suivit et, dans le silence profond de la nuit, troublé seulement par le
frôlement de nos machines, on roula vers Bar-le-Duc.
Nul incident ne signala notre marche.
De temps à autre, un de nos compagnons, venus de Bar-le-Duc à notre
rencontre, nous indiquait les pays traversés, avec un accent méridional
des plus caractérisés. Je le questionnai sur son pays d’origine. Il
était de Mont-de-Marsan. Coïncidence assez curieuse et qui me fit lui
rappeler la cordiale réception qui m’avait été faite dans cette ville,
lors de mon voyage en Espagne.
Quant à Willaume, il était merveilleux. Pas la moindre faiblesse. Jamais
une plainte, jamais une réflexion pour demander de ralentir le train.
Bien au contraire, à partir de ce moment, il devait, recouvrant toute sa
vigueur, marcher d’une manière superbe, toujours prêt à aller de
l’avant, tant la machine humaine tient du prodige et peut se plier
parfois aux efforts les plus excessifs.
A onze heures trente, nous arrivions à Bar-le-Duc, où, là encore, un
grand nombre de personnes, une foule d’amis connus ou inconnus nous
attendaient, parmi lesquels Suberbie, l’éternel mentor, et M. Arnould,
le correspondant du _Petit Journal_, que plusieurs voyages à Bar-le-Duc
m’avaient déjà fait connaître.
A minuit trente, nous avions tous disparu dans nos chambres
respectives.
IV
NANCY
Le sommeil d’un cycliste, après une marche de deux cent soixante
kilomètres, est souvent agité, surtout dans les débuts. Le mien ne l’est
plus guère, sans doute à cause de ma très grande habitude de la route,
sans doute aussi parce que j’ai soin de ne pas trop livrer de
combustible à mon estomac avant de me coucher, précaution que je
recommande en passant à ceux qui pourront se trouver dans mon cas. Il
faut autant que possible faire du chemin après son dernier gros repas;
c’est le meilleur moyen de s’assurer un sommeil tranquille.
Willaume dormit bien, lui aussi. Quant à Blanquies, le conseil donné
plus haut lui eût paru sans doute un radotage antédiluvien. En présence
d’un objet matériel susceptible d’être absorbé, Blanquies n’avait jamais
une minute d’hésitation. Il faisait jouer ses mandibules et l’objet
passait le plus mauvais quart d’heure qu’il soit possible à un être,
même appartenant à la nature inorganique, de passer. En arrivant à
Bar-le-Duc, bien qu’il eût déjà fait honneur à la table servie dans le
restaurant de Châlons-sur-Marne, il consulta son appétit et, constatant
qu’il était en merveilleux état, il se mit en devoir de le satisfaire
une fois de plus. Voilà pourquoi, sans nul doute, notre ami fut le seul
des trois qui eut un sommeil quelque peu agité. Il eut force rêves
violents.
«C’est curieux, me raconta-t-il lui-même le matin, j’ai rêvé qu’une
corde avait été tendue de l’église du Sacré-Cœur à Montmartre au sommet
du Panthéon et que moi, planté sur une bicyclette, je devais rouler sur
cette corde. Il fallait que j’exécutasse ce métier singulier. Au-dessous
de moi, Paris, mais Paris tout petit, tout petit, presque microscopique.
Puis la scène changea: je me trouvai soudain rapproché de la ville; la
corde avait disparu, mais je devais rouler sur les toits des maisons en
sautant de l’un à l’autre. C’était affreux. C’est vraiment à dégoûter un
homme de jamais rouler sur une bicyclette. A un moment je m’éveillai, du
moins je crus que je m’éveillais, et je consultai ma montre: il était
cinq heures. Alors assommé je m’écriai: Oh! oh! les enfants, assez,
assez, je m’arrête ici, moi, je ne continue pas; merci, par exemple.
Après tout, je ne suis pas payé pour ça. Ah! bien oui, je vais prendre
le train. Les trains n’ont pas été inventés pour des prunes.--Et tout en
prononçant ces paroles j’éprouvais un engourdissement affreux, j’étais
ankylosé des pieds à la tête. Je ne pouvais faire un mouvement; alors je
tentai un effort suprême, et, cette fois, je m’éveillai réellement. Le
garçon de l’hôtel venait de frapper à la porte et m’annonçait qu’il
fallait se lever.»
Ainsi parla Blanquies, dont la physionomie rentrée n’allait pas tarder à
s’épanouir à nouveau sous l’influence d’un café au lait d’une taille
au-dessus de la moyenne.
La gaieté générale laissait fort à désirer, certes, car on n’imagine
guère l’état d’affaissement dans lequel on se trouve le matin, aussitôt
après son lever, quand la veille on a accompli à bicyclette une marche
comme la nôtre. Willaume seul, circonstance singulière, se prit à
éclater de rire en considérant nos mines déconfites. «Allons,
déclara-t-il avec sa lenteur de prononciation que le diable en personne
ne fût pas parvenu à activer, tout va bien, nous allons marcher dur.»
Six heures allaient sonner; il fallait se mettre en route. Dans la cour
de l’hôtel, Suberbie achevait de faire préparer les machines. En route!
Le temps est toujours magnifique, mais le vent a décidément tourné à
l’ouest. Nous allons donc l’avoir dans le dos, chance suprême pour
nous, mais qui, en permettant de prendre une forte avance sur notre
tableau de marche, allait nous priver de la compagnie de quelques amis
arrivés seulement après notre passage.
Nous partons poussés par le vent. Nous franchissons rapidement
Longeville, Ligny, Boviolle, Reffroy, Naives-en-Bois.
Ici Willaume nous dit: «Je vais de l’avant sur Pagny, où je connais
beaucoup l’instituteur de la commune, et où je vais lui annoncer votre
arrivée.»
Nous sommes, en effet, dans le pays de mon compagnon. Nous arrivons à
Pagny. Déjà Willaume est installé chez l’excellent homme chargé des
jeunes âmes de la commune et ce brave des braves ne veut nous laisser
partir; il faut avant tout goûter une truculente omelette au lard que la
bonne vient de faire et donner notre avis sur le vin que nous trouvons
tous trois à notre goût. Pendant cette petite scène les jeunes écoliers
sont réunis en classe et nous les apercevons frétillants sur leurs
bancs, chuchotant, se trémoussant. L’arrivée inopinée de ces
bicyclistes, la réception qui leur est faite par l’instituteur, intrigue
au plus haut point ces jeunes cervelles. Deux ou trois des plus malins
de la bande, sous un prétexte inventé par leur malice, sortent de classe
et passent successivement devant notre porte en jetant un coup d’œil
dans la petite salle à manger où nous sommes installés. L’instituteur,
en bon papa, les laisse faire. Il a bien raison. Ce sera un petit
épisode de leur vie d’écolier, le passage des bicyclistes à Pagny, et si
un jour ces lignes tombent sous les yeux de l’un d’eux, il racontera
avec un plaisir toujours nouveau qu’il était là, lui, et qu’il «les a
vus,» les bicyclistes.
Sans trop tarder, nous reprenons la route. Nous arrivons à Lay, à onze
kilomètres de Pagny, puis à Foug, nous roulons sur la route de plus en
plus belle, toujours poussés par le vent d’ouest, quand tout à coup nous
entendons la voix de Blanquies. Elle semble désespérée, sa voix; il
crie, il tempête; il agite un de ses grands bras, ce qui est toujours
chez lui le signe d’une émotion violente, gaie ou triste, peu importe.
--Ça y est, s’écrie-t-il, ça y est!
--Quoi, qu’avez-vous, mon garçon? qu’est-ce qui y est?
--Satanée histoire! Que le diable emporte la bicyclette! J’étais sûr que
cette malechance allait tomber sur moi. Dieu, quelle invention de
malheur!
--Ah çà! mais parlez, qu’est-ce qui vous arrive?
--Parler, parler, mais je ne fais que ça. Oh! c’est fini, maintenant,
c’est désastreux, je vous le dis; j’en étais sûr, absolument sûr.
--Vous devenez dément, mon garçon; dites-nous, je vous en prie, quelle
partie de votre individu vient de se détraquer?
--La partie de mon individu? Ah! oh! hi! vous êtes encore amusant, vous!
La partie de mon individu, mais, c’est mon pneumatique qui est crevé.
Puisque je vous dis que j’en étais sûr.
Pneumatique crevé! Diable! Voilà qui était sérieux. Un pneu qui crève,
c’est une hélice qui se fausse; impossible d’avancer. Blanquies toujours
hurlant, toujours tempêtant, poussait sur ses pédales tant qu’il
pouvait, dans sa colère, mais c’était du temps perdu. On s’arrêta.
Heureusement, nous n’étions plus qu’à cinq kilomètres de Toul. Je dis à
Blanquies:
--Mon ami, nous ne pouvons vous attendre, vous savez quelles sont nos
conditions. J’ai un compagnon officiel, Willaume; vous, c’est différent;
vous nous suivez en amateur, n’est-ce pas? Nous ne pouvons être retardés
de votre fait sans compromettre notre expédition, et sans sortir de
notre programme. Mais ne vous désolez pas. Nous allons nous avancer
rapidement vers Toul, où un arrêt de quelques minutes vous permettra
peut-être de nous rejoindre. Là, un marchand de vélocipèdes réparera le
pneumatique, car je ne vous vois pas très bien le réparant vous-même.
A cette réflexion, Blanquies fit entendre un de ses rires prolongés qui
cette fois semblait dire: «En effet, vous avez raison, moi réparant un
pneu, ce serait bien le spectacle le plus désopilant que tous mes
copains de Montmartre eussent jamais été appelés à contempler.»
Je continuai: «Si nous arrivons à Nancy avant vous et que votre
pneumatique ne fonctionne pas, Suberbie, qui doit nous y attendre,
s’occupera de vous, car vous savez qu’il traîne après lui tout un
matériel de guerre.
»Enfin, si vous n’arrivez pas à arranger votre affaire, prenez le train,
et rejoignez-nous plus loin, à Strasbourg par exemple.»
Blanquies, saisi d’une noble indignation, s’écrie: «Le train moi,
jamais. Et mon Club qui me regarde? Mon Club, mon Club de Montmartre,
que dirait-il?»
Il fallut se séparer. Je roulai avec Willaume vers Toul, avec trois
quarts d’heure d’avance environ sur nos prévisions. Il était à peine dix
heures du matin.
C’est à Toul que nous devions ressentir l’inconvénient d’une avance
trop forte sur les heures auxquelles nous avions annoncé notre passage
probable. Dans cette ville, en effet, nous devions être attendus par un
jeune Parisien de nos amis, excellent cycliste, vainqueur de nombreuses
courses, le jeune Marcellin qui faisait à ce moment son service
militaire à Toul. Je me faisais une fête de le revoir dans ces
circonstances; d’autant plus qu’il devait être pour nous un parfait
entraîneur. Excellent garçon, à la physionomie ouverte et agréable,
enjoué et fort intelligent, Marcellin devait être aussi pour nous d’une
compagnie charmante.
Nous traversons la ville de Toul. Personne. Nous arrivons chez un
marchand de vélocipèdes, station toute naturelle pour des cyclistes en
train d’accomplir un grand voyage. On y était, en effet, au courant de
notre expédition. A peine avons-nous fini d’expliquer l’aventure de
notre compagnon Blanquies que déjà des cyclistes arrivent.
--Comment, mais vous êtes affreusement en avance! nous dit-on partout.
--Connaissez-vous Marcellin, demandai-je aussitôt; où est Marcellin?
--Mais Marcellin ne vous attend pas si tôt. Il est à la caserne. On va
aller le prévenir.
Nous nous dirigeons vers un café tandis qu’on va prévenir Marcellin.
Dix minutes après, le jeune fantassin accourt. Il est tout souriant,
mais il n’en peut revenir de la rapidité de notre marche.
--Bonjour, bonjour, les amis, mais vous allez comme des dératés. Quel
malheur! Figurez-vous qu’au mess des sous-officiers on vous avait
préparé une superbe réception, tout le monde vous attendait, car nous
faisons tous de la bicyclette ici. Enfin le malheur n’est pas grand.
--Et vous venez avec nous, jusqu’où?
--Jusqu’à la frontière. Avec mon uniforme, je ne puis aller plus loin.
Pendant cette conversation, voici Blanquies. Il a roulé sur la jante, ce
qui a fortement avarié le pneu; mais on le lui répare, tant bien que
mal. Les nouveaux entraîneurs, Marcellin en tête, se mettent en selle,
et la troupe entièrement reconstituée roule vers Nancy.
Parmi les nombreux entraîneurs, se trouvait le sergent-major Parison,
fils du général de ce nom. Lui aussi portait l’uniforme.
La journée est magnifique, les cumulus nagent dans le ciel. Notre groupe
se grossit bientôt de cyclistes arrivés de Nancy, MM. Blahay, Pierson,
Rousseau. Marcellin marche en tête et mène un train rapide.
Nous avançons par moments à une allure de trente-deux kilomètres à
l’heure. C’est beaucoup trop vite pour des hommes qui ont à accomplir
chaque jour de formidables étapes. Mais nos aimables compagnons sont
tout bouillants et, chaque fois que, sur ma demande, on ralentit
l’allure, c’est pour repartir de plus belle quelques instants après.
C’est une course échevelée, nous semblons un bataillon de poulains en
liberté; nous pédalons débordants de gaieté, à la suite de Marcellin,
vers la grande ville de Nancy. Un nouveau cycliste nous rejoint, M.
Pierre, de Nancy. Mes prudentes recommandations ne servent de rien; on
roule à grande vitesse; Willaume semble enragé. Ah! elle est loin
l’indisposition de la veille. Les descentes, les côtes, la plaine, tout
disparaît dans une nuée de poussière soulevée par l’escadron roulant.
Mais nous sentons les approches de la grande ville. Le terrain se
bouleverse à vue d’œil; les fondrières apparaissent de tous côtés, et
les sauts de carpe commencent, à mesure que se présentent les premières
maisons d’un des faubourgs de Nancy. Comment retenir une troupe de
cyclistes dans les circonstances où nous nous trouvions? Conduits par
les «pilotes», nous roulons toujours très vite, tantôt sur l’accotement,
tantôt sur la route devenue de plus en plus affreuse. Nous voltigeons
par instants sur les cailloux pointus.
Nous entrons dans la ville, comme en pays conquis, et nous arrivons à
l’_Hôtel de Paris_, où cette fois nous nous présentions «à l’heure où
l’on mange.» Tout était prêt. Suberbie, le mentor, était à son poste.
Avant de me mettre à table toutefois, je demandai à aller prendre une
douche. Willaume me suivit. Comme nous étions encore fort en avance sur
notre tableau de marche, j’en profitai pour aller, après la douche, chez
un coiffeur, afin de me faire rafraîchir l’épiderme de la face,
précaution toujours bonne à prendre à l’occasion, si l’on ne veut, en
raison surtout de la fatigue qui amaigrit toujours un peu le visage au
cours d’une expédition aussi précipitée, avoir l’air de relever de
maladie.
Quant à Blanquies, le malheureux avait eu encore à se débattre avec son
pneumatique très mal réparé. Il avait dû ralentir sa marche durant le
trajet de Toul à Nancy. Il allait arriver au moment du déjeuner.
A l’instant où je me présentai à nouveau devant l’_Hôtel de Paris_,
voici les membres du _Véloce-Club nancéen_, conduits par leur président,
qui se présentent et nous souhaitent la bienvenue dans leur ville.
Ravissant, vraiment; partout un accueil chaleureux.
Le déjeuner se ressent de la gaieté générale. Tout le monde est en proie
à un appétit féroce: Blanquies vient d’apparaître au moment
psychologique et se dispose à exercer sur la cuisine de l’hôtel la plus
éclatante vengeance.
A mesure qu’il plonge dans l’abîme tous les mets qui lui sont présentés,
on l’entend articuler entre deux bouchées: «Moi, prendre le train,
jamais. Que dirait le Club de Montmartre? Suberbie, il me faudrait une
machine.»
Suberbie accepte de donner une machine, mais il faudra aller la chercher
à la gare. Le malheureux Blanquies partira encore après nous. Mais il
s’en moque; avec un bon pneu, il nous rejoindra.
Le déjeuner se termine dans la joie de la plus brillante journée. Là
commençait, on peut le dire, cette marche superbe qui devait à la fin de
cette seconde étape se terminer par le triomphe de Strasbourg, triomphe
suivi, bientôt après, de tant de mésaventures inattendues.
V
UNE MARCHE TRIOMPHALE
J’ai dit plus haut que nous devions éprouver les inconvénients d’une
trop forte avance sur notre tableau de marche, comme on l’a vu à Toul,
où nous avions dû faire prévenir Marcellin, qui, nous attendant beaucoup
plus tard, était resté naturellement à son quartier, tandis que nous
arrivions, poussés par le vent arrière. Cette avance sur le temps prévu
avait également été cause que nous étions entrés à Nancy, comme par
surprise, je parle au point de vue de la population, généralement si
friande des grandes épreuves vélocipédiques.
Nul curieux sur notre passage à notre entrée dans la ville. Personne ne
nous attendait à une pareille heure. On nous en fit même des reproches,
tant, en réalité, on se préoccupe peu du plus ou moins de vitesse d’un
cycliste dans ce genre d’expédition. Ce qu’on veut voir c’est l’homme,
dont on connaît le nom déjà, et qui, partant d’un point éloigné, arrive
sur tel autre point à l’heure dite.
Mais si nul curieux ne s’était porté sur notre passage à notre arrivée,
il ne devait pas en être de même au départ. Le temps de notre déjeuner
avait suffi pour que la nouvelle du passage des cyclistes parisiens se
répandît, et quand on se mit en selle, au sortir de l’hôtel, une haie
s’était déjà formée des deux côtés de la rue. Comme j’en faisais la
remarque à l’un de nos compagnons, ce dernier me répondit: «Oui, et nous
partons même trop vite. On croit généralement que vous ne vous mettrez
en route qu’à une heure et quart ou une heure et demie (or il n’était
guère que midi quarante-cinq). Une demi-heure plus tard la foule eût
été considérable sur votre passage.»
D’où peut venir cet empressement des populations de presque tous les
pays vers les épreuves vélocipédiques, c’est ce que peuvent seuls
expliquer, à mon avis, l’attrait de la nouveauté d’abord, et ensuite une
très vive curiosité pour une machine qui permet d’accomplir ce que l’on
croit être un tour de force et qui n’a que l’apparence du merveilleux.
La seule chose merveilleuse en l’affaire, c’est la machine.
Par un bonheur qui ne devait pas, hélas! durer toujours, le ciel
continuait à favoriser notre voyage. Le soleil rayonnait sans que la
chaleur nous incommodât. Le nombre des cyclistes s’était encore accru.
La route était toujours belle.
Quelques instants après avoir quitté la ville, je m’informai de
Blanquies. Il n’était pas avec nous; il avait décidément la guigne, le
brave. Ainsi qu’il avait été convenu durant le déjeuner, il devait
prendre une nouvelle machine afin d’être débarrassé de la question de
pneumatique; mais il avait fallu aller la chercher à la gare, ce qui
avait pris un temps assez considérable et avait empêché notre compagnon
de se trouver présent au départ de la troupe. On s’étonnera peut-être de
ce manque de courtoisie à l’égard du plus joyeux et du plus excellent
des camarades, mais cet étonnement ne se produira que chez le lecteur
peu familiarisé avec le sport vélocipédique. Il avait été parfaitement
entendu que Willaume seul était mon compagnon vraiment officiel, celui
qui accomplissait avec moi ce que nous appelons dans le langage
technique le «record» de Paris-Vienne. Tous les autres compagnons, quels
qu’ils fussent, n’étaient que des «suivants» qui marchaient pour leur
propre compte et sous leur propre direction. Je ne pus donc que
regretter très vivement de voir encore le joyeux Blanquies séparé de
nous, mais il fallait avancer d’autant plus vite que nous étions
attendus à heure fixe à Strasbourg, où toute une population nous
préparait une réception monstre.
Nous marchons vers Lunéville, situé à vingt-sept kilomètres de Nancy. Il
est une heure de l’après-midi; des cyclistes nous arrivent de temps à
autre isolément. Parmi eux se trouve M. Berntheisel, l’un des
fonctionnaires provinciaux de l’Union vélocipédique de France. En cette
qualité, M. Berntheisel s’était beaucoup occupé de notre voyage; il
m’avait envoyé des renseignements sur l’itinéraire et, toujours en sa
qualité de zélé fonctionnaire de l’une de nos deux grandes fédérations
françaises, il se trouvait à son poste.
Nous faisons encore quelques kilomètres quand j’aperçois un jeune
cycliste qui s’avance vers moi: il est revêtu de l’uniforme de
fantassin; c’est le troisième, car Marcellin et le sergent-major Parison
sont toujours avec nous. Il s’approche et me salue en me nommant.
C’était encore un jeune coureur que j’avais vu maintes fois dans les
Vélodromes de Paris et qui, lui aussi, faisait son service militaire; on
l’appelait Fred et je ne l’ai jamais connu que sous ce nom.
--Comment! Comment! C’est vous, mon brave. Quelle surprise!
--Mais oui. Oh! j’y pense depuis assez longtemps à votre voyage, allez!
On a si peu de distraction ici.
--Avez-vous le temps de monter beaucoup à bicyclette?
--Beaucoup, non, mais suffisamment cependant; les soldats cyclistes sont
même très nombreux ici. Ah! on a parlé de votre passage, et beaucoup de
vélocipédistes militaires seraient venus à votre rencontre s’ils
l’avaient pu.
Notre troupe est maintenant devenue un escadron, magnifique d’allure et
d’entrain. Les trois soldats français sont en tête, mais c’est le
brillant Marcellin qui nous conduit à un train rapide; nous nous
avançons en rangs serrés, comme un seul homme, vers Lunéville, où, cette
fois, la population nous attend, car le bruit de notre arrivée s’y est
déjà répandu.
Voici les premières maisons de Lunéville. L’allure splendide du
bataillon roulant ne se ralentit pas. Nous entrons, comme des
triomphateurs, l’acier de nos machines éclatant en millions de petites
flammes blanches, et soulevant sur notre passage une épaisse poussière.
Partout la population est aux portes; on dirait un jour de fête; nous
arrivons sur la place centrale de la ville; la foule est amassée devant
une maison où, au-dessus de la porte d’entrée, flottent des drapeaux.
C’est pour nous. Les rangs de la foule s’entrouvrent pour nous laisser
passer. Willaume et moi, descendons de machine; on a préparé des
rafraîchissements pour nous et nous buvons en portant la santé du
cyclisme, de Lunéville, de tous les braves compagnons qui nous
entourent, pendant qu’on signe nos livrets.
Nous remontons sur nos «chevaux.» Les rangs des curieux s’entrouvrent à
nouveau, tandis que le bataillon se remet en mouvement, et de nouveau
nous nous élançons à la suite de Marcellin, saluant cette sympathique
population et cette ville souriante que nous venons de traverser comme
dans un rayonnement de lumière.
Près de Lunéville, le bataillon s’était encore augmenté de deux nouveaux
entraîneurs, dont, avant notre départ de Paris, on nous avait annoncé le
précieux concours, MM. Patin et Châtel, deux Alsaciens-Lorrains, l’un de
Metz, l’autre de Mulhouse, deux célèbres champions, vainqueurs de
nombreuses courses de vitesse et même de fond.
On verra par la suite comme quoi l’un d’eux, Châtel, fut atteint par la
mauvaise chance qui nous poursuivit dans la seconde partie de notre
voyage avec un acharnement aussi intense que la bonne fortune dans la
première partie; mauvaise chance qui faillit même coûter la vie à notre
infortuné compagnon.
Parmi ceux qui cultivent la bicyclette, il n’en est pas un seul, j’en
suis sûr, qui n’éprouve un sentiment d’émulation immédiat et des plus
vifs, à la rencontre d’un autre cycliste pédalant sur une route dans le
même sens que lui. Tous l’éprouvent, ce sentiment, et beaucoup y
cèdent. L’enivrement produit par l’exercice de cette rapide locomotion
illusionne au point que chacun se croit, en augmentant légèrement son
effort, capable de donner une vitesse à laquelle le concurrent improvisé
ne saurait résister.
Pour ma part, je l’ai ressentie, cette impression, comme bien on pense,
mais le raisonnement d’abord, car enfin on ne saurait contester qu’une
forte dose d’enfantillage entre dans ce désir de jouer à la course avec
un étranger qui passe à bicyclette dans le même sens que vous,
l’habitude des routes ensuite, ont peu à peu combattu chez moi ce
sentiment d’émulation. En revanche, il est resté des plus violents quand
l’adversaire improvisé, au lieu d’être un cycliste, est un cheval.
Alors, je ne puis me combattre. Il faut partir. Le trot d’un cheval
derrière moi, impression singulière, agit directement sur mes nerfs. La
prétention du monsieur qui, avec sa bête, veut me tenir tête,
m’exaspère, et je m’élance en avant à toutes pédales.