à peine de faire un kilomètre. Nous allions toujours comme un rutilant
bataillon carré, avançant en une masse compacte et à une allure superbe,
Marcellin toujours en tête. Du rang que j’occupais, au centre de
l’escorte, j’apercevais d’ailleurs le coup de pédale du jeune Parisien;
telle était sa régularité, qu’on eût dit le mouvement automatique de la
bielle dans une locomotive.
Soudain, le galop d’un cheval attelé à un cabriolet se fit entendre
derrière nous. On n’y prêta pas grande attention tout d’abord, mais
bientôt le bruit alla s’accentuant. Il était évident que le conducteur
du cabriolet suivait la troupe avec l’intention de se faire ouvrir les
rangs et de lui brûler la politesse en passant sous son nez. Du moins
c’était l’avis commun d’après l’allure de l’animal.
Je ne sais exactement si telle était bien l’idée de «l’homme à la
voiture»; c’est probable; mais quoi qu’il en soit, si ses intentions
n’étaient point telles au moment où l’on entendit pour la première fois
le galop de son cheval, elles le devinrent bientôt, car plusieurs des
cyclistes qui nous accompagnaient ne tardèrent pas à se détacher du
groupe pour se rapprocher du voiturier et lui lancer un défi. «Tu peux y
aller, crièrent-ils, avec ta rossinante, nous t’attendons.»
Alors, la lutte se déclara. On entendit un clic! clac! énergique et
l’animal commença un galop furieux.
Marcellin menait le train, je l’ai dit. Lui aussi, comme les autres,
entendait le galop bruyant du cheval derrière nous; mais comme notre
allure était rapide et d’une régularité de chronomètre, il dédaigna de
forcer le train. «Continuons, dit-il, nous verrons bien.»
La phalange sacrée s’avançait, sans mot dire. J’en occupais toujours le
centre, et je sentais mon épiderme me démanger fortement, car le bruit
du galop augmentait. Le cabriolet gagnait du terrain. Je n’osais parler
toutefois. «Laissons, pensais-je, Marcellin agir à sa guise.»
Nous marchions à vingt-six kilomètres à l’heure, mais le cheval
approchait toujours. Le bruit grandissait d’une manière extrêmement
sensible. Marcellin, d’une impassibilité de statue, n’avait pas modifié
d’une ligne son allure. Il continuait à croire que ce train était
suffisant pour «crever» l’adversaire.
Mais ce dernier, encouragé par ses progrès, avançait de plus en plus
vite. De temps à autre un clic-clac nouveau donnait à l’animal un nouvel
élan. Maintenant, le cabriolet n’était plus qu’à une trentaine de
mètres. Il me semblait même entendre le souffle précipité du cheval
derrière nous. J’étais énervé au dernier point. Mes jarrets me
démangeaient. En somme, encore deux minutes, et le cabriolet était sur
nous. Je ne comprenais rien à l’impassibilité de l’entraîneur en chef.
Je me l’expliquai en me disant que Marcellin, occupant la tête du
peloton, entendait moins bien que moi et que ceux qui étaient à mes
côtés, le bruit de la voiture. Le cheval était à dix mètres. On eut dit
un soufflet de forge. Le conducteur chantait victoire et commençait à
lancer quelques quolibets aux cyclistes, en fouettant la bête pour
achever son triomphe.
Alors je n’y tins plus. J’élevai la voix fortement, criant ces simples
mots, qui indiquaient une volonté absolue et presque un ordre de ma
part: «Marcellin, en avant, forcez le train.»
Comme si un simple déclanchement s’était produit dans l’organisme du
brave, sans que rien dans son corps indiquât un effort quelconque,
mécaniquement, il activa le mouvement de ses «bielles».
La masse compacte des cyclistes suivit et, brusquement, regagna du
terrain.
Ce subit changement de position causa une désagréable surprise à notre
concurrent. Il se voyait enlever la victoire au moment même où il
croyait la tenir. Il devint enragé. Il frappa son cheval à tour de bras.
La malheureuse bête, un instant ralentie, repartit à une allure folle.
De nouveau l’attelage se rapprochait de nous.
Je ne me sentais plus. Le désir de la lutte à outrance devenait aigu.
Je criai à Marcellin: «Allez, allez, activez le train.» Marcellin obéit.
A ce moment, le théâtre du combat se modifiait. Devant nous une côte
apparut. Une fois encore je rompis le silence: «Allez, franchissez la
côte sans ralentir, puis à toutes pédales à la descente.»
La tête de colonne obéissait toujours sans mot dire. Marcellin entreprit
la côte à une allure de vingt-neuf à trente kilomètres à l’heure. Mais
le train devint trop fort pour plusieurs de nos compagnons. Quelques-uns
lâchèrent et furent dépassés par le cabriolet. C’était un commencement
de défaite pour nous.
Un instant je craignis que l’adversaire ne se déclarât satisfait et ne
s’attribuât la victoire; mais non, il voulait le triomphe complet:
«Heup! heup! cria-t-il en assommant sa bête à coups de fouet.»
Mais nous gravissions la côte à l’allure, je l’ai dit, de près de trente
kilomètres à l’heure.
C’était la fin. Le bruit du galop soudain diminua, puis, s’effaçant peu
à peu, devint imperceptible. Je n’avais plus qu’à crier à Marcellin:
«Ralentissez!» En un clin d’œil les retardataires nous avaient rejoints
et nous rapportaient des nouvelles de notre victoire.
«C’est fini, dirent-ils, le cheval est fourbu. Il s’est arrêté, et
refuse d’avancer.»
La victoire nous restait, avec un seul regret, celui d’avoir crevé le
malheureux animal, que son maître avait voulu lancer dans une lutte
évidemment impossible.
Le bataillon reconstitué avait repris sa marche en avant, quand un
nouveau bruit se fit entendre.
--Ah çà! on veut donc notre mort? On est encore à notre poursuite!
Ce n’était plus un cabriolet mais toute une cavalerie qui cette fois
arrivait à grande vitesse derrière nous.
Pour ma part, j’étais calmé par notre première victoire, puis je ne
voyais nullement la nécessité de continuer ces luttes qui, tout bien
considéré, ne nous menaient à rien et pouvaient à la fin nous briser
les jambes.
--Ouvrez les rangs, dis-je à mes compagnons, et laissez passer les
cavaliers.
Mais on me répondit aussitôt:«--Ce sont des officiers de Lunéville qui
nous suivent et n’ont nullement l’intention de nous dépasser. Ils
veulent voir marcher les recordmen, voilà tout.»
Dans ces conditions-là, c’est une autre affaire.
Et l’on continua, toujours avec un superbe entrain, la course vers la
terre d’Alsace où tant d’émotions, tant d’acclamations, tant de
triomphes devaient nous accueillir; mais je dois auparavant rapporter un
petit incident que la rapidité de notre marche provoqua durant la
traversée du village de Saint-Blaize, l’un des premiers rencontrés après
Raon-l’Étape, dans le département des Vosges.
VI.
LA POULE DE SAINT-BLAIZE
Un fait assez curieux à noter, c’est combien se perpétuent dans quelques
esprits certaines erreurs, de peu d’importance assurément, mais qu’il
serait pourtant si facile de rectifier, et que malgré tout on néglige à
cause précisément de leur peu d’importance. C’est ainsi notamment que
des textes d’auteurs classiques, appris de mémoire durant l’enfance et
plus ou moins estropiés, vous restent dans l’esprit tels que vous les
avez toujours sus et récités, sans les comprendre, et ce n’est que plus
tard que sous le coup d’une subite réflexion, vous vous apercevez que
vous n’avez jamais récité qu’un non-sens.
A un âge un peu plus avancé, surtout chez les esprits quelque peu
rêveurs, ce genre d’erreur se reproduit parfois. On se fait tout d’abord
une idée sur une chose, puis comme ladite chose tient d’ailleurs peu de
place dans vos préoccupations, et que vous avez l’esprit enclin à une
distraction perpétuelle, cette idée s’infiltre dans votre cerveau, s’y
installe, et devient à la fin une conviction jusqu’au jour où à votre
grande stupéfaction, vous constatez toute l’étendue de votre erreur.
C’est ce qui m’arriva, lorsque la troupe joyeuse fit son entrée dans la
ville de Raon-l’Étape. Grande fut ma surprise quand une fois dans
Raon-l’Étape, on m’apprit que la frontière était à environ 25 ou 30
kilomètres plus loin. J’avais vécu longtemps avec la plus absolue
conviction que Raon-l’Étape touchait à la frontière allemande, comme
Hendaye touche à la frontière espagnole, ignorance qui doit paraître
singulière, et qu’il peut sembler plus singulier encore de signaler
ici; mais pourquoi passer sous silence un fait d’une rigoureuse
exactitude? Une vérité dans l’ordre psychologique est toujours bonne à
constater, d’autant plus que cette vérité n’étant précisément que la
constatation d’une erreur, c’est un excellent moyen de rectifier ladite
erreur pour l’avenir.
Au cours de la traversée de Raon, on s’arrêta quelques minutes. La
poussière de la route, la lutte improvisée survenue après Lunéville,
avaient assoiffé les gosiers de toute la troupe. Willaume se déridait.
Plusieurs fois il déclara que sa santé n’avait jamais été aussi
florissante. On regretta l’absence de Blanquies. Il nous eût, en la
circonstance, diverti par son absorption à dose formidable des divers
liquides auxquels tout le monde fit honneur. On se remit en route
toujours pleins d’entrain, malgré un commencement de fatigue chez
plusieurs d’entre nous. Cette partie du chemin fut signalée par un
accident heureusement sans gravité, mais non sans une fâcheuse
conséquence pour l’entraîneur qui en fut victime. Un chien, un maudit
chien, se jeta dans nos rangs et provoqua la chute de Patin. Ce dernier
se releva sans blessure, mais bientôt après il devait s’apercevoir de la
perte de son chronomètre, un fort beau bijou qu’il ne fallait pas
espérer retrouver, la chute s’étant produite au milieu d’un bourg assez
populeux; Patin n’y songea même pas.
On arrivait au village de Saint-Blaise, village de deux cents et
quelques habitants. Durant la traversée du village, la route est en
pente rapide; on marcha donc à grande allure.
Parmi les nombreuses remarques que l’habitude de la route a provoquées
dans l’esprit d’un cycliste, il en est une fort curieuse relative à
l’impression produite par la bicyclette sur les animaux domestiques, et
surtout aux conséquences de cette impression. Les chevaux ont peur, je
parle bien entendu des animaux non accoutumés à la vue de notre outil
fin-de-siècle, mais cette peur chez la race chevaline est modérée et
provoque rarement des facéties désordonnées. Les chiens, eux, deviennent
enragés! Ce sont les plus grands ennemis des cyclistes, ainsi du reste
qu’on vient de le voir. La plupart d’entre eux s’acharnent au point de
devenir absolument dangereux.
A la campagne, les troupeaux de bœufs ou de moutons manifestent en
général la plus solennelle indifférence.
Reste une autre catégorie d’animaux dont la manière de manifester sa
violente émotion à la vue d’une bicyclette est extraordinairement
curieuse, catégorie essentiellement campagnarde: je veux parler des
poules. C’est probablement la conséquence de leur optique particulière,
résultant de la position de l’œil. Quand on rencontre une poule sur une
grande route, au lieu de fuir, l’animal se précipite au-devant du
danger. S’il est à droite du cycliste, par exemple, l’animal fuira en
avant, mais pour traverser bientôt la route devant la machine et passer
ensuite sur la gauche. Une fois dans cette position, si la poule
infortunée aperçoit de nouveau la machine, elle exécute le même
mouvement, en sens inverse. On juge du nombre des pauvres volailles qui
ont dû être les victimes innocentes du cyclisme.
Au moment donc où s’opéra à grande vitesse la traversée du village de
Saint-Blaize, soudain, j’entendis des cris aigus, tandis que le désordre
se mettait dans les rangs, et que plusieurs de nos compagnons
s’arrêtaient et mettaient pied à terre.
J’étais tout à fait au dernier rang et avant même que j’aie eu besoin de
m’informer de ce qui se passait, j’étais renseigné sur les causes du
tumulte: au milieu du cercle qu’en un clin d’œil tous mes compagnons
avaient formé, une poule gisait lamentablement. Pas de doute sur son
état, elle était morte, tragiquement morte, écrasée horriblement par
l’un de nous.
Mais elle devait avoir, la poule de Saint-Blaize, une bruyante oraison
funèbre. A peine le cercle était-il formé qu’un paysan et sa femme y
entrèrent. C’étaient les propriétaires de la victime. Le paysan était
légèrement courbé et secouait sa tête en proie à la plus violente
émotion. Il voulait parler, mais la colère lui était montée à la gorge
et il balbutiait, de sorte que la tête du brave homme continuant à
suivre le mouvement que ses sentiments provoquaient, il ressemblait à
ces poupées mécaniques entrevues aux devantures de certains bazars.
La paysanne, elle, avait la tête toute droite et la face écarlate. De
plus elle était dans une position intéressante, ce qui rejetait son
buste en arrière, et avait profité de l’ampleur de ses hanches pour y
poser ses mains. Elle ressemblait à une des Gorgones en furie.
Ah! elle ne balbutiait pas, la paysanne. Elle n’avait pas la langue dans
une boîte, ni la gorge obstruée.
--Vous la payerez ma poule, s’écria-t-elle au milieu des trente
gaillards en contemplation devant ce spectacle singulier. Oui, vous la
payerez. En voilà des chenapans, des propres à rien; mais oui, vous la
payerez, c’est moi qui vous le dis.
Un de nous ayant hasardé une timide observation relativement à la
possibilité de mettre le soir même l’animal à la broche, ce qui était
pour les paysans lésés une manière de tirer dans une certaine mesure
parti de l’accident, la Gorgone redoubla de violence.
--La mettre à la broche, la mettre à la broche! Ah! les insolents! Ah!
les bandits, s’écria-t-elle exaspérée. Elle n’est plus bonne à rien, la
poule, et moi je dis que vous la payerez. Ça ne sait que faire, ces
vauriens-là, et ça rôde sur les routes.
Le paysan continuait à faire trembloter sa tête, mouvement qui, en
présence des invectives de la paysanne, semblait un acquiescement pur et
simple.
Quand on songeait aux moyens de contrainte dont ces pauvres gens
disposaient en présence de trente prétendus chenapans, ces violentes
apostrophes de la femme étaient du plus haut comique.
Mais voici, par exemple, qui acheva de me divertir:
Nous étions donc tous en cercle, écoutant l’effroyable torrent de
paroles sortant de la bouche de la paysanne. Mais il fallait que cette
séance eût une fin, et déjà plusieurs d’entre nous faisaient un
mouvement annonçant qu’ils se disposaient à remonter sur leurs machines.
La furie, comprenant que tout espoir de recouvrer le prix de sa poule
était à jamais perdu, se pencha lentement en continuant à vociférer et
se saisit du corps de la pauvre bête.
Or, devinerait-on bien ce qu’en enlevant la poule, la paysanne
découvrit? Un jaune d’œuf.
L’infortunée volatile avait pondu, dans l’épouvantable émotion que lui
avait causée l’arrivée de la machine sur elle.
On juge si cette singulière apparition, en augmentant la fureur de la
femme, redoubla l’hilarité de la troupe. Nous étions dans la frénésie du
rire quand, enfourchant les machines, la troupe joyeuse s’éloigna du
village de Saint-Blaize.
VII
LE SALUT DE L’ALSACE-LORRAINE
Le chemin parcouru du village de Saint-Blaize à la première rampe des
Vosges vit disparaître un à un la plupart de nos compagnons de route.
Nous restaient encore ceux qui avaient résolu de pousser jusqu’à
Strasbourg, nos deux entraîneurs officiels Châtel et Patin, enfin
Marcellin et ses camarades militaires qui eussent bien voulu venir
jusqu’à Strasbourg, eux aussi, mais à qui leur uniforme interdisait une
pareille expédition.
Maintenant les Vosges commençaient. La chaleur était forte; toutefois on
entreprit la côte à bicyclette. Willaume marchait en avant conduit par
Marcellin. Il était toujours dans un état de santé parfaite.
L’indisposition du début semblait décidément avoir opéré plutôt une
révolution bienfaisante en son organisme.
A mesure que nous avancions, la côte s’accentuait, mais le paysage, en
se développant de plus en plus, allait en s’embellissant. La végétation
s’épaississait autour de nous et au loin les sommets se dégageaient,
environnés de massifs d’un vert sombre.
Comme toujours, dans les côtes de plusieurs kilomètres gravissant des
montagnes, la pente se déroule en lacets, qui nous paraissaient ici
d’autant plus nombreux et interminables, que la fatigue commençait à se
faire sérieusement sentir, et que nous savions être attendus au sommet
de la montagne où se trouve la ligne frontière séparant l’Allemagne de
la France.
A plusieurs reprises j’ai eu l’occasion d’annoncer les réceptions qui
nous attendaient à notre arrivée en Alsace-Lorraine. Ces réceptions,
nous en étions informés par avance, et il est juste de dire ici
pourquoi.
Dès la nouvelle de notre voyage à Vienne, un journal cycliste qui s’est
fondé à Mulhouse et dont le succès est allé grandissant depuis sa
fondation, le _Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine_, avait résolu de fêter le
passage des deux voyageurs parisiens à Strasbourg et sur la terre
d’Alsace, afin d’affirmer hautement l’internationalisme du sport, et
aussi pour montrer une fois de plus la solidarité intime qui unit tous
les cyclistes, solidarité dont j’ai déjà cité un magnifique exemple dans
la réception de Vitry. Naturellement la direction du _Vélo-Sport_ se mit
en correspondance avec moi à ce sujet et, dans son journal, organisa une
active propagande en vue de donner le plus d’éclat possible à cette
manifestation sportive et cycliste. Les adhésions ne tardèrent pas à
affluer au journal et on put juger bientôt ce que serait la
manifestation de Strasbourg, au passage des Parisiens, si, en outre, on
se rend compte des sentiments encore sympathiques à la France qui sont
restés vivaces au fond de bien des cœurs alsaciens, et qui devaient
profiter de cette occasion pour se manifester.
Voici d’ailleurs le programme fort simple qui avait été tracé par
avance: réception des voyageurs par une délégation sur la ligne
frontière; nouvelle réception en avant de Strasbourg par les cyclistes
alsaciens-lorrains; enfin, à Strasbourg, banquet à l’_hôtel de la
Couronne_.
Inutile de faire observer à propos du banquet que tout en l’acceptant,
j’avais sollicité la faveur de n’y faire qu’une courte apparition, en
raison de l’état de fatigue où nous serions fatalement, et de l’heure
tardive à laquelle nous nous verrions forcés de nous y présenter, notre
premier soin en arrivant à notre hôtel devant être de nous reconstituer
le moral et le physique par une de ces séances hydrothérapiques
inventées par la civilisation pour remettre sur pied les organismes
détraqués par le surmenage à outrance.
Voilà donc pourquoi la montée des Vosges nous paraissait longue, d’une
longueur démesurée. Nous avions hâte d’arriver au sommet où devaient
commencer pour nous tant de scènes émotionnantes.
Châtel et Patin marchaient à mes côtés. De temps à autre ils
m’excitaient de la voix, car je manifestais une fatigue de plus en plus
grande. Patin avait déjà fait cette route dans la course
Lunéville-Strasbourg, course restée célèbre dans la région et qu’il
avait, du reste, gagnée. Soit que les souvenirs ne fussent pas bien
présents à sa mémoire, soit dans le but de me faire passer le temps en
me trompant, il me dit à plusieurs reprises: «Nous arrivons. Encore
quelques centaines de mètres et nous y sommes.»
Mais les lacets se déroulaient toujours. D’autres tournants nous
apparaissaient sans cesse. Alors je marchai à pied; la côte était très
dure par endroits. Oh! nous étions loin encore. D’ailleurs je savais que
la côte avait plusieurs kilomètres, une dizaine peut-être.
Voici un tournant. Châtel ne manque pas de donner son avertissement.
«Nous y sommes, dit-il, vous allez apercevoir la ligne frontière.» Mais
le tournant passé, une nouvelle et longue échappée de route se développe
à nos yeux, toujours terminée en spirale.
Décidément, c’est trop long. Il faut remonter sur nos machines, on ira
plus vite, malgré la raideur de la pente. On remonte. Châtel et Patin,
les deux vigoureux champions, continuent à m’exciter de la voix, mais je
commence à faire des efforts mal récompensés, car je n’avance qu’avec
une désespérante lenteur. De temps à autre, je demande à m’arrêter pour
me reposer d’abord, puis pour pouvoir, un instant, admirer le paysage,
dont l’horizon s’éloigne à mesure que notre ascension s’accomplit;
maintenant c’est un panorama d’une étendue immense embrassant une partie
des départements des Vosges et de Meurthe-et-Moselle, campagne populeuse
où il semble que les habitations ont été semées partout au milieu d’un
amas de végétation, l’ensemble zébré de routes blanches.
Voici un nouveau tournant. «Cette fois nous arrivons,» déclare Châtel.
Erreur complète. Le tournant est passé et la côte continue. Mais la
frontière approche, car voici deux douaniers français qui sont au
courant de notre passage, mais qui, apercevant les uniformes, nous
disent: «Messieurs les militaires peuvent aller encore quelques
instants, mais nous leur recommandons de ne pas aller trop avant; vous
allez arriver à la frontière.»
C’est entendu. Nous poursuivons notre marche. Après cinq cents mètres,
Châtel dit que le moment de s’arrêter est venu pour nos braves
camarades.
«Oui, oui, déclarai-je, allons, il faut se séparer; diable, il serait
fâcheux que notre voyage de Paris-Vienne fût l’occasion d’un incident de
frontière et donnât lieu à des difficultés diplomatiques; tel ne serait
pas le but de notre expédition essentiellement internationaliste.»
Je tendis la main à notre cher Marcellin, en le remerciant du précieux
concours qu’il nous avait apporté; on dit également un adieu cordial à
ses camarades, et ils s’éloignèrent. Un instant je les regardai
descendre la côte, retournant vers la France, non sans une violente
émotion que seules les circonstances où je me trouvais purent effacer
assez vite, car les idées se pressaient tumultueuses dans ma cervelle.
On montait toujours; la végétation s’épaississait à vue d’œil, les
lacets devenaient plus courts, on arrivait; mais en raison même de ces
virages multipliés, aucun être vivant n’apparaissait à nos regards, tant
était peu étendu l’horizon que nous avions devant nous.
Encore un tournant. Cette fois, Châtel est plus catégorique. «C’est le
dernier, nous dit-il; une fois ce tournant franchi, nous sommes au
sommet.»
Maintenant c’était sûr. En effet, en face de nous, derrière l’épais
rideau d’arbres, le ciel montrait des échancrures bleues. Nous arrivions
à la crête des Vosges.
L’apparition fut extrêmement brusque, par suite de la brièveté de la
courbe: le dernier «virage» venait d’être passé, quand, au sommet du
dernier raidillon, à une cinquantaine de mètres à peine, comme si un
rideau venait de s’entr’ouvrir, un peloton de cyclistes, formant la
haie, en travers de la route, à l’emplacement même où passe la ligne
frontière, se dressa devant nos yeux. Ils étaient là, muets et
immobiles, l’arme au pied. Ils n’avaient pas à s’avancer vers nous. Ils
se trouvaient là sur le sol de l’Alsace, et ne voulaient pas que la
semelle de leurs souliers touchât la terre de France. Leur cœur sans
doute eût battu à se rompre, et comme le prisonnier au seuil de son
cachot, ils regardaient la patrie de leurs rêves, sans oser y pénétrer,
se disant que le jour de leur délivrance n’avait pas sonné encore, et
que la chaîne paraît moins dure quand on conserve son étreinte, que
lorsqu’on la brise pour quelques instants.
Ces réflexions pourront causer quelque étonnement, après ce que j’ai dit
sur le caractère exclusivement international de notre manifestation, ce
qui pouvait laisser supposer que des cyclistes allemands se trouvaient
devant nous au moment de notre arrivée sur le seuil de l’Alsace; mais on
pardonnera à un Français l’expression de ces sentiments, quand surtout
on saura que par une attention bien naturelle et tout à fait
significative, la délégation n’avait été composée que d’Alsaciens, ce
dont j’avais été informé.
A peine arrivés en présence des membres de la délégation, la ligne fut
rompue, et au milieu des acclamations, le président me remit un bouquet
magnifique, attaché de deux rubans blanc et rouge, sur lesquels ces mots
étaient écrits: Le _Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine_ à Édouard de Perrodil.