est délicieux,
dis-je à Chalupa; voilà certes qui s’appelle voyager d’une manière
confortable. Je suis blessé de tous les côtés, et ce sont ces routes
enragées qui en sont la cause. Ils ne pourraient donc pas faire des
chemins dans ce pays-ci? Aïe! Mais, mon pauvre Chalupa, je souffre comme
un veau qu’on vient de saisir par les quatre pattes et qu’on vient de
suspendre dans sa stalle d’abattoir; car vous n’ignorez pas, je suppose,
que ce sont les veaux que l’on égorge avec le plus de révoltante
cruauté. Aïe! Non! non, c’est fini, nous n’arriverons jamais à
Augsbourg.»
Je pouvais, par mon bavardage, me soulager un peu, mais fort peu, et la
douleur était constante. Enfin voici Augsbourg.
C’est une des plus grandes villes de la Bavière. Les approches en sont
accidentées comme celles de presque tous les grands centres. Ce sont des
maisons isolées de plus en plus nombreuses, puis des chemins défoncés,
des processions de charrettes, de voitures, des faubourgs à l’aspect
sale, aux maisons basses et pauvres; puis des rues plus propres, une
population un peu plus en rapport avec l’aspect plus élégant des
maisons; enfin le centre même de la ville.
Il était neuf heures environ lorsque Chalupa et moi fîmes notre entrée
dans Augsbourg, à la Confession fameuse. On se mit en quête d’un hôtel,
avec l’intention d’y prendre un déjeuner rapide, et de repartir
aussitôt, après avoir toutefois fait réparer ma selle.
Nous ne nous supposions pas attendus à Augsbourg. C’était une erreur.
Pendant notre déjeuner, deux membres de l’Union vélocipédique allemande,
nouvelle coïncidence assez curieuse, se présentèrent à l’hôtel que nous
avions choisi par hasard et qui était précisément celui où Willaume
s’était arrêté. Ces deux aimables confrères en cyclisme s’étaient tenus
en observation, sachant que nous pouvions arriver d’un moment à l’autre.
Avec un empressement vraiment admirable, ils se mirent à notre
disposition, firent réparer la selle, et de plus disposèrent sur le
cuir une épaisse doublure en drap, pour atténuer la douleur causée par
ma blessure dans la mesure du possible. Ils nous donnèrent des nouvelles
de Willaume, passé la veille, à grande vitesse.
Tous ces détails prirent un temps précieux. Il était plus de dix heures
quand on quitta Augsbourg. Les représentants de l’Union vélocipédique
allemande poussèrent l’amabilité jusqu’à nous donner un entraîneur
jusqu’à Munich.
Inutile de dire que mon courage était entièrement revenu. Puis nous
marchions vers Munich, la capitale de la Bavière, où non seulement
Suberbie, Blanquies et Châtel se trouvaient, mais où nous savions aussi
qu’une foule de cyclistes allemands nous attendaient; car Munich est une
des capitales du cyclisme dans tout l’empire d’Allemagne.
XVI
ARRIVÉE A MUNICH
La vie humaine est ainsi faite. Qu’il s’agisse d’un homme, d’une
famille, d’un peuple, l’existence est composée d’une succession
d’événements heureux et malheureux. Éternelle loi des contrastes. Après
la pluie, le beau temps, dit le vulgaire. L’âme humaine, d’ailleurs,
trouve en son essence l’accomplissement de cette loi, et alors même
qu’aucun événement heureux ne succéderait pour elle aux malheureux, par
une réaction naturelle elle «trouvera du bonheur» dans un fait en
lui-même indifférent que la loi des contrastes lui fera paraître
heureux.
Ma souffrance morale et physique avait été telle depuis Ulm, et durant
toute la matinée depuis Gunzbourg, que bien que mes blessures fussent
restées aussi douloureuses malgré la doublure à la selle, je ne les
sentais presque plus, tant mon moral était relevé; je ne les sentais
plus ou, pour parler exactement, je n’y songeais plus et dès lors la
douleur que j’en ressentais s’atténuait parfois complètement; phénomène
physiologique bien connu, preuve manifeste de la spiritualité de la
douleur, même physique, qui, pour ma part, m’a toujours fait soutenir
cette thèse que les animaux n’ayant pas notre somme de «spiritualité»
n’éprouvent pas le quart de notre douleur physique pour un même «mal».
Le vent était modéré, mais il soufflait de l’ouest; nous l’avions donc
derrière nous, le ciel était beau, la route était médiocre mais très
véloçable; réunion de circonstances des plus heureuses pour nous.
Le changement, on le voit, était complet. Nous nous retrouvions après
notre station à Augsbourg, non plus deux voyageurs égarés, fatigués,
malades, marchant péniblement, tirant la langue et traînant le pied,
mais une troupe vaillante composée d’un «recordman» et de ses deux
entraîneurs. Nous marchions, en effet, rapidement, à une allure
d’environ vingt-quatre kilomètres à l’heure, ce qui était prodigieux, en
raison de mon état particulier, car mon entraîneur d’Augsbourg et
Chalupa n’avaient pas les mêmes avaries physiques, et de l’état toujours
très médiocre, je l’ai dit, de la route.
Dans ces conditions, les campagnes se déroulaient, rapides. On passa
successivement les villages de Frendburg, Odelzhausen, Schwabhausen,
Dachau. On dévorait les kilomètres. Il pouvait être trois heures et
demie de l’après-midi, lorsque se produisit ce fait toujours réjouissant
de la rencontre des amis venus au-devant de vous. Des cyclistes
apparurent dans le lointain: c’étaient ceux de Munich qui, mis au
courant de notre arrivée par Suberbie, accouraient au-devant des
voyageurs. Ils étaient nombreux.
Quand on se fut salué, serré les mains joyeusement, ils nous dirent:
«Ah! si vous saviez comme nous vous avons attendu hier! Vous trouvez que
nous sommes nombreux: hier tout le Munich cycliste était sur pied. Nous
formions une armée de près de mille. Mais voilà, nous étions sans
nouvelles de vous. Willaume, arrivé seul dans la soirée, n’a pu nous
donner le moindre renseignement sur votre compte. Quel malheur!»
Ce disant, nous marchons vers Munich, dont les premières maisons se
montrent déjà au loin. Les approches paraissent interminables, comme
toujours. Les rapports sociaux sont les mêmes partout. Nul ne saurait
l’ignorer, toute nouveauté rencontre des résistances, surtout dans
certaines classes de la population, résistances d’où naissent de petites
querelles, assez insignifiantes en général, il faut bien le dire. Le
cyclisme est une de ces nouveautés, et il n’est guère d’adepte de la
bicyclette qui n’ait été parfois en butte au mauvais vouloir de quelque
grincheux.
Naturellement, certains cyclistes se révoltent à l’idée de ce mauvais
vouloir injustifié et répondent du tac au tac.
A notre entrée dans la ville de Munich, entrée rapide et assez
solennelle à cause de notre nombre, je pus voir que les «rapports
sociaux» en question étaient en Allemagne, tout comme en France, quelque
peu tendus entre cyclistes et piétons.
Un de nos compagnons marchait en tête, donnant aux passants un courtois
avertissement. Un ouvrier conduisant une brouette, en entendant
l’avertissement de notre «tête de colonne», parut s’émouvoir absolument
comme le fameux policeman en baudruche en présence des grimaces du clown
Foottit, au Nouveau-Cirque de Paris, ou comme les quarante siècles des
pyramides en présence de l’armée de Napoléon. Ce que voyant, notre
cycliste, passant prestement auprès de l’homme à la brouette, lui
escamota son couvre-chef avec une dextérité que n’eût pas désavouée un
jongleur consommé. Inutile d’ajouter que cet escamotage dérida le
grincheux; mais on n’eut guère le temps d’entendre ses invectives
augmentées par les rires sonores de toute la troupe.
On arrivait au cœur de la ville; ville superbe, aux grandes artères bien
pavées et très larges. Munich, je l’ai dit, est un centre cycliste des
plus importants. La seule façon dont, en de semblables circonstances, on
est regardé par la population suffit à l’indiquer. Les passants
regardent, parce qu’on est nombreux, mais leur attitude ne décèle nulle
surprise. On voit que la bicyclette a acquis le droit de cité.
On arrive devant les bureaux du _Radfahr Humor_, journal cycliste de
Munich, où plusieurs rédacteurs, ainsi que Suberbie et Blanquies, nous
attendaient. Le _Radfahr Humor_! quelle preuve de l’importance prise par
le sport vélocipédique dans la capitale de la Bavière. Oh! combien on
étonnerait de personnes, même parmi celles qui se piquent d’être
pleinement au courant du mouvement contemporain dans toutes ses
branches, en leur montrant un organe aussi spécial représentant une
pareille somme de travail, un journal qui au premier aspect, par son
papier, sa quantité de composition, ses gravures, laisse bien loin
derrière lui une foule de publications beaucoup plus importantes, du
moins par leur «genre».
On pénétra dans les bureaux du _Radfahr Humor_ où le plus excellent
accueil nous fut fait. Le numéro de la semaine contenait le portrait de
l’auteur de ce récit, une gravure des plus fines et vraiment artistique,
avec sa biographie. Hommage des plus flatteurs et dont je fus heureux de
pouvoir remercier le directeur du journal. Parmi les rédacteurs du
_Radfahr Humor_ se trouvait le docteur Rettinger, qui avec une amabilité
inexprimable ne devait cesser de se mettre à notre disposition, non
seulement durant les courts instants où je restai à Munich, dans cette
journée-là, mais aussi pendant les deux jours passés dans cette ville à
notre retour de Vienne.
Oh! un vrai et pur Allemand, le docteur Rettinger, mais un bien
excellent homme. Gros, barbu, éternellement le cigare à la bouche;
presque éternellement aussi installé devant une pile de soucoupes,
chacune d’elles représentant une énorme chope de bière. Et les soucoupes
s’empilaient toujours, lorsqu’il entrait dans une brasserie; et les
chopes se vidaient méthodiquement, mécaniquement. Lui, heureux de vivre,
semblait dans une extatique jouissance de cette absorption éternelle et
lente.
De la salle de rédaction du _Radfahr Humor_, on se rendit dans une de
ces brasseries où ce nectar vraiment délicieux, la bière de Munich,
coule à pleins bords. Quel festin de Lucullus c’était pour moi ce
déjeuner fait dans cette ville, entouré de ces nombreux et joyeux amis,
arrivé aux trois quarts de notre expédition, et de plus en proie à un
appétit féroce, circonstance qui transforme toujours en ambroisie les
mets même médiocres! Le docteur Rettinger s’était mis en devoir
d’absorber, et il parlait beaucoup, en français, d’ailleurs, mais avec
un accent allemand des plus prononcés, ce qui ne tarda pas à exciter la
rate du bon Blanquies.
Un détail qui causait la joie du Montmartrois c’était précisément cette
quantité invraisemblable de chopes, en France des doubles bocks, que
pouvait contenir l’estomac de l’excellent docteur.
--Non! dit-il, en laissant aller son rire, non, mais après tous ces
bocks-là vous ne devez pas pouvoir loger le reste dans votre estomac,
les dîners et les déjeuners?
--Che ne mange qu’une fois par jour, répondit le docteur Rettinger, le
reste du temps che bois.
--Mais enfin, riposta Blanquies, combien buvez-vous de chopes par jour?
--Compien j’en bois? Ho! ho! mais che ne sais pas. Ho! ho! compien chen
bois? Mais, tix, fingt, trente, quarante, ché-né-sais pas! Mais la rate
de Blanquies n’était pas au bout de ses torsions. Tandis que mon
ravitaillement stomacal se continuait, la conversation dont je suivais
mal le fil, occupé que j’étais à faire travailler vigoureusement mes
mandibules, se continuait entre le jeune échappé du faubourg parisien et
le docteur; soudain, j’entendis le mot Asnières prononcé par le docteur.
Il racontait, paraît-il, son dernier voyage à Paris et il parlait
d’Asnières où il avait habité quelques jours. A peine eut-il raconté le
fait que cette fois tous les muscles du Montmartrois entrèrent dans une
danse folle.
Cette idée que le docteur était allé à Asnières; enfin ce simple mot
d’Asnières prononcé par ce docteur allemand, en plein cœur de
l’Allemagne, parurent à Blanquies une de ces choses désopilantes à vous
changer la rate en tourne-broche.
--Ho! ho! ho! mon Dieu, que c’est donc rigolo! Ho! la! la! mince de
coquillage, s’écria-t-il, en déployant son rire guttural. Comment, on
connaît Asnières ici, hi! hi! hi! mais ce n’est vraiment pas la peine de
venir chez les Allemands si on y entend parler d’Asnières. Ho! ho! ho!
Mais moi, je suis en Allemagne depuis trois jours, j’ai oublié
Asnières, ha! ha! ha! oh! non! mais voyez-vous ce brave monsieur
Rettinger qui connaît Asnières. Qui est-ce qui va me parler du
Moulin-Rouge ici maintenant, et du Rat-Mort, et des Décadents? et du
Lapin qui fume? Y a personne ici pour le Lapin qui fume? Eh bien! et le
Cabaret de la mort? Ousqu’on devient un macchabée, à volonté?»
La surprise du Montmartrois n’était pas à son terme. Tandis que les mets
nombreux continuaient à défiler, arrosés de l’excellente bière du pays,
un groupe d’officiers bavarois entra dans la brasserie. Leur présence
fit changer la conversation et on parla quelque peu politique, des
rapports de la Bavière et de la Prusse. Le docteur Rettinger, en bon
Bavarois, ayant manifesté une sympathie des plus modérées pour la Prusse
et les Prussiens, la rate de Blanquies entra dans une danse nouvelle.
Cette fois il la trouva trop forte. Comment, on avait crié, en sa
présence et en pleine Allemagne: vive la France! et voilà que maintenant
chez les «Prussiens» eux-mêmes, car pour tout bon Parisien de Paris, un
Allemand est un Prussien, chez les Prussiens, dis-je, on criait presque:
à bas la Prusse!