CHAPITRE IV.

1524-1527.

Attaques des rationalistes contre Luther.—Zwingli, Bucer,

etc.—Érasme.

Pendant cette terrible tragédie de la guerre des paysans, la guerre

théologique continuait contre Luther. Les réformateurs de la Suisse

et du Rhin, Zwingli, Bucer, Œcolampade, partageaient les principes

théologiques de Carlostad: ils n'en différaient guère que par leur

soumission à l'autorité civile. Aucun d'eux ne voulait rester dans

les bornes que Luther prétendait imposer à la Réforme. Durs et froids

logiciens, ils effaçaient chaque jour ce qu'il essayait de sauver de

la vieille poésie chrétienne. Moins hardi, et plus dangereux encore, le

roi des gens de lettres, le froid et ingénieux Érasme lui portait des

coups plus terribles.

Pendant long-temps, Zwingli et Bucer[10], esprits politiques,

essayèrent de sauver à tout prix l'apparente unité du protestantisme.

Bucer, _le grand architecte des subtilités_ (Bossuet) dissimula quelque

temps ses opinions aux yeux de Luther et se fit même le traducteur

de ses ouvrages allemands[a67]. «Personne, dit Luther, personne n'a

traduit en latin mes ouvrages avec plus d'habileté et d'exactitude

que maître Bucer[r63]. Il n'y mêle rien de ses folies relativement au

sacrement. Si je voulais montrer mon cœur et ma pensée avec des mots,

je ne pourrais pas mieux faire.»

[10] Les érudits du seizième siècle traduisaient ordinairement en

grec leur nom propre. Ainsi Kuhhorn (corne de vache) avait changé

son nom en celui de Bucer, Hauschein (lumière domestique) se fit

appeler Œcolampade, Didier (de _desiderium_, désir) Érasme,

Schwarz-Erde (terre noire) Mélanchton, etc. Luther et Zwingli,

les deux réformateurs populaires, gardent seuls le nom qu'ils ont

reçu, dans la langue vulgaire.

[r63] Tischreden, 425.

Ailleurs il semble s'être aperçu de l'infidélité de la traduction. Le

13 septembre 1527, il écrit à un imprimeur, que Bucer en traduisant

ses ouvrages en latin, avait altéré certains passages de manière à

lui faire dire ce qu'il ne pensait pas. «C'est ainsi que nous avons

rendu les Pères hérétiques.» Et il le prie, s'il réimprime le volume

où se trouvent les changemens de Bucer, de faire lui-même une préface

pour avertir le lecteur. En 1527, Luther écrivit contre Zwingli et

Œcolampade un livre où il les appelait nouveaux wiclefistes et

déclarait leurs opinions dangereuses et sacriléges[a68].

Enfin, en 1528, il disait: «Je connais assez et plus qu'assez

l'iniquité de Bucer, pour ne pas m'étonner qu'il tourne contre moi ce

que j'ai écrit pour le sacrement...[a69] Que le Christ te garde, toi

qui vis au milieu de ces bêtes féroces, de ces vipères, de ces lionnes,

de ces panthères, avec presque plus de danger que Daniel dans la fosse

aux lions.»

«Je crois Zwingli bien digne d'une sainte haine, pour sa téméraire

et criminelle manière de traiter la parole de Dieu.» (27 octobre

1527.)—«Quel homme que ce Zwingli, si ignorant dans la grammaire et la

dialectique pour ne rien dire des autres sciences!» (28 novembre 1527.)

Dans un second ouvrage qu'il publia contre eux en 1528, il dit: «Je

rejette et condamne comme pure erreur toute doctrine qui parle du

libre arbitre.» C'était là sa grande querelle avec Érasme. Elle avait

commencé dès l'année 1525, où Érasme publia son livre _De libero

arbitrio_; jusqu'alors ils avaient été en relations amicales. Érasme

avait plusieurs fois pris la défense de Luther, et celui-ci en retour

consentait à respecter la neutralité d'Érasme. La lettre suivante

montre que Luther croyait en 1524 avoir besoin de garder encore

quelques ménagemens.

«Voilà assez long-temps que je me tais, cher Érasme; et quoique

j'attendisse que toi, le premier et le plus grand des deux, tu

rompisses le silence, j'ai cru que la charité même m'ordonnait de

commencer. D'abord je ne te reproche pas d'être resté éloigné de nous,

de crainte d'embarrasser la cause que tu soutenais contre nos ennemis,

les papistes. Enfin, je ne me suis pas autrement fâché de ce que,

dans les livres que tu as publiés en plusieurs endroits pour capter

leur faveur ou adoucir leur furie, tu nous as harcelés de quelques

morsures et piqûres assez vives. Nous voyons que le Seigneur ne t'a

pas donné encore l'énergie ou le sens qu'il faudrait, pour attaquer

ces monstres librement et courageusement, et nous ne sommes pas gens à

exiger de toi ce qui est au-dessus de tes forces. Nous avons respecté

en toi ta faiblesse et la mesure du don de Dieu. Le monde entier ne

peut nier que tu n'aies fait fleurir les lettres, par où l'on arrive

à la véritable intelligence des Écritures, et que ce don de Dieu ne

soit en toi magnifique et admirable; c'est de quoi il faut rendre

grâce. Aussi, n'ai-je jamais désiré de te voir sortir de la mesure

où tu te tiens pour entrer dans notre camp; tu y rendrais de grands

services sans doute par ton talent et ton éloquence; mais, puisque

le cœur fait défaut, mieux vaut servir dans ce que Dieu t'a donné.

On craignait seulement que tu ne te laissasses entraîner par nos

adversaires à attaquer nos dogmes dans des livres, et alors j'aurais

été contraint de te résister en face. Nous avons apaisé quelques-uns

des nôtres qui avaient préparé des livres pour te traîner dans l'arène.

C'est pour cette raison que je n'aurais pas voulu voir publier

l'_Expostulatio_ d'Hutten, et encore moins ton _Éponge d'Hutten_. Tu

as pu, dans cette dernière circonstance, sentir par toi-même combien

il est aisé d'écrire sur la modération, et d'accuser l'emportement

de Luther, mais difficile, impossible de pratiquer ces leçons, sinon

par un don singulier de l'esprit. Crois-le donc, ou ne le crois pas,

le Christ m'est témoin que je te plains du fond de l'âme, à voir tant

de haines et de passions irritées contre toi, desquelles je ne puis

croire (ta vertu est humaine et trop faible pour de tels orages) que

tu ne ressentes aucune émotion. Cependant peut-être les nôtres sont

poussés par un zèle légitime; il leur semble que tu les as indignement

provoqués... Pour moi, quoique irritable et souvent entraîné par la

colère à écrire avec amertume, je ne l'ai jamais fait qu'à l'égard

des opiniâtres. Cette clémence et cette douceur envers les pécheurs

et les impies, quelque insensés et iniques qu'ils puissent être, ma

conscience m'en rend témoignage, et je puis en appeler à l'expérience

de bien des gens. De même j'ai retenu ma plume, malgré tes piqûres,

j'ai promis de la retenir, jusqu'à ce que tu te fusses ouvertement

déclaré. Car, quels que soient nos dissentimens, avec quelque impiété

ou quelque dissimulation que tu exprimes ta désapprobation ou tes

doutes sur les points les plus importans de la religion, je ne puis

ni ne veux t'accuser d'entêtement[a70]. Mais que faire maintenant?

Des deux côtés les choses sont très envenimées. Moi, je voudrais, si

je pouvais servir de médiateur, qu'ils cessassent de t'attaquer avec

tant de furie, et laissassent ta vieillesse s'endormir en paix dans le

Seigneur. Ils le feraient, je pense, s'ils considéraient ta faiblesse,

et s'ils appréciaient la grandeur de cette cause qui a depuis

long-temps dépassé ta petite mesure. Les choses en sont venues à ce

point qu'il n'y a guère de péril à craindre pour notre cause, lors même

qu'Érasme réunirait contre nous toutes ses forces... Toutefois il y a

bien quelque raison, pour que les nôtres supportent mal tes attaques;

c'est que la faiblesse humaine s'inquiète et s'effraie de l'autorité

et du nom d'Érasme; être mordu d'Érasme une seule fois, c'est tout

autre chose que d'être en butte aux attaques de tous les papistes

conjurés. Je voulais te dire tout cela, cher Érasme, en preuve de ma

candeur, et parce que je désire que le Seigneur t'envoie un esprit

digne de ton nom. Si cela tarde, je demande de toi, que du moins, tu

restes spectateur de notre tragédie. Ne joins pas tes forces à nos

adversaires; ne publie pas de livres contre moi, et je n'en publierai

pas contre toi. Quant à ceux qui se plaignent d'être attaqués au nom

de Luther, souviens-toi que ce sont des hommes semblables à toi et à

moi, auxquels il faut accorder indulgence et pardon, et que, comme dit

saint Paul, _il nous faut porter le fardeau les uns des autres_. C'est

assez de se mordre, il faut songer à ne pas nous dévorer les uns les

autres...» (Avril 1524.)

_A Borner._ «Érasme en sait moins sur la prédestination, que n'en

avaient jamais su les sophistes de l'École. Érasme n'est pas redoutable

sur cette matière, non plus que dans toutes les choses chrétiennes.

»Je ne provoquerai pas Érasme, et même, s'il me provoque une fois,

deux fois, je ne riposterai pas. Il n'est pas sage à lui de préparer

contre moi les forces de son éloquence... Je me présenterai avec

confiance devant le très éloquent Érasme, tout bégayant que je suis en

comparaison de lui; je ne me soucie point de son crédit, de son nom,

de sa réputation. Je ne me fâche pas contre Mosellanus de ce qu'il

s'attache à Érasme plutôt qu'à moi. Dis-lui même qu'il soit érasmien de

toute sa force.» (28 mai 1522.)

Ces ménagemens ne pouvaient durer. La publication du _De libero

arbitrio_, fut une déclaration de guerre[a71]. Luther reconnut que la

véritable question venait d'être enfin posée[a72]. «Ce que j'estime, ce

que je loue en toi, c'est que seul tu as touché le fond de l'affaire,

et ce qui est le tout des choses; je veux dire: le libre arbitre.

Toi, tu ne me fatigues pas de querelles étrangères, de papauté, de

purgatoire, d'indulgences et autres fadaises, pour lesquelles ils m'ont

relancé. Seul, tu as saisi le nœud, tu as frappé à la gorge. Merci,

Érasme!...»

«Il est irréligieux, dis-tu, il est superflu, de pure curiosité, de

savoir si Dieu est doué de prescience, si notre volonté agit dans

ce qui touche le salut éternel, ou seulement souffre l'action de la

grâce; si ce que nous faisons de bien ou de mal, nous le faisons ou le

souffrons!... Grand Dieu, qu'y aura-t-il donc de religieux, de grave,

d'utile? Érasme, Érasme, il est difficile d'alléguer ici l'ignorance.

Un homme de ton âge, qui vit au milieu du peuple chrétien, et qui a

long-temps médité l'Écriture! il n'y a pas moyen de t'excuser, ni de

bien penser de toi... Eh quoi! vous, théologien, vous, docteur des

chrétiens, vous ne restez pas même dans votre scepticisme ordinaire,

vous décidez que ces choses n'ont rien de nécessaire, sans lesquelles

il n'y a plus ni Dieu, ni Christ, ni Évangile, ni foi, rien qui

subsiste, je ne dis pas du christianisme, mais du judaïsme!»[a73]

Mais Luther a beau être fort, éloquent, il ne peut briser les liens qui

l'enserrent. «Pourquoi, dit Érasme, Dieu ne change-t-il pas le vice

de notre volonté, puisqu'elle n'est pas en notre pouvoir; ou pourquoi

nous l'impute-t-il, puisque ce vice de la volonté est inhérent à

l'homme?... Le vase dit au potier: Pourquoi m'avez-vous fait pour le

feu éternel?... Si l'homme n'est pas libre, que signifient _précepte_,

_action_, _récompense_, enfin toute la langue? Pourquoi ces mots:

Convertissez-vous, etc.»

Luther est fort embarrassé de répondre à tout cela: «Dieu vous

parle ainsi, dit-il, seulement pour nous convaincre que nous sommes

impuissans si nous n'implorons le secours de Dieu. Satan dit: Tu peux

agir. Moïse dit: Agis; pour nous convaincre contre Satan que nous ne

pouvons agir.» Réponse, ce semble, ridicule et cruelle; c'est lier

les gens pour leur dire, Marchez, et les frapper chaque fois qu'ils

tombent. Reculant devant les conséquences qu'Érasme tire ou laisse

entrevoir, Luther rejette tout système d'interprétation de l'Écriture,

et lui-même se trouve forcé d'y recourir pour échapper aux conclusions

de son adversaire. C'est ainsi, par exemple, qu'il explique le

_Indurabo cor Pharaonis_: «En nous, c'est-à-dire par nous, Dieu fait

le mal, non par sa faute, mais par suite de nos vices; car nous sommes

pécheurs par nature, tandis que Dieu ne peut faire que le bien. En

vertu de sa toute-puissance, il nous entraîne dans son action, mais il

ne peut faire, quoiqu'il soit le bien même, qu'un mauvais instrument ne

produise pas le mal.»

Ce dut être une grande joie pour Érasme, de voir l'ennemi triomphant de

la papauté s'agiter douloureusement sous les coups qu'il lui portait,

et saisir pour le combattre une arme si dangereuse à celui qui la

tient. Plus Luther se débat, plus il prend avantage, plus il s'enfonce

dans sa victoire, et plus il plonge dans l'immoralité et le fatalisme,

au point d'être contraint d'admettre que Judas devait nécessairement

trahir le Christ[a74]. Aussi Luther garda un long souvenir de cette

querelle. Il ne se fit point illusion sur son triomphe; la solution

du terrible problème ne se trouvait point, il le sentait, dans son

_De servo arbitrio_, et jusqu'à son dernier jour le nom de celui qui

l'avait poussé jusqu'aux plus immorales conséquences de la doctrine de

la grâce, se mêle dans ses écrits et dans ses discours aux malédictions

contre les blasphémateurs du Christ[a75].

Il s'indignait surtout de l'apparente modération d'Érasme, qui

n'osant attaquer à sa base l'édifice du christianisme, semblait

vouloir le détruire lentement, pierre à pierre. Ces détours, cette

conduite équivoque, n'allaient point à l'énergie de Luther[a76].

«Érasme, dit-il, ce roi amphibole qui siége tranquille sur le trône

de l'amphibologie, nous abuse par ses paroles ambiguës, et bat des

mains quand il nous voit enlacés dans ses insidieuses figures, comme

une proie tombée dans ses rêts. Trouvant alors une occasion pour sa

rhétorique, il tombe sur nous à grands cris, déchirant, flagellant,

crucifiant, nous jetant tout l'enfer à la tête, parce qu'on a compris,

dit-il, d'une manière calomnieuse, infâme et satanique, des paroles

qu'il voulait cependant que l'on comprît ainsi... Voyez-le s'avancer

en rampant comme une vipère pour tenter les âmes simples, comme le

serpent qui sollicita Ève au doute et lui rendit suspects les préceptes

de Dieu.» Cette querelle causa à Luther, quoi qu'il en dise, tant

d'embarras et de tourmens, qu'il finit par refuser le combat, et qu'il

empêcha ses amis de répondre pour lui. «Quand je me bats contre de la

boue, vainqueur ou vaincu, je suis toujours sali[11].»

[11] Hoc scio pro certo, quod, si cum stercore certo,

Vinco vel vincor, semper ego maculor.

«Je ne voudrais pas, écrit-il à son fils Jean, recevoir dix mille

florins, et me trouver devant notre Seigneur, dans le péril où sera

Jérôme, encore moins dans celui d'Érasme.

»Si je reprends de la santé et de la force, je veux pleinement et

librement confesser mon Dieu contre Érasme[r64]. Je ne veux pas vendre

mon cher petit Jésus. J'avance tous les jours vers le tombeau; c'est

pourquoi je veux auparavant confesser mon Dieu à pleine bouche et sans

mettre une feuille devant.—Jusqu'ici j'ai hésité, je me disais: Si tu

le tues, qu'arrivera-t-il? J'ai tué Münzer dont la mort me pèse sur le

col. Mais je l'ai tué, parce qu'il voulait tuer mon Christ.»

[r64] Tischreden, 299-303.

Au jour de la Trinité, le docteur Martin Luther dit: «Je vous prie,

vous tous, pour qui l'honneur de Christ et l'Évangile est une chose

sérieuse, que vous veuillez être ennemis d'Érasme...»

Un jour le docteur Luther dit au docteur Jonas et au docteur Pomeranus,

avec un grand et sérieux zèle de cœur: «Je vous recommande comme

ma dernière volonté d'être terrible pour ce serpent... Dès que je

reviendrai en santé, je veux avec l'aide de Dieu, écrire contre lui,

et le tuer. Nous avons souffert qu'il se moquât de nous et nous prît à

la gorge, mais aujourd'hui qu'il en veut faire autant au Christ, nous

voulons nous mettre contre lui... Il est vrai qu'écraser Érasme, c'est

écraser une punaise, mais mon Christ dont il se moque m'importe plus

que le péril d'Érasme.

»Si je vis, je veux avec l'aide de Dieu, purger l'Église de son

ordure. C'est lui qui a semé et fait naître Crotus, Egranus, Witzeln,

Œcolampade, Campanus et d'autres visionnaires ou épicuriens. Je ne

veux plus le reconnaître dans l'Église, qu'on le sache bien.»

Luther dit un jour en voyant le portrait d'Érasme: «Érasme, comme sa

figure le montre, est un homme plein de ruse et de malice, qui s'est

moqué de Dieu et de la religion. Il emploie de belles paroles: «le

cher Seigneur Christ, la parole de salut, les saints sacremens,» mais

il tient la vérité pour une très froide chose. S'il prêche, cela sonne

faux, comme un vase fêlé. Il a attaqué la papauté, et maintenant il

tire sa tête du lac.»

Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I · 第 15 / 29 题