devait être de deux cent cinquante-deux kilomètres. Suberbie allait
naturellement prendre le train et nous comptions le voir à mi-chemin de
notre étape, c’est-à-dire vers Herremberg, ou au plus loin à Stuttgard,
que nous espérions traverser vers cinq ou six heures du soir.
Hélas, hélas! nous avions compté sans les défilés de la Forêt-Noire que
je m’étais fait une joie de traverser, mais qui allait être la cause de
nos principales mésaventures. Ce n’est que le lendemain soir, après une
foule d’incidents, que je retrouvai Suberbie à Ulm, ainsi que mes
principaux compagnons de route.
Peu de monde dans Strasbourg à six heures du matin. La traversée fut
courte.
Nous venions de quitter la ville et déjà on arrivait à la porte des
fortifications, quand une sentinelle nous inonda de son baragouin
allemand. Je n’y compris rien du tout, comme de juste, mais nous avions
d’excellents interprètes. Châtel, l’Alsacien, me dit qu’il fallait
descendre de machine durant la traversée de la zone militaire. On
s’exécuta. La zone franchie, ce ne fut pas long, on se remit en selle.
Etant arrivés la veille à onze heures du soir à Strasbourg, nous
n’avions pas encore vu de troupes allemandes. A peine remontés sur nos
machines, j’aperçus, à deux cents mètres devant moi, un escadron
prussien. Il fut rejoint en quelques instants.
Il s’avançait dans le même sens que nous, dans la direction du
magnifique pont de Kehl, sur le Rhin.
Comme l’escadron allait au grand trot, on le suivit durant quelques
minutes; mais bientôt la poussière soulevée par les chevaux nous gêna
beaucoup, et bien que l’espace resté libre sur la route fût fort
restreint, je priai Châtel, l’homme de tête, de forcer l’allure et de
doubler l’escadron, ce qui fut exécuté aussitôt.
On longea donc le flanc de la troupe. En passant ainsi tout près de
cette cavalerie allemande, malgré moi je la considérai longuement, en
proie à des sentiments que tous mes compatriotes comprendront. Je ne
pouvais détacher mes regards de ces soldats que jeune témoin des
sanglants désastres de la dernière guerre, j’avais si souvent revus en
des songes affreux.
C’étaient de solides gaillards qui nous regardèrent d’ailleurs sans
surprise, mais plutôt avec un air de profonde pitié.
Peu à peu les premières pensées qui m’avaient assailli, s’effacèrent,
et, en moi, le cycliste reparut.
Je fis un rapprochement entre cette lourde cavalerie et la nôtre, entre
ces énormes chevaux et nos rapides et frêles bicyclettes.
«C’est égal, pensai-je, le cyclisme est peut-être la cavalerie de
l’avenir, mais nous n’y sommes pas encore. Je vois mal ces gaillards
balourds avec leurs armes pesantes sur les fines gazelles d’acier. Non!
non, nous n’y sommes pas encore.»
Nous arrivions en tête de l’escadron. Je contemplai un instant,
l’officier qui le commandait.
Il était formidable!
En nous apercevant il tourna légèrement la tête de notre côté. Oh!
avait-il l’air, celui-là, de nous prendre en pitié!
Je me répétai aussitôt ma réflexion: «En voilà un, par tous les saints
du ciel, que je vois mal sur une bicyclette. Ouf! quel homme! mais il
l’écrabouillerait.»
Maintenant l’escadron était derrière nous. Le bruit sourd produit par le
trot des chevaux s’effaçait peu à peu. Je continuai à ruminer cette même
pensée: «Oui, certainement, il l’écrabouillerait...» quand, brusquement,
comme je redressais la tête, un spectacle inouï, et à coup sûr
inattendu, s’offrit à mes regards stupéfiés:
C’était, à trente mètres devant moi, épanoui en sa large carrure, l’air
rayonnant et jovial, un énorme officier prussien à bicyclette.
A cette apparition, la rate de Blanquies se dilata avec la même
virulence que celle des Athéniens quand ils virent le chien d’Alcibiade
ayant la queue coupée.
--Oh! oh! oh! non, s’écria-t-il, c’est trop fort! Non, mais voyez-vous
cet homme-là se promenant sur les boulevards, à Paris! Oh! oh! oh! mes
côtes! mes côtes! j’en suis malade. Non! non! arrêtez-vous. Ils en
feraient une tête les badauds! Non, mais, a, é, ou, u? comme dirait
l’autre.
Et Blanquies se frappait la cuisse droite à coups redoublés, comme si ce
geste devait calmer son fou rire impossible à contenir.
Notre désopilant compagnon riait encore, quand nous arrivons au
magnifique pont de Kehl. Ici Châtel et Patin nous font une déclaration
désagréable.
Patin nous annonce qu’il nous quitte parce qu’il est obligé de retourner
à Metz où ses affaires l’appellent. Châtel nous abandonne également, car
il ne se sent pas très bien disposé. Il va, lui, rejoindre Suberbie avec
qui il voyagera, pour nous retrouver plus loin et nous entraîner, au
besoin.
On se serre la main, puis la troupe réduite aux quatre compagnons, on
se sent envie d’écrire: aux quatre mousquetaires, traverse le pont de
Kehl, sur le Rhin; nous voici sur la véritable et antique terre
allemande: nous sommes dans le grand-duché de Bade.
La route est déjà détestable. Ce sont de petits cailloux pointus sur
lesquels on trépide d’une manière exaspérante. Déjà je ressens à la
jambe droite une douleur qui ne devait plus me quitter et devait arriver
à certains moments à un état aigu. A un croisement de routes, grand
embarras. Un paysan est là. Chalupa, l’interprète, dont l’utilité se
fait déjà sentir, demande notre chemin. Le paysan nous l’indique.
J’ai déjà appris comment on dit en allemand: mauvais chemin et je ne me
fais pas faute de servir le mot au brave homme, qui trouve, lui, le
chemin très ordinaire. Parbleu! il ne connaissait pas nos routes de
France, lui.
Devant nous, à l’horizon, la montagne se déroule.
Nous arrivons sans encombre dans un coquet village; c’est Oberkirch; la
machine de Chalupa s’est légèrement détraquée, et, comme la faim nous
talonne déjà,--oh! elle talonne vite quand on marche à bicyclette,--nous
faisons halte et, pour la première fois, nous pénétrons dans une auberge
allemande.
Elle est d’une propreté admirable. L’air solennel et doctoral du patron
excite le rire de Blanquies. Comme personne ne comprend le français dans
l’établissement, il en profite pour se «payer la tête» des gens qui sont
là et qui n’ont, à vrai dire, rien d’extraordinaire. Seul, le patron a
une tournure singulière; un véritable docteur en Sorbonne, je l’ai dit.
Après quelques instants, un des clients que notre apparition a semblé
intriguer au plus haut degré, après beaucoup d’hésitation a fini par
s’approcher de nous. Il ne parle pas un mot de français, aussi il
gesticule beaucoup; enfin il nous montre un journal sur lequel je
m’empresse de jeter les yeux. Quoique ne comprenant pas moi-même un mot
d’allemand, je devine ce dont il est question; le journal annonce tout
simplement notre voyage à bicyclette de Paris à Vienne, et cet excellent
homme, qui a lu cette nouvelle, se demande si nous sommes les voyageurs.
--Ya, ya, dis-je, en désignant la troupe; ce qui rend le client tout
heureux. D’ailleurs Chalupa est là pour achever de satisfaire sa
curiosité. Nous sommes prêts. En route.
Au village suivant, nous croisons une procession. Il n’en fallait pas
moins pour mettre en joie Blanquies. Voici que son rire guttural se
donne à nouveau carrière.
--Oh! oh! oh! Croyez-vous que ces malheureux en ont une couche sur leur
cervelle. Mais regardez-les donc, les uns derrière les autres; où
vont-ils comme ça, ces pauvres gens? C’est une maladie du cerveau.
Et le gavroche, déchaîné, dévisage chacune des personnes qui passent
devant lui, en me faisant remarquer jusqu’à leurs moindres défauts
physiques, ce qui a le don d’augmenter l’hilarité gouailleuse du
Montmartrois, dont les hanches n’y tiennent plus.
Toutefois, comme ses réflexions sont naturellement faites dans une
langue dont les braves campagnards ne sauraient comprendre un mot, ils
peuvent croire que leur personne n’est nullement en jeu, et ils ne font
pas la moindre attention à ce cycliste, dont le rire désordonné manque à
un certain moment de le faire tomber dans le fossé, car nous avons dû
naturellement nous ranger sur l’accotement pour laisser passer la
procession.
Pour ma part, je dois le dire, je ne goûte que fort peu, en cette
circonstance, les réflexions de mon compagnon, et je lui dis:
--Mon brave, ces campagnards sont peut-être d’une intelligence fort
ordinaire, mais je ne vois guère que le fait d’aller en procession
constitue un acte moquable, et si je fais quelques comparaisons entre
les diverses espèces animales et la nôtre, je constate que les premières
n’ont jamais l’idée d’aller ainsi, pour se rassembler ensuite dans un
temple afin d’y prier un être supérieur. Si la faculté rudimentaire
dont jouissent les animaux est de même nature que l’intelligence de
l’homme, ce que je conteste absolument, il est une particularité que les
animaux ne partagent pas avec l’espèce humaine: c’est celle de «l’idée
religieuse». Et si un jour, mon brave ami, il vous était donné de voir
des animaux rassemblés dans une enceinte et placés dans une attitude
indiquant chez eux qu’ils rendent hommage à la divinité, vous feriez la
réflexion diamétralement inverse de celle que vous avez émise tout à
l’heure: vous manifesteriez votre stupéfaction de l’intelligence inouïe
de ces animaux qui, comme les hommes, ont «l’idée du Créateur».
Cette dissertation n’a pas le don de convaincre le Montmartrois, qui se
saisit de l’idée des animaux réunis et chantant les louanges de Dieu
pour rire de plus en plus fort. Mais voici où le rire commence à me
gagner à mon tour. Au moment où Blanquies, se livrant à une joie folle à
l’idée des chiens réunis pour chanter des cantiques, commençait à
gesticuler, patatras! il s’étale dans le fossé, les quatre fers en
l’air. La procession était passée, heureusement pour lui.
La chute était d’ailleurs sans la moindre gravité. Rien, absolument
rien, ni à l’homme, ni à la machine.
Nous continuons notre voyage vers Oppenau. La route est un peu moins
mauvaise.
Il est près de neuf heures du matin. Nous sommes à environ cinq cents
mètres d’Oppenau, lorsque se produit un incident absolument insignifiant
en apparence; et pourtant c’est cet incident qui va être la cause de la
plus fâcheuse mésaventure, de ma séparation d’avec mes compagnons de
route et de ma perte pendant plus de six heures dans la Montagne-Noire à
laquelle nous touchions. Si le lecteur veut savoir par quelle suite de
circonstances inouïes j’ai pu me trouver séparé du groupe avec lequel je
marchais, et comment j’ai pu le perdre, il l’apprendra au chapitre
suivant.
IX
ÉGARÉ DANS LA FORÊT-NOIRE
Le caractère d’une froideur britannique de mon excellent compagnon
Willaume ne s’était guère démenti, on l’a vu. Son obéissance était
aveugle et muette. Qualité fort heureuse et qui était faite pour
épargner bien des ennuis au cours d’un pareil voyage.
Et la meilleure preuve de la vérité de cette observation, c’est que
Willaume, le pauvre Willaume, étant pour une fois sorti de son
caractère, a été la cause première, mais bien innocente au fond, de
l’incident qui allait nous séparer.
Cette séparation a paru si étrange, si singulière, si stupéfiante même
à tous ceux qui, par les journaux, se tenaient au courant de notre
voyage, elle a donné lieu à tant de commentaires, que je prie mon
lecteur d’en suivre les détails, d’ailleurs très brefs, avec une
scrupuleuse attention. On verra ainsi avec quelle simplicité peuvent se
produire les événements les plus invraisemblables en apparence.
Nous voici donc en marche, Chalupa, Blanquies, Willaume et moi, vers la
ville d’Oppenau, située au pied du mont de la Forêt-Noire.
A cinq cents mètres environ avant l’entrée en ville, je dis à mes
compagnons: «Nous allons descendre à Oppenau afin de faire signer nos
livrets.» Pour la première fois, Willaume, qui craint une trop grande
perte de temps, glisse une observation fort naturelle, en somme:
«Pourquoi faire signer nos livrets? dit-il; c’est inutile. Nous allons
nous trouver en retard. Il vaudrait mieux ne pas s’arrêter.» Observation
fort naturelle, dis-je, ou du moins qu’il lui était à coup sûr permis
d’émettre; mais elle a cependant le don de me piquer un peu et je
réponds vivement à mon compagnon: «Eh bien, puisque vous ne voulez pas
perdre de temps, c’est bien; voici mon livret, partez en avant avec
Chalupa, faites signer les livrets, et nous nous retrouverons dans
Oppenau, que nous traverserons, Blanquies et moi, sans nous arrêter.»
Willaume et Chalupa partent donc en avant, pendant que nous continuons
tranquillement notre marche. Après quatre cents mètres environ, soudain
nous apercevons, appuyées contre une maison isolée, un peu avant
l’entrée dans Oppenau, les machines de nos deux amis: «Tiens, s’écrie
Blanquies, ils sont allés là faire signer les livrets. Continuez votre
chemin, je vais bien vite les prévenir que nous passons.» Et tandis que
je pousse vers la ville, Blanquies descend et disparaît à son tour dans
la maison isolée.
Ici, pour la clarté du récit, je dois ouvrir une parenthèse.
La ville d’Oppenau est, comme je l’ai dit, située au pied de la
montagne. A cet endroit, la route venant de Strasbourg se divise en
trois tronçons qui, tous trois, pour notre malheur, conduisent au même
point, à Kniébis, en pleine Forêt-Noire. Cette ville de Kniébis est
celle que mon itinéraire nous indiquait à la suite de celle d’Oppenau;
car j’avais, avant de partir, dressé une liste des localités de quelque
importance par où nous devions passer, système fort commode et dont je
me suis toujours assez bien trouvé. J’avais déjà, naturellement,
renseigné mes compagnons sur la ville où nous devions diriger notre
marche, car j’étais le seul au courant de l’itinéraire, en ma qualité de
chef de l’expédition.
Tous les quatre nous savions donc que, après Oppenau, nous avions à
marcher sur Kniébis. Mais ce que nous ignorions totalement, hélas! c’est
précisément que trois routes, au lieu d’une, pouvaient nous y conduire.
Or, voici la situation de ces trois routes. La première, à droite, se
détache de la route principale, avant l’entrée dans la ville d’Oppenau.
C’est la plus longue et la meilleure; c’est, en réalité, celle que nous
eussions dû prendre tous les quatre; les deux autres se trouvent à la
sortie d’Oppenau, formant une fourche à angle aigu. De ces deux
dernières, celle de droite est moins longue que la première, mais elle
est plus mauvaise, c’est celle que prirent mes compagnons; enfin, la
troisième, celle de gauche, qui est la plus courte, mais qui devient un
vrai sentier à travers la forêt, est celle où je m’engageai, et voici
comment le fait arriva.
Tandis que Blanquies était descendu pour prévenir Willaume et Chalupa de
notre passage, je m’avançais avec une très grande lenteur à travers
Oppenau, n’ayant pas aperçu la première route à droite, la vraie, que
mes compagnons ne virent pas non plus, du reste. Je continuai ainsi mon
chemin jusqu’à la sortie de la ville, où se trouve le croisement des
deux nouvelles routes. En présence de ce croisement, je restai une
minute hésitant, puis, comme je constatai que le fil du télégraphe suit
la route de gauche, je me décidai et m’embarquai sur cette route;
décision fâcheuse, car, s’il est imprudent de rester séparé de ses
compagnons dans les voyages à bicyclette, l’imprudence devient une faute
grave quand elle se produit à une bifurcation.
J’avais à peine fait cent mètres sur ma route qui, déjà, montait en
pente raide, quand un scrupule me prit. J’interrogeai un paysan, tant
bien que mal, moitié par gestes, moitié baragouinant deux mots
d’allemand. Toute ma singerie voulait dire: «Suis-je bien sur la route
de Kniébis?» Le paysan répondit nettement: «Ya, mein herr.»
Fatalité! car c’était exactement la même réponse qu’on allait faire à
mes compagnons, sur l’autre route, celle de droite, et qui allait les
pousser plus avant.
Il est certain qu’ici, ne voyant pas venir la troupe, j’aurais dû
retourner en arrière. Mais pour quoi faire? pensai-je, puisque je suis
sur la route de Kniébis. Tous les trois savent que nous allons sur cette
ville, ils sont forcés d’arriver. Raisonnement tout simple pour moi,
dans la conviction où j’étais que ma route était la seule conduisant à
Kniébis.
Plusieurs fois, je me retourne. Personne. C’est vraiment un peu fort, je
ne puis comprendre ce qui les retient.
Maintenant, c’est fini. La route, montant toujours, je ne veux pas
perdre le bénéfice de ma peine, et je poursuis mon chemin.
Le spectacle est d’ailleurs magnifique. La forêt se déroule déjà à mes
regards. Pourtant ma vive préoccupation m’empêche encore de jouir de la
vue. J’interroge de nouveau un passant, toujours de la même manière. La
réponse est affirmative. Je suis sur la bonne route. Je grimpe à coups
de pédales lents et mesurés. Et je finis par me dire: Après tout,
qu’est-ce que je risque? Du moment que nous nous rendons tous à Kniébis,
nous sommes bien obligés de nous y retrouver. Ce sera le rendez-vous
général. Il était dix heures trente environ. Temps magnifique toujours,
mais orageux. Le ciel était d’un bleu foncé avec quelques gros cumulus
cotonneux.
Je vais de l’avant sans me retourner davantage. Mon parti est pris. Je
retrouverai mes amis à Kniébis.
De plus en plus je m’absorbe dans la contemplation du spectacle offert
par la forêt, qui se développe en un gigantesque amphithéâtre. Bien
nommée, cette forêt célèbre. Les hauts sapins, en un massif épais,
paraissent d’un noir d’encre. Dans la vallée, au-dessous de moi, on
entend, imperceptible, le bruit d’un cours d’eau qui roule dans la
rocaille; quelques maisons isolées apparaissent çà et là, au milieu de
terrains découverts; mais à mesure que j’avance, en gravissant la
montagne, les massifs d’arbres vont s’épaississant. Le sol est superbe,
heureusement. Les routes, on m’en avait prévenu, sont, paraît-il,
magnifiques durant toute l’étendue de la Forêt-Noire. Suivant
l’impression généralement ressentie dans les pays de montagne, plus je
vais de l’avant plus les sommets se découvrant dans le lointain semblent
s’élever. Maintenant le spectacle de cette forêt grandiose dont
j’aperçois, des hauteurs où je me trouve, une formidable étendue, me
plonge dans le ravissement.
Etait-ce donc, me dis-je, ce tableau merveilleux qui m’attirait, par un
instinct secret, par une suggestion du beau, car si je ne suis pas sur
le bon chemin et le rétrécissement de la route commence à me le faire
croire, sans doute je n’eusse pas contemplé ce paysage des «Mille et une
nuits».
Alors continuant mes réflexions, j’évoquai les souvenirs de mes lectures
d’autrefois, lectures de romans dont les héros fabuleux accomplissaient
leurs exploits dans ces monts fameux de la Forêt-Noire. C’est ici, me
dis-je, en fixant mes regards ardents sur cette forêt titanique, le
théâtre de ces héroïques légendes dont la littérature de l’Allemagne est
remplie. Je le vois, je le contemple, je le touche. Et en quelles
circonstances?
Où sont mes compagnons, pensai-je tout-à-coup, que doivent-ils dire?
Quelle doit être leur inquiétude?
Tout est désert. Je continue ma marche en avant. La forêt, ai-je dit, se
présentait à ma vue en gigantesque amphithéâtre; je m’avançais en
suivant le flanc de l’une des chaînes vers le fond du demi-cercle ainsi
formé par ce vaste massif montagneux. La route s’étant fort aplanie, il
était évident que j’allais me heurter à ce fond noir qui se dressait
d’une vertigineuse hauteur. Comment franchir cette muraille, pensai-je.
Quelle côte, juste ciel! doit-il y avoir là. Si c’est ici la route
royale de Paris à Vienne, je veux bien que tous les crabes de
l’Atlantique me déchirent l’épiderme pendant plusieurs tours de cadran.
Je m’enfonce de plus en plus dans cette forêt infernale, et je
n’aperçois devant moi que de vertigineux sommets.
Mais je ne désespère pas. J’avance toujours: «Enfin, on m’a dit pourtant
que j’étais sur la route de Kniébis. J’y parviendrai bien puisqu’on m’a
fait comprendre que je n’avais qu’à continuer.»
Le chemin était vraiment magnifique comme sol; il était de la largeur
d’un de nos chemins vicinaux. Je le suivais donc allègrement, me disant:
tant que je puis rouler avec facilité, rien de perdu. Et je roulais
avec une aisance d’autant plus grande que cette route était devenue à
peu près plane et par endroits était en pente descendante. Elle se
dirigeait vers la muraille sombre, comme une voie ferrée vers un tunnel.
Soudain, comme j’arrivais au pied de la chaîne en fer à cheval, un
spectacle inattendu se présenta. La route s’arrêtait net. Et à sa place
s’étalait, bien en rapport avec ce pays de légendes antiques, un
chantier de rochers où, vrais fils des vieux Teutons, des ouvriers à
taille d’hercule, travaillaient.
Je contemplai, stupéfait, l’aspect de ces lieux. A mon flanc gauche, se
dressait la montagne; devant moi, le chantier de rochers et par delà le
chantier un torrent qui se canalisait en un ruisseau assez large mais
peu profond, qui coulait à ma droite. Au-dessus du torrent, un pont de
bois. C’était ce pont misérable qui évidemment formait la suite de la
route. Oh! ce pont formant la route de Paris-Vienne! Enfin, tout à fait
à main droite, de l’autre côté du ruisseau, mais sans que le moindre
pont en permît les approches, un chemin commençait, se dirigeant vers
l’autre chaîne de montagnes. Le chemin que j’avais suivi se divisait
donc en deux parties: la première devant moi continuait à travers les
rochers par le petit pont de bois situé au-dessus du torrent; la seconde
se trouvait de l’autre côté du ruisseau, à main droite, et allait se
perdre dans la forêt.
En présence d’un pareil tableau: Impossible, me dis-je, oui, impossible
que ma route soit celle de droite, puisque j’en suis séparé par un
ruisseau torrentueux. Sans doute je pourrais, de rocher en rocher,
arriver à franchir cette passe dangereuse, mais je ne suppose pas que le
commun des mortels consente en général à se soumettre à cette émouvante
acrobatie. Mon chemin véritable est en face, évidemment.
Notez que toutes ces réflexions furent faites en un clin d’œil, et que
quelques secondes s’étaient à peine écoulées, lorsque, ces idées ayant
roulé dans ma cervelle j’interrogeai l’un des ouvriers qui travaillaient
au milieu des rochers. Ce ne fut pas une question, ce fut, comme à
l’ordinaire, un glapissement germanico-chinois qui signifiait: Suis-je
bien sur le chemin de Kniébis? Les travailleurs de la forêt me
regardaient tous d’un air beaucoup plus surpris par mon langage étrange
que par ma tenue de cycliste. La bicyclette, ils avaient déjà vu ça,
c’était certain, mais à mon langage bizarre, oh! non, ils ne
comprenaient rien. Ils continuaient à me considérer comme un enfant
contemple un animal sorti brusquement de sa cachette et qu’il ne connaît
pas encore. Ils semblaient dire: Enfin, que diable nous baragouinez-vous
là?
Tout à coup l’un de ces hommes à l’aspect rude mais bon enfant,
entendant le mot Kniébis, Kniébis, répété à plusieurs reprises et
accompagné d’un geste significatif, finit par comprendre et répondit:
Ya, ya, me désignant d’un geste, lui aussi, le petit pont de bois situé
au-dessus du torrent.
Alors, je n’hésitai pas une seconde. Je m’emparai de ma machine et,
marchant de rocher en rocher, je franchis le chantier pour aboutir à la
passerelle étroite d’où l’on pouvait voir les eaux mousseuses de la
cataracte se précipiter par le ruisseau dans la vallée.
Maintenant, le pont franchi, ce n’était plus une route, mais un sentier
de chamois, longeant le flanc de la montagne rocheuse. Obligé d’aller à
pied, inutile de le dire. Le sentier s’allongeait entre deux chaînons
élevés et j’étais comme au fond d’un entonnoir d’où j’apercevais, fort
au-dessus de moi, la voûte céleste d’un bleu foncé. Le sentier étroit,
allait se rétrécissant toujours. Brusquement, il cessa, et mon chemin,
qui déjà avait changé d’aspect, se transforma une seconde fois. Je me
trouvai en présence d’un escalier de bois vermoulu.
Retourner en arrière? Non, je me suis trop avancé, il faut poursuivre.
Je pris résolument ma légère bicyclette, ma chère petite compagne sur
les épaules et je commençai l’ascension.