Deux de nos compagnons étaient heureusement munis de lanternes. On les

suivit et, dans le silence profond de la nuit, troublé seulement par le

frôlement de nos machines, on roula vers Bar-le-Duc.

Nul incident ne signala notre marche.

De temps à autre, un de nos compagnons, venus de Bar-le-Duc à notre

rencontre, nous indiquait les pays traversés, avec un accent méridional

des plus caractérisés. Je le questionnai sur son pays d’origine. Il

était de Mont-de-Marsan. Coïncidence assez curieuse et qui me fit lui

rappeler la cordiale réception qui m’avait été faite dans cette ville,

lors de mon voyage en Espagne.

Quant à Willaume, il était merveilleux. Pas la moindre faiblesse. Jamais

une plainte, jamais une réflexion pour demander de ralentir le train.

Bien au contraire, à partir de ce moment, il devait, recouvrant toute sa

vigueur, marcher d’une manière superbe, toujours prêt à aller de

l’avant, tant la machine humaine tient du prodige et peut se plier

parfois aux efforts les plus excessifs.

A onze heures trente, nous arrivions à Bar-le-Duc, où, là encore, un

grand nombre de personnes, une foule d’amis connus ou inconnus nous

attendaient, parmi lesquels Suberbie, l’éternel mentor, et M. Arnould,

le correspondant du _Petit Journal_, que plusieurs voyages à Bar-le-Duc

m’avaient déjà fait connaître.

A minuit trente, nous avions tous disparu dans nos chambres

respectives.

IV

NANCY

Le sommeil d’un cycliste, après une marche de deux cent soixante

kilomètres, est souvent agité, surtout dans les débuts. Le mien ne l’est

plus guère, sans doute à cause de ma très grande habitude de la route,

sans doute aussi parce que j’ai soin de ne pas trop livrer de

combustible à mon estomac avant de me coucher, précaution que je

recommande en passant à ceux qui pourront se trouver dans mon cas. Il

faut autant que possible faire du chemin après son dernier gros repas;

c’est le meilleur moyen de s’assurer un sommeil tranquille.

Willaume dormit bien, lui aussi. Quant à Blanquies, le conseil donné

plus haut lui eût paru sans doute un radotage antédiluvien. En présence

d’un objet matériel susceptible d’être absorbé, Blanquies n’avait jamais

une minute d’hésitation. Il faisait jouer ses mandibules et l’objet

passait le plus mauvais quart d’heure qu’il soit possible à un être,

même appartenant à la nature inorganique, de passer. En arrivant à

Bar-le-Duc, bien qu’il eût déjà fait honneur à la table servie dans le

restaurant de Châlons-sur-Marne, il consulta son appétit et, constatant

qu’il était en merveilleux état, il se mit en devoir de le satisfaire

une fois de plus. Voilà pourquoi, sans nul doute, notre ami fut le seul

des trois qui eut un sommeil quelque peu agité. Il eut force rêves

violents.

«C’est curieux, me raconta-t-il lui-même le matin, j’ai rêvé qu’une

corde avait été tendue de l’église du Sacré-Cœur à Montmartre au sommet

du Panthéon et que moi, planté sur une bicyclette, je devais rouler sur

cette corde. Il fallait que j’exécutasse ce métier singulier. Au-dessous

de moi, Paris, mais Paris tout petit, tout petit, presque microscopique.

Puis la scène changea: je me trouvai soudain rapproché de la ville; la

corde avait disparu, mais je devais rouler sur les toits des maisons en

sautant de l’un à l’autre. C’était affreux. C’est vraiment à dégoûter un

homme de jamais rouler sur une bicyclette. A un moment je m’éveillai, du

moins je crus que je m’éveillais, et je consultai ma montre: il était

cinq heures. Alors assommé je m’écriai: Oh! oh! les enfants, assez,

assez, je m’arrête ici, moi, je ne continue pas; merci, par exemple.

Après tout, je ne suis pas payé pour ça. Ah! bien oui, je vais prendre

le train. Les trains n’ont pas été inventés pour des prunes.--Et tout en

prononçant ces paroles j’éprouvais un engourdissement affreux, j’étais

ankylosé des pieds à la tête. Je ne pouvais faire un mouvement; alors je

tentai un effort suprême, et, cette fois, je m’éveillai réellement. Le

garçon de l’hôtel venait de frapper à la porte et m’annonçait qu’il

fallait se lever.»

Ainsi parla Blanquies, dont la physionomie rentrée n’allait pas tarder à

s’épanouir à nouveau sous l’influence d’un café au lait d’une taille

au-dessus de la moyenne.

La gaieté générale laissait fort à désirer, certes, car on n’imagine

guère l’état d’affaissement dans lequel on se trouve le matin, aussitôt

après son lever, quand la veille on a accompli à bicyclette une marche

comme la nôtre. Willaume seul, circonstance singulière, se prit à

éclater de rire en considérant nos mines déconfites. «Allons,

déclara-t-il avec sa lenteur de prononciation que le diable en personne

ne fût pas parvenu à activer, tout va bien, nous allons marcher dur.»

Six heures allaient sonner; il fallait se mettre en route. Dans la cour

de l’hôtel, Suberbie achevait de faire préparer les machines. En route!

Le temps est toujours magnifique, mais le vent a décidément tourné à

l’ouest. Nous allons donc l’avoir dans le dos, chance suprême pour

nous, mais qui, en permettant de prendre une forte avance sur notre

tableau de marche, allait nous priver de la compagnie de quelques amis

arrivés seulement après notre passage.

Nous partons poussés par le vent. Nous franchissons rapidement

Longeville, Ligny, Boviolle, Reffroy, Naives-en-Bois.

Ici Willaume nous dit: «Je vais de l’avant sur Pagny, où je connais

beaucoup l’instituteur de la commune, et où je vais lui annoncer votre

arrivée.»

Nous sommes, en effet, dans le pays de mon compagnon. Nous arrivons à

Pagny. Déjà Willaume est installé chez l’excellent homme chargé des

jeunes âmes de la commune et ce brave des braves ne veut nous laisser

partir; il faut avant tout goûter une truculente omelette au lard que la

bonne vient de faire et donner notre avis sur le vin que nous trouvons

tous trois à notre goût. Pendant cette petite scène les jeunes écoliers

sont réunis en classe et nous les apercevons frétillants sur leurs

bancs, chuchotant, se trémoussant. L’arrivée inopinée de ces

bicyclistes, la réception qui leur est faite par l’instituteur, intrigue

au plus haut point ces jeunes cervelles. Deux ou trois des plus malins

de la bande, sous un prétexte inventé par leur malice, sortent de classe

et passent successivement devant notre porte en jetant un coup d’œil

dans la petite salle à manger où nous sommes installés. L’instituteur,

en bon papa, les laisse faire. Il a bien raison. Ce sera un petit

épisode de leur vie d’écolier, le passage des bicyclistes à Pagny, et si

un jour ces lignes tombent sous les yeux de l’un d’eux, il racontera

avec un plaisir toujours nouveau qu’il était là, lui, et qu’il «les a

vus,» les bicyclistes.

Sans trop tarder, nous reprenons la route. Nous arrivons à Lay, à onze

kilomètres de Pagny, puis à Foug, nous roulons sur la route de plus en

plus belle, toujours poussés par le vent d’ouest, quand tout à coup nous

entendons la voix de Blanquies. Elle semble désespérée, sa voix; il

crie, il tempête; il agite un de ses grands bras, ce qui est toujours

chez lui le signe d’une émotion violente, gaie ou triste, peu importe.

--Ça y est, s’écrie-t-il, ça y est!

--Quoi, qu’avez-vous, mon garçon? qu’est-ce qui y est?

--Satanée histoire! Que le diable emporte la bicyclette! J’étais sûr que

cette malechance allait tomber sur moi. Dieu, quelle invention de

malheur!

--Ah çà! mais parlez, qu’est-ce qui vous arrive?

--Parler, parler, mais je ne fais que ça. Oh! c’est fini, maintenant,

c’est désastreux, je vous le dis; j’en étais sûr, absolument sûr.

--Vous devenez dément, mon garçon; dites-nous, je vous en prie, quelle

partie de votre individu vient de se détraquer?

--La partie de mon individu? Ah! oh! hi! vous êtes encore amusant, vous!

La partie de mon individu, mais, c’est mon pneumatique qui est crevé.

Puisque je vous dis que j’en étais sûr.

Pneumatique crevé! Diable! Voilà qui était sérieux. Un pneu qui crève,

c’est une hélice qui se fausse; impossible d’avancer. Blanquies toujours

hurlant, toujours tempêtant, poussait sur ses pédales tant qu’il

pouvait, dans sa colère, mais c’était du temps perdu. On s’arrêta.

Heureusement, nous n’étions plus qu’à cinq kilomètres de Toul. Je dis à

Blanquies:

--Mon ami, nous ne pouvons vous attendre, vous savez quelles sont nos

conditions. J’ai un compagnon officiel, Willaume; vous, c’est différent;

vous nous suivez en amateur, n’est-ce pas? Nous ne pouvons être retardés

de votre fait sans compromettre notre expédition, et sans sortir de

notre programme. Mais ne vous désolez pas. Nous allons nous avancer

rapidement vers Toul, où un arrêt de quelques minutes vous permettra

peut-être de nous rejoindre. Là, un marchand de vélocipèdes réparera le

pneumatique, car je ne vous vois pas très bien le réparant vous-même.

A cette réflexion, Blanquies fit entendre un de ses rires prolongés qui

cette fois semblait dire: «En effet, vous avez raison, moi réparant un

pneu, ce serait bien le spectacle le plus désopilant que tous mes

copains de Montmartre eussent jamais été appelés à contempler.»

Je continuai: «Si nous arrivons à Nancy avant vous et que votre

pneumatique ne fonctionne pas, Suberbie, qui doit nous y attendre,

s’occupera de vous, car vous savez qu’il traîne après lui tout un

matériel de guerre.

»Enfin, si vous n’arrivez pas à arranger votre affaire, prenez le train,

et rejoignez-nous plus loin, à Strasbourg par exemple.»

Blanquies, saisi d’une noble indignation, s’écrie: «Le train moi,

jamais. Et mon Club qui me regarde? Mon Club, mon Club de Montmartre,

que dirait-il?»

Il fallut se séparer. Je roulai avec Willaume vers Toul, avec trois

quarts d’heure d’avance environ sur nos prévisions. Il était à peine dix

heures du matin.

C’est à Toul que nous devions ressentir l’inconvénient d’une avance

trop forte sur les heures auxquelles nous avions annoncé notre passage

probable. Dans cette ville, en effet, nous devions être attendus par un

jeune Parisien de nos amis, excellent cycliste, vainqueur de nombreuses

courses, le jeune Marcellin qui faisait à ce moment son service

militaire à Toul. Je me faisais une fête de le revoir dans ces

circonstances; d’autant plus qu’il devait être pour nous un parfait

entraîneur. Excellent garçon, à la physionomie ouverte et agréable,

enjoué et fort intelligent, Marcellin devait être aussi pour nous d’une

compagnie charmante.

Nous traversons la ville de Toul. Personne. Nous arrivons chez un

marchand de vélocipèdes, station toute naturelle pour des cyclistes en

train d’accomplir un grand voyage. On y était, en effet, au courant de

notre expédition. A peine avons-nous fini d’expliquer l’aventure de

notre compagnon Blanquies que déjà des cyclistes arrivent.

--Comment, mais vous êtes affreusement en avance! nous dit-on partout.

--Connaissez-vous Marcellin, demandai-je aussitôt; où est Marcellin?

--Mais Marcellin ne vous attend pas si tôt. Il est à la caserne. On va

aller le prévenir.

Nous nous dirigeons vers un café tandis qu’on va prévenir Marcellin.

Dix minutes après, le jeune fantassin accourt. Il est tout souriant,

mais il n’en peut revenir de la rapidité de notre marche.

--Bonjour, bonjour, les amis, mais vous allez comme des dératés. Quel

malheur! Figurez-vous qu’au mess des sous-officiers on vous avait

préparé une superbe réception, tout le monde vous attendait, car nous

faisons tous de la bicyclette ici. Enfin le malheur n’est pas grand.

--Et vous venez avec nous, jusqu’où?

--Jusqu’à la frontière. Avec mon uniforme, je ne puis aller plus loin.

Pendant cette conversation, voici Blanquies. Il a roulé sur la jante, ce

qui a fortement avarié le pneu; mais on le lui répare, tant bien que

mal. Les nouveaux entraîneurs, Marcellin en tête, se mettent en selle,

et la troupe entièrement reconstituée roule vers Nancy.

Parmi les nombreux entraîneurs, se trouvait le sergent-major Parison,

fils du général de ce nom. Lui aussi portait l’uniforme.

La journée est magnifique, les cumulus nagent dans le ciel. Notre groupe

se grossit bientôt de cyclistes arrivés de Nancy, MM. Blahay, Pierson,

Rousseau. Marcellin marche en tête et mène un train rapide.

Nous avançons par moments à une allure de trente-deux kilomètres à

l’heure. C’est beaucoup trop vite pour des hommes qui ont à accomplir

chaque jour de formidables étapes. Mais nos aimables compagnons sont

tout bouillants et, chaque fois que, sur ma demande, on ralentit

l’allure, c’est pour repartir de plus belle quelques instants après.

C’est une course échevelée, nous semblons un bataillon de poulains en

liberté; nous pédalons débordants de gaieté, à la suite de Marcellin,

vers la grande ville de Nancy. Un nouveau cycliste nous rejoint, M.

Pierre, de Nancy. Mes prudentes recommandations ne servent de rien; on

roule à grande vitesse; Willaume semble enragé. Ah! elle est loin

l’indisposition de la veille. Les descentes, les côtes, la plaine, tout

disparaît dans une nuée de poussière soulevée par l’escadron roulant.

Mais nous sentons les approches de la grande ville. Le terrain se

bouleverse à vue d’œil; les fondrières apparaissent de tous côtés, et

les sauts de carpe commencent, à mesure que se présentent les premières

maisons d’un des faubourgs de Nancy. Comment retenir une troupe de

cyclistes dans les circonstances où nous nous trouvions? Conduits par

les «pilotes», nous roulons toujours très vite, tantôt sur l’accotement,

tantôt sur la route devenue de plus en plus affreuse. Nous voltigeons

par instants sur les cailloux pointus.

Nous entrons dans la ville, comme en pays conquis, et nous arrivons à

l’_Hôtel de Paris_, où cette fois nous nous présentions «à l’heure où

l’on mange.» Tout était prêt. Suberbie, le mentor, était à son poste.

Avant de me mettre à table toutefois, je demandai à aller prendre une

douche. Willaume me suivit. Comme nous étions encore fort en avance sur

notre tableau de marche, j’en profitai pour aller, après la douche, chez

un coiffeur, afin de me faire rafraîchir l’épiderme de la face,

précaution toujours bonne à prendre à l’occasion, si l’on ne veut, en

raison surtout de la fatigue qui amaigrit toujours un peu le visage au

cours d’une expédition aussi précipitée, avoir l’air de relever de

maladie.

Quant à Blanquies, le malheureux avait eu encore à se débattre avec son

pneumatique très mal réparé. Il avait dû ralentir sa marche durant le

trajet de Toul à Nancy. Il allait arriver au moment du déjeuner.

A l’instant où je me présentai à nouveau devant l’_Hôtel de Paris_,

voici les membres du _Véloce-Club nancéen_, conduits par leur président,

qui se présentent et nous souhaitent la bienvenue dans leur ville.

Ravissant, vraiment; partout un accueil chaleureux.

Le déjeuner se ressent de la gaieté générale. Tout le monde est en proie

à un appétit féroce: Blanquies vient d’apparaître au moment

psychologique et se dispose à exercer sur la cuisine de l’hôtel la plus

éclatante vengeance.

A mesure qu’il plonge dans l’abîme tous les mets qui lui sont présentés,

on l’entend articuler entre deux bouchées: «Moi, prendre le train,

jamais. Que dirait le Club de Montmartre? Suberbie, il me faudrait une

machine.»

Suberbie accepte de donner une machine, mais il faudra aller la chercher

à la gare. Le malheureux Blanquies partira encore après nous. Mais il

s’en moque; avec un bon pneu, il nous rejoindra.

Le déjeuner se termine dans la joie de la plus brillante journée. Là

commençait, on peut le dire, cette marche superbe qui devait à la fin de

cette seconde étape se terminer par le triomphe de Strasbourg, triomphe

suivi, bientôt après, de tant de mésaventures inattendues.

V

UNE MARCHE TRIOMPHALE

J’ai dit plus haut que nous devions éprouver les inconvénients d’une

trop forte avance sur notre tableau de marche, comme on l’a vu à Toul,

où nous avions dû faire prévenir Marcellin, qui, nous attendant beaucoup

plus tard, était resté naturellement à son quartier, tandis que nous

arrivions, poussés par le vent arrière. Cette avance sur le temps prévu

avait également été cause que nous étions entrés à Nancy, comme par

surprise, je parle au point de vue de la population, généralement si

friande des grandes épreuves vélocipédiques.

Nul curieux sur notre passage à notre entrée dans la ville. Personne ne

nous attendait à une pareille heure. On nous en fit même des reproches,

tant, en réalité, on se préoccupe peu du plus ou moins de vitesse d’un

cycliste dans ce genre d’expédition. Ce qu’on veut voir c’est l’homme,

dont on connaît le nom déjà, et qui, partant d’un point éloigné, arrive

sur tel autre point à l’heure dite.

Mais si nul curieux ne s’était porté sur notre passage à notre arrivée,

il ne devait pas en être de même au départ. Le temps de notre déjeuner

avait suffi pour que la nouvelle du passage des cyclistes parisiens se

répandît, et quand on se mit en selle, au sortir de l’hôtel, une haie

s’était déjà formée des deux côtés de la rue. Comme j’en faisais la

remarque à l’un de nos compagnons, ce dernier me répondit: «Oui, et nous

partons même trop vite. On croit généralement que vous ne vous mettrez

en route qu’à une heure et quart ou une heure et demie (or il n’était

guère que midi quarante-cinq). Une demi-heure plus tard la foule eût

été considérable sur votre passage.»

D’où peut venir cet empressement des populations de presque tous les

pays vers les épreuves vélocipédiques, c’est ce que peuvent seuls

expliquer, à mon avis, l’attrait de la nouveauté d’abord, et ensuite une

très vive curiosité pour une machine qui permet d’accomplir ce que l’on

croit être un tour de force et qui n’a que l’apparence du merveilleux.

La seule chose merveilleuse en l’affaire, c’est la machine.

Par un bonheur qui ne devait pas, hélas! durer toujours, le ciel

continuait à favoriser notre voyage. Le soleil rayonnait sans que la

chaleur nous incommodât. Le nombre des cyclistes s’était encore accru.

La route était toujours belle.

Quelques instants après avoir quitté la ville, je m’informai de

Blanquies. Il n’était pas avec nous; il avait décidément la guigne, le

brave. Ainsi qu’il avait été convenu durant le déjeuner, il devait

prendre une nouvelle machine afin d’être débarrassé de la question de

pneumatique; mais il avait fallu aller la chercher à la gare, ce qui

avait pris un temps assez considérable et avait empêché notre compagnon

de se trouver présent au départ de la troupe. On s’étonnera peut-être de

ce manque de courtoisie à l’égard du plus joyeux et du plus excellent

des camarades, mais cet étonnement ne se produira que chez le lecteur

peu familiarisé avec le sport vélocipédique. Il avait été parfaitement

entendu que Willaume seul était mon compagnon vraiment officiel, celui

qui accomplissait avec moi ce que nous appelons dans le langage

technique le «record» de Paris-Vienne. Tous les autres compagnons, quels

qu’ils fussent, n’étaient que des «suivants» qui marchaient pour leur

propre compte et sous leur propre direction. Je ne pus donc que

regretter très vivement de voir encore le joyeux Blanquies séparé de

nous, mais il fallait avancer d’autant plus vite que nous étions

attendus à heure fixe à Strasbourg, où toute une population nous

préparait une réception monstre.

Nous marchons vers Lunéville, situé à vingt-sept kilomètres de Nancy. Il

est une heure de l’après-midi; des cyclistes nous arrivent de temps à

autre isolément. Parmi eux se trouve M. Berntheisel, l’un des

fonctionnaires provinciaux de l’Union vélocipédique de France. En cette

qualité, M. Berntheisel s’était beaucoup occupé de notre voyage; il

m’avait envoyé des renseignements sur l’itinéraire et, toujours en sa

qualité de zélé fonctionnaire de l’une de nos deux grandes fédérations

françaises, il se trouvait à son poste.

Nous faisons encore quelques kilomètres quand j’aperçois un jeune

cycliste qui s’avance vers moi: il est revêtu de l’uniforme de

fantassin; c’est le troisième, car Marcellin et le sergent-major Parison

sont toujours avec nous. Il s’approche et me salue en me nommant.

C’était encore un jeune coureur que j’avais vu maintes fois dans les

Vélodromes de Paris et qui, lui aussi, faisait son service militaire; on

l’appelait Fred et je ne l’ai jamais connu que sous ce nom.

--Comment! Comment! C’est vous, mon brave. Quelle surprise!

--Mais oui. Oh! j’y pense depuis assez longtemps à votre voyage, allez!

On a si peu de distraction ici.

--Avez-vous le temps de monter beaucoup à bicyclette?

--Beaucoup, non, mais suffisamment cependant; les soldats cyclistes sont

même très nombreux ici. Ah! on a parlé de votre passage, et beaucoup de

vélocipédistes militaires seraient venus à votre rencontre s’ils

l’avaient pu.

Notre troupe est maintenant devenue un escadron, magnifique d’allure et

d’entrain. Les trois soldats français sont en tête, mais c’est le

brillant Marcellin qui nous conduit à un train rapide; nous nous

avançons en rangs serrés, comme un seul homme, vers Lunéville, où, cette

fois, la population nous attend, car le bruit de notre arrivée s’y est

déjà répandu.

Voici les premières maisons de Lunéville. L’allure splendide du

bataillon roulant ne se ralentit pas. Nous entrons, comme des

triomphateurs, l’acier de nos machines éclatant en millions de petites

flammes blanches, et soulevant sur notre passage une épaisse poussière.

Partout la population est aux portes; on dirait un jour de fête; nous

arrivons sur la place centrale de la ville; la foule est amassée devant

une maison où, au-dessus de la porte d’entrée, flottent des drapeaux.

C’est pour nous. Les rangs de la foule s’entrouvrent pour nous laisser

passer. Willaume et moi, descendons de machine; on a préparé des

rafraîchissements pour nous et nous buvons en portant la santé du

cyclisme, de Lunéville, de tous les braves compagnons qui nous

entourent, pendant qu’on signe nos livrets.

Nous remontons sur nos «chevaux.» Les rangs des curieux s’entrouvrent à

nouveau, tandis que le bataillon se remet en mouvement, et de nouveau

nous nous élançons à la suite de Marcellin, saluant cette sympathique

population et cette ville souriante que nous venons de traverser comme

dans un rayonnement de lumière.

Près de Lunéville, le bataillon s’était encore augmenté de deux nouveaux

entraîneurs, dont, avant notre départ de Paris, on nous avait annoncé le

précieux concours, MM. Patin et Châtel, deux Alsaciens-Lorrains, l’un de

Metz, l’autre de Mulhouse, deux célèbres champions, vainqueurs de

nombreuses courses de vitesse et même de fond.

On verra par la suite comme quoi l’un d’eux, Châtel, fut atteint par la

mauvaise chance qui nous poursuivit dans la seconde partie de notre

voyage avec un acharnement aussi intense que la bonne fortune dans la

première partie; mauvaise chance qui faillit même coûter la vie à notre

infortuné compagnon.

Parmi ceux qui cultivent la bicyclette, il n’en est pas un seul, j’en

suis sûr, qui n’éprouve un sentiment d’émulation immédiat et des plus

vifs, à la rencontre d’un autre cycliste pédalant sur une route dans le

même sens que lui. Tous l’éprouvent, ce sentiment, et beaucoup y

cèdent. L’enivrement produit par l’exercice de cette rapide locomotion

illusionne au point que chacun se croit, en augmentant légèrement son

effort, capable de donner une vitesse à laquelle le concurrent improvisé

ne saurait résister.

Pour ma part, je l’ai ressentie, cette impression, comme bien on pense,

mais le raisonnement d’abord, car enfin on ne saurait contester qu’une

forte dose d’enfantillage entre dans ce désir de jouer à la course avec

un étranger qui passe à bicyclette dans le même sens que vous,

l’habitude des routes ensuite, ont peu à peu combattu chez moi ce

sentiment d’émulation. En revanche, il est resté des plus violents quand

l’adversaire improvisé, au lieu d’être un cycliste, est un cheval.

Alors, je ne puis me combattre. Il faut partir. Le trot d’un cheval

derrière moi, impression singulière, agit directement sur mes nerfs. La

prétention du monsieur qui, avec sa bête, veut me tenir tête,

m’exaspère, et je m’élance en avant à toutes pédales.

A vol de vélo · 第 2 / 12 段