Quelle intensité d’émotion doit-on supposer chez celui que des

circonstances singulières ont conduit ainsi à être l’objet d’une

manifestation bien peu en rapport avec ses mérites, et combien j’en

étonnerai peu en disant que je ne fus capable que de quelques mots de

remerciements balbutiés d’une voix troublée! D’ailleurs, devions-nous

oublier que nous faisions un voyage à grande vitesse et que nous étions

toujours attendus plus loin?

Une sorte de taverne moitié française moitié allemande se trouvait là,

sur le point frontière. On y entra bruyamment pour fêter par une large

rasade la bienheureuse rencontre et, une fois encore reconstitués en

brillant escadron, on partit rapidement, lancés à toute vitesse sur le

versant alsacien des Vosges.

La route était encore magnifique. Quant à la douane allemande, ni vue ni

connue. Circonstance qui s’explique, je dois le dire, par ce fait que la

seule marchandise que nous transportions avec nous, la bicyclette, celle

du moins qui est en cours d’usage, ne paye aucun droit d’entrée en

Allemagne.

Les ramifications des Vosges nous apparaissaient du côté de l’Allemagne

maintenant. Elles se détachaient plus nombreuses de la chaîne

principale, et formaient des vallées qu’on devinait plutôt, par suite de

la configuration générale du pays. On roulait à toutes pédales, avec

d’autant plus d’entrain que l’heure s’avançait et que nos estomacs

criaient famine. A mesure que l’on dégringolait dans la vallée, le jour

baissait rapidement au point que la nuit était à peu près tombée quand,

virant sur la gauche, on longea le pied de la montagne.

On arriva à Schirmeck pour se mettre à table. C’était notre première

station hors de France. Il était huit heures du soir environ. Ma fatigue

était extrême.

Mais j’étais pressé d’arriver à Strasbourg et je recommandai à la

patronne de bien activer le service: «Nous sommes pressés, lui dis-je,

allons, faites-nous servir. Vous voyez, nous sommes tous en présence de

sérieux apéritifs. Quand nous aurons fini d’envoyer par devers nos

estomacs ces liqueurs qui n’ont rien de bienfaisant, nous nous mettrons

à table. Pas une minute à perdre. Servez-nous ce qui est prêt, le reste

nous est égal.» Pourquoi des apéritifs dans une circonstance où nous

n’avions guère besoin d’un pareil élixir pour faire hurler nos

muqueuses? Je ne sais, mais comment attendre dans un café, grand ou

petit, élégant ou modeste, sans avoir devant soi un garçon qui vous

demande: «Que faut-il vous servir? Qu’est-ce que monsieur désire

prendre?»

Pendant que nous sommes là attablés, moi plongé dans un fauteuil qu’on

m’avait fait l’extrême honneur de «m’avancer», Willaume assis à ma

droite, une scène quasi muette se déroule. Nous n’avions point vu encore

d’uniforme prussien; soudain, pendant que nous conversons ainsi, en

proie à la joie de ce repos momentané, deux gendarmes prussiens entrent

dans le café-restaurant et passent près de nous; ils portent

naturellement le légendaire casque à pointe.

Pour moi, je ne les ai pas tout d’abord aperçus, car je me trouve placé

à l’extrémité d’une table, le dossier de mon fauteuil tourné vers la

salle du café, moi regardant le mur. Mais Willaume les a vus, et il me

pousse du coude, sans mot dire. J’aperçois les gendarmes et presque

aussitôt je reporte mes regards sur la physionomie de mon brave

compagnon. Je la vois absolument décomposée.

J’avoue que la vue des gendarmes ne m’avait causé qu’une émotion légère

et, au premier abord, je ne saisis pas bien le bouleversement auquel

semble en proie mon jeune camarade; mais je me rends compte bien vite de

l’impression vive qu’il doit ressentir quand je me souviens quel est son

pays de naissance, et que ce pays a vu toutes les horreurs de

l’invasion. Alors, je me contente, toujours sans prononcer une parole,

de hausser les épaules, en ayant l’air de dire: «Oh! ma foi, nous en

verrons bien d’autres.»

Mais un de nos compagnons alsaciens a vu en son entier la scène qui

vient de se dérouler, il a vu l’émotion violente peinte subitement sur

le visage de Willaume; alors, sur un ton qui m’alla jusqu’au fond de

l’âme, ce brave garçon, qui a dû les ressentir, lui aussi, ces

émotions-là, mais dont les sensations se sont émoussées par une longue

habitude, s’adressant à mon compagnon, lui dit: «N’y faites pas

attention, monsieur Willaume, ne les regardez pas.»

Le dîner était servi. Il fut plein d’entrain, comme toujours; car si

Willaume et moi ressentions un énervement causé par la fatigue jointe à

nos vives émotions, il n’en était pas de même de nos joyeux compagnons.

Même l’un d’eux, au dessert, constatant la présence d’un piano, se mit à

exécuter de brillantes sérénades, ce qui acheva de porter la réunion à

son maximum de gaieté.

Je regrettai une fois de plus l’absence de l’excellent Blanquies, me

demandant ce qu’il avait pu devenir.

«Je suis vraiment surpris, déclarai-je, qu’il ne nous ai pas rejoints.

Pourtant nous avons fait ici une halte sérieuse. Peut-être se sera-t-il

décidé à prendre le train, malgré la déplorable opinion que cette

fâcheuse conjoncture aura pu donner de son endurance à ses amis du Club

montmartrois. Nous verrons bien. Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé de

nouvelle anicroche, seul, sur la route, par la nuit épaisse! Il y a des

gens qui ont une telle guigne!»

Ces réflexions faites, on se remet en selle. Le centre principal avant

d’arriver à Strasbourg était la ville de Mutzig.

La nuit est noire, comme de l’encre, naturellement. Comme au sortir de

Vitry-le-François, j’essaye de suivre pas à pas un compagnon muni de

lanterne, mais la marche ne m’en est pas moins très pénible, à cause de

ma vue déplorable, d’autant plus que la route devient de plus en plus

houleuse. Hélas! combien elle était belle encore auprès de celles qui

nous attendaient dans la Bavière.

De temps à autre le peloton se disloque, mais on se concentre vite, car

on tient à arriver en groupe. Nous approchons de Mutzig.

A ce moment, je ne songeais qu’à Strasbourg. C’était là que tout le

monde nous attendait; là, ou du moins à quelques kilomètres en avant de

la ville. C’est l’idée que j’avais alors dans l’esprit et quand un de

mes compagnons me dit: «Encore quelques instants et nous sommes à

Mutzig,» je ne pris cet avis que comme un simple renseignement destiné à

me faire savoir d’une manière précise à quelle distance nous étions de

Strasbourg.

Aussi on doit juger de ma stupéfaction quand, arrivant au centre de la

petite ville, le spectacle que je vais dire frappa mes regards.

Une foule considérable se pressait sur la place, puis au centre, au

milieu de la population formant un vaste cercle, un bataillon magnifique

de cinquante, soixante, quatre-vingts cyclistes, je ne sais,

attendaient, avec, suspendus à leurs guidons, des ballons lumineux,

couleur orange. La réunion de ces ballons tremblotants en une masse

compacte formait un foyer scintillant qui illuminait l’atmosphère. Je

prie de croire que la scène d’arrivée ne fut pas longue. A peine au

centre de la place, à peine noyé dans ce flot de cyclistes, je fus pris,

enlevé, et porté vers une salle étincelante de lumière et où s’était

entassée une foule énorme. Le changement fut tellement rapide, toute

cette scène d’arrivée dans Mutzig fut tellement brusque, que mes yeux

faits à l’obscurité furent éblouis et que je restai quelques secondes à

recouvrer mes sens. Sur une table, des verres à champagne étaient

rangés. Après un instant, dès que le silence fut établi, le président du

Club de Mutzig, car c’était lui qui avait organisé cette superbe

réception, prit la parole et souhaita la bienvenue aux deux voyageurs.

A la table sur laquelle les verres à champagne étaient rangés, un

sous-officier prussien était installé. Il regardait, impassible, mais

l’air plutôt sympathique, cette scène.

Le président du Club, terminant son allocution, s’écria: «Vive Perrodil!

vive Willaume! vivent les cyclistes français!...»

D’après le ton de la voix, il était facile de comprendre qu’un dernier

vivat allait venir, et, pour tous ceux qui avaient le regard fixé sur le

visage de l’orateur on pouvait se rendre parfaitement compte de ce que

ce vivat allait être; mais au moment même où le président achevait les

mots «cyclistes français» et commençait un nouveau vive... le mot

suivant s’étouffa dans sa gorge, car son regard avait rencontré celui du

sous-officier prussien.

D’ailleurs, tout cela s’exécuta avec une très grande promptitude et les

applaudissements frénétiques de l’assistance vinrent tirer tout de suite

l’orateur de l’embarras qui eût pu naître pour lui de cette scène

rapide.

Après quelques mots de remerciements pour mon compagnon et pour moi, le

champagne coula à flots, tellement à flots que j’en fis l’observation à

une des personnes qui se tenaient à mes côtés. Cette personne me

répondit que les dernières bouteilles apportées constituaient la tournée

du sous-officier qui, lui aussi, avait voulu souhaiter la bienvenue aux

cyclistes français. En signe de remerciement, je lui fis un salut

significatif, à lui spécialement adressé. Une politesse en valait bien

une autre.

Nous voici de nouveau sur nos machines, mais cette fois ce n’est plus un

peloton, ce n’est plus même un escadron, c’est une armée en marche, une

armée étincelante de mille feux aux reflets orange, qui roule tantôt

silencieuse, tantôt bruyante dans la nuit tranquille, sous le ciel

faiblement éclairé de lueurs sidérales.

La route est de plus en plus houleuse, ce sont parfois des sauts

inattendus qui me causent les plus grandes craintes à cause de notre

nombre. Quelle salade, si des chutes venaient à se produire!

De temps à autre, assez énervé par ces événements aussi émotionnants que

précipités, et par la fatigue de cette nouvelle journée de marche, je ne

cesse de m’inquiéter, je ne sais vraiment pourquoi, de mon compagnon et,

à plusieurs reprises, je crie: «Willaume, vous êtes là?»

Avec la régularité d’un instrument de précision, Willaume me répond du

milieu d’un groupe derrière moi: «Oui, je suis là, ne vous inquiétez

pas. Tout va bien.»

Nous sommes encore à plus de dix kilomètres de notre but quand une vaste

lueur apparaît sur notre gauche à l’horizon. C’est la ville de

Strasbourg. La lueur augmente d’intensité rapidement à mesure que nous

avançons, mais combien les instants paraissent d’une longueur démesurée

dans de pareilles circonstances! La route me semble d’autant plus

interminable, que je marche avec difficulté à cause de ma vue, toujours,

de l’état de la voie, du nombre des compagnons qui nous entourent, enfin

de mon impatience d’arriver. Suivant l’habitude un cycliste annonce les

kilomètres, mais comme il le fait par à peu près, le temps ne nous

paraît que plus long. Enfin, nous voici aux approches d’un faubourg.

Décrire l’aspect des lieux, c’est impossible, car si la route est

éclairée par les ballons orange de mes compagnons, les objets échappent

complètement à ma vue. Puis je ne me préoccupe de rien, maintenant, je

me laisse conduire.

Un de mes voisins vient d’annoncer: «voici Strasbourg». Je regarde fort

en avant de notre armée, c’est le coup de théâtre de Mutzig qui

recommence, mais cette fois moins inattendu, et moins précipité. Massés

à droite de la route, d’autres à gauche, puis disséminés un peu partout,

des ballons orange annoncent la présence d’une nouvelle armée. Çà et là,

dans la nuit rendue plus épaisse à la vue par le contraste, les curieux

se pressent. Il faut marcher avec une très grande lenteur. La rencontre

des deux armées cyclistes se produit et c’est alors un énorme remous de

machines, de cyclistes, de lanternes tremblotantes. On pousse des

acclamations, mais qui donc doit m’apercevoir dans cette masse roulante!

Un instant je suis saisi, on arrête ma bicyclette: c’est Châtel et Patin

qui sont toujours à mes côtés et qui me font descendre une seconde afin

de pouvoir paraître dans le groupe principal où se trouve Suberbie et

qui attend d’avoir constaté ma présence et celle de Willaume afin de se

remettre en marche.

Là, avec la rapidité de l’éclair, je reconnais une physionomie qui ne

m’était pas inconnue. Je fais un geste de reconnaissance et je repars

après avoir serré toutes les mains tendues, en me disant: «Il a été

fidèle au poste, le petit gaillard!» C’était Chalupa, le brave Chalupa,

le jeune Tchèque, dont j’ai parlé au début de ce récit, celui qui était

venu au _Petit Journal_ se proposer comme compagnon de route et

interprète et à qui j’avais dit: «Allez nous attendre à Strasbourg, vous

partirez de là, le trajet complet me paraissant bien long pour vous.»

On repart. Les deux armées n’en formant plus qu’une seule, mais vraiment

magnifique, entrent dans Strasbourg. Il est onze heures du soir. Je suis

noyé au milieu de cette immense escorte triomphale, et la ville, à cette

heure avancée, disparaît à ma vue. Je n’entends que des acclamations,

toujours des vivats ou des bruits de machines; à mes regards n’apparaît

que la nuée perpétuellement tremblotante des ballons orange qui

zigzaguent dans la nuit comme des serpentins. Il en vient de partout.

Comme le but vers lequel nous tendons n’est pas bien déterminé, car

d’une part on nous attend à l’_hôtel de la Couronne_ où le banquet est

préparé, et d’autre part nous voudrions prendre quelques secondes de

repos à l’_hôtel d’Angleterre_ où des chambres nous ont été préparées,

les cyclistes de tête, ne sachant par quel chemin exact se diriger, se

trompent, reviennent sur leurs pas, et de nouveaux remous se produisent.

Les ballons lumineux s’entre-croisent dans une sarabande magnifique.

C’est une danse échevelée de feux follets que reflètent les aciers des

machines, dans un enchevêtrement sans fin.

Enfin, on s’est décidé pour l’hôtel d’Angleterre. Nous y arrivons. A

peine descendus de machine, nous sommes, Willaume et moi, enlevés, et,

en un clin d’œil, emportés dans une chambre, où entourés seulement de

Suberbie, Châtel et Patin, nous pouvons enfin recouvrer nos sens,

légèrement troublés par cette entrée digne de Marcellus, l’illustre

triomphateur romain.

Notre séjour dans la chambre d’hôtel ne fut pas long. Après quelques

minutes on annonça que la salle d’hydrothérapie était préparée. On s’y

porta en bloc, Suberbie, Patin, Châtel, Willaume et moi, car nous étions

pour l’instant les cinq compères de cette brillante aventure. En

quelques secondes mon compagnon et moi avions débarrassé nos personnes

de nos vêtements respectifs, et comme les baignoires étaient à l’état

d’unité, force nous fut bien de nous caser face à face dans l’unique

récipient que nous avions à notre disposition. Châtel et Patin, tous

deux fatigués aussi, et désireux de plonger à leur tour leurs membres

dans l’onde tiède de la baignoire, s’étaient allégés de leur vêtement,

circonstance qui loin de nous surprendre, dans une conjoncture aussi

exceptionnelle, jetait une note des plus comiques et faisait penser

malgré soi à l’état primitif de l’espèce humaine quand, sortie depuis

peu des mains du Créateur, cette espèce faisait bon ménage avec les

différentes variétés animales.

Je venais de quitter la baignoire quand je fus saisi par Châtel qui,

armé d’un gant de crin et soucieux de remplir d’une façon

consciencieuse sa fonction d’entraîneur, me fit subir une de ces

frictions tellement énergique que je poussai un hurlement de douleur.

--Ça va bien, ça va bien, s’écria-t-il, c’est ce qu’il faut.

Tournez-vous.

--Assez! assez! m’écriai-je, vous voulez me faire passer à l’état

d’anguille qu’on écorche. Par tous les diables des régions infernales,

vous n’avez pas froid aux yeux, vous. On voit bien que vous ne sentez

pas votre satané outil sur votre épiderme.

--Ça va bien, ça va bien, criait l’enragé.

--Comment! ça va bien, mais vous voulez me rendre fou!

J’en étais d’un rouge écrevisse. Willaume s’était déridé; il commençait

à faire entendre un rire prolongé, mais que retenait cependant un peu

l’idée qu’il allait recevoir la même raclée à travers l’échine.

Pourtant il la supporta gaillardement. Toujours patient, Willaume. C’est

à croire qu’on eût pu lui arracher successivement tous les cheveux qui

ornaient son crâne, sans lui soutirer une plainte.

Châtel et Patin se rencontrèrent face à face, eux aussi, dans la

baignoire, après nous, tant il est dans la vie sportive et aventureuse

des circonstances où trop de délicatesse serait mal à sa place.

Cette «réfection» extérieure opérée, on se dirigea vers la salle du

banquet, où devait s’opérer pour nous une légère réfection intérieure,

car j’avais demandé, on s’en souvient, de ne paraître là que quelques

instants.

Au moment de sortir de l’hôtel d’Angleterre, je reçus une nouvelle

délégation qui me présenta un bouquet superbe, orné comme la première

fois de deux rubans blanc et rouge. Je ne savais plus quels termes

employer pour tant de marques de sympathie. Et encore l’on m’avait

prévenu qu’une masse de cyclistes venus de tous les points de

l’Alsace-Lorraine avaient dû repartir avant notre arrivée à cause de

l’heure trop tardive. Citer des noms, hélas, c’est s’exposer à en

omettre beaucoup. Que ceux que j’oublierai me le pardonnent. Parmi les

aimables cyclistes venus à la frontière, se trouvaient MM. Verly,

Gutknecht, Weiss, Bauer, Bietch, Schaumann et, parmi les sociétés qui

avaient envoyé des délégations à Strasbourg, la Céléritas de Strasbourg,

le Vélo-Club de Mulhouse, le Vélo-Club de Metz, le Vélo-Club de

Schiltigheim, le Vélo-Club de Bischwiller.

Enfin, un détail vraiment touchant et que je ne puis passer sous

silence: M. Paul Weil, rédacteur du _Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine_, et

l’un des principaux organisateurs de cette fête inoubliable, tombé

subitement malade la veille de notre arrivée, s’était, enveloppé de

couvertures et grelottant de fièvre, assis à sa fenêtre pour nous voir

passer et pouvoir crier: Vivent les cyclistes français!

Dans la salle du banquet, tout le monde était à son poste. La réunion

était présidée par M. Riss, directeur du _Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine_,

aux côtés duquel on nous fit prendre place. Tout, banquet et discours,

se passa dans les règles. Les applaudissements, on le pense, ne furent

ménagés à personne.

Nous étions installés depuis cinq ou six minutes et nous nous disposions

d’ailleurs, une fois les discours prononcés, à disparaître au plus tôt

quand un petit événement qui, en raison du va-et-vient général, passa

inaperçu pour les convives, sauf pour Willaume et moi, se produisit.

Nous étions en devoir de nous ravitailler l’estomac dans la mesure d’un

appétit fortement amoindri par notre énervement, quand tout à coup, dans

l’encadrement de la porte, apparut, en son costume jaune foncé, couvert

de poussière, les traits élargis par un ahurissement pareil sans doute à

celui de toute l’armée romaine quand elle se vit en présence des

éléphants de Pyrrhus, Blanquies, l’ami Blanquies, le joyeux compagnon,

le Montmartrois échappé de ses cafés nocturnes, Blanquies lui-même qui

jeta d’abord un regard immense à travers la salle, puis catégoriquement,

mais sans se hâter, vint prendre place auprès de nous.

Où avait-il l’estomac, l’infortuné? Pas mangé depuis Nancy! Horrible! Un

instant je frémis pour les plats de l’hôtel de la Couronne.

Il ne disait rien, du reste. Blanquies avait la langue raidie par la

faim.

A la sortie, lorsque les discours furent terminés et que l’on eut

adressé un dernier salut avec de nouveaux et cordiaux remerciements à

ceux qui nous avaient ménagé cette splendide réception, notre ami put

parler enfin:

--Figurez-vous bien, dit-il, en commençant à agiter ses bras en forme de

fléaux à battre le blé, que j’ai cru devenir dément. J’étais sur vos

talons depuis Nancy; depuis Nancy, entendez-vous. Ah! les gredins! ces

satanés paysans me disaient, les uns: Ils viennent de passer, les

autres: Il y a cinq minutes qu’ils sont partis; d’autres encore: Ils

sont à deux kilomètres devant vous. Ah! les enfants du diable! et la

distance variait toujours, et plus je pédalais, plus parfois la distance

augmentait. Non! c’était à perdre la tête. Et les routes sont dans un

état, faut voir. Et une fois en Alsace, je demande mon chemin, ces

idiots-là me répondent dans un charabia incompréhensible. Ah! c’est du

propre! J’étais éreinté. Je me suis arrêté pour boire, je mourais

littéralement, je mourais. Juste je me suis arrêté dans le restaurant où

vous avez dîné. On m’a dit: Mais ils viennent de partir. Oui, oui,

impossible de vous rejoindre, vous étiez toujours à cinq minutes. Oh!

pour rigolo, c’est rigolo, les records! Enfin je vous ai rattrapés, sans

prendre le train.

Pendant cette avalanche, nous arrivions à notre hôtel, enfin! Il était

une heure de la nuit.

VIII

EN TERRE ALLEMANDE

Willaume et moi, avions pris une chambre à deux lits, système assez

commode pour deux hommes en proie aux mêmes fatigues, un peu aux mêmes

émotions et tendant ensemble au même but. Notre heure de départ était

toujours la même, six heures du matin. A cinq heures le garçon de

l’hôtel nous réveillait.

Je restai un instant ahuri par suite de la journée très fatigante de la

veille. Après dix minutes au moins de réflexion, je me décidai à me

placer sur mon séant en travers du lit, la physionomie toujours dans un

même état d’ahurissement complet, sans doute, car Willaume qui était

déjà debout me dit en riant: «Quel air vous avez! Allons, il faut se

lever, vous ne serez pas prêt pour le départ.»

Je dois faire ici un aveu: je suis souvent d’humeur assez maussade, le

matin, à mon lever; affaire d’estomac évidemment, car cette

particularité est fréquente chez les personnes qui souffrent de ce

viscère rétif. Je répondis donc à l’ami Willaume:

--Ah! ma foi, nous partons à six heures, et il n’est que cinq heures et

quart; j’ai le temps, ne vous occupez pas de ma personne, je serai prêt,

soyez sans inquiétude.

C’est égal, quel métier de voleur! Plus de deux cents kilomètres chaque

jour et à peine cinq heures de sommeil, c’est à vous faire tourner en

bourrique. Au fait! c’est bien moi qui l’ai voulu, par tous les saints

du Paradis.

Puis je retombai dans mon mutisme. Willaume était froidement inquiet.

--Et les autres, lui dis-je, est-ce qu’ils se lèvent, au moins?

--Mais oui, ils doivent être prêts, c’est sûr.

Il fallut sortir de ma torpeur.

Je sonnai le garçon afin de faire retomber sur sa tête l’agacement dans

lequel je me trouvais. On eût dit vraiment que je pressentais les

mésaventures auxquelles nous étions destinés dès le commencement de

cette troisième et néfaste journée.

--Le chocolat est-il prêt? dis-je au garçon dès son arrivée pendant que

je passais mes vêtements peu compliqués.

--Oui, monsieur, c’est tout prêt.

--Oui, c’est tout prêt, je la connais, et quand je descendrai,

j’attendrai encore vingt-cinq minutes. Ecoutez, vous allez supposer que

je suis habillé, que je suis descendu à la salle à manger et que je suis

installé devant une table. On n’a plus qu’à me servir. Allez me faire

servir. Et vous entendez ce que je vous dis, n’est-ce pas, vous avez

entendu? Eh bien! je suis sûr que je poserai encore un quart d’heure

avant d’être servi. C’est ce qui m’est arrivé, malgré de semblables

recommandations dans tous les hôtels de France, de Navarre et d’Europe

où j’ai eu le malheur de me trouver.

Après cette tempête de paroles, le garçon s’esquiva.

Quelques instants après je descendais en compagnie de Willaume.

L’attente ne fut pas longue, je dois le reconnaître. La présence de

Blanquies, déjà attablé, commença d’ailleurs à agir favorablement sur

mes nerfs tendus ce matin-là outre mesure. Blanquies éclatait de rire

parce qu’un des garçons écorchait quelques mots français et qu’un autre

ne comprenait absolument rien à ce qu’il lui disait.

Le déjeuner terminé, tout le monde était à son poste.

Suberbie avait fait préparer les machines. On se disposa à partir. Nous

étions au nombre de six. Châtel et Patin, nos deux entraîneurs,

Blanquies, Willaume et moi et enfin Chalupa, le jeune tchèque, qui, on

l’a vu, avait été fidèle au rendez-vous et qui était arrivé au

déjeuner, prêt à se mettre en route avec nous.

A vol de vélo · 第 4 / 12 段