Je gravis lentement ces escaliers de bois, la machine sur mes épaules,

non sans une certaine inquiétude, car j’entendais le torrent gronder

au-dessous de moi, et pour avoir voulu me pencher au-dessus de la faible

rampe de l’escalier, je fus pris d’un dangereux vertige. Je m’arrêtai

une seconde pour reprendre haleine, la main gauche contre le rocher et

la main droite soutenant la machine. Je relevai la tête. Une faible

étendue de ciel bleu couronnait les arbres de la forêt, et perdu dans

l’azur foncé, j’aperçus un aigle planant en spirales au-dessus de la

montagne. Une seconde fois j’abaissai le regard vers le torrent: «Grand

Dieu! me dis-je, pris d’un frémissement, si j’allais, saisi par le

vertige, me fracasser le crâne dans ces rochers, que diraient-ils

là-bas, dans mon cher pays de France, tous ceux qui suivent les

péripéties de cette étrange expédition? Retrouverait-on jamais mon

cadavre roulé par le torrent et que l’oiseau vorace, là-haut, semble

épier?»

Je me disposais à continuer l’ascension quand je vis venir un habitant

de ces lieux, sans doute. Il avait la physionomie intelligente et le

regard vif; une mise de bon petit commerçant. Il ne parut pas très

surpris de me rencontrer. Les progrès de la vélocipédie ont amené des

cyclistes partout. Interrogé, il répondit, comme les autres, en me

désignant d’un geste le sommet de la montagne. Il me fit comprendre que

je n’en étais pas très éloigné.

Encore quelques instants et me voici à la dernière marche. Un tableau

digne des rêves d’Abou-Hassan se découvrit à mes regards. C’était,

encadré par les arbres de la forêt, un jardin d’une délicieuse

fraîcheur. Des corbeilles d’où les fleurs débordaient s’étageaient sur

la pente de la montagne. Je vis à la distance où j’étais, un

entrelacement de géraniums, de pétunias, de jacinthes et de

lauriers-roses, avec çà et là des rosiers de Bengale et au centre un

bassin semé de nénuphars. Au fond du tableau, un vaste chalet à l’aspect

régulier des maisons parisiennes. Je traversai ce féerique Eden, et je

me retrouvai cette fois sur une route assez large et très montante.

L’ascension continuait. Je dus aller à pied et parvins à un vaste

carrefour d’où s’éloignaient six chemins en forme de soleil. J’y

rencontrai un bûcheron et sa femme.

--Kniébis? demandai-je.

Le bûcheron fit un geste empreint d’une superbe indifférence et me

montra l’un des chemins. Hélas! c’était bien fini. J’étais complètement

égaré.

Le bûcheron voulut-il me tromper, ignorait-il lui-même la route

véritable? Je ne sais, mais j’étais perdu, et bien perdu.

Le chemin qui m’était indiqué par l’habitant de la forêt descendait le

flanc opposé de la montagne. Me voici maintenant sur ma machine qui a

retrouvé ses ailes et roulant à une vertigineuse vitesse. Je vais trop

vite même; parfois je suis obligé, par une manœuvre difficile, de

retenir vigoureusement en faisant frein dans les cailloux pour ne pas

emballer. Je fais ainsi plusieurs kilomètres tandis que de nouveaux

panoramas de cette forêt immense se déroulent à ma vue. Il est midi; je

meurs de soif et de faim. Au fond de la vallée, je rencontre au centre

d’une large clairière, illuminée par le soleil à son zénith, une

auberge. Un paysan travaille devant la porte.

«Je vais enfin éclaircir la situation, pensai-je; il faut que je sache

où j’en suis. Dussé-je employer un quart d’heure à m’expliquer avec cet

homme, j’arriverai bien à savoir où j’en suis.»

Alors, m’approchant du brave, je commence mon baragouin, accompagné de

gestes désespérés. Une idée me vient, d’ailleurs. Je savais que la ville

où nous devions nous rendre après cette damnée Kniébis était

Frendenstadt. Alors, pour plus de clarté, je demande où se trouvent

Kniébis et Frendenstadt, deux noms qui paraissent tout de suite éclairer

le cerveau de mon interlocuteur, car il fait un geste de vif étonnement

en me disant ce que je traduis ainsi: «Ah! mon pauvre monsieur, mais

vous en êtes loin.» Et il me désigne l’autre flanc de la montagne par où

je suis venu. Il faut rebrousser chemin. Et il est midi.

Ce coup violent m’enlève toute envie de manger mais non celle de boire.

Je pénètre dans l’auberge où une ravissante jeune fille, fort surprise

à l’aspect de l’étranger, me sert une chope de bière qu’en la

circonstance présente, je trouve tellement exquise que jamais nectar

servi aux dieux de l’Olympe ne pourrait être comparé à ce breuvage. Mais

je suis pressé de partir. Je salue la jeune nymphe de ce lieu

bienfaisant et reprends la route que je venais de descendre à toute

vitesse.

Pendant cette montée faite en proie aux sentiments les plus divers,

sentiments d’inquiétude surtout à cause du retard occasionné par cette

singulière aventure, dont je n’entrevois pas encore la fin, je rencontre

un brave homme, seul dans sa carriole et qui descend vers la vallée. A

ma vue, il semble me reconnaître.

«Quoi, me dis-je, qu’est-ce qui se passe? Est-ce qu’au milieu de la

Forêt-Noire, je me trouverais en pays de connaissance? Qu’est-ce qu’il a

cet inconnu? Par la barbe du grand saint vélo, il me reconnaît, oui,

sans aucun doute.»

L’homme à la carriole continuait ses gestes de vive surprise en me

dévisageant.

Je m’approchai alors, et, moi aussi je le reconnus. C’était le noble

étranger que j’avais croisé sur l’escalier de bois au-dessus du torrent,

dans la montagne. Il semblait me dire: «Comment, malheureux, mais vous

en êtes encore là? Oh! mais, vous vous êtes donc totalement trompé?»

Alors il s’efforça de me remettre dans la bonne voie en m’indiquant,

avec sa montre, que j’en avais pour une heure et demie de chemin.

Une heure et demie de chemin, me dis-je! Délicieux, vraiment! Mes

pauvres compagnons, dans quel état de mortelle inquiétude doivent-ils

être? Voilà un record, certes, qui n’est pas ordinaire.

Je prends congé de mon hôte sympathique et, poursuivant la montée, je me

retrouve au carrefour-soleil où le bûcheron m’avait si gaillardement

trompé. Il n’y était plus, le damné compère. A sa place, un vieillard

accompagné d’une fillette d’une dizaine d’années conduisait une

charrette à bœufs.

Consulté sur le chemin de Kniébis, le nouveau personnage m’indiqua une

autre des nombreuses voies qui s’éloignaient du carrefour en ajoutant

une foule d’explications auxquelles, hélas! je ne pus absolument rien

comprendre.

Le sol était bon, j’enfourchai de nouveau ma machine et je m’élançai en

avant.

J’étais irrémédiablement perdu en pleine forêt; plus rien comme point de

repère, nul poteau, nulle borne, nul être humain pour me renseigner sur

ma route. La voie, toujours très véloçable, n’était plus réellement

qu’un sentier, assez large il est vrai, mais pas assez cependant pour

pouvoir prendre le nom même de chemin vicinal; c’était une sorte d’allée

assez semblable à celles de nos jardins publics, je parle des plus

étroites, de celles réservées aux seuls piétons. Un dôme épais d’un vert

sombre la recouvrait. Certes, si l’inquiétude, qui allait maintenant

jusqu’au tourment moral, si la soif redevenue ardente et la faim ne

m’avaient en ce moment bouleversé, j’aurais pu me dire un heureux

mortel en présence de spectacles naturels aussi beaux et qui eussent à

eux seuls justifié un voyage comme le nôtre.

J’allai longtemps le long de cette allée ombreuse; les minutes

semblaient des heures.

Soudain, une nouvelle clairière, avec croisement de sentiers, apparut.

Une tente y avait été dressée et sur une sorte de banc de pierre assez

mal équilibré deux hommes et une femme, assis, procédaient à un maigre

repas. Leur aspect? celui de mendiants, comme nous en voyons dans nos

campagnes françaises aux abords des villages.

Pas le moindre mouvement de leur part à la vue de ce cycliste étranger

tombé brusquement au milieu de leur domaine. Je les interrogeai. Pas de

réponse; un instant, ils me dévisagèrent, et ce fut tout.

J’aurais pu à coup sûr ressentir quelque crainte en présence de ces

êtres à l’extérieur peu catholique, au milieu de cette forêt, et il est

certain qu’ils eussent pu me faire disparaître de la scène du monde sans

que nulle justice humaine songeât à leur demander compte de cette

disparition; en effet, je m’assurai bien de la présence de mon revolver

dans la poche de mon dolman, et à portée de ma main. Pourtant, je fis le

geste sans conviction, car à vrai dire, je n’étais pas réellement

inquiet sur les intentions des trois habitants de ces lieux solitaires à

mon sujet.

Je me décidai à user, vis-à-vis d’eux, du procédé interrogatoire déjà

employé avec les autres indigènes rencontrés depuis notre arrivée sur le

sol étranger. Ils commencèrent par me considérer absolument comme une

bête curieuse, moins curieuse sans doute par sa forme extérieure que par

sa manière d’articuler des sons. Voyant que je n’obtenais pas plus de

réponse que si je m’étais adressé à un tronc d’arbre de la forêt, je

renouvelai ma pseudo-pantomime en accentuant les gestes et en augmentant

l’intensité des sons émis par mon gosier teutonisant. Les trois

personnages parurent avoir compris, car ils s’entre-regardèrent comme

pour se consulter, mais en conservant toujours leur air de profonde

indifférence, presque de mépris.

La consultation ne les avait pas beaucoup éclairés; pendant quelques

secondes, et avant de me faire part du résultat de la délibération, ils

s’interrogèrent encore du regard. Enfin l’un d’eux finit par m’indiquer

l’un des deux sentiers vers lequel je partis aussitôt, en saluant mes

hôtes singuliers.

Maintenant, je ne conserve plus aucun espoir de me retrouver à Kniébis,

car à mesure que j’avance les chemins, les sentiers, se croisent et

s’entre-croisent. Je prends l’énergique résolution de rouler droit

devant moi, toujours droit, en me disant: «Quand toutes les divinités de

ces bois sauvages me voudraient mal de mort, j’arriverai bien dans un

lieu habité. Alors je me ferai définitivement éclairer sur ma route et

au besoin je paierai un guide pour me tirer de ce mauvais pas. En

avant.»

Et je roulai à toute vitesse. Combien de kilomètres ai-je parcourus, je

l’ignore. Mais en proie à la faim la plus ardente,--il était une heure

et demie, et j’étais égaré dans cette forêt depuis neuf heures et quart

du matin,--aux tourments les plus vifs sur les résultats de mon voyage,

je roulais avec la rage du désespoir et sans plus me préoccuper des

bifurcations rencontrées tantôt à droite, tantôt à gauche.

Soudain, un vrai coup de théâtre se produisit.

Ayant roulé toujours devant moi, dans la direction que l’on m’avait

indiquée comme étant celle de Kniébis, je me demandais à quelle distance

je pouvais bien être de mon point de départ, lorsque tout à coup, un

spectacle inattendu s’offrit à mes yeux, spectacle qui provoqua chez moi

évidemment la même sensation que durent ressentir ceux qui, croyant la

terre plate et allant toujours devant eux, se sont brusquement retrouvés

à leur point de départ. La route que je suivais brusquement s’arrêta

net, coupée par un ruisseau, et de l’autre côté du ruisseau m’apparut le

chantier de rochers où les ouvriers à la taille d’hercule continuaient

leurs travaux. Ainsi, je revenais par cette route que j’avais aperçue

en arrivant d’Oppenau, en même temps que le petit pont de bois bâti sur

le torrent, et que je n’avais pas voulu prendre en me disant: «Il est

impossible que l’on oblige le commun des mortels à franchir ce cours

d’eau pour se retrouver sur la route.»

On juge si, en présence de ce tableau, j’éprouvai, moi, une minute

d’hésitation. Je m’emparai de ma machine et m’élançai dans le ruisseau,

où de rocher en rocher, jetant devant moi ma pauvre et fidèle Gladiator,

afin de ne pas m’inonder, me heurtant, trébuchant, m’écorchant, je pus

sortir enfin de cette magnifique mais infernale partie de la forêt.

Reprenant alors la route déjà parcourue et que je connaissais

maintenant, je roulai à une vitesse folle vers mon point de départ, vers

cette ville d’Oppenau où s’était produite la malheureuse séparation

d’avec mes braves camarades, et où j’arrivai à deux heures et demie de

l’après-midi.

X

KNIÉBIS, LA VILLE MYSTÉRIEUSE

Quand je me retrouvai dans la ville d’Oppenau, j’éprouvai un soulagement

facile à comprendre, mais mon énervement n’en resta pas moins très vif à

cause du désir ardent que je ressentais de m’élancer bien vite à la

suite de mes compagnons et de tâcher de regagner, dans la mesure du

possible, le temps perdu.

J’entrai donc dans le premier hôtel venu; mais hélas! comment me faire

servir promptement dans un lieu où il m’était impossible de me faire

comprendre, et où je ne pouvais saisir un mot de ce que la patronne de

l’établissement me disait? Car j’étais absolument seul dans la modeste

salle où je m’étais présenté, une salle de café plutôt que d’hôtel, et

la patronne était seule aussi, ce qui s’explique parfaitement vu l’heure

singulière à laquelle je me faisais servir à déjeuner. J’étais en proie

à une agitation fébrile, et c’était chez moi un effroyable salmigondis

de gestes, de signes, de mouvements épileptiques et de sons inarticulés.

L’excellente dame que le hasard mit ainsi en rapport avec moi était

pleine de bonne volonté et, en réalité, elle ne fut pas longue à

comprendre l’objet de mes désirs, car dans tous les pays du monde, il

n’est nul besoin de gestes compliqués pour exprimer que l’on aspire à

satisfaire son appétit, tant au point de vue de la faim que de la soif.

Mais c’est quand je voulais lui expliquer la situation où je me trouvais

et combien j’avais peu de temps à consacrer à la réfection de mon

estomac, que la difficulté était insurmontable. Mes mouvements

épileptiques ne lui disaient rien. Enfin je fus servi.

Pendant mon déjeuner précipité, un client arriva. Il ne comprenait

toujours pas le français; pourtant j’arrivai assez vite à le mettre au

courant de la situation, et lui-même parvint à me faire comprendre,

détail que je ne sus qu’à ce moment, que trois routes conduisaient

d’Oppenau à Kniébis, et que si je voulais prendre la plus longue et la

meilleure, je devais prendre celle qui se trouve à l’entrée de la ville

et dont j’ai parlé au début du chapitre précédent.

Je profitai également de ma présence dans l’hôtel pour donner de mes

nouvelles à tous ceux qui n’allaient pas tarder à apprendre ma

mésaventure.

Je pensai bien à envoyer un télégramme à Suberbie, car à mes compagnons,

il n’y fallait pas songer. Où étaient-ils? à quel hôtel

descendraient-ils? Mais, hélas! à Suberbie lui-même je ne pouvais rien

dire. Par un oubli incompréhensible nous nous étions séparés à

Strasbourg sans nous donner le nom de l’hôtel où il devait descendre à

la fin de l’étape.

Alors je me tins le raisonnement suivant que la suite des événements

devait pleinement justifier: «Suberbie et mes compagnons continueront,

malgré mon absence, à envoyer des télégrammes au journal le _Vélo_. De

mon côté, je vais télégraphier au _Vélo_ où je suis et ainsi ce journal,

sachant la position respective de chacun de nous, servira

d’intermédiaire et pourra renseigner Suberbie; c’est ce qui arriva.

J’envoyai aussi un télégramme à ma famille qui se trouvait à Marseille,

afin que lorsque les journaux raconteraient ma perte dans la Forêt, elle

fût déjà au courant de l’heureuse issue de l’aventure. C’est également

ce qui arriva, de point en point, sans quoi on juge de l’inquiétude où

elle eût pu se trouver, malgré le caractère un peu drôlatique de

l’histoire; mais c’est un point sur lequel une mère ne saurait s’arrêter

en présence du moindre danger possible pour l’un des siens.

Toutes ces opérations terminées, je pris congé de mon aimable hôtesse et

je quittai définitivement cette fois la ville d’Oppenau, non sans avoir

pris la précaution de me faire conduire par un jeune garçon du pays sur

la route même qui m’était indiquée. Il était trois heures et demie

environ. La route était belle et le temps toujours magnifique. Je pus

donc calmer mon système nerveux en pédalant à toute vitesse vers

Kniébis. J’avais encore une fois à franchir la montagne à travers la

forêt, mais je n’avais plus aucun doute sur le chemin à suivre, d’autant

que ma route était d’une largeur rappelant les plus superbes de nos

routes nationales françaises. Longtemps je pus rouler sur ma machine,

car la pente était faible encore; mais elle ne tarda pas à s’accentuer

et force me fut d’aller à pied.

Cette fois plus de variations dans l’inclinaison du terrain: c’était une

côte de douze kilomètres que je dus faire à pied, sans que le moindre

adoucissement de la pente me permît même un repos de quelques instants

sur ma bicyclette et par suite une accélération du mouvement.

Jamais, je crois, marche ne me fut plus pénible. Pas de préoccupations

de route, heureusement, mais obligé d’aller avec une énervante lenteur

pendant deux heures et demie qui me parurent des siècles, quel

énervement!

De temps à autre un passant, un bûcheron, un cantonnier rencontréssur

mon chemin m’annonçaient les kilomètresqu’il me restait à faire pour

parvenir au sommet de la montagne. Hélas! jamais ce sommet n’arrivait.

Ma situation était à ce moment douloureusement compliquée d’une

souffrance de l’estomac, causée par le retard apporté à mon déjeuner à

la suite de mes mésaventures. J’en étais à me dire: «Arriverai-je jamais

au sommet de cette montagne que je voue de toute mon âme aux dieux

infernaux? Fatale montagne, forêt méphistophélique, cause de tout le

mal. Et cette ville maudite, cette ville de Kniébis, je n’y parviendrai

donc pas? Je la croyais à vingt kilomètres d’Oppenau, nous devions y

arriver à dix heures ce matin; il est quatre heures de l’après-midi et

je n’y suis pas encore. J’ai tourné autour d’elle, là-bas, dans ce

labyrinthe inextricable; oui, j’ai dû l’approcher, à quelques centaines

de mètres peut-être, qui sait? et je n’ai pu l’atteindre. Quel esprit

animé de toutes les haines des anges déchus a donc juré de dérober à ma

vue cette ville damnée?»

Et je montais toujours, en proie à ces réflexions bizarres, traînant la

jambe et poussant ma petite Gladiator. Ainsi que dans les Vosges, la

route montait en lacets; il y en avait toujours.

Le murmure d’une source attira mon attention; je m’arrêtai, bus à longs

traits, m’inondai le visage et les mains. Ce fut une résurrection, mais

il fallait monter sans fin, monter encore, monter toujours. Une

charrette passa, descendant la montagne. J’étais en proie à des

sentiments si affreusement pénibles, à un malaise physique si

insupportable qu’un instant, la pensée me vint de demander au charretier

la permission de me jeter dans sa charrette pour retourner encore une

fois vers Oppenau. «Mais non, mais non, me dis-je, dans un moment de

réaction, cette marche endiablée aura une fin. Du courage! Par la barbe

des sapeurs de la Grande Armée, qui jadis franchirent cette forêt

obscure, je parviendrai au sommet et à cette ville de Kniébis, où le

diable en personne doit habiter, c’est certain.»

Je montais à pas lents. Un cantonnier m’assura que j’en avais encore

pour cinq kilomètres. Hélas! la côte se déroulait toujours, tandis que

le soleil s’abaissait à l’horizon.

J’étais bien sur la route de Kniébis, nul doute à ce sujet; un dernier

cantonnier, rencontré au moment où la voie s’aplanissant m’annonçait

enfin que j’arrivais au sommet de la montagne, me le déclara très

clairement. Même, ce qui acheva de rendre à mon âme affaissée toute son

ardeur, une borne kilométrique m’apparut, sur laquelle, pour la première

fois depuis ma séparation d’avec mes compagnons de route, se détacha en

lettres magnifiques, oh! combien magnifiques elles me semblèrent, ce

mot: Kniébis.

Je m’élançai, ressuscité, en proie à une folle ardeur, sur ma

frémissante machine; en quelques coups de pédale, j’arrivai au centre

d’une immense clairière en forme d’esplanade où s’élevait un vaste

bâtiment de gardes forestiers, sans doute. J’étais bien au sommet. En

effet, au delà de l’esplanade, devant moi, j’aperçus la route qui

commençait à suivre une pente descendante. Je m’y élançai aussitôt, les

mains placées au milieu du guidon, au sommet de la direction, dans une

position analogue à celle du jockey au moment où le cheval va prendre

son élan.

J’ai dit, je crois, qu’après Kniébis la ville que j’avais à traverser se

nommait Frendenstadt. Or voici ce qui arriva, événement fort explicable

sans doute, mais qui après tout ce que j’ai rapporté dut, tous le

comprendront, me paraître absolument extraordinaire et sembla justifier

toutes mes imprécations sur cette ville de Kniébis que j’accusai d’être

la ville du diable.

Je m’élançai donc vers la route descendante que j’avais aperçue, la

seule existante, du reste, et qui faisait suite à celle par où j’étais

arrivé; une nouvelle borne kilométrique m’apparut portant le nom de

Kniébis à un kilomètre.

«Cette fois, pensai-je, ce séjour infernal, je le tiens.»

Je continuai ma route à grande vitesse. J’allai quelque temps ainsi, je

traversai une nouvelle clairière où se produisit un petit événement que

je rapporterai tout à l’heure, puis une nouvelle borne m’apparut. Cette

fois, la borne kilométrique portait «Frendenstadt» à dix kilomètres.

«Pour le coup, me dis-je, c’est trop fort. Ainsi Kniébis est passé, et

je n’ai rien aperçu. Quand je disais qu’un génie malfaisant voulait

dérober cette ville à ma vue!»

Et je poursuivis ma route sans avoir vu cette ville mystérieuse. Mais,

comme si le diabolique devait remplir cette partie de mon voyage, en

réfléchissant, je calculai, d’après les bornes kilométriques, que la

position de Kniébis avait dû être juste à l’endroit de la clairière où

s’était déroulé le petit événement auquel j’ai fait allusion, et que le

chapitre suivant va faire connaître. Sans doute un chemin de traverse

partant de là devait conduire à Kniébis qu’un simple rideau d’arbres

cachait, je le suppose, à mes regards.

XI

LE BARBET DU DOCTEUR FAUST OU LA MORT DE MÉPHISTO

Lorsqu’un homme a subi une foule de mécomptes, qu’il s’est vu contrarié

par un mauvais sort acharné à le poursuivre, et que soudain il voit

arriver la fin de ses ennuis, il se produit en lui une détente immense

qui transforme son être, mais il lui reste comme une sorte de rancune

contre la destinée, oh! une rancune de peu de durée, il est vrai, mais à

laquelle il faut toutefois laisser le temps de se dissiper, sans quoi

l’homme la dissipera lui-même en exerçant sa vengeance contre celui,

celle ou ceux qu’il croira les auteurs de ses maux.

Dans les mésaventures successives qui avaient traversé mon odyssée

depuis mon entrée en Allemagne, ne m’étais-je pas pris à invectiver un

prétendu mauvais génie accroché à moi comme à sa proie? Dans les

tourments de l’âme, on est si aisément disposé à personnifier le sort

adverse, en se le représentant comme un ennemi personnel! Il semble

qu’ainsi on puisse se mieux soulager en le prenant directement à partie

comme on le ferait avec une créature vivante, ou en tirer, le cas

échéant, plus sûrement vengeance.

Tel était donc mon état d’esprit au moment où, arrivant à la crête de la

montagne, je compris que mes démêlés avec la Forêt allaient finir; et,

quand je commençai à descendre, j’achevais mentalement de lancer à mon

ennemi inconnu mes dernières invectives.

Tout à coup, juste au moment où je débouchai dans la clairière où la

mystérieuse Kniébis devait se trouver, suivant l’idée que je m’étais

faite de sa position, et comme si les pensées dont j’étais plein

devaient recevoir leur justification, tout à coup, dis-je, apparut

devant moi une créature que ma colère devait naturellement me

prédisposer à considérer comme l’incarnation de mon mauvais génie.

Sans doute, dans cette patrie du grand poète Gœthe, l’animal qui,

sortant d’un fourré, se dressa devant moi, dut m’apparaître comme le

barbet dans le cabinet du docteur Faust, barbet qui n’était autre que

Méphistophélès; le diable en personne.

Ce chien malencontreux tombé juste sur ma route dans un pareil moment!

Quel sort fâcheux! J’ai dit déjà que la race canine était l’ennemie née

des cyclistes. Un représentant de cette race est déjà mal venu quand on

voyage à bicyclette. Que dire de celui-ci dans une semblable occurrence?

A vol de vélo · 第 6 / 12 段