non sans une certaine inquiétude, car j’entendais le torrent gronder
au-dessous de moi, et pour avoir voulu me pencher au-dessus de la faible
rampe de l’escalier, je fus pris d’un dangereux vertige. Je m’arrêtai
une seconde pour reprendre haleine, la main gauche contre le rocher et
la main droite soutenant la machine. Je relevai la tête. Une faible
étendue de ciel bleu couronnait les arbres de la forêt, et perdu dans
l’azur foncé, j’aperçus un aigle planant en spirales au-dessus de la
montagne. Une seconde fois j’abaissai le regard vers le torrent: «Grand
Dieu! me dis-je, pris d’un frémissement, si j’allais, saisi par le
vertige, me fracasser le crâne dans ces rochers, que diraient-ils
là-bas, dans mon cher pays de France, tous ceux qui suivent les
péripéties de cette étrange expédition? Retrouverait-on jamais mon
cadavre roulé par le torrent et que l’oiseau vorace, là-haut, semble
épier?»
Je me disposais à continuer l’ascension quand je vis venir un habitant
de ces lieux, sans doute. Il avait la physionomie intelligente et le
regard vif; une mise de bon petit commerçant. Il ne parut pas très
surpris de me rencontrer. Les progrès de la vélocipédie ont amené des
cyclistes partout. Interrogé, il répondit, comme les autres, en me
désignant d’un geste le sommet de la montagne. Il me fit comprendre que
je n’en étais pas très éloigné.
Encore quelques instants et me voici à la dernière marche. Un tableau
digne des rêves d’Abou-Hassan se découvrit à mes regards. C’était,
encadré par les arbres de la forêt, un jardin d’une délicieuse
fraîcheur. Des corbeilles d’où les fleurs débordaient s’étageaient sur
la pente de la montagne. Je vis à la distance où j’étais, un
entrelacement de géraniums, de pétunias, de jacinthes et de
lauriers-roses, avec çà et là des rosiers de Bengale et au centre un
bassin semé de nénuphars. Au fond du tableau, un vaste chalet à l’aspect
régulier des maisons parisiennes. Je traversai ce féerique Eden, et je
me retrouvai cette fois sur une route assez large et très montante.
L’ascension continuait. Je dus aller à pied et parvins à un vaste
carrefour d’où s’éloignaient six chemins en forme de soleil. J’y
rencontrai un bûcheron et sa femme.
--Kniébis? demandai-je.
Le bûcheron fit un geste empreint d’une superbe indifférence et me
montra l’un des chemins. Hélas! c’était bien fini. J’étais complètement
égaré.
Le bûcheron voulut-il me tromper, ignorait-il lui-même la route
véritable? Je ne sais, mais j’étais perdu, et bien perdu.
Le chemin qui m’était indiqué par l’habitant de la forêt descendait le
flanc opposé de la montagne. Me voici maintenant sur ma machine qui a
retrouvé ses ailes et roulant à une vertigineuse vitesse. Je vais trop
vite même; parfois je suis obligé, par une manœuvre difficile, de
retenir vigoureusement en faisant frein dans les cailloux pour ne pas
emballer. Je fais ainsi plusieurs kilomètres tandis que de nouveaux
panoramas de cette forêt immense se déroulent à ma vue. Il est midi; je
meurs de soif et de faim. Au fond de la vallée, je rencontre au centre
d’une large clairière, illuminée par le soleil à son zénith, une
auberge. Un paysan travaille devant la porte.
«Je vais enfin éclaircir la situation, pensai-je; il faut que je sache
où j’en suis. Dussé-je employer un quart d’heure à m’expliquer avec cet
homme, j’arriverai bien à savoir où j’en suis.»
Alors, m’approchant du brave, je commence mon baragouin, accompagné de
gestes désespérés. Une idée me vient, d’ailleurs. Je savais que la ville
où nous devions nous rendre après cette damnée Kniébis était
Frendenstadt. Alors, pour plus de clarté, je demande où se trouvent
Kniébis et Frendenstadt, deux noms qui paraissent tout de suite éclairer
le cerveau de mon interlocuteur, car il fait un geste de vif étonnement
en me disant ce que je traduis ainsi: «Ah! mon pauvre monsieur, mais
vous en êtes loin.» Et il me désigne l’autre flanc de la montagne par où
je suis venu. Il faut rebrousser chemin. Et il est midi.
Ce coup violent m’enlève toute envie de manger mais non celle de boire.
Je pénètre dans l’auberge où une ravissante jeune fille, fort surprise
à l’aspect de l’étranger, me sert une chope de bière qu’en la
circonstance présente, je trouve tellement exquise que jamais nectar
servi aux dieux de l’Olympe ne pourrait être comparé à ce breuvage. Mais
je suis pressé de partir. Je salue la jeune nymphe de ce lieu
bienfaisant et reprends la route que je venais de descendre à toute
vitesse.
Pendant cette montée faite en proie aux sentiments les plus divers,
sentiments d’inquiétude surtout à cause du retard occasionné par cette
singulière aventure, dont je n’entrevois pas encore la fin, je rencontre
un brave homme, seul dans sa carriole et qui descend vers la vallée. A
ma vue, il semble me reconnaître.
«Quoi, me dis-je, qu’est-ce qui se passe? Est-ce qu’au milieu de la
Forêt-Noire, je me trouverais en pays de connaissance? Qu’est-ce qu’il a
cet inconnu? Par la barbe du grand saint vélo, il me reconnaît, oui,
sans aucun doute.»
L’homme à la carriole continuait ses gestes de vive surprise en me
dévisageant.
Je m’approchai alors, et, moi aussi je le reconnus. C’était le noble
étranger que j’avais croisé sur l’escalier de bois au-dessus du torrent,
dans la montagne. Il semblait me dire: «Comment, malheureux, mais vous
en êtes encore là? Oh! mais, vous vous êtes donc totalement trompé?»
Alors il s’efforça de me remettre dans la bonne voie en m’indiquant,
avec sa montre, que j’en avais pour une heure et demie de chemin.
Une heure et demie de chemin, me dis-je! Délicieux, vraiment! Mes
pauvres compagnons, dans quel état de mortelle inquiétude doivent-ils
être? Voilà un record, certes, qui n’est pas ordinaire.
Je prends congé de mon hôte sympathique et, poursuivant la montée, je me
retrouve au carrefour-soleil où le bûcheron m’avait si gaillardement
trompé. Il n’y était plus, le damné compère. A sa place, un vieillard
accompagné d’une fillette d’une dizaine d’années conduisait une
charrette à bœufs.
Consulté sur le chemin de Kniébis, le nouveau personnage m’indiqua une
autre des nombreuses voies qui s’éloignaient du carrefour en ajoutant
une foule d’explications auxquelles, hélas! je ne pus absolument rien
comprendre.
Le sol était bon, j’enfourchai de nouveau ma machine et je m’élançai en
avant.
J’étais irrémédiablement perdu en pleine forêt; plus rien comme point de
repère, nul poteau, nulle borne, nul être humain pour me renseigner sur
ma route. La voie, toujours très véloçable, n’était plus réellement
qu’un sentier, assez large il est vrai, mais pas assez cependant pour
pouvoir prendre le nom même de chemin vicinal; c’était une sorte d’allée
assez semblable à celles de nos jardins publics, je parle des plus
étroites, de celles réservées aux seuls piétons. Un dôme épais d’un vert
sombre la recouvrait. Certes, si l’inquiétude, qui allait maintenant
jusqu’au tourment moral, si la soif redevenue ardente et la faim ne
m’avaient en ce moment bouleversé, j’aurais pu me dire un heureux
mortel en présence de spectacles naturels aussi beaux et qui eussent à
eux seuls justifié un voyage comme le nôtre.
J’allai longtemps le long de cette allée ombreuse; les minutes
semblaient des heures.
Soudain, une nouvelle clairière, avec croisement de sentiers, apparut.
Une tente y avait été dressée et sur une sorte de banc de pierre assez
mal équilibré deux hommes et une femme, assis, procédaient à un maigre
repas. Leur aspect? celui de mendiants, comme nous en voyons dans nos
campagnes françaises aux abords des villages.
Pas le moindre mouvement de leur part à la vue de ce cycliste étranger
tombé brusquement au milieu de leur domaine. Je les interrogeai. Pas de
réponse; un instant, ils me dévisagèrent, et ce fut tout.
J’aurais pu à coup sûr ressentir quelque crainte en présence de ces
êtres à l’extérieur peu catholique, au milieu de cette forêt, et il est
certain qu’ils eussent pu me faire disparaître de la scène du monde sans
que nulle justice humaine songeât à leur demander compte de cette
disparition; en effet, je m’assurai bien de la présence de mon revolver
dans la poche de mon dolman, et à portée de ma main. Pourtant, je fis le
geste sans conviction, car à vrai dire, je n’étais pas réellement
inquiet sur les intentions des trois habitants de ces lieux solitaires à
mon sujet.
Je me décidai à user, vis-à-vis d’eux, du procédé interrogatoire déjà
employé avec les autres indigènes rencontrés depuis notre arrivée sur le
sol étranger. Ils commencèrent par me considérer absolument comme une
bête curieuse, moins curieuse sans doute par sa forme extérieure que par
sa manière d’articuler des sons. Voyant que je n’obtenais pas plus de
réponse que si je m’étais adressé à un tronc d’arbre de la forêt, je
renouvelai ma pseudo-pantomime en accentuant les gestes et en augmentant
l’intensité des sons émis par mon gosier teutonisant. Les trois
personnages parurent avoir compris, car ils s’entre-regardèrent comme
pour se consulter, mais en conservant toujours leur air de profonde
indifférence, presque de mépris.
La consultation ne les avait pas beaucoup éclairés; pendant quelques
secondes, et avant de me faire part du résultat de la délibération, ils
s’interrogèrent encore du regard. Enfin l’un d’eux finit par m’indiquer
l’un des deux sentiers vers lequel je partis aussitôt, en saluant mes
hôtes singuliers.
Maintenant, je ne conserve plus aucun espoir de me retrouver à Kniébis,
car à mesure que j’avance les chemins, les sentiers, se croisent et
s’entre-croisent. Je prends l’énergique résolution de rouler droit
devant moi, toujours droit, en me disant: «Quand toutes les divinités de
ces bois sauvages me voudraient mal de mort, j’arriverai bien dans un
lieu habité. Alors je me ferai définitivement éclairer sur ma route et
au besoin je paierai un guide pour me tirer de ce mauvais pas. En
avant.»
Et je roulai à toute vitesse. Combien de kilomètres ai-je parcourus, je
l’ignore. Mais en proie à la faim la plus ardente,--il était une heure
et demie, et j’étais égaré dans cette forêt depuis neuf heures et quart
du matin,--aux tourments les plus vifs sur les résultats de mon voyage,
je roulais avec la rage du désespoir et sans plus me préoccuper des
bifurcations rencontrées tantôt à droite, tantôt à gauche.
Soudain, un vrai coup de théâtre se produisit.
Ayant roulé toujours devant moi, dans la direction que l’on m’avait
indiquée comme étant celle de Kniébis, je me demandais à quelle distance
je pouvais bien être de mon point de départ, lorsque tout à coup, un
spectacle inattendu s’offrit à mes yeux, spectacle qui provoqua chez moi
évidemment la même sensation que durent ressentir ceux qui, croyant la
terre plate et allant toujours devant eux, se sont brusquement retrouvés
à leur point de départ. La route que je suivais brusquement s’arrêta
net, coupée par un ruisseau, et de l’autre côté du ruisseau m’apparut le
chantier de rochers où les ouvriers à la taille d’hercule continuaient
leurs travaux. Ainsi, je revenais par cette route que j’avais aperçue
en arrivant d’Oppenau, en même temps que le petit pont de bois bâti sur
le torrent, et que je n’avais pas voulu prendre en me disant: «Il est
impossible que l’on oblige le commun des mortels à franchir ce cours
d’eau pour se retrouver sur la route.»
On juge si, en présence de ce tableau, j’éprouvai, moi, une minute
d’hésitation. Je m’emparai de ma machine et m’élançai dans le ruisseau,
où de rocher en rocher, jetant devant moi ma pauvre et fidèle Gladiator,
afin de ne pas m’inonder, me heurtant, trébuchant, m’écorchant, je pus
sortir enfin de cette magnifique mais infernale partie de la forêt.
Reprenant alors la route déjà parcourue et que je connaissais
maintenant, je roulai à une vitesse folle vers mon point de départ, vers
cette ville d’Oppenau où s’était produite la malheureuse séparation
d’avec mes braves camarades, et où j’arrivai à deux heures et demie de
l’après-midi.
X
KNIÉBIS, LA VILLE MYSTÉRIEUSE
Quand je me retrouvai dans la ville d’Oppenau, j’éprouvai un soulagement
facile à comprendre, mais mon énervement n’en resta pas moins très vif à
cause du désir ardent que je ressentais de m’élancer bien vite à la
suite de mes compagnons et de tâcher de regagner, dans la mesure du
possible, le temps perdu.
J’entrai donc dans le premier hôtel venu; mais hélas! comment me faire
servir promptement dans un lieu où il m’était impossible de me faire
comprendre, et où je ne pouvais saisir un mot de ce que la patronne de
l’établissement me disait? Car j’étais absolument seul dans la modeste
salle où je m’étais présenté, une salle de café plutôt que d’hôtel, et
la patronne était seule aussi, ce qui s’explique parfaitement vu l’heure
singulière à laquelle je me faisais servir à déjeuner. J’étais en proie
à une agitation fébrile, et c’était chez moi un effroyable salmigondis
de gestes, de signes, de mouvements épileptiques et de sons inarticulés.
L’excellente dame que le hasard mit ainsi en rapport avec moi était
pleine de bonne volonté et, en réalité, elle ne fut pas longue à
comprendre l’objet de mes désirs, car dans tous les pays du monde, il
n’est nul besoin de gestes compliqués pour exprimer que l’on aspire à
satisfaire son appétit, tant au point de vue de la faim que de la soif.
Mais c’est quand je voulais lui expliquer la situation où je me trouvais
et combien j’avais peu de temps à consacrer à la réfection de mon
estomac, que la difficulté était insurmontable. Mes mouvements
épileptiques ne lui disaient rien. Enfin je fus servi.
Pendant mon déjeuner précipité, un client arriva. Il ne comprenait
toujours pas le français; pourtant j’arrivai assez vite à le mettre au
courant de la situation, et lui-même parvint à me faire comprendre,
détail que je ne sus qu’à ce moment, que trois routes conduisaient
d’Oppenau à Kniébis, et que si je voulais prendre la plus longue et la
meilleure, je devais prendre celle qui se trouve à l’entrée de la ville
et dont j’ai parlé au début du chapitre précédent.
Je profitai également de ma présence dans l’hôtel pour donner de mes
nouvelles à tous ceux qui n’allaient pas tarder à apprendre ma
mésaventure.
Je pensai bien à envoyer un télégramme à Suberbie, car à mes compagnons,
il n’y fallait pas songer. Où étaient-ils? à quel hôtel
descendraient-ils? Mais, hélas! à Suberbie lui-même je ne pouvais rien
dire. Par un oubli incompréhensible nous nous étions séparés à
Strasbourg sans nous donner le nom de l’hôtel où il devait descendre à
la fin de l’étape.
Alors je me tins le raisonnement suivant que la suite des événements
devait pleinement justifier: «Suberbie et mes compagnons continueront,
malgré mon absence, à envoyer des télégrammes au journal le _Vélo_. De
mon côté, je vais télégraphier au _Vélo_ où je suis et ainsi ce journal,
sachant la position respective de chacun de nous, servira
d’intermédiaire et pourra renseigner Suberbie; c’est ce qui arriva.
J’envoyai aussi un télégramme à ma famille qui se trouvait à Marseille,
afin que lorsque les journaux raconteraient ma perte dans la Forêt, elle
fût déjà au courant de l’heureuse issue de l’aventure. C’est également
ce qui arriva, de point en point, sans quoi on juge de l’inquiétude où
elle eût pu se trouver, malgré le caractère un peu drôlatique de
l’histoire; mais c’est un point sur lequel une mère ne saurait s’arrêter
en présence du moindre danger possible pour l’un des siens.
Toutes ces opérations terminées, je pris congé de mon aimable hôtesse et
je quittai définitivement cette fois la ville d’Oppenau, non sans avoir
pris la précaution de me faire conduire par un jeune garçon du pays sur
la route même qui m’était indiquée. Il était trois heures et demie
environ. La route était belle et le temps toujours magnifique. Je pus
donc calmer mon système nerveux en pédalant à toute vitesse vers
Kniébis. J’avais encore une fois à franchir la montagne à travers la
forêt, mais je n’avais plus aucun doute sur le chemin à suivre, d’autant
que ma route était d’une largeur rappelant les plus superbes de nos
routes nationales françaises. Longtemps je pus rouler sur ma machine,
car la pente était faible encore; mais elle ne tarda pas à s’accentuer
et force me fut d’aller à pied.
Cette fois plus de variations dans l’inclinaison du terrain: c’était une
côte de douze kilomètres que je dus faire à pied, sans que le moindre
adoucissement de la pente me permît même un repos de quelques instants
sur ma bicyclette et par suite une accélération du mouvement.
Jamais, je crois, marche ne me fut plus pénible. Pas de préoccupations
de route, heureusement, mais obligé d’aller avec une énervante lenteur
pendant deux heures et demie qui me parurent des siècles, quel
énervement!
De temps à autre un passant, un bûcheron, un cantonnier rencontréssur
mon chemin m’annonçaient les kilomètresqu’il me restait à faire pour
parvenir au sommet de la montagne. Hélas! jamais ce sommet n’arrivait.
Ma situation était à ce moment douloureusement compliquée d’une
souffrance de l’estomac, causée par le retard apporté à mon déjeuner à
la suite de mes mésaventures. J’en étais à me dire: «Arriverai-je jamais
au sommet de cette montagne que je voue de toute mon âme aux dieux
infernaux? Fatale montagne, forêt méphistophélique, cause de tout le
mal. Et cette ville maudite, cette ville de Kniébis, je n’y parviendrai
donc pas? Je la croyais à vingt kilomètres d’Oppenau, nous devions y
arriver à dix heures ce matin; il est quatre heures de l’après-midi et
je n’y suis pas encore. J’ai tourné autour d’elle, là-bas, dans ce
labyrinthe inextricable; oui, j’ai dû l’approcher, à quelques centaines
de mètres peut-être, qui sait? et je n’ai pu l’atteindre. Quel esprit
animé de toutes les haines des anges déchus a donc juré de dérober à ma
vue cette ville damnée?»
Et je montais toujours, en proie à ces réflexions bizarres, traînant la
jambe et poussant ma petite Gladiator. Ainsi que dans les Vosges, la
route montait en lacets; il y en avait toujours.
Le murmure d’une source attira mon attention; je m’arrêtai, bus à longs
traits, m’inondai le visage et les mains. Ce fut une résurrection, mais
il fallait monter sans fin, monter encore, monter toujours. Une
charrette passa, descendant la montagne. J’étais en proie à des
sentiments si affreusement pénibles, à un malaise physique si
insupportable qu’un instant, la pensée me vint de demander au charretier
la permission de me jeter dans sa charrette pour retourner encore une
fois vers Oppenau. «Mais non, mais non, me dis-je, dans un moment de
réaction, cette marche endiablée aura une fin. Du courage! Par la barbe
des sapeurs de la Grande Armée, qui jadis franchirent cette forêt
obscure, je parviendrai au sommet et à cette ville de Kniébis, où le
diable en personne doit habiter, c’est certain.»
Je montais à pas lents. Un cantonnier m’assura que j’en avais encore
pour cinq kilomètres. Hélas! la côte se déroulait toujours, tandis que
le soleil s’abaissait à l’horizon.
J’étais bien sur la route de Kniébis, nul doute à ce sujet; un dernier
cantonnier, rencontré au moment où la voie s’aplanissant m’annonçait
enfin que j’arrivais au sommet de la montagne, me le déclara très
clairement. Même, ce qui acheva de rendre à mon âme affaissée toute son
ardeur, une borne kilométrique m’apparut, sur laquelle, pour la première
fois depuis ma séparation d’avec mes compagnons de route, se détacha en
lettres magnifiques, oh! combien magnifiques elles me semblèrent, ce
mot: Kniébis.
Je m’élançai, ressuscité, en proie à une folle ardeur, sur ma
frémissante machine; en quelques coups de pédale, j’arrivai au centre
d’une immense clairière en forme d’esplanade où s’élevait un vaste
bâtiment de gardes forestiers, sans doute. J’étais bien au sommet. En
effet, au delà de l’esplanade, devant moi, j’aperçus la route qui
commençait à suivre une pente descendante. Je m’y élançai aussitôt, les
mains placées au milieu du guidon, au sommet de la direction, dans une
position analogue à celle du jockey au moment où le cheval va prendre
son élan.
J’ai dit, je crois, qu’après Kniébis la ville que j’avais à traverser se
nommait Frendenstadt. Or voici ce qui arriva, événement fort explicable
sans doute, mais qui après tout ce que j’ai rapporté dut, tous le
comprendront, me paraître absolument extraordinaire et sembla justifier
toutes mes imprécations sur cette ville de Kniébis que j’accusai d’être
la ville du diable.
Je m’élançai donc vers la route descendante que j’avais aperçue, la
seule existante, du reste, et qui faisait suite à celle par où j’étais
arrivé; une nouvelle borne kilométrique m’apparut portant le nom de
Kniébis à un kilomètre.
«Cette fois, pensai-je, ce séjour infernal, je le tiens.»
Je continuai ma route à grande vitesse. J’allai quelque temps ainsi, je
traversai une nouvelle clairière où se produisit un petit événement que
je rapporterai tout à l’heure, puis une nouvelle borne m’apparut. Cette
fois, la borne kilométrique portait «Frendenstadt» à dix kilomètres.
«Pour le coup, me dis-je, c’est trop fort. Ainsi Kniébis est passé, et
je n’ai rien aperçu. Quand je disais qu’un génie malfaisant voulait
dérober cette ville à ma vue!»
Et je poursuivis ma route sans avoir vu cette ville mystérieuse. Mais,
comme si le diabolique devait remplir cette partie de mon voyage, en
réfléchissant, je calculai, d’après les bornes kilométriques, que la
position de Kniébis avait dû être juste à l’endroit de la clairière où
s’était déroulé le petit événement auquel j’ai fait allusion, et que le
chapitre suivant va faire connaître. Sans doute un chemin de traverse
partant de là devait conduire à Kniébis qu’un simple rideau d’arbres
cachait, je le suppose, à mes regards.
XI
LE BARBET DU DOCTEUR FAUST OU LA MORT DE MÉPHISTO
Lorsqu’un homme a subi une foule de mécomptes, qu’il s’est vu contrarié
par un mauvais sort acharné à le poursuivre, et que soudain il voit
arriver la fin de ses ennuis, il se produit en lui une détente immense
qui transforme son être, mais il lui reste comme une sorte de rancune
contre la destinée, oh! une rancune de peu de durée, il est vrai, mais à
laquelle il faut toutefois laisser le temps de se dissiper, sans quoi
l’homme la dissipera lui-même en exerçant sa vengeance contre celui,
celle ou ceux qu’il croira les auteurs de ses maux.
Dans les mésaventures successives qui avaient traversé mon odyssée
depuis mon entrée en Allemagne, ne m’étais-je pas pris à invectiver un
prétendu mauvais génie accroché à moi comme à sa proie? Dans les
tourments de l’âme, on est si aisément disposé à personnifier le sort
adverse, en se le représentant comme un ennemi personnel! Il semble
qu’ainsi on puisse se mieux soulager en le prenant directement à partie
comme on le ferait avec une créature vivante, ou en tirer, le cas
échéant, plus sûrement vengeance.
Tel était donc mon état d’esprit au moment où, arrivant à la crête de la
montagne, je compris que mes démêlés avec la Forêt allaient finir; et,
quand je commençai à descendre, j’achevais mentalement de lancer à mon
ennemi inconnu mes dernières invectives.
Tout à coup, juste au moment où je débouchai dans la clairière où la
mystérieuse Kniébis devait se trouver, suivant l’idée que je m’étais
faite de sa position, et comme si les pensées dont j’étais plein
devaient recevoir leur justification, tout à coup, dis-je, apparut
devant moi une créature que ma colère devait naturellement me
prédisposer à considérer comme l’incarnation de mon mauvais génie.
Sans doute, dans cette patrie du grand poète Gœthe, l’animal qui,
sortant d’un fourré, se dressa devant moi, dut m’apparaître comme le
barbet dans le cabinet du docteur Faust, barbet qui n’était autre que
Méphistophélès; le diable en personne.
Ce chien malencontreux tombé juste sur ma route dans un pareil moment!
Quel sort fâcheux! J’ai dit déjà que la race canine était l’ennemie née
des cyclistes. Un représentant de cette race est déjà mal venu quand on
voyage à bicyclette. Que dire de celui-ci dans une semblable occurrence?