circonstances singulières ont conduit ainsi à être l’objet d’une
manifestation bien peu en rapport avec ses mérites, et combien j’en
étonnerai peu en disant que je ne fus capable que de quelques mots de
remerciements balbutiés d’une voix troublée! D’ailleurs, devions-nous
oublier que nous faisions un voyage à grande vitesse et que nous étions
toujours attendus plus loin?
Une sorte de taverne moitié française moitié allemande se trouvait là,
sur le point frontière. On y entra bruyamment pour fêter par une large
rasade la bienheureuse rencontre et, une fois encore reconstitués en
brillant escadron, on partit rapidement, lancés à toute vitesse sur le
versant alsacien des Vosges.
La route était encore magnifique. Quant à la douane allemande, ni vue ni
connue. Circonstance qui s’explique, je dois le dire, par ce fait que la
seule marchandise que nous transportions avec nous, la bicyclette, celle
du moins qui est en cours d’usage, ne paye aucun droit d’entrée en
Allemagne.
Les ramifications des Vosges nous apparaissaient du côté de l’Allemagne
maintenant. Elles se détachaient plus nombreuses de la chaîne
principale, et formaient des vallées qu’on devinait plutôt, par suite de
la configuration générale du pays. On roulait à toutes pédales, avec
d’autant plus d’entrain que l’heure s’avançait et que nos estomacs
criaient famine. A mesure que l’on dégringolait dans la vallée, le jour
baissait rapidement au point que la nuit était à peu près tombée quand,
virant sur la gauche, on longea le pied de la montagne.
On arriva à Schirmeck pour se mettre à table. C’était notre première
station hors de France. Il était huit heures du soir environ. Ma fatigue
était extrême.
Mais j’étais pressé d’arriver à Strasbourg et je recommandai à la
patronne de bien activer le service: «Nous sommes pressés, lui dis-je,
allons, faites-nous servir. Vous voyez, nous sommes tous en présence de
sérieux apéritifs. Quand nous aurons fini d’envoyer par devers nos
estomacs ces liqueurs qui n’ont rien de bienfaisant, nous nous mettrons
à table. Pas une minute à perdre. Servez-nous ce qui est prêt, le reste
nous est égal.» Pourquoi des apéritifs dans une circonstance où nous
n’avions guère besoin d’un pareil élixir pour faire hurler nos
muqueuses? Je ne sais, mais comment attendre dans un café, grand ou
petit, élégant ou modeste, sans avoir devant soi un garçon qui vous
demande: «Que faut-il vous servir? Qu’est-ce que monsieur désire
prendre?»
Pendant que nous sommes là attablés, moi plongé dans un fauteuil qu’on
m’avait fait l’extrême honneur de «m’avancer», Willaume assis à ma
droite, une scène quasi muette se déroule. Nous n’avions point vu encore
d’uniforme prussien; soudain, pendant que nous conversons ainsi, en
proie à la joie de ce repos momentané, deux gendarmes prussiens entrent
dans le café-restaurant et passent près de nous; ils portent
naturellement le légendaire casque à pointe.
Pour moi, je ne les ai pas tout d’abord aperçus, car je me trouve placé
à l’extrémité d’une table, le dossier de mon fauteuil tourné vers la
salle du café, moi regardant le mur. Mais Willaume les a vus, et il me
pousse du coude, sans mot dire. J’aperçois les gendarmes et presque
aussitôt je reporte mes regards sur la physionomie de mon brave
compagnon. Je la vois absolument décomposée.
J’avoue que la vue des gendarmes ne m’avait causé qu’une émotion légère
et, au premier abord, je ne saisis pas bien le bouleversement auquel
semble en proie mon jeune camarade; mais je me rends compte bien vite de
l’impression vive qu’il doit ressentir quand je me souviens quel est son
pays de naissance, et que ce pays a vu toutes les horreurs de
l’invasion. Alors, je me contente, toujours sans prononcer une parole,
de hausser les épaules, en ayant l’air de dire: «Oh! ma foi, nous en
verrons bien d’autres.»
Mais un de nos compagnons alsaciens a vu en son entier la scène qui
vient de se dérouler, il a vu l’émotion violente peinte subitement sur
le visage de Willaume; alors, sur un ton qui m’alla jusqu’au fond de
l’âme, ce brave garçon, qui a dû les ressentir, lui aussi, ces
émotions-là, mais dont les sensations se sont émoussées par une longue
habitude, s’adressant à mon compagnon, lui dit: «N’y faites pas
attention, monsieur Willaume, ne les regardez pas.»
Le dîner était servi. Il fut plein d’entrain, comme toujours; car si
Willaume et moi ressentions un énervement causé par la fatigue jointe à
nos vives émotions, il n’en était pas de même de nos joyeux compagnons.
Même l’un d’eux, au dessert, constatant la présence d’un piano, se mit à
exécuter de brillantes sérénades, ce qui acheva de porter la réunion à
son maximum de gaieté.
Je regrettai une fois de plus l’absence de l’excellent Blanquies, me
demandant ce qu’il avait pu devenir.
«Je suis vraiment surpris, déclarai-je, qu’il ne nous ai pas rejoints.
Pourtant nous avons fait ici une halte sérieuse. Peut-être se sera-t-il
décidé à prendre le train, malgré la déplorable opinion que cette
fâcheuse conjoncture aura pu donner de son endurance à ses amis du Club
montmartrois. Nous verrons bien. Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé de
nouvelle anicroche, seul, sur la route, par la nuit épaisse! Il y a des
gens qui ont une telle guigne!»
Ces réflexions faites, on se remet en selle. Le centre principal avant
d’arriver à Strasbourg était la ville de Mutzig.
La nuit est noire, comme de l’encre, naturellement. Comme au sortir de
Vitry-le-François, j’essaye de suivre pas à pas un compagnon muni de
lanterne, mais la marche ne m’en est pas moins très pénible, à cause de
ma vue déplorable, d’autant plus que la route devient de plus en plus
houleuse. Hélas! combien elle était belle encore auprès de celles qui
nous attendaient dans la Bavière.
De temps à autre le peloton se disloque, mais on se concentre vite, car
on tient à arriver en groupe. Nous approchons de Mutzig.
A ce moment, je ne songeais qu’à Strasbourg. C’était là que tout le
monde nous attendait; là, ou du moins à quelques kilomètres en avant de
la ville. C’est l’idée que j’avais alors dans l’esprit et quand un de
mes compagnons me dit: «Encore quelques instants et nous sommes à
Mutzig,» je ne pris cet avis que comme un simple renseignement destiné à
me faire savoir d’une manière précise à quelle distance nous étions de
Strasbourg.
Aussi on doit juger de ma stupéfaction quand, arrivant au centre de la
petite ville, le spectacle que je vais dire frappa mes regards.
Une foule considérable se pressait sur la place, puis au centre, au
milieu de la population formant un vaste cercle, un bataillon magnifique
de cinquante, soixante, quatre-vingts cyclistes, je ne sais,
attendaient, avec, suspendus à leurs guidons, des ballons lumineux,
couleur orange. La réunion de ces ballons tremblotants en une masse
compacte formait un foyer scintillant qui illuminait l’atmosphère. Je
prie de croire que la scène d’arrivée ne fut pas longue. A peine au
centre de la place, à peine noyé dans ce flot de cyclistes, je fus pris,
enlevé, et porté vers une salle étincelante de lumière et où s’était
entassée une foule énorme. Le changement fut tellement rapide, toute
cette scène d’arrivée dans Mutzig fut tellement brusque, que mes yeux
faits à l’obscurité furent éblouis et que je restai quelques secondes à
recouvrer mes sens. Sur une table, des verres à champagne étaient
rangés. Après un instant, dès que le silence fut établi, le président du
Club de Mutzig, car c’était lui qui avait organisé cette superbe
réception, prit la parole et souhaita la bienvenue aux deux voyageurs.
A la table sur laquelle les verres à champagne étaient rangés, un
sous-officier prussien était installé. Il regardait, impassible, mais
l’air plutôt sympathique, cette scène.
Le président du Club, terminant son allocution, s’écria: «Vive Perrodil!
vive Willaume! vivent les cyclistes français!...»
D’après le ton de la voix, il était facile de comprendre qu’un dernier
vivat allait venir, et, pour tous ceux qui avaient le regard fixé sur le
visage de l’orateur on pouvait se rendre parfaitement compte de ce que
ce vivat allait être; mais au moment même où le président achevait les
mots «cyclistes français» et commençait un nouveau vive... le mot
suivant s’étouffa dans sa gorge, car son regard avait rencontré celui du
sous-officier prussien.
D’ailleurs, tout cela s’exécuta avec une très grande promptitude et les
applaudissements frénétiques de l’assistance vinrent tirer tout de suite
l’orateur de l’embarras qui eût pu naître pour lui de cette scène
rapide.
Après quelques mots de remerciements pour mon compagnon et pour moi, le
champagne coula à flots, tellement à flots que j’en fis l’observation à
une des personnes qui se tenaient à mes côtés. Cette personne me
répondit que les dernières bouteilles apportées constituaient la tournée
du sous-officier qui, lui aussi, avait voulu souhaiter la bienvenue aux
cyclistes français. En signe de remerciement, je lui fis un salut
significatif, à lui spécialement adressé. Une politesse en valait bien
une autre.
Nous voici de nouveau sur nos machines, mais cette fois ce n’est plus un
peloton, ce n’est plus même un escadron, c’est une armée en marche, une
armée étincelante de mille feux aux reflets orange, qui roule tantôt
silencieuse, tantôt bruyante dans la nuit tranquille, sous le ciel
faiblement éclairé de lueurs sidérales.
La route est de plus en plus houleuse, ce sont parfois des sauts
inattendus qui me causent les plus grandes craintes à cause de notre
nombre. Quelle salade, si des chutes venaient à se produire!
De temps à autre, assez énervé par ces événements aussi émotionnants que
précipités, et par la fatigue de cette nouvelle journée de marche, je ne
cesse de m’inquiéter, je ne sais vraiment pourquoi, de mon compagnon et,
à plusieurs reprises, je crie: «Willaume, vous êtes là?»
Avec la régularité d’un instrument de précision, Willaume me répond du
milieu d’un groupe derrière moi: «Oui, je suis là, ne vous inquiétez
pas. Tout va bien.»
Nous sommes encore à plus de dix kilomètres de notre but quand une vaste
lueur apparaît sur notre gauche à l’horizon. C’est la ville de
Strasbourg. La lueur augmente d’intensité rapidement à mesure que nous
avançons, mais combien les instants paraissent d’une longueur démesurée
dans de pareilles circonstances! La route me semble d’autant plus
interminable, que je marche avec difficulté à cause de ma vue, toujours,
de l’état de la voie, du nombre des compagnons qui nous entourent, enfin
de mon impatience d’arriver. Suivant l’habitude un cycliste annonce les
kilomètres, mais comme il le fait par à peu près, le temps ne nous
paraît que plus long. Enfin, nous voici aux approches d’un faubourg.
Décrire l’aspect des lieux, c’est impossible, car si la route est
éclairée par les ballons orange de mes compagnons, les objets échappent
complètement à ma vue. Puis je ne me préoccupe de rien, maintenant, je
me laisse conduire.
Un de mes voisins vient d’annoncer: «voici Strasbourg». Je regarde fort
en avant de notre armée, c’est le coup de théâtre de Mutzig qui
recommence, mais cette fois moins inattendu, et moins précipité. Massés
à droite de la route, d’autres à gauche, puis disséminés un peu partout,
des ballons orange annoncent la présence d’une nouvelle armée. Çà et là,
dans la nuit rendue plus épaisse à la vue par le contraste, les curieux
se pressent. Il faut marcher avec une très grande lenteur. La rencontre
des deux armées cyclistes se produit et c’est alors un énorme remous de
machines, de cyclistes, de lanternes tremblotantes. On pousse des
acclamations, mais qui donc doit m’apercevoir dans cette masse roulante!
Un instant je suis saisi, on arrête ma bicyclette: c’est Châtel et Patin
qui sont toujours à mes côtés et qui me font descendre une seconde afin
de pouvoir paraître dans le groupe principal où se trouve Suberbie et
qui attend d’avoir constaté ma présence et celle de Willaume afin de se
remettre en marche.
Là, avec la rapidité de l’éclair, je reconnais une physionomie qui ne
m’était pas inconnue. Je fais un geste de reconnaissance et je repars
après avoir serré toutes les mains tendues, en me disant: «Il a été
fidèle au poste, le petit gaillard!» C’était Chalupa, le brave Chalupa,
le jeune Tchèque, dont j’ai parlé au début de ce récit, celui qui était
venu au _Petit Journal_ se proposer comme compagnon de route et
interprète et à qui j’avais dit: «Allez nous attendre à Strasbourg, vous
partirez de là, le trajet complet me paraissant bien long pour vous.»
On repart. Les deux armées n’en formant plus qu’une seule, mais vraiment
magnifique, entrent dans Strasbourg. Il est onze heures du soir. Je suis
noyé au milieu de cette immense escorte triomphale, et la ville, à cette
heure avancée, disparaît à ma vue. Je n’entends que des acclamations,
toujours des vivats ou des bruits de machines; à mes regards n’apparaît
que la nuée perpétuellement tremblotante des ballons orange qui
zigzaguent dans la nuit comme des serpentins. Il en vient de partout.
Comme le but vers lequel nous tendons n’est pas bien déterminé, car
d’une part on nous attend à l’_hôtel de la Couronne_ où le banquet est
préparé, et d’autre part nous voudrions prendre quelques secondes de
repos à l’_hôtel d’Angleterre_ où des chambres nous ont été préparées,
les cyclistes de tête, ne sachant par quel chemin exact se diriger, se
trompent, reviennent sur leurs pas, et de nouveaux remous se produisent.
Les ballons lumineux s’entre-croisent dans une sarabande magnifique.
C’est une danse échevelée de feux follets que reflètent les aciers des
machines, dans un enchevêtrement sans fin.
Enfin, on s’est décidé pour l’hôtel d’Angleterre. Nous y arrivons. A
peine descendus de machine, nous sommes, Willaume et moi, enlevés, et,
en un clin d’œil, emportés dans une chambre, où entourés seulement de
Suberbie, Châtel et Patin, nous pouvons enfin recouvrer nos sens,
légèrement troublés par cette entrée digne de Marcellus, l’illustre
triomphateur romain.
Notre séjour dans la chambre d’hôtel ne fut pas long. Après quelques
minutes on annonça que la salle d’hydrothérapie était préparée. On s’y
porta en bloc, Suberbie, Patin, Châtel, Willaume et moi, car nous étions
pour l’instant les cinq compères de cette brillante aventure. En
quelques secondes mon compagnon et moi avions débarrassé nos personnes
de nos vêtements respectifs, et comme les baignoires étaient à l’état
d’unité, force nous fut bien de nous caser face à face dans l’unique
récipient que nous avions à notre disposition. Châtel et Patin, tous
deux fatigués aussi, et désireux de plonger à leur tour leurs membres
dans l’onde tiède de la baignoire, s’étaient allégés de leur vêtement,
circonstance qui loin de nous surprendre, dans une conjoncture aussi
exceptionnelle, jetait une note des plus comiques et faisait penser
malgré soi à l’état primitif de l’espèce humaine quand, sortie depuis
peu des mains du Créateur, cette espèce faisait bon ménage avec les
différentes variétés animales.
Je venais de quitter la baignoire quand je fus saisi par Châtel qui,
armé d’un gant de crin et soucieux de remplir d’une façon
consciencieuse sa fonction d’entraîneur, me fit subir une de ces
frictions tellement énergique que je poussai un hurlement de douleur.
--Ça va bien, ça va bien, s’écria-t-il, c’est ce qu’il faut.
Tournez-vous.
--Assez! assez! m’écriai-je, vous voulez me faire passer à l’état
d’anguille qu’on écorche. Par tous les diables des régions infernales,
vous n’avez pas froid aux yeux, vous. On voit bien que vous ne sentez
pas votre satané outil sur votre épiderme.
--Ça va bien, ça va bien, criait l’enragé.
--Comment! ça va bien, mais vous voulez me rendre fou!
J’en étais d’un rouge écrevisse. Willaume s’était déridé; il commençait
à faire entendre un rire prolongé, mais que retenait cependant un peu
l’idée qu’il allait recevoir la même raclée à travers l’échine.
Pourtant il la supporta gaillardement. Toujours patient, Willaume. C’est
à croire qu’on eût pu lui arracher successivement tous les cheveux qui
ornaient son crâne, sans lui soutirer une plainte.
Châtel et Patin se rencontrèrent face à face, eux aussi, dans la
baignoire, après nous, tant il est dans la vie sportive et aventureuse
des circonstances où trop de délicatesse serait mal à sa place.
Cette «réfection» extérieure opérée, on se dirigea vers la salle du
banquet, où devait s’opérer pour nous une légère réfection intérieure,
car j’avais demandé, on s’en souvient, de ne paraître là que quelques
instants.
Au moment de sortir de l’hôtel d’Angleterre, je reçus une nouvelle
délégation qui me présenta un bouquet superbe, orné comme la première
fois de deux rubans blanc et rouge. Je ne savais plus quels termes
employer pour tant de marques de sympathie. Et encore l’on m’avait
prévenu qu’une masse de cyclistes venus de tous les points de
l’Alsace-Lorraine avaient dû repartir avant notre arrivée à cause de
l’heure trop tardive. Citer des noms, hélas, c’est s’exposer à en
omettre beaucoup. Que ceux que j’oublierai me le pardonnent. Parmi les
aimables cyclistes venus à la frontière, se trouvaient MM. Verly,
Gutknecht, Weiss, Bauer, Bietch, Schaumann et, parmi les sociétés qui
avaient envoyé des délégations à Strasbourg, la Céléritas de Strasbourg,
le Vélo-Club de Mulhouse, le Vélo-Club de Metz, le Vélo-Club de
Schiltigheim, le Vélo-Club de Bischwiller.
Enfin, un détail vraiment touchant et que je ne puis passer sous
silence: M. Paul Weil, rédacteur du _Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine_, et
l’un des principaux organisateurs de cette fête inoubliable, tombé
subitement malade la veille de notre arrivée, s’était, enveloppé de
couvertures et grelottant de fièvre, assis à sa fenêtre pour nous voir
passer et pouvoir crier: Vivent les cyclistes français!
Dans la salle du banquet, tout le monde était à son poste. La réunion
était présidée par M. Riss, directeur du _Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine_,
aux côtés duquel on nous fit prendre place. Tout, banquet et discours,
se passa dans les règles. Les applaudissements, on le pense, ne furent
ménagés à personne.
Nous étions installés depuis cinq ou six minutes et nous nous disposions
d’ailleurs, une fois les discours prononcés, à disparaître au plus tôt
quand un petit événement qui, en raison du va-et-vient général, passa
inaperçu pour les convives, sauf pour Willaume et moi, se produisit.
Nous étions en devoir de nous ravitailler l’estomac dans la mesure d’un
appétit fortement amoindri par notre énervement, quand tout à coup, dans
l’encadrement de la porte, apparut, en son costume jaune foncé, couvert
de poussière, les traits élargis par un ahurissement pareil sans doute à
celui de toute l’armée romaine quand elle se vit en présence des
éléphants de Pyrrhus, Blanquies, l’ami Blanquies, le joyeux compagnon,
le Montmartrois échappé de ses cafés nocturnes, Blanquies lui-même qui
jeta d’abord un regard immense à travers la salle, puis catégoriquement,
mais sans se hâter, vint prendre place auprès de nous.
Où avait-il l’estomac, l’infortuné? Pas mangé depuis Nancy! Horrible! Un
instant je frémis pour les plats de l’hôtel de la Couronne.
Il ne disait rien, du reste. Blanquies avait la langue raidie par la
faim.
A la sortie, lorsque les discours furent terminés et que l’on eut
adressé un dernier salut avec de nouveaux et cordiaux remerciements à
ceux qui nous avaient ménagé cette splendide réception, notre ami put
parler enfin:
--Figurez-vous bien, dit-il, en commençant à agiter ses bras en forme de
fléaux à battre le blé, que j’ai cru devenir dément. J’étais sur vos
talons depuis Nancy; depuis Nancy, entendez-vous. Ah! les gredins! ces
satanés paysans me disaient, les uns: Ils viennent de passer, les
autres: Il y a cinq minutes qu’ils sont partis; d’autres encore: Ils
sont à deux kilomètres devant vous. Ah! les enfants du diable! et la
distance variait toujours, et plus je pédalais, plus parfois la distance
augmentait. Non! c’était à perdre la tête. Et les routes sont dans un
état, faut voir. Et une fois en Alsace, je demande mon chemin, ces
idiots-là me répondent dans un charabia incompréhensible. Ah! c’est du
propre! J’étais éreinté. Je me suis arrêté pour boire, je mourais
littéralement, je mourais. Juste je me suis arrêté dans le restaurant où
vous avez dîné. On m’a dit: Mais ils viennent de partir. Oui, oui,
impossible de vous rejoindre, vous étiez toujours à cinq minutes. Oh!
pour rigolo, c’est rigolo, les records! Enfin je vous ai rattrapés, sans
prendre le train.
Pendant cette avalanche, nous arrivions à notre hôtel, enfin! Il était
une heure de la nuit.
VIII
EN TERRE ALLEMANDE
Willaume et moi, avions pris une chambre à deux lits, système assez
commode pour deux hommes en proie aux mêmes fatigues, un peu aux mêmes
émotions et tendant ensemble au même but. Notre heure de départ était
toujours la même, six heures du matin. A cinq heures le garçon de
l’hôtel nous réveillait.
Je restai un instant ahuri par suite de la journée très fatigante de la
veille. Après dix minutes au moins de réflexion, je me décidai à me
placer sur mon séant en travers du lit, la physionomie toujours dans un
même état d’ahurissement complet, sans doute, car Willaume qui était
déjà debout me dit en riant: «Quel air vous avez! Allons, il faut se
lever, vous ne serez pas prêt pour le départ.»
Je dois faire ici un aveu: je suis souvent d’humeur assez maussade, le
matin, à mon lever; affaire d’estomac évidemment, car cette
particularité est fréquente chez les personnes qui souffrent de ce
viscère rétif. Je répondis donc à l’ami Willaume:
--Ah! ma foi, nous partons à six heures, et il n’est que cinq heures et
quart; j’ai le temps, ne vous occupez pas de ma personne, je serai prêt,
soyez sans inquiétude.
C’est égal, quel métier de voleur! Plus de deux cents kilomètres chaque
jour et à peine cinq heures de sommeil, c’est à vous faire tourner en
bourrique. Au fait! c’est bien moi qui l’ai voulu, par tous les saints
du Paradis.
Puis je retombai dans mon mutisme. Willaume était froidement inquiet.
--Et les autres, lui dis-je, est-ce qu’ils se lèvent, au moins?
--Mais oui, ils doivent être prêts, c’est sûr.
Il fallut sortir de ma torpeur.
Je sonnai le garçon afin de faire retomber sur sa tête l’agacement dans
lequel je me trouvais. On eût dit vraiment que je pressentais les
mésaventures auxquelles nous étions destinés dès le commencement de
cette troisième et néfaste journée.
--Le chocolat est-il prêt? dis-je au garçon dès son arrivée pendant que
je passais mes vêtements peu compliqués.
--Oui, monsieur, c’est tout prêt.
--Oui, c’est tout prêt, je la connais, et quand je descendrai,
j’attendrai encore vingt-cinq minutes. Ecoutez, vous allez supposer que
je suis habillé, que je suis descendu à la salle à manger et que je suis
installé devant une table. On n’a plus qu’à me servir. Allez me faire
servir. Et vous entendez ce que je vous dis, n’est-ce pas, vous avez
entendu? Eh bien! je suis sûr que je poserai encore un quart d’heure
avant d’être servi. C’est ce qui m’est arrivé, malgré de semblables
recommandations dans tous les hôtels de France, de Navarre et d’Europe
où j’ai eu le malheur de me trouver.
Après cette tempête de paroles, le garçon s’esquiva.
Quelques instants après je descendais en compagnie de Willaume.
L’attente ne fut pas longue, je dois le reconnaître. La présence de
Blanquies, déjà attablé, commença d’ailleurs à agir favorablement sur
mes nerfs tendus ce matin-là outre mesure. Blanquies éclatait de rire
parce qu’un des garçons écorchait quelques mots français et qu’un autre
ne comprenait absolument rien à ce qu’il lui disait.
Le déjeuner terminé, tout le monde était à son poste.
Suberbie avait fait préparer les machines. On se disposa à partir. Nous
étions au nombre de six. Châtel et Patin, nos deux entraîneurs,
Blanquies, Willaume et moi et enfin Chalupa, le jeune tchèque, qui, on
l’a vu, avait été fidèle au rendez-vous et qui était arrivé au
déjeuner, prêt à se mettre en route avec nous.