le génie infernal qui en veut à ma personne; mais c’est lui, c’est le
diable en chair et en os! Et voyez c’est un barbet; par tous les chiens
de cette forêt ténébreuse, est-ce qu’il va m’apparaître, comme à l’amant
de Marguerite, sous les traits de Méphisto? Oui, c’est lui, la cause de
tous mes maux. Approche, approche, bête digne de tous les supplices
inventés par la fertile imagination du poète florentin, je t’attends.»
Mais le nouveau Méphisto n’avait nul besoin de mon appel pour accourir
vers moi. A vrai dire le prétendu «satanisme» de ce malheureux chien ne
pouvait naturellement suffire à me le faire considérer comme un ennemi,
et bien que son seul caractère de chien aboyant eût été un motif
autrement sérieux de m’exciter contre lui, je n’eusse cependant pas
encore cédé à l’envie de le traiter en ennemi dangereux, si par son
attitude il n’eût justifié ma résolution.
Il s’élança vers moi, dis-je, et s’acharnant après mon innocente
personne, il ne voulut pas me lâcher, il semblait furieux.
Je l’ai dit, ce chien tombait tout à fait mal. Vraiment on eût dit
qu’il tenait à justifier mes imprécations et que, possédé du diable, il
voulait arrêter sa proie prête à lui échapper.
Alors, après avoir essayé vainement de l’éloigner, je signai son arrêt
de mort.
«Qui que tu sois, pensai-je, en entendant les aboiements enragés du
barbet méphistophélique, un mauvais génie de cette mystérieuse forêt, un
bandit dont le dieu de la métempsycose cache sous tes traits l’âme
damnée, ou le diable en personne, qui que tu sois, dis-je, chien, femme
ou démon, tu vas mourir.»
Et ce disant, je me saisis de mon revolver, arme dont je ne me sépare
jamais, surtout dans des expéditions lointaines. Je m’assurai qu’il
était chargé.
Pour bien frapper un chien lancé à votre poursuite quand vous êtes à
bicyclette, il faut qu’il coure à votre droite, surtout pour ceux qui,
comme moi, tiennent plus aisément leur guidon de la main gauche. Ayant
le revolver à droite, l’animal courant du même côté se trouve à bout
portant. Justement il courait sur ma gauche.
J’attendis un instant pour voir s’il changerait de côté, attente dont
j’eusse pu me dispenser, que je donnai à mon ennemi comme dernière
minute de grâce, et que je signale enfin aux nombreux amis de ce gardien
fidèle de l’homme, pour leur montrer que je ne me laissai pas entraîner
par une cruauté irréfléchie.
Mais mon ennemi s’acharnait; il accompagnait ses aboiements d’un
grognement de rage en essayant d’approcher de ma jambe sa gueule aux
crocs aigus. Maintenant toute espèce d’animosité antidiabolique était
tombée; je ne vis plus près de moi qu’un chien stupide qui risquait
d’occasionner pour moi une chute dangereuse, ce qui eût été un joli
couronnement de mon aventure dans la Montagne Noire, et je n’hésitai pas
à me servir de mon arme.
L’infortuné barbet persistait à courir à ma gauche. Je fis donc avec le
bras un arc sur le devant de ma poitrine, et j’attendis une seconde
afin de viser juste et de ne pas être moi-même victime de ma maladresse.
Il y eut aussi dans ce dernier instant d’attente comme un suprême
sentiment de pitié pour ce chien qui allait être sacrifié aux mânes de
la vengeance. «Peut-être, me dis-je, va-t-il «sentir» l’arme et va-t-il
s’enfuir.» Non! il était vissé à ma poursuite comme la queue d’un
dromadaire l’est à celle de cet animal.
Je pressai la détente et la forêt silencieuse brusquement retentit du
coup de feu.
Le chien avait été touché et bien touché, car un long gémissement suivit
la détonation.
Bien qu’à ce moment mon allure, qui n’avait jamais cessé d’être rapide
durant cette scène, tant à cause de l’inclinaison du terrain que du
désir d’échapper aux crocs de mon ennemi, le fût encore davantage
aussitôt après le coup de feu, je me retournai complètement pour voir ce
qu’il allait advenir de mon exécution.
L’infortuné barbet s’était, en gémissant, arrêté net, puis, faisant
demi-tour sur sa gauche, il s’était dirigé vers la forêt, mais il avait
laissé sur la route une traînée de sang. Je commençai à regretter mon
action un peu vive, mais il semblait que toutes les circonstances et la
fatalité même m’eussent amené à cette regrettable extrémité.
Je suivis encore un instant du regard la trace de ce chien qui s’était
présenté à moi comme une évocation de tous les mauvais esprits de la
montagne; je le vis, tandis qu’il poussait encore quelques faibles
gémissements, s’enfoncer dans le bois en ralentissant son allure
chancelante.
Tel est l’événement, tragique, on le voit, qui eut pour principal
théâtre la vaste clairière près laquelle Kniébis devait se trouver, et
qui contribua sans doute à m’empêcher d’apercevoir les approches de
cette ville située, je l’ai dit, au sein de la forêt.
XII
UNE TAVERNE ALLEMANDE
Un désir inouï de marcher, marcher, sans regarder cette fois derrière
moi, me resta après la scène de la clairière. Je n’étais plus possédé
que d’un besoin de locomotion qui pénétrait tout mon être. Je m’avançais
dans la direction de Stuttgard. Cette ville, où suivant mon tableau de
marche j’aurais dû arriver ce jour même (25 avril) vers trois heures de
l’après-midi, j’espérais y arriver le soir fort tard; je l’espérais sans
beaucoup y compter, et en réalité je n’y parvins que le lendemain matin;
j’étais donc d’une bonne demi-journée en retard, la demi-journée de la
Forêt.
Quant à mes compagnons, ignorance toujours complète de leur situation.
Qu’étaient-ils devenus? où étaient-ils? m’avaient-ils attendu?
m’attendaient-ils encore quelque part?
On verra bientôt qu’après m’avoir attendu quatre heures à Kniébis,
désolés, désespérés, convaincus qu’il m’était arrivé un accident, ils
s’étaient séparés, eux aussi en proie aux plus singulières mésaventures.
On cherche des combinaisons pour corser l’intérêt d’un roman; on ne
tardera pas à se convaincre que la réalité dépasse toujours en
déconcertante bizarrerie ce que l’imagination la plus fertile peut
inventer.
J’allai donc ainsi, ignorant ce qui avait pu advenir après la séparation
d’Oppenau; le soir arrivait, le ciel prenait à l’horizon des teintes
couleur orange avec un prolongement d’opale annonçant que le temps ne
voulait pas se gâter encore. Quelques nuées basses pourtant et sombres
se profilaient en grimaçant sur ce fond clair. Les courants d’air
allaient diminuant, comme il arrive presque toujours à mesure que le
soleil s’abaisse sur l’horizon. La température avait cette tiédeur des
soirs d’été, tiédeur un peu lourde et orageuse que je ressentais
vivement à cause de la rapidité de mon allure. La forêt était
silencieuse; le sommet des massifs de pins, d’un vert foncé, prenait
sous le rayonnement céleste des teintes mordorées, tandis qu’au-dessous
la nuit complète se faisait. J’allai de plus en plus vite, tant la route
était belle, la température délicieuse, la nature resplendissante et
calme; j’arrivai à Frendenstadt, commençant à ressentir violemment dans
mon gosier les effets d’une marche rapide. Je m’arrêtai dans
Frendenstadt une seconde pour absorber une formidable chope de bière,
boisson peu recommandée aux cyclistes, mais que les circonstances, mon
état physique, sa qualité en somme me faisaient toujours trouver
incomparable.
En avant! je m’élançai sur la route qui m’était indiquée, et hors de la
forêt cette fois, me retrouvant enfin dans la vaste campagne; penché
sur mon guidon, je roulai, à toute vitesse, essayant de dévorer
l’espace.
Maintenant, je savais parfaitement exprimer ces mots en allemand:
«Suis-je bien sur la route de telle ville?» Aussi je ne pouvais
rencontrer un être vivant sans lui adresser cette question, tant la
crainte de me perdre une seconde fois était vive. Pourtant, à la ville
suivante, où j’arrivai en coup de vent, je me trompai, mais dans les
rues seulement. Dix fois, j’allai, je revins, je retournai. Plusieurs
habitants, à la fin, se lançant dans des explications, m’indiquèrent une
avenue. Paf! j’allai me heurter à la gare du chemin de fer qui formait
cul-de-sac. Alors, apercevant un officier prussien, je m’adressai à lui,
me disant: «Celui-là me renseignera.»
Avec une courtoisie extrême, voyant que j’étais Français et que je ne
comprenais pas un mot d’allemand, il m’expliqua longuement, au moyen
d’une mimique très expressive, le chemin que je devais suivre pour me
rendre à Stuttgard. Je le remerciai vigoureusement et, suivant les
indications très précises de l’officier, je me retrouvai sur la route.
Le jour baissait de plus en plus. Il était sept heures et demie. Je
roulais toujours à la plus grande vitesse possible, convaincu que je
n’arriverais jamais ce même soir à Stuttgard. J’avais devant moi
Altensteig, Nagold, Herremberg, enfin Stuttgard.
«Après avoir dîné dans le premier village, pensai-je, je continuerai ma
route et je m’arrêterai où je pourrai.» Le côté désagréable de
l’affaire, c’est que les massifs de pins recommençaient et allaient
maintenant achever de rendre affreusement épaisse l’obscurité de la
nuit.
Il était tard quand j’entrai dans le premier village. Un four, un vrai
four. Ma faim était ardente. Je me demandai un instant si je pourrais la
satisfaire dans ce bourg d’une très faible importance. Pourtant j’avais
déjà constaté à quel point toutes ces bourgades de l’Allemagne sont
civilisées et, contrairement aux villages espagnols, assez bien montées
comme auberges.
Me voici sur la place principale du village où on patauge dans un fumier
épais. J’erre un instant au milieu de ce trou noir, quand, tout à coup,
je me trouve face à face avec un gars du pays, de dix-huit à vingt ans.
Il n’a pas l’air d’avoir inventé le fil à couper le beurre, ce fils des
Teutons. Il me regarde sans mot dire.
--Hôtel? lui dis-je, sur un ton très interrogateur.
Je ferai remarquer en passant que si je me suis servi en l’occurrence de
plusieurs mots français, c’est que je savais leur quasi-intronisation
dans le langage courant, en Allemagne.
A cette interpellation, le jeune Teuton resta aussi muet que le prophète
hébreu quand il vit l’âne de Balaam se mettre à parler.
Je répétai:--Hôtel?
Même mutisme absolu. Je dévisageai mon bon jeune homme en allongeant
quelque peu ma phrase:
--Hôtel? restaurant? restauration?
Je me serais adressé au premier caillou rencontré sur mon chemin que mon
interpellation eût obtenu exactement le même succès. Jamais navire
blindé n’avait conservé pareille impassibilité en présence d’un avorton
d’obus.
Je commençai à renforcer mon explication orale d’une mimique indiquant
bien l’objet de mes désirs. En répétant: hôtel? restauration? je fis, de
la main, le geste d’un homme qui mange, puis qui va dormir.
Le jeune campagnard, dont l’intelligence avait été sans doute jugée pour
lui par le Créateur un meuble inutile, continuait à me considérer d’un
air tellement ahuri que je me demandai si réellement il jouissait de
toutes ses facultés. Puis je réfléchis: «Qui sait? Peut-être se fait-il
à mon sujet juste le même raisonnement, et me trouve-t-il parfaitement
grotesque, tant nous sommes portés à considérer notre propre entendement
comme le grand, universel et infaillible critérium.» J’insistai
toutefois, mais en me laissant aller à une vive impatience, que
j’exprimai en français; je n’eusse pu m’impatienter autrement:
--Enfin, mon garçon, dis-je au rocher qui s’était présenté à moi sous la
forme d’un être humain, c’est pourtant clair ce que je dis là: hôtel,
restauration, auberge, quoi, un endroit où on mange et où on dort (je
refaisais toujours ma mimique; ces gestes-là se comprennent dans tous
les pays). Pas un, ici? non, rien, rien du tout, on couche dehors, dans
votre diable de pays!
Toujours aussi bruyant qu’une motte de terre congelée, le Teuton!
Mais le bruit de ma voix avait attiré une jeune fille qui semblait
souffrir beaucoup à porter un énorme seau d’eau. Elle s’approcha et,
d’un seul coup d’œil, comprit ce que je désirais. Elle me désigna du
doigt une auberge: elle n’était pas située à plus de quarante mètres. Le
garçon, voyant ce que la jeune fille me désignait, avait compris, lui
aussi--il était un peu tard--et esquissant lourdement un geste, il
confirma celui de la jeune paysanne, geste fâcheux pour l’opinion que
je me formai de son auteur, dont le mutisme était bel et bien dû à
l’état pitoyable de ses facultés intellectuelles et non de ses facultés
physiques.
J’entrai dans l’auberge, après avoir introduit ma petite bicyclette dans
un couloir étroit et obscur donnant sur le dehors. Puis je grimpai des
escaliers conduisant au premier étage.
On me fit entrer dans une salle mal éclairée, assez vaste,
rectangulaire, bien carrelée, mais au plafond bas et aux murs sales.
Contre un des murs une table allongée, en bois, avec un banc, comme dans
nos auberges de province. Ailleurs des tables plus petites, carrées.
Dans toute la pièce une odeur de bonne cuisine, de cuisine saine,
campagnarde, bien nourrie.
Autour d’une des tables carrées, quatre solides paysans buvaient de la
bière dans leurs chopes énormes, au couvercle d’étain rivé au verre. Ils
étaient là, sans rien dire, sans rien faire; ils semblaient accomplir un
devoir civique. Ils buvaient de temps à autre, par gorgée, c’était
tout. Les soucoupes s’empilaient devant eux, mais ce détail les
inquiétait peu, évidemment; ils savaient bien que toutes ces soucoupes
entassées ne représentaient qu’une somme modique. A une autre table,
deux autres campagnards et une femme, mais plus jeunes.
La même besogne les occupait; toutefois, ils parlaient par instants, on
entendait leur voix sourde et gutturale de Teuton, sans emportement,
toujours égale.
De minute en minute, le patron, comme un mécanicien qui régulièrement
fait un mouvement pour exécuter son office, apportait sans commandement,
car le client n’a qu’à laisser le couvercle de sa chope relevé pour
faire connaître son intention de continuer la manœuvre.
A mon entrée dans cette taverne villageoise, il n’y eut qu’un
insignifiant mouvement.
Deux ou trois des clients tournèrent légèrement la tête de mon côté. Ils
me regardèrent assez longtemps, mais là, simplement, par nonchalance,
avec ce regard atone et indifférent de vache fatiguée.
Le patron, plus alerte, s’occupa tout de suite et avec empressement de
ma personne. Je m’assis à la table longue et aussitôt je fis comprendre
à mon hôte l’objet de mon désir. Il parlait un peu le français, mais
mal, et me pria de m’exprimer avec beaucoup de lenteur, afin qu’il pût
saisir vite le sens des phrases. Je lui dis qui j’étais, où j’allais,
comment j’avais perdu mes compagnons, ce qui parut l’intéresser fort, et
j’ajoutai que je désirais être servi très vite afin de repartir dans le
plus bref délai possible.
--Qu’avez-vous à me donner? lui dis-je.
Mais, à peine avais-je posé cette interrogation que, comprenant à la
manière dont le brave homme se comportait, que je risquais de coucher
dans l’établissement, je me levai et déclarai:
--Attendez! je vais vous dire ce qu’il faut me donner.
Et sans autre préambule, je me dirigeai vers la cuisine que j’avais
entrevue au moment de mon entrée dans la salle d’auberge.
Elle était, la cuisine, remplie presque en son entier d’un énorme
fourneau d’hôtel où tout chauffait, cuisait, bouillonnait, remplissant
l’atmosphère d’une épaisse buée très chaude et d’une odeur en la
circonstance des plus agréables. Au-dessus du fourneau une marmite
formidable, une cuve, débordait en gros bouillons alourdis par une
appétissante écume.
--Voyez-vous, dis-je au patron, donnez-moi de cette soupe-là pour
quatre. Je ne sais de quoi elle est faite, ça m’est égal; puis une
omelette, du jambon et du pain. Tout de suite, tout de suite.
La patronne du lieu, qui présidait à cette ronflante cuisine, avait
compris à mes gestes et même à ma parole, car omelette est un mot
allemand et français, et se démenant aussitôt avec vigueur, m’apporta
rapidement ce que j’avais demandé. Connaissant même ma nationalité, ces
braves gens m’avaient apporté un carafon de vin rouge, que je conservai
pour mon dessert; mais je leur réclamai leur excellente bière, en les
complimentant même sur la qualité vraiment exceptionnelle de cette
boisson en Allemagne.
Pendant ce dîner rapide, le patron s’était assis près de moi. J’en
profitai pour lui demander la distance des villes prochaines.
--Herremberg, demandai-je, est-ce bien loin?
--A une quarantaine de kilomètres, me répondit-il.
Cette distance m’effraya, seul le soir, avec ma mauvaise vue, par des
chemins qui commençaient à redevenir médiocres. Un instant, dans la
douce résurrection de mon individu sous l’influence de cette
bienfaisante nourriture, engourdi dans l’atmosphère pénétrée de parfums
appétissants de cette salle d’auberge, je me dis:
«Si je restais ici! Je repartirai demain matin, dès les premières heures
de l’aurore.»
--C’est bien loin, Herremberg, dis-je au patron, comme pour chercher un
conseil; puis les routes sont mauvaises.
--Ah! c’est loin, pour s’en aller le soir; les routes ne sont pas trop
mauvaises pourtant, non, mais vous n’êtes pas encore arrivé.
Pourtant, rester là m’ennuyait fortement. Quelle pitoyable journée de
marche! Cinquante kilomètres de Strasbourg à Oppenau, trente-cinq
kilomètres d’Oppenau à Frendenstadt, je ne parle pas de mon odyssée dans
la Forêt Noire, comme marche ça ne comptait pas, puis quoi! peut-être
vingt-cinq ou trente kilomètres depuis Frendenstadt. C’était lamentable.
Alors je me dis: «Mais au fait, tant pis, je coucherai dans une localité
moins importante, voilà tout! Si je partageais la poire en deux?»
Et le patron m’ayant indiqué Nagold comme situé à une vingtaine de
kilomètres, je payai mon écot, saisis ma machine toujours prête à
marcher, elle, toujours pimpante et frémissante, et je m’élançai à
nouveau sur la route.
Mes vingt kilomètres me parurent quelques secondes à peine. Aucun
incident à signaler. De temps en temps toutefois, des passants, assez
nombreux sur ce parcours, surpris par mon passage en manière de
chauve-souris, poussaient une violente exclamation ou me lançaient
quelque apostrophe, que je ne comprenais pas naturellement, mais que,
par comparaison avec les saillies de mes concitoyens, je devais juger
extraordinairement spirituelle!
Dès mon arrivée à Nagold, un groupe de jeunes gens attardés à causer à
l’entrée du village m’indiquent un hôtel. Au rez-de-chaussée, un petit
café assez coquet. Le patron, plus empressé encore que l’autre, me sert
quelques biscuits, et, circonstance assez curieuse, il semble me servir
comme s’il me connaissait ou m’attendait. Je fais cette remarque sans
toutefois y attacher d’importance, supposant simplement chez ce patron
un air particulier que j’interprétais mal, car je ne pouvais imaginer
autre chose pour le moment.
Cette fois je suis décidé à me coucher. On me fait monter au premier
étage et je déclare vouloir être réveillé à trois heures du matin.
A peine seul dans ma chambre, je fais une constatation désagréable:
«Tiens, mais le lit n’est pas fait! Pas de draps, rien!»
Je crus réellement que le lit n’était pas fait; j’ai su par la suite
qu’il en était ainsi dans les auberges allemandes. On couche entre deux
couvertures. Pas difficiles, les Teutons!
«Bah! me dis-je, le lit n’a pas été préparé. Tant pis! ou plutôt tant
mieux! Je vais en profiter pour dormir tout habillé, de sorte qu’en me
levant demain matin, ma toilette ne traînera pas.»
Et fatigué, assommé, brisé par cette journée de marche à travers la
Montagne Noire, en proie aux plus violentes émotions, je me jetai sur
cette couche primitive où je ne tardai pas à me trouver plongé dans un
sommeil réparateur.
XIII
LA SOUBRETTE DE STUTTGARD
A l’heure prescrite, un coup discret du garçon d’hôtel me fit ouvrir les
yeux. Les volets étaient clos. Soudain, un certain bruit venu du dehors
me causa une violente émotion et me fit m’écrier: «Ma malechance me
poursuivrait-elle encore aujourd’hui dès mon réveil?» C’était comme un
crépitement de pluie torrentielle, comme si le ciel s’était fondu en eau
sur le village de Nagold: «Pas de doute, c’est un déluge. Ah! c’est
joli, me voilà bien; grand saint Roch, patron des mariniers, tu me
prends pour un des tiens!»
Je me dirigeai vers la fenêtre et repoussai les volets; une lune toute
ronde inondait la campagne de sa lumière blanche:
«Tiens! tiens! voilà qui est singulier. Temps magnifique, une lune ronde
comme un fromage du Berry. Ça va bien!»
Et, en me penchant à la fenêtre, je vis que le bruit était produit par
le jet violent et sonore d’un robinet de fontaine publique qu’un matinal
villageois avait ouvert.
J’étais tout habillé, le départ ne fut pas long.
A trois heures et demie du matin, tout était désert. Une humidité froide
était répandue partout. La terre, les arbres semblaient suinter de la
rosée. Une brume épaisse surplombait les bas-fonds de la campagne. Je
grelottais. Le sol était presque boueux tant l’atmosphère était saturée
d’eau. Autour de moi, calme absolu, nul bruit, nul souffle. C’était un
engourdissement des êtres et des choses dans ce sommeil du matin où tout
s’entrevoit dans le brouillard du rêve, brouillard glacé que les rayons
de la lune illuminaient d’une lumière de sépulcre.
Des gouttelettes ne tardèrent pas à perler sur mes vêtements. On eût dit
que j’avais reçu sur les épaules une de ces pluies fines d’hiver qui
vous pénètrent jusqu’aux os. J’étais trempé. Pourtant mon gros maillot
de laine me protégeait comme une chaude cuirasse, mais mon dolman était
maintenant pénétré de rosée, comme tous les objets sous mes yeux. Il
pleuvait sous les arbres, tant l’humidité tombait épaisse.
Je rencontrai une longue, très longue côte. Je la montai très vite pour
me réchauffer.
L’aurore apparaissait maintenant. Devant moi, l’horizon, d’un bleu
profond, prenait une teinte laiteuse aux bords légèrement rosés; puis,
dans toute son étendue, le ciel se colora d’un gris clair, et tandis que
l’éclat de la lune faiblissait, les constellations se dérobaient, comme
honteuses, derrière un voile lumineux.
La blancheur du ciel à l’Orient alla bientôt s’accentuant, formant un
gigantesque arc de cercle dont le dernier reflet atteignait l’extrémité
opposée de l’horizon. Maintenant des teintes d’opale, de rose nacré se
montraient dans ce rayonnement céleste qui annonçait le grand astre,
source de vie, de chaleur et de lumière. Puis une bordure étroite, d’un
rouge sanglant, dentela l’horizon.
C’était le grand jour. Les oiseaux s’éveillaient. Je roulai plus vite,
le froid étant vif encore.
Soudain, comme je fixais toujours la ligne rouge, séparant en étroite
bordure le ciel de la terre, une pointe de feu éclata, superbe,
fulgurante, lançant des lueurs d’or au sommet des montagnes derrière
moi. Puis le globe écarlate du soleil émergea, et, s’égrenant en
cascades de flamme, inondant le monde de longs flots de lumière et de
chaleur, se dégagea des vapeurs roses de l’orient pour s’élancer une
fois encore à travers l’immensité bleue.
Je traversai, sans m’arrêter, la ville d’Herremberg, où j’avais espéré
arriver la veille, puis deux centres moins importants, Ehningen et
Boblingen. Je n’avais plus dès lors qu’une ville en vue: c’était
Stuttgard, à dix-neuf kilomètres, cette fameuse Stuttgard, où
j’espérais trouver enfin des nouvelles de mes compagnons de route; et
pourtant j’étais inquiet encore, car où aller dans cette grande ville
n’ayant pas de rendez-vous ni de nom d’hôtel?
Le chemin devenait de plus en plus détestable, mais j’allais, emporté
par l’idée de savoir enfin ce qu’il était advenu de Blanquies, de
Willaume et de Chalupa. Je ne pouvais rencontrer un passant, un
charretier, qui que ce fût, sans lui lancer ces quelques mots en
allemand: «Chemin de Stuttgard?» tant je craignais de m’égarer une
seconde fois.
Mais l’état du chemin devenu presque invéloçable ne me laissait guère de
doute sur son identité, sachant comment sont les routes en général aux
approches des grandes villes. Rien n’apparaissait cependant à l’horizon,
très ondulé devant moi. Je dus franchir une ligne de train-tramway, sans
qu’aucun amas de maisons apparût à mes regards. Il était huit heures et
demie du matin à peu près. Dieu! que c’était long. J’avançais assez
vite; rien, rien à ma vue.