A six heures précises, le signal du départ était donné. Notre étape

devait être de deux cent cinquante-deux kilomètres. Suberbie allait

naturellement prendre le train et nous comptions le voir à mi-chemin de

notre étape, c’est-à-dire vers Herremberg, ou au plus loin à Stuttgard,

que nous espérions traverser vers cinq ou six heures du soir.

Hélas, hélas! nous avions compté sans les défilés de la Forêt-Noire que

je m’étais fait une joie de traverser, mais qui allait être la cause de

nos principales mésaventures. Ce n’est que le lendemain soir, après une

foule d’incidents, que je retrouvai Suberbie à Ulm, ainsi que mes

principaux compagnons de route.

Peu de monde dans Strasbourg à six heures du matin. La traversée fut

courte.

Nous venions de quitter la ville et déjà on arrivait à la porte des

fortifications, quand une sentinelle nous inonda de son baragouin

allemand. Je n’y compris rien du tout, comme de juste, mais nous avions

d’excellents interprètes. Châtel, l’Alsacien, me dit qu’il fallait

descendre de machine durant la traversée de la zone militaire. On

s’exécuta. La zone franchie, ce ne fut pas long, on se remit en selle.

Etant arrivés la veille à onze heures du soir à Strasbourg, nous

n’avions pas encore vu de troupes allemandes. A peine remontés sur nos

machines, j’aperçus, à deux cents mètres devant moi, un escadron

prussien. Il fut rejoint en quelques instants.

Il s’avançait dans le même sens que nous, dans la direction du

magnifique pont de Kehl, sur le Rhin.

Comme l’escadron allait au grand trot, on le suivit durant quelques

minutes; mais bientôt la poussière soulevée par les chevaux nous gêna

beaucoup, et bien que l’espace resté libre sur la route fût fort

restreint, je priai Châtel, l’homme de tête, de forcer l’allure et de

doubler l’escadron, ce qui fut exécuté aussitôt.

On longea donc le flanc de la troupe. En passant ainsi tout près de

cette cavalerie allemande, malgré moi je la considérai longuement, en

proie à des sentiments que tous mes compatriotes comprendront. Je ne

pouvais détacher mes regards de ces soldats que jeune témoin des

sanglants désastres de la dernière guerre, j’avais si souvent revus en

des songes affreux.

C’étaient de solides gaillards qui nous regardèrent d’ailleurs sans

surprise, mais plutôt avec un air de profonde pitié.

Peu à peu les premières pensées qui m’avaient assailli, s’effacèrent,

et, en moi, le cycliste reparut.

Je fis un rapprochement entre cette lourde cavalerie et la nôtre, entre

ces énormes chevaux et nos rapides et frêles bicyclettes.

«C’est égal, pensai-je, le cyclisme est peut-être la cavalerie de

l’avenir, mais nous n’y sommes pas encore. Je vois mal ces gaillards

balourds avec leurs armes pesantes sur les fines gazelles d’acier. Non!

non, nous n’y sommes pas encore.»

Nous arrivions en tête de l’escadron. Je contemplai un instant,

l’officier qui le commandait.

Il était formidable!

En nous apercevant il tourna légèrement la tête de notre côté. Oh!

avait-il l’air, celui-là, de nous prendre en pitié!

Je me répétai aussitôt ma réflexion: «En voilà un, par tous les saints

du ciel, que je vois mal sur une bicyclette. Ouf! quel homme! mais il

l’écrabouillerait.»

Maintenant l’escadron était derrière nous. Le bruit sourd produit par le

trot des chevaux s’effaçait peu à peu. Je continuai à ruminer cette même

pensée: «Oui, certainement, il l’écrabouillerait...» quand, brusquement,

comme je redressais la tête, un spectacle inouï, et à coup sûr

inattendu, s’offrit à mes regards stupéfiés:

C’était, à trente mètres devant moi, épanoui en sa large carrure, l’air

rayonnant et jovial, un énorme officier prussien à bicyclette.

A cette apparition, la rate de Blanquies se dilata avec la même

virulence que celle des Athéniens quand ils virent le chien d’Alcibiade

ayant la queue coupée.

--Oh! oh! oh! non, s’écria-t-il, c’est trop fort! Non, mais voyez-vous

cet homme-là se promenant sur les boulevards, à Paris! Oh! oh! oh! mes

côtes! mes côtes! j’en suis malade. Non! non! arrêtez-vous. Ils en

feraient une tête les badauds! Non, mais, a, é, ou, u? comme dirait

l’autre.

Et Blanquies se frappait la cuisse droite à coups redoublés, comme si ce

geste devait calmer son fou rire impossible à contenir.

Notre désopilant compagnon riait encore, quand nous arrivons au

magnifique pont de Kehl. Ici Châtel et Patin nous font une déclaration

désagréable.

Patin nous annonce qu’il nous quitte parce qu’il est obligé de retourner

à Metz où ses affaires l’appellent. Châtel nous abandonne également, car

il ne se sent pas très bien disposé. Il va, lui, rejoindre Suberbie avec

qui il voyagera, pour nous retrouver plus loin et nous entraîner, au

besoin.

On se serre la main, puis la troupe réduite aux quatre compagnons, on

se sent envie d’écrire: aux quatre mousquetaires, traverse le pont de

Kehl, sur le Rhin; nous voici sur la véritable et antique terre

allemande: nous sommes dans le grand-duché de Bade.

La route est déjà détestable. Ce sont de petits cailloux pointus sur

lesquels on trépide d’une manière exaspérante. Déjà je ressens à la

jambe droite une douleur qui ne devait plus me quitter et devait arriver

à certains moments à un état aigu. A un croisement de routes, grand

embarras. Un paysan est là. Chalupa, l’interprète, dont l’utilité se

fait déjà sentir, demande notre chemin. Le paysan nous l’indique.

J’ai déjà appris comment on dit en allemand: mauvais chemin et je ne me

fais pas faute de servir le mot au brave homme, qui trouve, lui, le

chemin très ordinaire. Parbleu! il ne connaissait pas nos routes de

France, lui.

Devant nous, à l’horizon, la montagne se déroule.

Nous arrivons sans encombre dans un coquet village; c’est Oberkirch; la

machine de Chalupa s’est légèrement détraquée, et, comme la faim nous

talonne déjà,--oh! elle talonne vite quand on marche à bicyclette,--nous

faisons halte et, pour la première fois, nous pénétrons dans une auberge

allemande.

Elle est d’une propreté admirable. L’air solennel et doctoral du patron

excite le rire de Blanquies. Comme personne ne comprend le français dans

l’établissement, il en profite pour se «payer la tête» des gens qui sont

là et qui n’ont, à vrai dire, rien d’extraordinaire. Seul, le patron a

une tournure singulière; un véritable docteur en Sorbonne, je l’ai dit.

Après quelques instants, un des clients que notre apparition a semblé

intriguer au plus haut degré, après beaucoup d’hésitation a fini par

s’approcher de nous. Il ne parle pas un mot de français, aussi il

gesticule beaucoup; enfin il nous montre un journal sur lequel je

m’empresse de jeter les yeux. Quoique ne comprenant pas moi-même un mot

d’allemand, je devine ce dont il est question; le journal annonce tout

simplement notre voyage à bicyclette de Paris à Vienne, et cet excellent

homme, qui a lu cette nouvelle, se demande si nous sommes les voyageurs.

--Ya, ya, dis-je, en désignant la troupe; ce qui rend le client tout

heureux. D’ailleurs Chalupa est là pour achever de satisfaire sa

curiosité. Nous sommes prêts. En route.

Au village suivant, nous croisons une procession. Il n’en fallait pas

moins pour mettre en joie Blanquies. Voici que son rire guttural se

donne à nouveau carrière.

--Oh! oh! oh! Croyez-vous que ces malheureux en ont une couche sur leur

cervelle. Mais regardez-les donc, les uns derrière les autres; où

vont-ils comme ça, ces pauvres gens? C’est une maladie du cerveau.

Et le gavroche, déchaîné, dévisage chacune des personnes qui passent

devant lui, en me faisant remarquer jusqu’à leurs moindres défauts

physiques, ce qui a le don d’augmenter l’hilarité gouailleuse du

Montmartrois, dont les hanches n’y tiennent plus.

Toutefois, comme ses réflexions sont naturellement faites dans une

langue dont les braves campagnards ne sauraient comprendre un mot, ils

peuvent croire que leur personne n’est nullement en jeu, et ils ne font

pas la moindre attention à ce cycliste, dont le rire désordonné manque à

un certain moment de le faire tomber dans le fossé, car nous avons dû

naturellement nous ranger sur l’accotement pour laisser passer la

procession.

Pour ma part, je dois le dire, je ne goûte que fort peu, en cette

circonstance, les réflexions de mon compagnon, et je lui dis:

--Mon brave, ces campagnards sont peut-être d’une intelligence fort

ordinaire, mais je ne vois guère que le fait d’aller en procession

constitue un acte moquable, et si je fais quelques comparaisons entre

les diverses espèces animales et la nôtre, je constate que les premières

n’ont jamais l’idée d’aller ainsi, pour se rassembler ensuite dans un

temple afin d’y prier un être supérieur. Si la faculté rudimentaire

dont jouissent les animaux est de même nature que l’intelligence de

l’homme, ce que je conteste absolument, il est une particularité que les

animaux ne partagent pas avec l’espèce humaine: c’est celle de «l’idée

religieuse». Et si un jour, mon brave ami, il vous était donné de voir

des animaux rassemblés dans une enceinte et placés dans une attitude

indiquant chez eux qu’ils rendent hommage à la divinité, vous feriez la

réflexion diamétralement inverse de celle que vous avez émise tout à

l’heure: vous manifesteriez votre stupéfaction de l’intelligence inouïe

de ces animaux qui, comme les hommes, ont «l’idée du Créateur».

Cette dissertation n’a pas le don de convaincre le Montmartrois, qui se

saisit de l’idée des animaux réunis et chantant les louanges de Dieu

pour rire de plus en plus fort. Mais voici où le rire commence à me

gagner à mon tour. Au moment où Blanquies, se livrant à une joie folle à

l’idée des chiens réunis pour chanter des cantiques, commençait à

gesticuler, patatras! il s’étale dans le fossé, les quatre fers en

l’air. La procession était passée, heureusement pour lui.

La chute était d’ailleurs sans la moindre gravité. Rien, absolument

rien, ni à l’homme, ni à la machine.

Nous continuons notre voyage vers Oppenau. La route est un peu moins

mauvaise.

Il est près de neuf heures du matin. Nous sommes à environ cinq cents

mètres d’Oppenau, lorsque se produit un incident absolument insignifiant

en apparence; et pourtant c’est cet incident qui va être la cause de la

plus fâcheuse mésaventure, de ma séparation d’avec mes compagnons de

route et de ma perte pendant plus de six heures dans la Montagne-Noire à

laquelle nous touchions. Si le lecteur veut savoir par quelle suite de

circonstances inouïes j’ai pu me trouver séparé du groupe avec lequel je

marchais, et comment j’ai pu le perdre, il l’apprendra au chapitre

suivant.

IX

ÉGARÉ DANS LA FORÊT-NOIRE

Le caractère d’une froideur britannique de mon excellent compagnon

Willaume ne s’était guère démenti, on l’a vu. Son obéissance était

aveugle et muette. Qualité fort heureuse et qui était faite pour

épargner bien des ennuis au cours d’un pareil voyage.

Et la meilleure preuve de la vérité de cette observation, c’est que

Willaume, le pauvre Willaume, étant pour une fois sorti de son

caractère, a été la cause première, mais bien innocente au fond, de

l’incident qui allait nous séparer.

Cette séparation a paru si étrange, si singulière, si stupéfiante même

à tous ceux qui, par les journaux, se tenaient au courant de notre

voyage, elle a donné lieu à tant de commentaires, que je prie mon

lecteur d’en suivre les détails, d’ailleurs très brefs, avec une

scrupuleuse attention. On verra ainsi avec quelle simplicité peuvent se

produire les événements les plus invraisemblables en apparence.

Nous voici donc en marche, Chalupa, Blanquies, Willaume et moi, vers la

ville d’Oppenau, située au pied du mont de la Forêt-Noire.

A cinq cents mètres environ avant l’entrée en ville, je dis à mes

compagnons: «Nous allons descendre à Oppenau afin de faire signer nos

livrets.» Pour la première fois, Willaume, qui craint une trop grande

perte de temps, glisse une observation fort naturelle, en somme:

«Pourquoi faire signer nos livrets? dit-il; c’est inutile. Nous allons

nous trouver en retard. Il vaudrait mieux ne pas s’arrêter.» Observation

fort naturelle, dis-je, ou du moins qu’il lui était à coup sûr permis

d’émettre; mais elle a cependant le don de me piquer un peu et je

réponds vivement à mon compagnon: «Eh bien, puisque vous ne voulez pas

perdre de temps, c’est bien; voici mon livret, partez en avant avec

Chalupa, faites signer les livrets, et nous nous retrouverons dans

Oppenau, que nous traverserons, Blanquies et moi, sans nous arrêter.»

Willaume et Chalupa partent donc en avant, pendant que nous continuons

tranquillement notre marche. Après quatre cents mètres environ, soudain

nous apercevons, appuyées contre une maison isolée, un peu avant

l’entrée dans Oppenau, les machines de nos deux amis: «Tiens, s’écrie

Blanquies, ils sont allés là faire signer les livrets. Continuez votre

chemin, je vais bien vite les prévenir que nous passons.» Et tandis que

je pousse vers la ville, Blanquies descend et disparaît à son tour dans

la maison isolée.

Ici, pour la clarté du récit, je dois ouvrir une parenthèse.

La ville d’Oppenau est, comme je l’ai dit, située au pied de la

montagne. A cet endroit, la route venant de Strasbourg se divise en

trois tronçons qui, tous trois, pour notre malheur, conduisent au même

point, à Kniébis, en pleine Forêt-Noire. Cette ville de Kniébis est

celle que mon itinéraire nous indiquait à la suite de celle d’Oppenau;

car j’avais, avant de partir, dressé une liste des localités de quelque

importance par où nous devions passer, système fort commode et dont je

me suis toujours assez bien trouvé. J’avais déjà, naturellement,

renseigné mes compagnons sur la ville où nous devions diriger notre

marche, car j’étais le seul au courant de l’itinéraire, en ma qualité de

chef de l’expédition.

Tous les quatre nous savions donc que, après Oppenau, nous avions à

marcher sur Kniébis. Mais ce que nous ignorions totalement, hélas! c’est

précisément que trois routes, au lieu d’une, pouvaient nous y conduire.

Or, voici la situation de ces trois routes. La première, à droite, se

détache de la route principale, avant l’entrée dans la ville d’Oppenau.

C’est la plus longue et la meilleure; c’est, en réalité, celle que nous

eussions dû prendre tous les quatre; les deux autres se trouvent à la

sortie d’Oppenau, formant une fourche à angle aigu. De ces deux

dernières, celle de droite est moins longue que la première, mais elle

est plus mauvaise, c’est celle que prirent mes compagnons; enfin, la

troisième, celle de gauche, qui est la plus courte, mais qui devient un

vrai sentier à travers la forêt, est celle où je m’engageai, et voici

comment le fait arriva.

Tandis que Blanquies était descendu pour prévenir Willaume et Chalupa de

notre passage, je m’avançais avec une très grande lenteur à travers

Oppenau, n’ayant pas aperçu la première route à droite, la vraie, que

mes compagnons ne virent pas non plus, du reste. Je continuai ainsi mon

chemin jusqu’à la sortie de la ville, où se trouve le croisement des

deux nouvelles routes. En présence de ce croisement, je restai une

minute hésitant, puis, comme je constatai que le fil du télégraphe suit

la route de gauche, je me décidai et m’embarquai sur cette route;

décision fâcheuse, car, s’il est imprudent de rester séparé de ses

compagnons dans les voyages à bicyclette, l’imprudence devient une faute

grave quand elle se produit à une bifurcation.

J’avais à peine fait cent mètres sur ma route qui, déjà, montait en

pente raide, quand un scrupule me prit. J’interrogeai un paysan, tant

bien que mal, moitié par gestes, moitié baragouinant deux mots

d’allemand. Toute ma singerie voulait dire: «Suis-je bien sur la route

de Kniébis?» Le paysan répondit nettement: «Ya, mein herr.»

Fatalité! car c’était exactement la même réponse qu’on allait faire à

mes compagnons, sur l’autre route, celle de droite, et qui allait les

pousser plus avant.

Il est certain qu’ici, ne voyant pas venir la troupe, j’aurais dû

retourner en arrière. Mais pour quoi faire? pensai-je, puisque je suis

sur la route de Kniébis. Tous les trois savent que nous allons sur cette

ville, ils sont forcés d’arriver. Raisonnement tout simple pour moi,

dans la conviction où j’étais que ma route était la seule conduisant à

Kniébis.

Plusieurs fois, je me retourne. Personne. C’est vraiment un peu fort, je

ne puis comprendre ce qui les retient.

Maintenant, c’est fini. La route, montant toujours, je ne veux pas

perdre le bénéfice de ma peine, et je poursuis mon chemin.

Le spectacle est d’ailleurs magnifique. La forêt se déroule déjà à mes

regards. Pourtant ma vive préoccupation m’empêche encore de jouir de la

vue. J’interroge de nouveau un passant, toujours de la même manière. La

réponse est affirmative. Je suis sur la bonne route. Je grimpe à coups

de pédales lents et mesurés. Et je finis par me dire: Après tout,

qu’est-ce que je risque? Du moment que nous nous rendons tous à Kniébis,

nous sommes bien obligés de nous y retrouver. Ce sera le rendez-vous

général. Il était dix heures trente environ. Temps magnifique toujours,

mais orageux. Le ciel était d’un bleu foncé avec quelques gros cumulus

cotonneux.

Je vais de l’avant sans me retourner davantage. Mon parti est pris. Je

retrouverai mes amis à Kniébis.

De plus en plus je m’absorbe dans la contemplation du spectacle offert

par la forêt, qui se développe en un gigantesque amphithéâtre. Bien

nommée, cette forêt célèbre. Les hauts sapins, en un massif épais,

paraissent d’un noir d’encre. Dans la vallée, au-dessous de moi, on

entend, imperceptible, le bruit d’un cours d’eau qui roule dans la

rocaille; quelques maisons isolées apparaissent çà et là, au milieu de

terrains découverts; mais à mesure que j’avance, en gravissant la

montagne, les massifs d’arbres vont s’épaississant. Le sol est superbe,

heureusement. Les routes, on m’en avait prévenu, sont, paraît-il,

magnifiques durant toute l’étendue de la Forêt-Noire. Suivant

l’impression généralement ressentie dans les pays de montagne, plus je

vais de l’avant plus les sommets se découvrant dans le lointain semblent

s’élever. Maintenant le spectacle de cette forêt grandiose dont

j’aperçois, des hauteurs où je me trouve, une formidable étendue, me

plonge dans le ravissement.

Etait-ce donc, me dis-je, ce tableau merveilleux qui m’attirait, par un

instinct secret, par une suggestion du beau, car si je ne suis pas sur

le bon chemin et le rétrécissement de la route commence à me le faire

croire, sans doute je n’eusse pas contemplé ce paysage des «Mille et une

nuits».

Alors continuant mes réflexions, j’évoquai les souvenirs de mes lectures

d’autrefois, lectures de romans dont les héros fabuleux accomplissaient

leurs exploits dans ces monts fameux de la Forêt-Noire. C’est ici, me

dis-je, en fixant mes regards ardents sur cette forêt titanique, le

théâtre de ces héroïques légendes dont la littérature de l’Allemagne est

remplie. Je le vois, je le contemple, je le touche. Et en quelles

circonstances?

Où sont mes compagnons, pensai-je tout-à-coup, que doivent-ils dire?

Quelle doit être leur inquiétude?

Tout est désert. Je continue ma marche en avant. La forêt, ai-je dit, se

présentait à ma vue en gigantesque amphithéâtre; je m’avançais en

suivant le flanc de l’une des chaînes vers le fond du demi-cercle ainsi

formé par ce vaste massif montagneux. La route s’étant fort aplanie, il

était évident que j’allais me heurter à ce fond noir qui se dressait

d’une vertigineuse hauteur. Comment franchir cette muraille, pensai-je.

Quelle côte, juste ciel! doit-il y avoir là. Si c’est ici la route

royale de Paris à Vienne, je veux bien que tous les crabes de

l’Atlantique me déchirent l’épiderme pendant plusieurs tours de cadran.

Je m’enfonce de plus en plus dans cette forêt infernale, et je

n’aperçois devant moi que de vertigineux sommets.

Mais je ne désespère pas. J’avance toujours: «Enfin, on m’a dit pourtant

que j’étais sur la route de Kniébis. J’y parviendrai bien puisqu’on m’a

fait comprendre que je n’avais qu’à continuer.»

Le chemin était vraiment magnifique comme sol; il était de la largeur

d’un de nos chemins vicinaux. Je le suivais donc allègrement, me disant:

tant que je puis rouler avec facilité, rien de perdu. Et je roulais

avec une aisance d’autant plus grande que cette route était devenue à

peu près plane et par endroits était en pente descendante. Elle se

dirigeait vers la muraille sombre, comme une voie ferrée vers un tunnel.

Soudain, comme j’arrivais au pied de la chaîne en fer à cheval, un

spectacle inattendu se présenta. La route s’arrêtait net. Et à sa place

s’étalait, bien en rapport avec ce pays de légendes antiques, un

chantier de rochers où, vrais fils des vieux Teutons, des ouvriers à

taille d’hercule, travaillaient.

Je contemplai, stupéfait, l’aspect de ces lieux. A mon flanc gauche, se

dressait la montagne; devant moi, le chantier de rochers et par delà le

chantier un torrent qui se canalisait en un ruisseau assez large mais

peu profond, qui coulait à ma droite. Au-dessus du torrent, un pont de

bois. C’était ce pont misérable qui évidemment formait la suite de la

route. Oh! ce pont formant la route de Paris-Vienne! Enfin, tout à fait

à main droite, de l’autre côté du ruisseau, mais sans que le moindre

pont en permît les approches, un chemin commençait, se dirigeant vers

l’autre chaîne de montagnes. Le chemin que j’avais suivi se divisait

donc en deux parties: la première devant moi continuait à travers les

rochers par le petit pont de bois situé au-dessus du torrent; la seconde

se trouvait de l’autre côté du ruisseau, à main droite, et allait se

perdre dans la forêt.

En présence d’un pareil tableau: Impossible, me dis-je, oui, impossible

que ma route soit celle de droite, puisque j’en suis séparé par un

ruisseau torrentueux. Sans doute je pourrais, de rocher en rocher,

arriver à franchir cette passe dangereuse, mais je ne suppose pas que le

commun des mortels consente en général à se soumettre à cette émouvante

acrobatie. Mon chemin véritable est en face, évidemment.

Notez que toutes ces réflexions furent faites en un clin d’œil, et que

quelques secondes s’étaient à peine écoulées, lorsque, ces idées ayant

roulé dans ma cervelle j’interrogeai l’un des ouvriers qui travaillaient

au milieu des rochers. Ce ne fut pas une question, ce fut, comme à

l’ordinaire, un glapissement germanico-chinois qui signifiait: Suis-je

bien sur le chemin de Kniébis? Les travailleurs de la forêt me

regardaient tous d’un air beaucoup plus surpris par mon langage étrange

que par ma tenue de cycliste. La bicyclette, ils avaient déjà vu ça,

c’était certain, mais à mon langage bizarre, oh! non, ils ne

comprenaient rien. Ils continuaient à me considérer comme un enfant

contemple un animal sorti brusquement de sa cachette et qu’il ne connaît

pas encore. Ils semblaient dire: Enfin, que diable nous baragouinez-vous

là?

Tout à coup l’un de ces hommes à l’aspect rude mais bon enfant,

entendant le mot Kniébis, Kniébis, répété à plusieurs reprises et

accompagné d’un geste significatif, finit par comprendre et répondit:

Ya, ya, me désignant d’un geste, lui aussi, le petit pont de bois situé

au-dessus du torrent.

Alors, je n’hésitai pas une seconde. Je m’emparai de ma machine et,

marchant de rocher en rocher, je franchis le chantier pour aboutir à la

passerelle étroite d’où l’on pouvait voir les eaux mousseuses de la

cataracte se précipiter par le ruisseau dans la vallée.

Maintenant, le pont franchi, ce n’était plus une route, mais un sentier

de chamois, longeant le flanc de la montagne rocheuse. Obligé d’aller à

pied, inutile de le dire. Le sentier s’allongeait entre deux chaînons

élevés et j’étais comme au fond d’un entonnoir d’où j’apercevais, fort

au-dessus de moi, la voûte céleste d’un bleu foncé. Le sentier étroit,

allait se rétrécissant toujours. Brusquement, il cessa, et mon chemin,

qui déjà avait changé d’aspect, se transforma une seconde fois. Je me

trouvai en présence d’un escalier de bois vermoulu.

Retourner en arrière? Non, je me suis trop avancé, il faut poursuivre.

Je pris résolument ma légère bicyclette, ma chère petite compagne sur

les épaules et je commençai l’ascension.

A vol de vélo · 第 5 / 12 段