Soudain, au moment où le bourgeois qui, par parenthèse, étai

A VOL DE VÉLO

A LA MÊME LIBRAIRIE

DU MÊME AUTEUR

VÉLO! TORO!

DE PARIS A MADRID EN BICYCLETTE

_Illustrations de Farman._

1 volume in-18 3 fr. 50

ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

ÉDOUARD DE PERRODIL

A VOL

DE VÉLO

DE PARIS A VIENNE

PARIS

ERNEST FLAMMARION, EDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

Tous droits réservés.

AVENTURES

DE DEUX RECORDMEN DE PARIS A VIENNE

I

UNE HISTOIRE D’ARROSAGE

Le 23 avril 1894 était la date fixée pour le voyage à bicyclette que

j’avais résolu d’accomplir de Paris à Vienne, en Autriche, avec un de

mes amis, Louis Willaume, jeune secrétaire de l’ambassade d’Angleterre à

Paris. Cette date était certainement mal choisie; en avril, en effet, la

bonne saison est encore peu avancée et dans les régions montagneuses de

la Bavière, les pluies étaient à craindre; ces pluies n’ont pas manqué

et sont venues mettre le comble aux tourments que nos aventures avaient

déjà multipliés; mais si je me suis obstiné à partir le 23 avril, c’est

que de nombreuses raisons, qu’il serait sans intérêt de rapporter,

m’obligeaient à terminer ce voyage de bonne heure.

Quand on s’engage dans une entreprise de ce genre qui oblige à traverser

plusieurs contrées étrangères, il est une foule de difficultés qu’il

faut aplanir d’avance si l’on veut n’être pas constamment arrêté dans sa

marche en avant; parmi ces difficultés celle des douanes n’était

assurément pas la moindre.

Dans le voyage de Paris à Madrid, que j’avais accompli en juin-juillet

1893, en compagnie de mon ami Henri Farman et que j’ai raconté sous le

titre _Vélo! toro!_ les formalités douanières avaient été réglées

d’avance par un cycliste de Bayonne; mais cette fois, je dus m’occuper

moi-même de ce détail toujours très épineux, car la douane est

assurément l’une des administrations les plus internationalement

tracassières et pointilleuses qu’il soit possible d’imaginer.

Je résolus de régler la question sans tarder et j’écrivis aux deux

ambassadeurs d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie, le comte de Munster et

le comte Hoyos.

Le surlendemain je recevais une lettre de convocation des deux

ambassadeurs. A l’ambassade d’Allemagne, je fus reçu par le comte

d’Arco, secrétaire, qui se montra extrêmement courtois, et après

quelques instants de conversation, déclara qu’il allait en référer tout

de suite au comte de Munster; à son avis nul doute que toutes facilités

nous seraient accordées pour le passage à la frontière.

Le même jour, je me présentai à l’ambassade d’Autriche-Hongrie, rue de

Varennes. C’est le comte Zichy, conseiller d’ambassade, qui me reçut.

Son accueil ne fut pas moins aimable que celui du comte d’Arco.

Après quelques questions sur le voyage que nous allions entreprendre

Willaume et moi, le comte Zichy me dit:

--Que désirez-vous exactement de nous? Nous sommes à votre entière

disposition.

--Je désire, répondis-je, que lorsque nous passerons, nous et nos

entraîneurs, à la frontière austro-allemande, à Sembach-Braunau, nous ne

perdions pas un temps précieux à la douane. Le mieux serait peut-être de

nous donner un mot, nous recommandant tout spécialement aux autorités

douanières afin de ne pas être soumis à une foule de formalités plus ou

moins longues et désagréables.

Le comte Zichy réfléchit un instant, puis répondit:

--Je vais faire mieux encore. Je vais prévenir le ministre des affaires

étrangères à Vienne, qui adressera un avis à la douane à Braunau. Vous

pourrez ainsi passer en toute sécurité et sans crainte de retards.

Revenez me voir, si vous voulez, dans quelques jours et je vous dirai ce

qui a été fait.

Quelques jours après, je retournai rue de Varennes; le comte Zichy

était absent; mais un des employés de l’ambassade me dit: «Tout a été

fait, ainsi que le comte Zichy vous l’avait promis. Le ministre des

affaires étrangères a été prévenu.»

Et le fait était rigoureusement exact. Oui, avec une amabilité et un

empressement qui me firent déjà comprendre comment nous serions

accueillis à Vienne, l’éminent diplomate avait de point en point exécuté

sa promesse. De plus, j’appris à Vienne que le ministère avait, de son

côté, prévenu la douane. Eh bien! tel est l’endurcissement imbécile de

cette exaspérante administration, que nous eûmes une foule d’ennuis à

Braunau, comme on le verra plus tard. Il est vrai qu’à notre retour,

quand avec l’Orient-Express, on repassa à la frontière, ladite

administration était revenue à de meilleurs sentiments et nous fit

presque des excuses.

A l’ambassade d’Allemagne on avait procédé autrement. Ainsi que je l’ai

dit, le comte d’Arco devait aviser de l’affaire le comte de Munster.

Quelques jours après, en effet, je recevais la lettre suivante signée

de la main même de l’ambassadeur d’Allemagne:

«Monsieur Edouard de Perrodil,

»Rédacteur au _Petit Journal_.

»En réponse à la lettre du 27 de ce mois, j’ai l’honneur de vous

transmettre ci-joint, conformément au désir que vous m’en avez

exprimé, une recommandation pour les autorités frontières

allemandes destinée à vous faciliter le passage de la frontière

ainsi que l’accomplissement des formalités douanières.

»Recevez, monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.

»_L’Ambassadeur d’Allemagne_,

»MUNSTER»

Avec cette lettre, plus rien à craindre, et voyez la circonstance

singulière: elle nous servit fort peu, tant fut empressé et sympathique

l’accueil qui nous fut fait durant toute la traversée de l’Allemagne.

Dans l’itinéraire que j’avais tracé, et qui passait par Château-Thierry,

Nancy, Strasbourg, Stüttgard, Ulm et Lintz, j’avais fixé le point de

départ place de la Concorde. La raison en était simple. Outre que cette

place forme un point aussi central que facilement abordable pour tous

les cyclistes, elle est voisine du domicile de mon compagnon Willaume et

du mien, tous deux situés à deux pas de la rue Royale. Le départ devant

être donné à six heures du matin, nous avions quelques chances de plus

d’être exacts au rendez-vous. Mais une question restait à régler: par

quelle voie opérerions-nous la traversée de Paris, question importante

dans ces sortes d’expéditions, une grande quantité d’amis connus ou

inconnus se disposant toujours à vous faire escorte ou à vous attendre

au passage. Tout d’abord, j’avais pensé à la rue du

Faubourg-Saint-Antoine, mais, je changeai bientôt d’avis, en raison du

pavé assez mauvais de ce côté, et en outre, des nombreux maraîchers

installés le long de cette rue.

Je songeais au boulevard Saint-Germain, malgré les rails de tramways qui

y sont fort gênants, lorsque, un jour longeant les grands boulevards,

je résolus catégoriquement de fixer par là l’itinéraire.

Seulement, une difficulté très grande se présentait, et c’est cette

difficulté même qui m’avait fait repousser l’idée la première fois

qu’elle m’était venue à l’esprit. Mais maintenant, dans l’admiration où

j’étais de cette voie superbe, je résolus de vaincre l’obstacle.

Il s’agissait de l’effroyable cloaque qui, chaque matin, juste à l’heure

où nous devions passer, remplace la ligne des boulevards, par suite de

l’arrosage à outrance qui y est opéré.

Obliger tous les cyclistes à rouler dans ce cloaque, jamais; d’autant

que des chutes graves pouvaient se produire. Je n’hésitai pas. On a

accordé une faveur au _Petit Journal_ à l’occasion de la grande course

Paris-Brest, on en accordera bien une semblable, me dis-je, à l’un de

ses rédacteurs.

Et, cette réflexion faite, je me rendis à l’administration de la Ville

de Paris, avenue Victoria. Je trouvai M. Mourot, l’un des chefs de

service dont je croyais que dépendait l’arrosage de la voie publique et

à qui j’étais recommandé par M. Pierre Giffard, le chef des informations

du _Petit Journal_. M. Mourot connaissait déjà mes projets annoncés par

les journaux; il me dit, quand je lui eus fait part de mon désir, cette

parole que je cite textuellement et dont je certifie l’authenticité.

Cette parole montrera que s’il est des hommes quelquefois peu aimables

dans l’administration française, il en est d’autres qui savent faire

largement oublier cette particularité fâcheuse. M. Mourot me dit donc:

«Si ce que vous me demandez dépendait de moi, ce serait déjà une affaire

entendue, mais la chose regarde un de mes collègues, M. Morin, chef de

bureau, chargé de la voie publique dans le service des travaux de Paris.

Je vais vous faire conduire auprès de lui avec un mot de

recommandation.» Si j’insiste sur ces détails, c’est que le résultat que

j’ai obtenu a excité la verve de plusieurs de mes confrères de la presse

parisienne qui en ont fait un sujet de longue dissertation. Il faut bien

remplir les colonnes des journaux.

Me voici donc dans le bureau de M. Morin, qui, après avoir pris

connaissance de la lettre de son collègue, me demande quel sujet m’amène

auprès de lui. J’explique à M. Morin que je dois me rendre de Paris à

Vienne à bicyclette, que le départ de Paris étant fixé à 6 heures du

matin par les boulevards, l’arrosage, battant son plein à ce moment,

pourrait être dangereux en raison du nombre des cyclistes qui ne

manqueraient pas de nous faire escorte, et je demandais que, par une

faveur toute spéciale, on voulût bien suspendre l’arrosage à cette

occasion, ce qui d’ailleurs ne constituerait jamais qu’un retard d’une

demi-heure ou une heure au plus dans le fonctionnement du service.

Tout d’abord M. Morin, dont l’accueil ne le cédait en rien à celui que

j’avais reçu de son collègue, mais qui semblait préoccupé en ce moment,

parut ne pas parfaitement saisir ma proposition:

--Vous désirez, me dit-il, après avoir passé la main sur son front avec

l’air d’un homme absorbé par plusieurs affaires à la fois, que les

arroseurs cessent de fonctionner au moment de votre passage?

--Pardon, pardon, répondis-je aussitôt, ce n’est pas cela; suspendre

purement et simplement l’arrosage au moment où nous passerons serait

insuffisant: je désirerais que l’on n’arrosât pas du tout; en d’autres

termes que l’arrosage des grands boulevards, qui se fait habituellement,

je crois, vers cinq heures ou cinq heures et demie, ne commençât qu’à

six heures dix minutes.

M. Morin réfléchit un instant. Il passa de nouveau la main sur son

front, puis, brusquement, relevant la tête, il me dit ces simples mots:

«C’est entendu, Monsieur, ce sera fait; vous pouvez y compter.»

Je ne savais en quels termes remercier M. Morin de la faveur qui m’était

faite. Je partis heureux de pouvoir annoncer aux amis que nous pourrions

rouler tranquilles sur les grands boulevards, le 23 avril au matin.

Trois ou quatre jours après, quand la nouvelle fut connue, plusieurs

journaux de Paris, je l’ai dit, exercèrent leur verve sur cette faveur

exceptionnelle faite par l’administration de la Ville de Paris à un

cycliste. Je dois, toutefois, le reconnaître, la critique, quoique

railleuse, ne fut nullement mordante. Un seul journal parut vexé. Il

déclara qu’on faisait à Edouard de Perrodil une faveur qu’on ne faisait

pas au Président de la République!!!

De pareilles réflexions dans de pareilles circonstances étonnent

vraiment.

Jamais un journal ne perdra l’occasion de blâmer l’administration

française de sa morgue à l’égard des particuliers, et le jour où cette

administration accorde une faveur à un de ces particuliers, le même

journal le trouve mauvais. Tant, hélas! il est difficile d’être juste et

logique dans les appréciations à l’égard des gouvernements ou de ce qui

y ressemble.

Toutefois ces critiques eurent un bon côté: elles me montrèrent jusqu’où

devait aller la bienveillance administrative à mon égard. Craignant

qu’elles eussent provoqué dans l’esprit de l’administration un

revirement, j’écrivis une lettre à l’aimable chef de bureau, M. Morin,

afin de lui rappeler sa bonne promesse. Par retour du courrier, je reçus

la réponse suivante:

«Paris, le 21 avril 1894.

»Monsieur,

»En réponse à la lettre que vous avez bien voulu m’adresser ce

matin, j’ai l’honneur de vous informer que, suivant le désir que

vous m’en avez exprimé il y a huit jours, des ordres ont été donnés

pour que l’arrosage de la place de la Concorde, de la rue Royale,

et des boulevards, jusqu’à la Bastille, n’ait lieu, lundi prochain,

qu’après le passage des vélocipédistes qui vous accompagneront.

»Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération très

distinguée.

»L. Morin,

»Chef des bureaux du service de la

voie publique de Paris.»

Après cette lettre, j’étais tranquille. J’ai dit que le voyage à

bicyclette de Paris à Vienne, je devais l’accomplir en compagnie de M.

Louis Willaume.

Pour des excursions de ce genre on comprendra qu’il soit difficile de

choisir un compagnon, en raison des fatigues énormes qu’elles

comportent. Henri Farman, qui déjà avait fait avec moi le voyage de

Madrid, n’ayant pu, cette fois, par suite de ses occupations,

entreprendre celui de Vienne, Louis Willaume me paraissait, parmi mes

amis, désigné pour accomplir ce trajet. Déjà il avait fait avec moi le

tour de France à bicyclette et j’avais constaté chez lui une endurance

au moins égale, voire même supérieure à la mienne. A la suite de cette

équipée, il manifesta un vif désir de recommencer. Mon projet de voyage

de Paris à Vienne venait là juste à point.

Louis Willaume est né à Commercy, de parents Français; il n’a donc rien

d’un Anglais comme race. Toutefois, circonstance assez singulière, il en

a le flegme et même la physionomie. Il s’exprime avec une lenteur qui ne

se dément jamais. Il est bien découplé, et de taille moyenne. Son

athlétique maigreur lui donne au premier abord l’air un peu rébarbatif

que la douceur de son regard et la lenteur de sa conversation toujours

simple démentent bien vite. Au demeurant, le plus agréable des

compagnons de route.

Louis Willaume était mon compagnon officiel. Deux autres personnages

s’étant trouvés mêlés durant la plus grande partie du trajet à nos

aventures, je dois ici les faire connaître au lecteur.

Une quinzaine de jours environ avant notre départ, le comte R. d’A...,

avec qui j’ai à Paris d’excellentes relations, vint me faire la

proposition suivante: «J’ai un ami qui, depuis l’annonce de votre

voyage, meurt d’envie de partir avec vous. Voulez-vous l’accepter en

votre compagnie? Vous n’aurez pas à vous préoccuper de lui. Il vous

suivra, voilà tout.»

J’acceptai de grand cœur la compagnie du jeune homme, M. Blanquies, en

manifestant toutefois quelques craintes sur la façon dont il pourrait

supporter les fatigues du voyage.

«Je crois qu’il vous suivra, me dit M. R. d’A...; d’ailleurs c’est son

affaire.»

Dès le lendemain M. Blanquies me fut présenté. Il me parut, en effet,

taillé de manière à pouvoir affronter les fatigues les plus excessives,

malgré ses vingt ans seulement.

Grand, large d’épaules et de poitrine, le teint bronzé, M. Blanquies

m’apparut comme l’un des héros que le romancier Cooper met si souvent en

scène dans ses récits d’expéditions contre les Indiens du Nouveau-Monde.

En réalité un enfant de Paris, un pur-sang de Montmartre, un gavroche

légèrement mâtiné de Gascon, blaguant tout ce qui n’est point Parisien,

aimant ses aises, mais toujours excellent camarade et prenant la vie par

le bon côté.

Enfin un dernier personnage devait compléter le groupe joyeux des quatre

anabaptistes.

Dans le courant de l’hiver, un jeune tchèque, du nom de Chalupa, vint me

rendre visite au _Petit Journal_.

«J’ai appris votre voyage, me dit-il; voulez-vous m’accepter en votre

compagnie? Voici. Je suis originaire de la Moravie, j’habite Paris

depuis trois ans, et je voudrais aller passer quelques jours dans mon

pays. Comme je connais parfaitement les deux langues française et

allemande et même les patois autrichiens, je pourrai vous être d’un très

grand secours.»

J’acceptai. Toutefois l’aspect frêle du pauvre Chalupa m’inspira le

conseil suivant que je lui donnai aussitôt:

«Je crains bien que vous ne puissiez suivre notre marche forcément assez

rapide. Pourquoi partir de Paris avec nous? En France, nous n’avons nul

besoin d’un interprète. Rendez-vous donc à Strasbourg par le train et de

là vous partirez avec nous.»

Chalupa, le brave Chalupa, suivit ce conseil, et on verra par la suite

de ce récit qu’au moment de notre passage à Strasbourg, au milieu du

triomphe qu’on nous y avait préparé, Chalupa se trouva fidèle au poste

et, depuis cette ville, partagea une grande partie de nos multiples

aventures.

II

LE DÉPART

Le lundi matin 23 avril, à six heures moins dix minutes, j’arrivais sur

la place de la Concorde, par la rue Royale, après avoir expédié armes et

bagages chez l’homme qui devait suivre la troupe joyeuse par le train

durant le parcours entier, M. Suberbie. C’est déjà lui qui, durant mon

précédent voyage à Madrid, avait accompli ce métier énervant, et il s’en

était acquitté avec un sang-froid et une patience tellement inaltérables

que je n’avais pas hésité à solliciter une seconde fois son concours.

Au moment de mon apparition sur la place de la Concorde, une foule de

cyclistes et de curieux assiégeaient déjà l’obélisque de Louqsor.

Blanquies était à son poste. Willaume y arrivait presque en même temps

que moi. Nos costumes étaient fort simples: veste et culotte classiques,

avec bas, maillots de laine, et chapeaux de feutre mous. Nul embarras

sur les machines.

Nos livrets de recordmen, car des recordmen ne vont pas sans leurs

livrets, devaient être signés par MM. Mousset et Peragallo, deux

aimables sportsmen que nos lecteurs vélocipédiques connaissent de nom

sans nul doute. A six heures moins trois minutes, nous avions les

signatures de ces messieurs. J’allai saluer lord Ava, fils de lord

Dufferin, ambassadeur d’Angleterre à Paris, dont mon compagnon Willaume

venait à l’instant de me signaler la présence. L’ambassadeur

d’Angleterre et son fils sont, disons-le en passant, de passionnés

amateurs de cyclisme, au point que lord Dufferin a fait établir dans les

jardins de l’ambassade une fort coquette piste vélocipédique.

A six heures sonnant, une vigoureuse poignée de main est donnée aux

amis, accourus à notre départ, malgré l’heure matinale; puis, en selle!

Près de cent cinquante cyclistes se mobilisent aussitôt et l’armée se

dirige vers les grands boulevards par la rue Royale. L’aspect du ciel

annonce une journée superbe. L’horizon est estompé de vapeurs grisâtres

auxquelles les reflets du soleil donnent par endroits une teinte de rose

clair. Le vent roule de l’est. Mauvaise affaire pour nous, car il va

nous heurter de front, avec furie, dans la campagne; mais, je n’ai pas

un instant la pensée de me plaindre, car je sais que dans toute la

région de la Seine ce vent nous assure le beau temps. Hélas! nous ne

nous attendions pas au déluge qui devait nous surprendre à notre arrivée

sur le territoire autrichien, et que rien alors n’eût pu nous faire

prévoir.

Nous nous avançons à une allure très solennelle sur les grands

boulevards. Le défilé est magnifique. Cent cinquante machines dont les

aciers miroitent au soleil, s’avançant en groupe parfaitement ordonné,

constituent toujours un spectacle incomparable. Ce sont des milliers de

zébrures scintillantes qui éclatent de toutes parts comme des feux

électriques. Flammes papillonnantes et fugitives, aussitôt nées,

aussitôt éteintes.

L’administration a tenu sa promesse. Le boulevard est absolument sec.

Les arroseurs sont là, mais ils se contentent de regarder. Dans les rues

adjacentes, l’inondation s’arrête net au boulevard. Brave

administration. Nous pouvons rouler à notre aise. Pas d’accidents à

craindre. Néanmoins nous allons à une allure très lente, en raison du

nombre des cyclistes présents; Paris est d’ailleurs plongé dans le

sommeil. Seuls les arroseurs, des agents de police et quelques loustics

contemplent cette marche solennelle du cyclisme triomphant à travers la

grande capitale.

Willaume et Blanquies, mes deux compagnons, qui, pas plus que moi ne

songeaient alors aux aventures prochaines, marchent à mes côtés, au

milieu de l’escadron étincelant de mille feux. Nous traversons la place

de la République, les boulevards des Filles-du-Calvaire et Beaumarchais,

l’avenue Daumesnil; nous franchissons la porte de Picpus; nous voici

dans le bois de Vincennes. Quelques cyclistes se joignent à nous,

d’autres nous quittent. Nous longeons le polygone; il faut doubler un

escadron de chasseurs. Au sortir de Strasbourg, dès le surlendemain, ce

sera un escadron allemand qu’il nous faudra doubler.

Nous voici au passage à niveau de Joinville-le-Pont. Il est fermé,

naturellement. Quand les cyclistes pressés trouveront libre un passage à

niveau, c’est qu’un cataclysme sera sur le point de bouleverser

l’univers. Mais voici qui est mieux: un train est passé, et on en attend

un autre en sens inverse; le garde-barrière ne veut pas nous ouvrir la

voie. Parbleu! tous ces contre-temps sont dans l’ordre. Nous perdons dix

minutes, mais le temps est si beau et la route est si belle! Seul le

vent va nous causer quelques ennuis.

Nous sommes sur la grande route et nous venons de passer la fourche de

Champigny; nous avançons sous un dôme de feuillage, dans la direction de

Lagny et de Meaux. L’escadron s’est égrené au point d’être réduit à

rien; maintenant nos entraîneurs officiels sont devant nous et le train

s’accentue. Ces entraîneurs sont pour la plupart des champions du cycle

habitués de nos vélodromes parisiens, notamment MM. Merland et Chabaud,

Dreux et Plewinski, montés à tandem. Parmi eux se trouve également un

coureur qui devait, quelques jours après notre retour de Vienne,

remporter une grande victoire sportive, Lesna, vainqueur de la course

Bordeaux-Paris.

Tous, munis de jarrets solides, nous mènent maintenant à une allure

rapide; nous arrivons à Meaux où nous faisons un arrêt de quelques

secondes à peine; nous roulons vers La Ferté-sous-Jouarre. Le ciel est

radieux, le vent souffle toujours violemment de l’est, mais nous sommes

entraînés par des hommes du métier, qui combattent pour nous et nous

débarrassent de cet ennemi mortel.

La veille de notre départ, plusieurs journalistes de nos amis, redoutant

l’allure peut-être un peu rapide de notre marche, avaient décidé de se

rendre par le train, les uns sur la route, entre Paris et

Château-Thierry, les autres directement dans cette dernière ville où

nous devions arriver vers midi pour déjeuner, et où, par suite, on avait

fixé le rendez-vous général. C’était une partie de plaisir organisée à

l’occasion de notre voyage.

Parmi les aimables confrères qui avaient pris congé pour cette petite

excursion, MM. Philippe Dubois et Renault, tous deux rédacteurs au

journal l’_Intransigeant_, avaient décidé de nous attendre au sommet de

la côte qui précède la ville de la Ferté-sous-Jouarre. Je ne l’avais pas

oublié, certes, car on n’imagine guère à quel point il est agréable pour

des cyclistes lancés sur une grande route de se sentir attendus sur tel

point par des amis ou connaissances. En arrivant donc en vue de la

côte, tandis que Blanquies et Willaume roulent sans desserrer les dents

derrière le groupe d’entraîneurs, je fixe d’un regard ardent le sommet

de la butte, essayant d’apercevoir la silhouette de nos deux amis. Mais

rien ne se dessinait sur le ciel uniformément bleu. «Nous attendre, ah!

bien oui, pensai-je, c’est plus facile à dire qu’à faire. Oui, oui, au

sommet de la côte, il n’y a pas plus de Philippe Dubois et de Renault

que dans le creux de ma main. C’est pourtant surprenant. Me l’ont-ils

assez répété qu’ils se trouveraient là, à nous attendre, l’arme au pied?

Nous y voici, maintenant, nous y sommes, au sommet en question, et c’est

désert.»

Nous roulons très vite à la descente vers la Ferté. Toujours personne.

«Ah! ils sont fidèles, au moins ceux-là,» me dis-je une fois encore.

Alors je déclarai à mes compagnons: «J’avais noté un quart d’heure

d’arrêt à la Ferté. Eh bien! pas d’arrêt. Pied à terre seulement pour la

signature des livrets, puis en route. Nous franchissons la ville, et, à

la sortie, nous nous arrêtons pour demander la signature d’un bourgeois

complaisant.

Soudain, au moment où le bourgeois qui, par parenthèse, était une

bourgeoise, appose sa griffe sur nos livrets, j’entends des cris joyeux:

«Vous voilà, oh! mais, vous êtes en avance savez-vous.» C’étaient nos

deux amis qui venaient d’arriver à grande vitesse. Philippe Dubois, la

physionomie écarlate, ruisselante, et débordant de cette joie que seul

procure cet exercice merveilleux de la bicyclette, continue: «Oh! mais

oui, vous êtes en avance, nous ne vous attendions pas si tôt; nous nous

étions avancés dans la direction de Château-Thierry, puis nous revenions

sur nos pas pour aller nous fixer au sommet de la côte!»--«Parfaitement,

mon brave, et moi qui vous calomniais odieusement, oh! mais,

odieusement! Je vous accusais d’infidélité. Allons, allons, tout va

bien, disparaissons.»

Mais avant de disparaître, on voulut livrer à nos gorges légèrement

altérées un liquide rafraîchissant. Blanquies, dont l’effroyable

estomac semblable au gouffre sans fond des Danaïdes, devait nous causer

plus d’une stupéfaction, régla un premier compromis avec le liquide, en

absorbant le contenu d’une suite de verres, ce qui le mit en joyeuse

humeur; il commençait à exercer sa verve gouailleuse sur le nez du

patron de l’établissement, quand le signal du départ fut donné. Le

liquide en question devait d’ailleurs exercer une influence fort courte

sur les tissus de notre ami, car il nous déclara ensuite être presque

tombé en défaillance quelques instants avant notre arrivée à

Château-Thierry, tant il était travaillé par une fringale sans exemple

dans les annales de ses excursions vélocipédiques.

Aucun incident ne vint troubler notre quiétude, après notre départ de la

Ferté-sous-Jouarre. Willaume ne disait pas un mot. C’était d’ailleurs sa

manière, à lui, de manifester sa bonne humeur. Nous devions arriver à

midi à Château-Thierry, situé à 98 kilomètres de Paris; à onze heures

quinze nous faisions notre entrée dans la ville.

Devant l’hôtel de l’Éléphant, où M. Suberbie avait déjà fait préparer un

copieux déjeuner, nos amis étaient là: lui, Suberbie, d’abord, qui

attire toujours les regards par sa taille formidable, M. de Hermoso,

rédacteur au _Gil Blas_, qui dans ce journal «détient» la rubrique

vélocipédique et en a fait l’une des plus intéressantes de la presse

parisienne et départementale.

M. de Hermoso avait espéré un moment nous accompagner par le train

jusqu’à Vienne; malheureusement ses affaires l’avaient retenu à Paris,

mais il n’avait pas voulu nous laisser partir sans venir nous faire ses

adieux au cours de notre première étape. Cet aimable confrère, Espagnol

de pure race, petit et d’une large carrure, à la barbe et aux cheveux

d’un noir de jais, est bien la synthèse vivante de toutes les brillantes

qualités qui distinguent le peuple espagnol: d’une franchise et d’une

loyauté à toute épreuve; toujours aimable, serviable et chevaleresque,

M. de Hermoso semble représenter le type accompli du chevalier sans

peur et sans reproche. Chevalier, il l’est du reste, car il porte à la

boutonnière le ruban de la Légion d’honneur.

Avec lui, se trouvaient son jeune secrétaire, M. Chérié, puis d’autres

personnes dont les noms malheureusement m’échappent. Quelques minutes

après, voici venir de fidèles compagnons restés en arrière: MM.

Faussier, rédacteur au journal _le Vélocipède illustré_, et Dreux,

retardé par une avarie de machine. A force de pédales, ils nous ont

rejoints.

Tout le monde se met à table. Les mets disparaissent dans les estomacs

affamés. Blanquies est effrayant pour ses voisins. Il dévore, ce qui ne

l’empêche nullement de se divertir, au détriment de la patronne cette

fois, à laquelle il trouve l’air absolument ahuri. Le liquide, la joie,

les paroles, tout déborde à la fois. Willaume est à ma droite et

froidement se contente de me déclarer qu’il mange bien. Oh! il ne se

déferre pas facilement, l’excellent ami Willaume; il ne se plaint

jamais. Il ne donne jamais le signal du départ, il ne commande jamais;

c’est à peine s’il exprime une opinion, il obéit, c’est tout.

S’il est à la moitié de son repas et qu’on lui dise de partir, il part.

Midi et demi. Le temps presse. C’est la seconde séparation. Nous voici

déjà en selle, le cap sur Épernay. C’est à peine si quelques minutes

viennent de s’écouler que déjà nous voici, roulant vers la Champagne,

sous un ciel éclatant de lumière, par la route toujours magnifique de la

luxuriante et pittoresque vallée de la Marne.

Nous passons Tréloup, le pétillant village où les vignerons organisèrent

une véritable émeute quand on voulut, il y a quelques années, s’occuper

de faire subir à leurs vignes un traitement préventif dans la crainte de

l’invasion prochaine du phylloxera. Les vignerons ont vu depuis que ce

prétendu croquemitaine n’était pas né dans des imaginations de

radoteurs. Voici Dormans, berceau délicieux, couché le long de la

Marne, au confluent du chemin de Tréloup et de la route nationale.

Ici on s’arrête quelques secondes; c’est le pneumatique d’un de nos

entraîneurs qui nous y oblige. La voie ondule de plus en plus; mais tout

le monde est dans le plus parfait état, et nous roulons très vite vers

Épernay.

Quand un navire aborde dans un port étranger et d’accès difficile, il

reçoit à son bord un pilote du pays qui prend la barre pour conduire le

bâtiment à travers les obstacles et lui faire éviter les écueils. Les

voyages rapides à bicyclette peuvent, sous ce rapport, être comparés aux

voyages sur mer, et dans les villes aux abords difficiles, il serait

toujours intéressant d’avoir des «pilotes» du pays pour vous faire

pénétrer dans la ville par les voies véloçables.

Nous n’avions pas à nous plaindre; les pilotes, nous les avions; ils

étaient venus à notre rencontre pour nous faire pénétrer dans Épernay

dont l’accès, précisément par la route nationale, est des plus

dangereux; c’étaient d’excellents cyclistes du pays, braves camarades

qui nous conduisirent à travers la ville et devaient quelque temps nous

servir d’entraîneurs. Au passage sur la place principale, l’un de ces

vaillants compagnons, M. Masson, nous amena chez lui et on salua Épernay

par une formidable rasade de champagne.

Adieux, remercîments chaleureux à nos hôtes aimables, saluts nombreux

aux cyclistes nos frères, après quoi nous nous élançons vers

Châlons-sur-Marne. Un tandem monté par MM. Ollier et Rémond, de Reims,

est devant nous. Ce sont des marcheurs de premier ordre. Plusieurs fois

je suis obligé de faire ralentir le train que je trouve trop rapide.

Willaume ne dit rien: que l’allure soit lente, qu’elle soit rapide, il

suit le mouvement, c’est son état. Blanquies, lui, émet de temps à autre

une opinion sur le rôle singulier qu’il est en train de jouer; il pédale

joyeusement, et déclare que depuis longtemps il ne s’en était pas

administré une pareille «tranche». Mais ce qui le fait éclater de rire,

c’est de penser qu’il va se trouver bientôt nez à nez avec des

Prussiens.

Le vent n’est pas trop violent; nous pédalons de concert, longeant la

route blanche, quand soudain, sans que personne ait pu prévoir le coup,

sans que rien d’anormal, du moins en apparence, se soit produit, sans

que le moindre choc ait pu expliquer l’événement, Willaume perd

l’équilibre et, avec une très grande violence, est précipité sur le sol.

En un clin d’œil, toute la troupe a mis pied à terre. On s’empresse

autour du pauvre garçon dont il nous est impossible de nous expliquer la

chute. D’ailleurs Willaume s’est relevé rapidement; il a une écorchure

légère à la main; lui-même ne comprend absolument rien à ce qui vient de

lui arriver: un léger étourdissement sans doute causé par la température

devenue lourde et un peu orageuse. La machine n’a aucune avarie. On se

remet en selle: «Ne faites plus attention à moi, déclare Willaume, je

suis aussi bien que possible; continuons.»

La troupe se remet en marche vers Châlons-sur-Marne, où nous arrivons à

cinq heures et demie du soir environ. Nous nous dirigeons aussitôt vers

un hôtel où Suberbie a dû faire préparer un dîner.

Nous nous engouffrons dans la cour de l’établissement. Je pose à la

patronne, qui se présente aussitôt, la seule question de circonstance:

--Notre dîner est-il prêt?

Je ne sais si ladite patronne comprend bien ma question. Toujours est-il

qu’elle répond:

--Oui, monsieur, on va vous servir.

--Très bien, madame, c’est parfait. Mais vous savez, vite, vite, nous

sommes pressés, et puis, vous voyez, nous sommes nombreux, un régiment

de gaillards qui ont pour le quart d’heure l’estomac aux talons. Où est

la salle à manger?

En posant cette nouvelle question: où est la salle à manger? je croyais

également formuler une proposition toute naturelle et absolument de

circonstance. Je me trompais. La patronne ne répondit pas. Un garçon

interpellé à son tour parut ne pas comprendre. Je cherche la patronne

qui s’était esquivée:

--Voyons, voyons, excellente dame, vous me dites qu’on va nous servir?

Eh bien! où est la salle à manger? On n’a pas l’habitude de se restaurer

au milieu de la cour de votre hôtel, je suppose.

Alors cette ventripotente personne me dit, avec un flegme à désorienter

l’empire britannique tout entier:

--Mais, monsieur, vous allez attendre trop longtemps; il n’y a rien de

prêt; on ne se met à table qu’à six heures et demie ici. En disant: on

va vous servir, je voulais dire on va vous servir au moment de la table

d’hôte.

En présence de cette formidable réponse, je me tourne vers mes

compagnons que domine la gouailleuse physionomie de Blanquies.

--J’ai raconté quelque part qu’en province, passé certaines heures, les

estomacs doivent être clos, de par la loi. Me suis-je trompé?

Ainsi, voilà qui est clair, si quelqu’un tombe d’inanition à cinq heures

et demie, rien pour lui, rien, absolument rien ici, pas même un

misérable bouillon. D’ailleurs on n’a pas l’idée de mourir de faim à

cinq heures et demie, c’est évidemment de la démence; ah! ah! tomber

d’inanition avant six heures et demie! Oh! oh! quelle histoire! Et, vous

savez, vous demanderiez un œuf cru que vous ne l’obtiendriez pas; mais

non, on ne se met à table qu’à six heures et demie.

Blanquies, en présence de ce tableau essentiellement nouveau pour lui,

fait entendre son rire guttural et déclare avec son accent faubourien,

en agitant un de ses bras dont la longueur achève de donner à la

tournure générale de mon brave et joyeux compagnon l’aspect bien

caractérisé de l’enfant de Paris:

«Eh bien! mes petits agneaux, qu’est-ce que vous dites de celle-là? Ah!

ah! ah! elle est bien bonne. Dites donc, à propos, où sommes-nous ici,

à Châlons? Où ça perche, ça, sur la carte, Châlons? Ils sont rigolos,

les Châlonnais! Eh! dites donc! la mère? la patronne? Eh! là? mais

savez-vous qu’à Montmartre on peut se présenter à deux heures du matin,

n’importe où, on vous sert et tout de suite encore, et on s’en paye,

allez!

Dites-moi, les amis, cet hôtel s’appelle évidemment le Chapon bleu, si

nous allions au Chapon vert?»

Cette idée à peine émise, nous nous saisissons de nos machines, et nous

voici défilant à la queue-leu-leu dans la direction d’un autre hôtel, où

nous arrivons processionnellement et de plus en plus en proie à une faim

canine. Dès l’entrée, nous apercevons Suberbie, le malheureux, en train

de se débattre avec la nouvelle patronne, du nouvel établissement.

J’entends cette dernière s’écrier, tandis que Suberbie nous fait part de

ses déboires: «A-t-on jamais vu, des gens qui ont faim avant six heures

et demie. Ah! çà, d’où viennent-ils donc?»

Blanquies, en entendant ces exclamations, est saisi d’un fou rire:

«--Hi! hi! hi! ah! non, oh! laissez-moi rire, comment appelez-vous ce

pays-ci, Châlons-sur-Marne? oh! C’est trop drôle!»

Moi, j’étais exaspéré.

«--Mais, mon pauvre Suberbie, m’écriai-je, vous perdez votre temps, vous

savez bien qu’il est interdit de se mettre un objet matériel sous la

dent avant six heures et demie. Allons! allons! disparaissons!»

Encore une fois, nous prenons nos machines et nous voici défilant de

nouveau. On eût dit une scène du _Chapeau de paille d’Italie_ de cet

inénarrable Labiche.

Quelqu’un de la troupe émet une idée:

«Si nous allions au buffet de la gare.»

L’idée est saisie au vol.

--C’est cela, au buffet de la gare, lui répond le chœur des affamés.

Nous arrivons au buffet. Je me trouve à ce moment un peu en arrière du

peloton, je me présente juste à temps à vingt mètres de la porte pour

voir un garçon sortir et s’écrier, en s’adressant au premier de mes

compagnons qui a essayé d’introduire sa machine dans le couloir

précédant la salle à manger: oh! mais, pas de bicyclette ici, il n’y a

pas de place.

--Où voulez-vous que nous les mettions?

--Où vous voudrez, mais pas ici.

Alors, mon exaspération arrive à son comble. Je m’écrie: «Quel pays

d’enragés! Allons-nous-en, les amis, suivez-moi, comme dans _Guillaume

Tell_. Fuyons, fuyons.»

Troisième défilé. Cette fois, j’ai pris la tête, je regarde et aperçois

en face de la gare un caboulot d’une apparence assez encourageante. J’y

entre comme un orage.

--Y a-t-il un patron ici?

--Oui, monsieur.

--Appelez-le.

--Le voici, monsieur.

--Mange-t-on, ici?

--Parfaitement, monsieur.

--Tout de suite?

--Oui, monsieur.

--Pouvez-vous nous donner du bouillon chaud, immédiatement?

--Parfaitement, monsieur.

--Des biftecks?

--Tout de suite, si vous voulez.

--Des œufs?

--Je les commande à l’instant.

--Et allons donc! Vous êtes un brave homme, au moins, vous. En avant, en

avant les amis, on peut manger à toute heure ici.

Toute la troupe arrive. Blanquies, dont l’estomac se tord, se présente

devant une table, et comme il trouve un morceau de bifteck destiné sans

doute à un client attardé, il en fait quatre bouchées en déclarant tout

net: «Je commence par m’envoyer ça, moi.»

Enfin, on nous sert, et vite, c’est merveilleux.

Pendant ce dîner rapide, un sportsman que nous connaissions tous, M.

Léon Hamelle se présente et, quand il apprend nos déboires, nous

adresse un amical reproche: «Si j’avais été prévenu!»

Enfin, rien de cassé.

Le correspondant du _Petit Journal_ à Châlons, averti de notre arrivée,

se présente à son tour, et vient prendre de nos nouvelles.

«--Des nouvelles? Excellentes. Vous voyez, tout le monde est dispos.»

Sauf Willaume toutefois, que sa chute a fortement bouleversé. Willaume

ne peut décidément avaler une seule bouchée, malgré des efforts

réitérés.

Quand le signal du départ est donné, mon compagnon de route n’a pu

encore rien prendre. Circonstance qui m’eût fortement inquiété, si je

n’avais connu l’endurance et le courage surhumains de Willaume. Lui-même

déclare d’ailleurs qu’il ne ressent aucune fatigue. Sa chute l’a un peu

remué, voilà tout.

Nous partons donc, le cap sur Vitry-le-François, où mon vaillant

compagnon allait me plonger dans les plus cruelles perplexités; mais

son courage inouï devait surmonter tous les obstacles. Il était près de

sept heures. Notre journée devait finir à Bar-le-Duc seulement, à 260

kilomètres de Paris.

III

LES TOURMENTS DE VITRY-LE-FRANÇOIS

Au départ de Châlons-sur-Marne, le soleil s’abaissait à l’horizon et la

chaleur du jour faisait place d’instant en instant à la plus délicieuse

température. Le vent s’était calmé. Les objets s’estompaient à travers

une atmosphère cendrée que les rayons rougissant du soleil pénétraient

de lumière. Les lointains, perdus peu à peu dans la transparence

vaporeuse de l’air surchargé d’humidité printanière, attiraient encore

le regard en absorbant la pensée. Au ciel bleu, quelques rares nimbus

couvraient l’horizon dans la direction de l’ouest. Nimbus, fâcheux

nimbus qui étaient comme un signe avant-coureur d’un changement dans

les courants atmosphériques.

Ainsi qu’il arrive toujours après un ravitaillement bien conditionné,

chacun se taisait: en ce moment tous semblaient se complaire dans

l’indicible douceur de l’air et le spectacle enivrant de la nature.

Nous n’avions, du reste, les trois compagnons, nulle préoccupation de

temps ou d’itinéraire. Nous étions en avance d’une demi-heure environ

sur nos prévisions; d’autre part, de nombreux entraîneurs, parmi

lesquels de jeunes cyclistes du Club de Vitry, venus à notre rencontre,

nous entouraient. Nous n’avions donc qu’à nous confier à eux et à les

suivre, en continuant à admirer l’aspect général de la campagne

environnante dont le panorama, orné d’une infinie variété de couleurs,

se déroulait devant nous.

Nul incident sur cette partie de la route parcourue à un train régulier.

Willaume, comme les autres, se taisait. C’était, on le sait, son

habitude, à lui. Il pédalait avec son aisance ordinaire. Toutefois, je

ne pouvais m’empêcher de me dire: «Comment arrivera-t-il au bout de son

étape? On a beau être d’une vigueur herculéenne, il y a une fin à tout.

Les forces s’épuisent quand on ne met rien dans l’estomac. Or, ce pauvre

ami n’a pu rien absorber depuis Château-Thierry; c’est peu.»

Une fois j’interrogeai mon excellent compagnon de route; il me répondit

que sa santé était parfaite. Cette réponse ne me rassurait encore qu’à

moitié sur son état véritable, car je savais que l’énergie de Willaume

allait jusqu’aux dernières limites imaginables, et que tant qu’il lui

resterait de la force pour pédaler, il irait de l’avant. J’en

connaissais un exemple. Dans une course donnée l’année précédente de

Paris à Trouville, Willaume suivait un entraîneur dont la machine

effraya un cheval non attelé. L’entraîneur put éviter la ruade de

l’animal; c’est Willaume qui fut atteint. Il fut précipité sur le sol et

se releva affreusement blessé, le visage ensanglanté. Dans un pareil

état, le valeureux champion eut le courage de continuer la course alors

qu’il restait encore plus de cent kilomètres à faire par un temps

affreux, et arriva premier. Quand je le vis le soir même, il était

méconnaissable. La partie gauche du visage ne formait qu’une plaie.

Cet exemple connu de moi suffisait à me prouver l’endurance incroyable

de mon compagnon, et jusqu’à quel degré de souffrance il irait sans se

plaindre. Il était environ huit heures trois quarts, quand les

entraîneurs nous annoncèrent que nous entrions dans Vitry-le-François.

La nuit était venue. Encore quelques coups de pédale et nous arrivions

dans le café, siège du Véloce-Club de Vitry où un grand nombre de

personnes se trouvaient réunies, parmi lesquelles le président entouré

de la plupart des membres du Club.

Depuis que le sport a reçu en France, et même dans le monde entier, la

formidable impulsion qui a eu pour point de départ la campagne du _Petit

Journal_ restée célèbre, il s’est formé partout des sociétés cyclistes,

quelques-unes peu développées encore, d’autres extrêmement prospères.

Ces sociétés ont créé une sorte de vaste fédération du cyclisme qui a

abouti à une véritable Internationale, ou, si l’on préfère, à une

franc-maçonnerie d’autant plus active et efficace qu’elle a été

spontanée: fédération douée aujourd’hui d’une vitalité sans exemple. Une

fraternité, dont on a presque peine à s’expliquer la vivacité, règne

entre tous les adeptes. L’un d’eux, quelle que soit la nationalité à

laquelle il appartienne, quelle que soit sa patrie, quelles que soient

ses opinions, est reçu par ses frères en cyclisme avec tout

l’empressement et toute la sympathie qui accueilleraient un ami ou même

un parent dont une absence prolongée eût fait désirer le retour.

Quand j’annonçai mon projet de voyage à Vienne, le Club de Vitry ne fut

pas l’un des moins empressés à me prévenir qu’il attendait les voyageurs

à leur passage. Au moment de notre entrée au siège de la société, il

semblait que nous arrivions au sein de notre famille. Le président et

plusieurs des membres qui l’entouraient, immédiatement s’empressèrent

auprès de nous. Tout ce dont nous pouvions avoir besoin fut aussitôt

servi: du lait, du bouillon, des biscuits, etc.

En présence de ces réconfortants, Blanquies, dont la mine ne semblait

ressentir que fort peu encore les atteintes de la fatigue, essaya une

fois de plus de combler son «tonneau des Danaïdes». Je ne sais s’il y

réussit. Le fait le plus clair de l’histoire, c’est qu’un certain nombre

de verres de vin et de lait disparurent. Pain, bouillon, gâteaux furent

plongés à tout jamais dans l’oubli. Au reste vous eussiez présenté à

notre intéressant compagnon un mets d’une espèce quelconque qu’il l’eût

saisi adroitement entre le pouce et l’index, ou autrement suivant sa

nature, et qu’il l’eût prestement envoyé aussitôt rejoindre le reste au

plus profond de son estomac.

Je ne m’acquittai pas trop mal moi-même de ma besogne.

Nous en étions sur la fin de notre repas rapide, quand je m’aperçus

tout à coup que Willaume n’était pas auprès de nous. Je demandai de ses

nouvelles.

--M. Willaume est indisposé, me dit-on; ce qu’il a pris, il n’a pu le

conserver. Il semble assez souffrant. Croyez-vous qu’il pourra

continuer?

--Comment! le pauvre garçon ne va pouvoir encore se réconforter ici!

Mais par quelle grâce d’état parvient-il à se tenir debout, grand Dieu!

Willaume arrivait au même moment; son visage était décomposé. Très

maigre déjà, les os saillants, il paraissait plus amaigri encore; sa

pâleur était extrême. Cette fois mon inquiétude était à son comble.

--Les forces humaines, me dis-je, ont une limite. Quel que soit son

courage, mon malheureux compagnon va avoir une faiblesse subite en

chemin si nous partons.

Nous avions accompli en ce moment jusqu’à Vitry deux cent dix

kilomètres; il nous en restait cinquante à parcourir pour arriver à

Bar-le-Duc.

--Maudite chute, c’est elle qui est cause de tout le mal. Faudra-t-il

rester à Vitry et être arrêté ainsi dès la première journée? Il le

faudra bien, car je ne veux pas me séparer ainsi de mon compagnon de

route, surtout dans l’état où il est.

Toutes ces réflexions, cet excellent ami Willaume les lut sur mon

visage, car sans que j’eusse prononcé une parole, il me dit, avec son

impassibilité coutumière:

--Oh! nous allons partir, ne vous inquiétez pas.

Il s’était assis de nouveau à table, et avait avalé quelques cuillerées

de bouillon. Mais, dès les premières gorgées, il eut un haut-le-cœur,

et, une fois encore, dut rendre ce qu’il venait d’absorber.

Je lui dis:--Ne vous forcez pas, mon ami, il n’y a rien de perdu; je

vais télégraphier à Bar-le-Duc que nous sommes retenus à Vitry. Nous

partirons deux heures plus tôt demain, voilà tout.

--Nous allons partir, répondit-il, je marcherai jusqu’à Bar-le-Duc.

Soyez sans crainte; ce n’est rien, c’est cet accident qui m’a

complètement bouleversé. Mais je ne suis pas malade.

J’étais dans la plus affreuse anxiété sans le laisser paraître, anxiété

que l’énergie de mon compagnon augmentait encore, car je le savais

capable de marcher jusqu’au moment où il tomberait de faiblesse. Or

c’était pour moi un insoluble problème qu’une course pareille accomplie

sans nourriture. «La faiblesse le prendra brusquement, au milieu de la

nuit, pensai-je. Et quelle situation alors!»

Enfin, Willaume se leva et déclara qu’on allait se mettre en route.

Circonstance fort heureuse: ces braves camarades du Véloce-Club avaient

tout prévu: un masseur nous attendait. A tour de rôle, il nous fit subir

des frictions énergiques, ce qui acheva pour ma part de remettre mes

membres en état pour les cinquante kilomètres qu’il nous restait à

parcourir.

Willaume, après l’opération, fit, sur mon conseil, une nouvelle

tentative. Pour la dernière fois il essaya d’absorber un liquide

réconfortant.

Mais tout est décidément inutile. Toujours les traits étirés, pâle et

défait, il éprouve des nausées chaque fois qu’un mets quelconque est

approché de sa bouche.

Les entraîneurs sont prêts. Quelques minutes avant de partir, l’un d’eux

me dit:

--Plusieurs routes conduisent à Bar-le-Duc, avez-vous une préférence

pour l’itinéraire?

--Absolument aucune. Conduisez-nous par le chemin le plus court et le

meilleur, voilà qui est net.

--Très bien, vous n’avez qu’à nous suivre. Deux d’entre nous vont

marcher en avant; ne vous occupez de rien.

Et l’on se mit en route. La nuit était d’un noir d’encre. Je sondai

l’horizon du regard. Pas la moindre clarté lunaire, pas la plus infime

lueur sidérale.

A vol de vélo · 第 1 / 12 段