1523-1525.
Carlostad.—Münzer. Guerre des paysans.
«Priez pour moi, et aidez-moi à fouler aux pieds ce Satan qui s'est
élevé à Wittemberg contre l'Évangile, au nom de l'Évangile: nous avons
maintenant à combattre un ange devenu, comme il croit, ange de lumière.
Il sera difficile de faire céder Carlostad par persuasion; mais Christ
le contraindra, s'il ne cède de lui-même. Car nous sommes maîtres de la
vie et de la mort, nous qui croyons au maître de la vie et de la mort.»
(12 mars 1523.)
«J'ai résolu de lui interdire la chaire où il est monté témérairement
sans aucune vocation, malgré Dieu et les hommes.» (19 mars.)
«J'ai fâché Carlostad, parce que j'ai cassé ses ordinations, quoique
je n'aie pas condamné sa doctrine; il me déplaît cependant qu'il ne
s'occupe que de cérémonies et de choses extérieures, négligeant la
vraie doctrine chrétienne; c'est-à-dire la foi et la charité.... Par sa
sotte manière d'enseigner, il conduisait le peuple à se croire chrétien
pour des misères, pour communier sous les deux espèces, pour ne pas se
confesser, pour briser des images... Il voulait s'ériger en nouveau
docteur et élever ses ordonnances dans le peuple, sur la ruine de mon
autorité (_pressâ meâ auctoritate_).» (30 mars.)
«Aujourd'hui même, j'ai pris à part Carlostad, pour le supplier de ne
rien publier contre moi; qu'autrement, nous serions forcés de jouer de
la corne l'un contre l'autre. Notre homme a juré par tout ce qu'il y a
de plus sacré, de ne rien écrire contre moi.» (21 avril.)
«... Il faut instruire les faibles avec douceur et patience... Veux-tu,
après avoir sucé le lait, couper les mamelles et empêcher les autres de
se nourrir comme toi? Si les mères jetaient par terre et abandonnaient
les enfans qui ne savent pas, en naissant, manger comme les hommes,
que serais-tu devenu? Cher ami, si tu as sucé et grandi assez, laisse
donc les autres sucer et grandir à leur tour....»
Carlostad abandonna ses fonctions de professeur et d'archidiacre
à Wittemberg, mais sans abandonner le traitement, il s'en alla à
Orlamunde, puis à Iéna. «Carlostad a érigé une imprimerie à Iéna...
Mais l'Électeur et notre académie ont promis, conformément à l'édit
impérial, de ne permettre aucune publication qui n'ait été soumise à
l'examen des commissaires. On ne peut souffrir que Carlostad et les
siens s'affranchissent seuls de la soumission aux princes.» (7 janvier
1524.) «Carlostad est infatigable comme d'habitude; avec ses nouvelles
presses qu'il a érigées à Iéna, il a publié et publiera, m'a-t-on dit,
dix-huit ouvrages.» (14 janvier 1524.)
«Laissons la tristesse avec l'inquiétude à l'esprit de Carlostad. Pour
nous, soutenons le combat sans trop nous en préoccuper; c'est la cause
de Dieu, c'est l'affaire de Dieu, ce sera l'œuvre de Dieu, la victoire
de Dieu; il saura, sans nous, combattre et vaincre; que s'il nous juge
dignes de nous prendre pour cette guerre, nous serons prêts et dévoués.
J'écris ceci pour t'exhorter, toi et les autres par ton intermédiaire,
à ne pas avoir peur de Satan, à ne pas laisser votre cœur se troubler.
Si nous sommes injustes, ne faut-il pas que nous soyons accablés? Si
nous sommes justes, il y a un Dieu juste qui fera voir notre justice
comme le plein midi. Périsse ce qui périt, survive ce qui survit, ce
n'est pas notre affaire.» (22 octobre 1524.)
«Nous rappellerons Carlostad au nom de l'université à l'office de la
parole, qu'il doit à Wittemberg, nous le rappellerons du lieu où il n'a
pas été appelé; enfin, s'il ne vient pas, nous l'accuserons auprès du
prince.» (14 mars 1524.)
Luther crut devoir se transporter lui-même à Iéna[a58]. Carlostad
se croyant blessé par un sermon de Luther, lui fit demander une
entrevue[r52]. Elle eut lieu dans la chambre de Luther, en présence
d'un grand nombre de témoins. Après de longues récriminations de part
et d'autre, Carlostad dit: «Allons, docteur, prêchez toujours contre
moi, je saurai ce que j'ai à faire de mon côté. _Luther_: Si vous avez
quelque chose sur le cœur, écrivez-le hardiment. _Carlost._ Aussi
ferai-je, et je ne craindrai personne. _Luth._ Oui, écrivez contre
moi publiquement. _Carlost._ Si c'est là votre envie, j'ai de quoi
vous satisfaire. _Luth._ Faites, je vous donnerai un florin pour gage
de bataille. _Carlost._ Un florin? _Luth._ Que je sois un menteur si
je ne le fais. _Carlost._ Eh bien! j'accepte.» A ce mot, le docteur
Luther tira de sa poche un florin d'or qu'il présenta à Carlostad en
disant: «Prenez et attaquez-moi, hardiment; allons, sus.» Carlostad
prit le florin, le montra à tous les assistans, et dit: «Chers frères,
voilà des arrhes, c'est le signe du droit que j'ai d'écrire contre
le docteur Luther. Soyez-en tous témoins.» Ensuite il le mit dans sa
bourse et donna la main à Luther. Celui-ci but un coup à sa santé.
Carlostad lui fit raison en ajoutant: «Cher docteur, je vous prie de ne
pas m'empêcher d'imprimer ce que je voudrai et de ne me persécuter en
aucune façon. Je pense me nourrir de ma charrue, et vous serez à même
d'éprouver ce que produit la charrue.» _Luth._ «Comment voudrais-je
vous empêcher d'écrire contre moi? Je vous prie de le faire et je vous
donne ce florin tout justement pour que vous ne m'épargniez point. Plus
vous m'attaquerez violemment, plus j'en serai aise.» Ils se donnèrent
encore une fois la main et se séparèrent.
[r52] Luth. Werke, t. IX, 211 _bis_.
Cependant comme la ville d'Orlamunde entrait trop vivement dans les
opinions de Carlostad, et avait même chassé son pasteur, Luther obtint
un ordre de l'Électeur pour l'en faire sortir[a59]. Carlostad lut
solennellement une lettre d'adieu, aux hommes d'abord, et ensuite
aux femmes; on les avait appelés au son de la cloche, et pendant
la lecture tous pleuraient: «Carlostad a écrit à ceux d'Orlamunde,
avec cette suscription: _André Bodenstein, chassé, sans avoir été
entendu ni convaincu, par Martin Luther._ Tu vois que moi qui ai
failli être martyr, j'en suis venu à ce point de faire des martyrs à
mon tour. Egranus fait le martyr aussi, et écrit qu'il a été chassé
par les papistes et par les luthériens. Tu ne saurais croire combien
s'est répandu ce dogme de Carlostad sur le sacrement. *** est venu
à résipiscence et demande pardon; on l'avait aussi forcé de quitter
le pays; j'ai écrit pour lui, et ne sais si j'obtiendrai. Martin
d'Iéna, qui avait également reçu l'ordre de partir, a fait en chaire
ses adieux, tout en larmes et implorant son pardon: il a reçu pour
toute réponse cinq florins, puis en faisant mendier par la ville, il
a eu encore vingt-cinq gros. Tout cela tournera, je pense, au bien
des prédicateurs; ce sera une épreuve pour leur vocation, qui leur
apprendra en même temps à prêcher et à se conduire avec crainte.» (27
octobre 1524.)
Carlostad tourna alors vers Strasbourg, et de là vers Bâle.
Ses doctrines se rapprochaient beaucoup de celles des Suisses,
d'Œcolampade, de Zwingli, etc.
«Je diffère d'écrire sur l'eucharistie, jusqu'à ce que Carlostad ait
répandu les poisons qu'il doit répandre, comme il me l'a promis après
avoir même reçu de moi une pièce d'or.—Zwingli et Léon le juif, dans
la Suisse, tiennent les mêmes opinions que Carlostad; ainsi se propage
ce fléau; mais le Christ règne, s'il ne combat point.» (12 novembre
1524.)
Toutefois il crut devoir répondre aux plaintes que faisait Carlostad
d'avoir été chassé par lui de la Saxe[r53]. «D'abord je puis bien dire
que je n'ai jamais fait mention de Carlostad devant l'électeur de Saxe;
car je n'ai, de toute ma vie, dit un mot à ce prince; je ne l'ai pas
non plus entendu parler, je n'ai pas même vu sa figure, si ce n'est
une fois à Worms, en présence de l'Empereur, quand je fus interrogé
pour la seconde fois. Mais il est vrai que je lui ai souvent écrit par
Spalatin, surtout pour l'engager à résister à l'esprit d'Alstet[6].
Mais mes paroles restèrent sans effet, au point que je me fâchais
contre l'Électeur. Carlostad devait donc épargner à un tel prince les
outrages qu'il lui a prodigués... Quant au duc Jean Frédéric, j'avoue
que je lui ai souvent parlé de ces affaires; je lui ai signalé les
attentats et l'ambition perverse de Carlostad...»
[r53] _Ibid._ t. II, 17-22.
[6] C'était la résidence de Münzer, chef de la révolte des
paysans, dont nous parlerons plus bas.
«.... Il n'y a pas à plaisanter avec _Monseigneur tout le monde_ (Herr
_omnes_); c'est pourquoi Dieu a constitué des autorités; car il veut
qu'il y ait de l'ordre ici-bas.»
Enfin Carlostad éclata. «J'ai reçu hier une lettre de mes amis de
Strasbourg au sujet de Carlostad; en voyageant de ce côté, il est allé
à Bâle, et il a enfin vomi cinq livres, qui seront suivis de deux
autres. J'y suis traité de double papiste, d'allié de l'Antichrist, que
sais-je? (14 décembre.) Mes amis m'écrivent de Bâle, que les amis de
Carlostad y ont été punis de la prison, et que peu s'en est fallu qu'on
ne brûlât ses livres. Il y a été aussi lui-même, mais en cachette.
Œcolampade et Pellican écrivent pour donner leur assentiment à son
opinion.» (13 janvier 1525.)
«Carlostad avait résolu d'aller nicher à Schweindorf; mais le comte
d'Henneberg le lui a interdit par lettres expresses au conseil de
ville. Je voudrais bien qu'on en fît autant pour Strauss...» (10 avril
1525.)
Luther parut charmé de voir Carlostad se déclarer: «Le diable s'est
tu, écrit-il, jusqu'à ce que je l'eusse gagné avec un florin qui,
grâce à Dieu, a été bien placé, et je ne m'en repens pas.» Il écrivit
alors divers pamphlets d'une verve admirable _Contre les prophètes
célestes_[r54]. «On ne craint rien, comme si le diable dormait; tandis
qu'il tourne autour, comme un lion cruel. Mais j'espère que, moi
vivant, il n'y aura point de péril. Tant que je vivrai, je combattrai,
serve ce que pourra.» Chacun ne cherche que ce qui plaît à la raison.
Ainsi les Ariens, les Pélagiens... Ainsi sous la papauté, c'était une
proposition bien sonnante que le libre arbitre pût quelque chose pour
la grâce. La doctrine de la foi et de la bonne conscience importe
plus que celle des bonnes œuvres; car, si les œuvres manquent, la
foi restant, il y a encore espoir de secours. On doit employer les
moyens spirituels pour engager les vrais chrétiens à reconnaître leurs
péchés. «Mais pour les hommes grossiers, pour _Monsieur tout le monde_
(Herr _omnes_), on doit le pousser corporellement et grossièrement à
travailler et faire sa besogne, de sorte que bon gré mal gré, il soit
pieux extérieurement sous la loi et sous le glaive, comme on tient les
bêtes sauvages en cages et enchaînées.
[r54] _Ibid._ t. II, 10-56.
»L'esprit des nouveaux prophètes veut être le plus haut esprit, un
esprit qui aurait mangé le Saint-Esprit avec les plumes et avec tout
le reste... Bible, disent-ils, oui, _bibel_, _bubel_, _babel_... Eh!
bien! puisque le mauvais esprit est si obstiné dans son sens, je ne
veux pas lui céder plus que je ne l'ai fait auparavant. Je parlerai des
images, d'abord selon la loi de Moïse, et je dirai que Moïse ne défend
que les images de Dieu... Contentons-nous donc de prier les princes de
supprimer les images, et ôtons-les de nos cœurs.»
Plus loin Luther s'étonne ironiquement de ce que les modernes
iconoclastes ne poussent pas leur zèle pieux jusqu'à se défaire aussi
de leur argent et de tout objet précieux qui porte des empreintes
d'images[r55]. «Pour aider la faiblesse de ces saintes gens et les
délivrer de ce qui les souille, il faudrait des gaillards qui n'eussent
pas grand'chose dans le gousset. La _voix céleste_, à ce qu'il paraît,
n'est pas assez forte pour les engager à tout jeter d'eux-mêmes. Il
faudrait un peu de violence.»
[r55] _Ibid._ t. II, 13.
«... Lorsqu'à Orlamunde je traitai des images avec les disciples de
Carlostad, et que j'eus montré par le texte, que dans tous les passages
de Moïse qu'ils me citaient il n'était parlé que des idoles des païens,
il en sortit un d'entre eux, qui se croyait sans doute le plus habile,
et qui me dit: «Écoute! Je puis bien te tutoyer, si tu es chrétien.»
Je lui répondis: «Appelle-moi toujours comme tu voudras.» Mais je
remarquai qu'il m'aurait plus volontiers encore frappé; il était si
plein de l'esprit de Carlostad, que les autres ne pouvaient le faire
taire. «Si tu ne veux pas suivre Moïse, continua-t-il, il faut au moins
que tu souffres l'Évangile; mais tu as jeté l'Évangile sous la table,
et il faut qu'il soit tiré de là; non, il n'y peut pas rester.»—«Que
dit donc l'Évangile?» lui répliquai-je.—«Jésus dit dans l'Évangile
(ce fut sa réponse), je ne sais pas où cela se trouve, mais mes frères
le savent bien, que la fiancée doit ôter sa chemise dans la nuit des
noces. Donc il faut ôter et briser toutes les images, afin de devenir
purs et libres de la créature.» _Hæc ille._
»Que devais-je faire, me trouvant parmi de telles gens? Ce fut du moins
pour moi l'occasion d'apprendre que briser les images c'était, d'après
l'Évangile, ôter la chemise à la fiancée dans la nuit des noces. Ces
paroles et ce mot de l'Évangile jeté sous la table, il les avait
entendus de son maître; sans doute Carlostad m'avait accusé de jeter
l'Évangile, pour dire qu'il était venu le relever. Cet orgueil est
cause de tous ses malheurs; voilà ce qui l'a poussé de la lumière dans
les ténèbres...»
«... Nous sommes alègres et pleins de courage, et nous combattons
contre des esprits mélancoliques, timides, abattus, qui ont peur du
bruit d'une feuille sans avoir peur de Dieu; c'est l'ordinaire des
impies (psaume XXV). Leur passion, c'est de régenter Dieu, et sa
parole et ses œuvres. Ils ne seraient pas si hardis si Dieu n'était
invisible, intangible. Si c'était un homme visible et présent, il les
ferait fuir avec un brin de paille.
»Celui que Dieu pousse à parler, le fait librement et publiquement sans
s'inquiéter s'il est seul, et si quelqu'un se met de son parti. Ainsi
fit Jérémie, et je puis me vanter d'avoir moi-même fait ainsi[7]. C'est
donc sans aucun doute le diable, cet esprit détourné et homicide, qui
se glisse par derrière, et qui s'excuse ensuite, disant que d'abord
il n'avait pas été assez fort dans la foi. Non, l'esprit de Dieu ne
s'excuse point ainsi. Je te connais bien, mon diable...
[7] «L'esprit de ces prophètes s'est toujours chevaleresquement
enfui, et voilà qu'il se glorifie comme un esprit magnanime et
chevaleresque.—Mais moi, j'ai paru à Leipzig pour y disputer
devant le peuple le plus dangereux. Je me suis présenté à
Augsbourg, sans sauf-conduit, devant mes plus grands ennemis; à
Worms, devant César et tout l'Empire, quoique je susse bien que
le sauf-conduit était brisé. Mon esprit est resté libre comme une
fleur des champs...» (1524.)
«... Si tu leur demandes (aux partisans de Carlostad) comment on
arrive à cet esprit sublime, ils ne te renvoient point à l'Évangile,
mais à leurs rêves, aux espaces imaginaires. «Pose-toi dans l'ennui,
disent-ils, comme moi je m'y suis posé, et tu l'apprendras de même;
la voix céleste se fera entendre, et Dieu te parlera en personne.» Si
ensuite tu insistes et demandes ce que c'est que cet ennui, ils en
savent autant que le docteur Carlostad sait le grec et l'hébreu... Ne
reconnais-tu pas ici le diable, l'ennemi de l'ordre divin? Le vois-tu
comme il ouvre une large bouche, criant: Esprit, esprit, esprit; et
tout en criant cela il détruit ponts, chemins, échelles; en un mot,
toute voie par laquelle l'esprit peut pénétrer en toi: à savoir,
l'ordre extérieur établi de Dieu dans le saint baptême, dans les signes
et dans sa propre parole? Ils veulent que tu apprennes à monter les
nues, chevaucher le vent, et ils ne te disent ni comment, ni quand, ni
où, ni quoi; tu dois, comme eux, l'apprendre par toi-même.»
«Martin Luther, indigne ecclésiaste et évangéliste à Wittemberg, à
tous les chrétiens de Strasbourg, les tout aimables amis de Dieu: Je
supporterais volontiers les emportemens de Carlostad dans l'affaire
des images. Moi-même j'ai fait, par mes écrits, plus de mal aux images
qu'il ne fera jamais par toutes ses violences et ses fureurs. Mais ce
qui est intolérable, c'est que l'on excite et que l'on pousse les gens
à tout cela, comme si c'était obligatoire, et qu'à moins de briser les
images, on ne pût être chrétien. Sans doute, les œuvres ne font pas le
chrétien; ces choses extérieures telles que les images et le sabbat,
sont laissées libres dans le Nouveau Testament, de même que toutes
les autres cérémonies de la loi. Saint Paul dit: «Nous savons que les
idoles ne sont rien dans le monde.» Si elles ne sont rien, pourquoi
donc, à ce sujet, enchaîner et torturer la conscience des chrétiens?
Si elles ne sont rien, qu'elles tombent ou qu'elles soient debout, il
n'importe.»
Il passe à un sujet plus élevé, à la question de la présence réelle,
question supérieure du symbolisme chrétien dont celle des images est le
côté inférieur. C'est principalement en ce point que Luther se trouvait
opposé à la réforme suisse, et que Carlostad s'y rattachait, quelque
éloigné qu'il en fût par la hardiesse de ses opinions politiques.
«J'avoue que si Carlostad ou quelque autre eût pu me montrer, il y
a cinq ans, que dans le saint sacrement il n'y a que du pain et du
vin, il m'aurait rendu un grand service[r56]. J'ai eu des tentations
bien fortes alors, je me suis tordu, j'ai lutté; j'aurais été bien
heureux de me tirer de là. Je voyais bien que je pouvais ainsi porter
au papisme le coup le plus terrible... Il y en a bien eu deux encore
qui m'ont écrit sur ce point, et de plus habiles gens que le docteur
Carlostad, et qui ne torturaient pas comme lui les paroles d'après leur
caprice. Mais je suis enchaîné, je ne puis en sortir, le texte est trop
puissant, rien ne peut l'arracher de mon esprit.
[r56] _Ibid._ t. II, 58.
»Aujourd'hui même, s'il arrivait que quelqu'un pût me prouver, par des
raisons solides, qu'il n'y a là que du pain et du vin, on n'aurait pas
besoin de m'attaquer si furieusement. Je ne suis malheureusement que
trop porté à cette interprétation toutes les fois que je sens en moi
mon Adam. Mais ce que le docteur Carlostad imagine et débite sur ce
sujet me touche si peu, qu'au contraire j'en suis plutôt confirmé dans
mon opinion; et si je ne l'avais déjà pensé, de telles billevesées
prises hors de l'Écriture, et comme en l'air, suffiraient pour me faire
croire que son opinion n'est pas la bonne.»
Il avait écrit déjà dans le pamphlet _Contre les prophètes célestes_.
«Carlostad dit ne pouvoir _raisonnablement_ concevoir que le corps de
Jésus-Christ se réduise dans un si petit espace. Mais, si on consulte
la raison, on ne croira plus aucun mystère...» Luther ajoute à la page
suivante cette bouffonnerie incroyablement audacieuse: «Tu penses
apparemment que l'ivrogne Christ ayant trop bu à souper, a étourdi ses
disciples de paroles superflues.»
Cette violente polémique de Luther contre Carlostad était chaque jour
aigrie par les symptômes effrayans de bouleversement général qui
menaçait l'Allemagne. Les doctrines du hardi théologien répondaient aux
vœux, aux pensées dont les masses populaires étaient préoccupées, en
Souabe, en Thuringe, en Alsace, dans tout l'occident de l'Empire. Le
bas peuple, les paysans, endormis depuis si long-temps sous le poids
de l'oppression féodale, entendirent les savans et les princes parler
de liberté, d'affranchissement, et s'appliquèrent ce qu'on ne disait
pas pour eux[8]. La réclamation des pauvres paysans de la Souabe, dans
sa barbarie naïve, restera comme un monument de modération courageuse.
Peu-à-peu l'éternelle haine du pauvre contre le riche se réveilla,
moins aveugle toutefois que dans la _jacquerie_, mais cherchant déjà
une forme systématique, qu'elle ne devait atteindre qu'au temps des
_niveleurs_ anglais. Elle se compliqua de tous les germes de démocratie
religieuse qu'on avait cru étouffés au moyen-âge. Des Lollardistes,
des Béghards, une foule de visionnaires apocalyptiques se remuèrent. Le
mot de ralliement devint plus tard la nécessité d'un second baptême;
dès le principe, le but fut une guerre terrible contre l'ordre établi,
contre toute espèce d'ordre; guerre contre la propriété, c'était un
vol fait au pauvre, guerre contre la science, elle rompait l'égalité
naturelle, elle tentait Dieu qui révélait tout à ses saints; les
livres, les tableaux étaient des inventions du diable.
[8] Les paysans n'avaient pas attendu la Réforme pour s'insurger;
des révoltes avaient eu lieu dès 1491, dès 1502. Les villes
libres avaient imité cet exemple: Erfurth en 1509, Spire en
1512, et Worms en 1513. Les troubles avaient recommencé en
1524; mais, cette fois par les nobles. Franz de Sickingen, leur
chef, crut le moment venu de se jeter sur les biens des princes
ecclésiastiques; il osa mettre le siége devant Trèves. Il
était, dit-on, dirigé par les célèbres réformateurs Œcolampade
et Bucer, et par Hutten, alors au service de l'archevêque de
Mayence. Le duc de Bavière, le palatin, le landgrave de Hesse,
vinrent délivrer Trèves; ils voulaient attaquer Mayence,
en punition de la connivence présumée de l'archevêque avec
Sickingen. Celui-ci périt; Hutten fut proscrit, et dès-lors sans
asile, mais toujours écrivant, toujours violent et colérique; il
mourut peu après de misère.
Les paysans se soulevèrent d'abord dans la Forêt-Noire, puis autour
d'Heilbronn, de Francfort, dans le pays de Bade et Spire[a60]. De là,
l'incendie gagna l'Alsace, et nulle part il n'eut un caractère plus
terrible. Nous le retrouvons encore dans le Palatinat, la Hesse, la
Bavière. En Souabe, le chef principal des insurgés était un des petits
nobles de la vallée du Necker, le célèbre Goetz de Berlichingen,
_Goetz à la main de fer_, qui assurait n'être devenu leur général que
malgré lui et par force.
«Doléance et demande amiable de toute la réunion des paysans, avec
leurs prières chrétiennes. Le tout exposé très brièvement en douze
articles principaux. Au lecteur chrétien, paix et grâce divine par le
Christ!
»Il y a aujourd'hui beaucoup d'anti-chrétiens qui prennent occasion
de la réunion des paysans pour blasphémer l'Évangile, disant: que ce
sont là les fruits du nouvel Évangile, que personne n'obéisse plus,
que chacun se soulève et se cabre, qu'on s'assemble et s'attroupe
avec grande violence; qu'on veuille réformer, chasser les autorités
ecclésiastiques et séculières, peut-être même les égorger. A ces
jugemens pervers et impies, répondent les articles suivans.
»D'abord ils détournent l'opprobre dont on veut couvrir la parole de
Dieu; ensuite ils disculpent chrétiennement les paysans du reproche de
désobéissance et de révolte.
»L'Évangile n'est pas une cause de soulèvement ou de trouble; c'est une
parole qui annonce le Christ, le Messie qui nous était promis; cette
parole et la vie qu'elle enseigne ne sont qu'amour, paix, patience et
union. Sachez aussi que tous ceux qui croient en ce Christ seront unis
dans l'amour, la paix et la patience. Puis donc que les articles des
paysans, comme on le verra plus clairement ensuite, ne sont pas dirigés
à une autre intention que d'entendre l'Évangile, et de vivre en s'y
conformant, comment les anti-chrétiens peuvent-ils nommer l'Évangile
une cause de trouble et de désobéissance. Si les anti-chrétiens et les
ennemis de l'Évangile se dressent contre de telles demandes, ce n'est
pas l'Évangile qui en est la cause, c'est le diable, le mortel ennemi
de l'Évangile, lequel, par l'incrédulité, a éveillé dans les siens
l'espoir d'opprimer et d'effacer la parole de Dieu qui n'est que paix,
amour et union.
»Il résulte clairement de là que les paysans qui, dans leurs articles,
demandent un tel Évangile pour leur doctrine et pour leur vie, ne
peuvent être appelés désobéissans ni révoltés. Si Dieu nous appelle
et nous presse de vivre selon sa parole, s'il veut nous écouter, qui
blâmera la volonté de Dieu, qui pourra s'attaquer à son jugement, et
lutter contre ce qu'il lui plaît de faire? Il a bien entendu les enfans
d'Israël qui criaient à lui, il les a délivrés de la main de Pharaon.
Ne peut-il pas encore aujourd'hui sauver les siens? Oui, il les
sauvera, et bientôt! Lis donc les articles suivans, lecteur chrétien;
lis-les avec soin, et juge.»
Suivent les articles[r57]:
«I. En premier lieu, c'est notre humble demande et prière à nous tous,
c'est notre volonté unanime, que désormais nous ayons le pouvoir et
le droit d'élire et choisir nous-mêmes un pasteur; que nous ayons
aussi le pouvoir de le déposer s'il se conduit comme il ne convient
point. Le même pasteur choisi par nous, doit nous prêcher clairement
le saint Évangile, dans sa pureté, sans aucune addition de précepte ou
de commandement humain. Car en nous annonçant toujours la véritable
foi, on nous donne occasion de prier Dieu, de lui demander sa grâce,
de former en nous cette même véritable foi et de l'y affermir. Si la
grâce divine ne se forme point en nous, nous restons toujours chair
et sang, et alors nous ne sommes rien de bon. On voit clairement dans
l'Écriture que nous ne pouvons arriver à Dieu que par la véritable foi,
et parvenir à la béatitude que par sa miséricorde. Il nous faut donc
nécessairement un tel guide et pasteur, ainsi qu'il est institué dans
l'Écriture.
[r57] Luth. Werke, t. II, 64.
»II. Puisque la dîme légitime est établie dans l'Ancien Testament (que
le Nouveau a confirmé en tout), nous voulons payer la dîme légitime
du grain, toutefois de la manière convenable... Nous sommes désormais
dans la volonté que les prud'hommes établis par une commune reçoivent
et rassemblent cette dîme; qu'ils fournissent au pasteur élu par toute
une commune de quoi l'entretenir lui et les siens suffisamment et
convenablement, après que la commune en aura connu, et ce qui restera,
on doit en user pour soulager les pauvres qui se trouvent dans le
même village. S'il restait encore quelque chose, on doit le réserver
pour les frais de guerre, d'escorte et autres choses semblables, afin
de délivrer les pauvres gens de l'impôt établi jusqu'ici pour le
paiement de ces frais. S'il est arrivé, d'un autre côté, qu'un ou
plusieurs villages aient, dans le besoin, vendu leur dîme, ceux qui
l'ont achetée, n'auront rien à redouter de nous, nous nous arrangerons
avec eux selon les circonstances, afin de les indemniser au fur et à
mesure que nous pourrons. Mais quant à ceux qui, au lieu d'avoir acquis
la dîme d'un village par achat, se la sont appropriée de leur propre
chef, eux ou leurs ancêtres, nous ne leur devons rien et nous ne leur
donnerons rien. Cette dîme sera employée comme il est dit ci-dessus.
Pour ce qui est de la petite dîme et de la dîme du sang (du bétail),
nous ne l'acquitterons en aucune façon, car Dieu le Seigneur a créé les
animaux pour être librement à l'usage de l'homme. Nous estimons cette
dîme une dîme illégitime, inventée par les hommes; c'est pourquoi nous
cesserons de la payer.»
Dans leur IIIe article, les paysans déclarent ne plus vouloir être
traités comme la propriété de leurs seigneurs, «car Jésus-Christ, par
son sang précieux, les a rachetés tous sans exception, le pâtre à
l'égal de l'Empereur.» Ils veulent être libres, mais seulement selon
l'Écriture, c'est-à-dire sans licence aucune et en reconnaissant
l'autorité, car l'Évangile leur enseigne à être humbles et à obéir aux
puissances «_en toutes choses convenables et chrétiennes_.»
«IV. Il est contraire à la justice et à la charité, disent-ils, que les
pauvres gens n'aient aucun droit au gibier, aux oiseaux et aux poissons
des eaux courantes; de même: qu'ils soient obligés de souffrir, sans
rien dire, l'énorme dommage que font à leurs champs les bêtes des
forêts; car, lorsque Dieu créa l'homme, il lui donna pouvoir sur tous
les animaux indistinctement.»—Ils ajoutent qu'ils auront, conformément
à l'Évangile, des égards pour ceux d'entre les seigneurs qui pourront
prouver, par des titres, qu'ils ont acheté leur droit de pêche, mais
que pour les autres ce droit cessera sans indemnité.
»V. Les bois et forêts anciennement communaux, qui auront passé en
les mains de tiers, autrement que par suite d'une vente équitable,
doivent revenir à leur propriétaire originaire, qui est la commune.
Chaque habitant doit avoir le droit d'y prendre le bois qui lui sera
nécessaire, au jugement des prud'hommes.
»VI. Ils demandent un allégement dans les services qui leur sont
imposés, et qui deviennent de jour en jour plus accablans. Ils veulent
servir «comme leurs pères, selon la parole de Dieu.»
»VII. Que le seigneur ne demande pas au paysan de faire gratuitement
plus de services qu'il n'est dit dans leur pacte mutuel (vereinigung).
»VIII. Beaucoup de terres sont grevées d'un cens trop élevé. Que les
seigneurs acceptent l'arbitrage d'hommes irréprochables, et qu'ils
diminuent le cens selon l'équité, «afin que le paysan ne travaille pas
en vain, car tout ouvrier a droit à son salaire.»
»IX. La justice se rend avec partialité. On établit sans cesse de
nouvelles dispositions sur les peines. Qu'on ne favorise personne et
qu'on s'en tienne aux anciens réglemens.
»X. Que les champs et prairies distraits des biens de la commune,
autrement que par une vente équitable, retournent à la commune.
»XI. Les droits de décès sont révoltants et ouvertement opposés à
la volonté de Dieu, «car c'est une spoliation des veuves et des
orphelins.» Qu'ils soient entièrement et à jamais abolis.
»XII. ... S'il se trouvait qu'un ou plusieurs des articles qui
précèdent, fût en opposition avec l'Écriture (ce que nous ne pensons
pas), nous y renonçons d'avance. Si, au contraire, l'Écriture nous
en indiquait encore d'autres sur l'oppression du prochain, nous les
réservons et y adhérons également dès à présent. Que la paix de
Jésus-Christ soit avec tous. Amen.»
Luther ne pouvait garder le silence dans cette grande crise[a61]. Les
seigneurs l'accusaient d'être le premier auteur des troubles. Les
paysans se recommandaient de son nom, et l'invoquaient pour arbitre.
Il ne refusa pas ce rôle dangereux. Dans sa réponse à leurs douze
articles, il se porte pour juge entre le prince et le peuple. Nulle
part peut-être il ne s'est élevé plus haut.
_Exhortation à la paix, en réponse aux douze articles des paysans de la
Souabe, et aussi contre l'esprit de meurtre et de brigandage des autres
paysans ameutés[r58][a62]._—«Les paysans actuellement rassemblés
dans la Souabe, viennent de dresser et de faire répandre, par la voie
de l'impression, douze articles qui renferment leurs griefs contre
l'autorité. Ce que j'approuve le plus dans cet écrit, c'est qu'au
douzième article ils se déclarent prêts à accepter toute instruction
évangélique meilleure que la leur au sujet de leurs doléances.
[r58] _Ibid._ t. II, 66.
»En effet, si ce sont là leurs véritables intentions (et comme ils ont
fait leur déclaration à la face des hommes, sans craindre la lumière,
il ne me convient pas de l'interpréter autrement), il y a encore à
espérer une bonne fin à toutes ces agitations.
»Et moi qui suis aussi du nombre de ceux qui font de l'Écriture sainte
leur étude sur cette terre, moi auquel ils s'adressent nommément (s'en
rapportant à moi dans un de leurs imprimés), je me sens singulièrement
enhardi par cette déclaration de leur part à produire aussi mon
sentiment au grand jour sur la matière en question, conformément
aux préceptes de la charité, qui doit unir tous les hommes. En quoi
faisant, je m'affranchirai et devant Dieu et devant les hommes du
reproche d'avoir contribué au mal par mon silence; au cas où ceci
finirait d'une manière funeste.
»Peut-être aussi n'ont-ils fait cette déclaration que pour en imposer,
et sans doute il y en a parmi eux d'assez méchans pour cela, car il est
impossible qu'en une telle multitude, tous soient bons chrétiens; il
est plutôt vraisemblable que beaucoup d'entre eux font servir la bonne
volonté des autres aux desseins pervers qui leur sont propres. Eh bien!
s'il y a imposture dans cette déclaration, j'annonce aux imposteurs
qu'ils ne réussiront pas; et que, s'ils réussissaient, ce serait à leur
dam, à leur perte éternelle.
»L'affaire dans laquelle nous sommes engagés est grande et périlleuse;
elle touche et le royaume de Dieu et celui de ce monde. En effet,
s'il arrivait que cette révolte se propageât et prît le dessus; l'un
et l'autre y périraient, et le gouvernement séculier et la parole de
Dieu, et il s'ensuivrait une éternelle dévastation de toute la terre
allemande. Il est donc urgent, dans de si graves circonstances, que
nous donnions sur toutes choses notre avis librement, et sans égard
aux personnes. En même temps il n'est pas moins nécessaire que nous
devenions enfin attentifs et obéissans, que nous cessions de boucher
nos oreilles et nos cœurs, ce qui, jusqu'ici, a laissé prendre à
la colère de Dieu son plein mouvement, son branle le plus terrible
(_seinen vollen gang und schwang_). Tant de signes effrayans qui, dans
ces derniers temps, ont apparu au ciel et sur la terre, annoncent de
grandes calamités et des changemens inouïs à l'Allemagne. Nous nous en
inquiétons peu, pour notre malheur; mais Dieu n'en poursuivra pas moins
le cours de ses châtimens, jusqu'à ce qu'il ait enfin fait mollir nos
têtes de fer.
»PREMIÈRE PARTIE.—_Aux princes et seigneurs._—D'abord nous ne
pouvons remercier personne sur la terre de tout ce désordre et de ce
soulèvement, si ce n'est vous, princes et seigneurs, vous surtout
aveugles évêques, prêtres et moines insensés, qui, aujourd'hui encore,
endurcis dans votre perversité, ne cessez de crier contre le saint
Évangile, quoique vous sachiez qu'il est juste et bon et que vous ne
pouvez rien dire contre. En même temps, comme autorités séculières,
vous êtes les bourreaux et les sangsues des pauvres gens, vous immolez
tout à votre luxe et à votre orgueil effrénés; jusqu'à ce que le
peuple ne veuille ni ne puisse vous endurer davantage. Vous avez déjà
le glaive à la gorge, et vous vous croyez encore si fermes en selle
qu'on ne puisse vous renverser. Vous vous casserez le col avec cette
sécurité impie. Je vous avais exhorté maintefois à vous garder de ce
verset (psaume CIV): _Effundit contemptum super principes_: il verse
le mépris sur les princes. Vous faites tous vos efforts pour que ces
paroles s'accomplissent sur vous, vous voulez que la massue déjà levée
tombe et vous écrase; les avis, les conseils seraient superflus.
»Les signes de la colère de Dieu qui apparaissent sur la terre et au
ciel, s'adressent à vous pourtant. C'est vous, ce sont vos crimes que
Dieu veut punir. Si ces paysans qui vous attaquent maintenant ne sont
pas les ministres de sa volonté, d'autres le seront. Vous les battriez,
que vous n'en seriez pas moins vaincus. Dieu en susciterait d'autres;
il veut vous frapper et il vous frappera.
»Vous comblez la mesure de vos iniquités en imputant cette calamité à
l'Évangile et à ma doctrine. Calomniez toujours. Vous ne voulez pas
savoir ce que j'ai enseigné et ce qu'est l'Évangile; il en est un autre
à la porte qui va vous l'apprendre, si vous ne vous amendez. Ne me
suis-je pas employé de tout temps avec zèle et ardeur à recommander
au peuple l'obéissance à l'autorité, à la vôtre même, si tyrannique,
si intolérable qu'elle fût? qui plus que moi a combattu la sédition?
Aussi les prophètes de meurtre me haïssent-ils autant que vous. Vous
persécutiez mon Évangile par tous les moyens qui étaient en vous,
pendant que cet Évangile faisait prier le peuple pour vous et qu'il
aidait à soutenir votre autorité chancelante.
»En vérité, si je voulais me venger, je n'aurais maintenant qu'à rire
dans ma barbe et regarder les paysans à l'œuvre; je pourrais même
faire cause commune avec eux et envenimer la plaie. Dieu me préserve de
pareilles pensées! C'est pourquoi, chers seigneurs, amis ou ennemis,
ne méprisez pas mon loyal secours, quoique je ne sois qu'un pauvre
homme; ne méprisez pas non plus cette sédition, je vous supplie: non
pas que je veuille dire par là qu'ils soient trop forts contre vous; ce
n'est pas eux que je voudrais vous faire craindre, c'est Dieu, c'est le
Seigneur irrité. Si Celui-là veut vous punir (vous ne l'avez que trop
mérité), il vous punira; et s'il n'y avait pas assez de paysans, il
changerait les pierres en paysans; un seul des leurs en égorgerait cent
des vôtres: tous tant que vous êtes, ni vos cuirasses ni votre force ne
vous sauveraient.
»S'il est encore un conseil à vous donner, chers seigneurs, au nom
de Dieu reculez un peu devant la colère que vous voyez déchaînée. On
craint et on évite l'homme ivre. Mettez un terme à vos exactions,
faites trève à cette âpre tyrannie; traitez les paysans comme l'homme
sensé traite les gens ivres ou en démence. N'engagez pas de lutte avec
eux, vous ne pouvez savoir comment cela finira. Employez d'abord la
douceur, de peur qu'une faible étincelle, gagnant tout autour, n'aille
allumer, par toute l'Allemagne, un incendie que rien n'éteindrait. Vous
ne perdrez rien par la douceur, et quand même vous y perdriez quelque
peu, la paix vous en dédommagerait au centuple. Dans la guerre, vous
pouvez vous engloutir et vous perdre, corps et biens. Les paysans ont
dressé douze articles dont quelques-uns contiennent des demandes si
équitables, qu'elles vous déshonorent devant Dieu et les hommes, et
qu'elles réalisent le psaume CVIII, car elles couvrent les princes de
mépris.
»Moi, j'aurais bien d'autres articles et de plus importans peut-être
à dresser contre vous, sur le gouvernement de l'Allemagne, ainsi
que je l'ai fait dans mon livre _A la noblesse allemande_. Mais mes
paroles ont été pour vous comme le vent en l'air, et c'est pour cela
qu'il vous faut maintenant essuyer toutes ces réclamations d'intérêts
particuliers.
»Quant aux premiers articles, vous ne pouvez leur refuser la libre
élection de leurs pasteurs. Ils veulent qu'on leur prêche l'Évangile.
L'autorité ne peut ni ne doit y mettre d'empêchement, elle doit même
permettre à chacun d'enseigner et de croire ce qui bon lui semblera,
que ce soit Évangile ou mensonge. C'est assez qu'elle défende de
prêcher le trouble et la révolte.
»Les autres articles, qui touchent l'état matériel des paysans, droits
de décès, augmentation des services, etc., sont également justes.
Car l'autorité n'est point instituée pour son propre intérêt ni pour
faire servir les sujets à l'assouvissement de ses caprices et de ses
mauvaises passions, mais bien pour l'intérêt du peuple. Or, on ne peut
supporter si long-temps vos criantes exactions. A quoi servirait-il au
paysan de voir son champ rapporter autant de florins que d'herbes et de
grains de blé, si son seigneur le dépouillait dans la même mesure, et
dissipait, comme paille, l'argent qu'il en aurait tiré, l'employant en
habits, châteaux et bombances? Ce qu'il faudrait faire avant tout, ce
serait de couper court à tout ce luxe et de boucher les trous par où
l'argent s'en va, de façon qu'il en restât quelque peu dans la poche du
paysan.
»DEUXIÈME PARTIE.—_Aux Paysans._—Jusqu'ici chers amis, vous n'avez vu
qu'une chose: j'ai reconnu que les princes et seigneurs qui défendent
de prêcher l'Évangile, et qui chargent les peuples de fardeaux
intolérables, ont bien mérité que Dieu les précipitât du siége, car
ils pèchent contre Dieu et les hommes, ils sont sans excuse. Néanmoins
c'est à vous de conduire votre entreprise avec conscience et justice.
Si vous avez de la conscience, Dieu vous assistera: quand même vous
succomberiez pour le moment, vous triompheriez à la fin; ceux de vous
qui périraient dans le combat, seraient sauvés. Mais si vous avez la
justice et la conscience contre vous, vous succomberez, et quand même
vous ne succomberiez pas, quand même vous tueriez tous les princes,
votre corps et votre âme n'en seraient pas moins éternellement perdus.
Il n'y a donc pas à plaisanter ici. Il y va de votre corps et de votre
vie à jamais. Ce qu'il vous faut considérer, ce n'est pas votre force
et le tort de vos adversaires, il faut voir surtout si ce que vous
faites est selon la justice et la conscience.
»N'en croyez donc pas, je vous prie, les prophètes de meurtre que Satan
a suscités parmi vous, et qui viennent de lui, quoiqu'ils invoquent
le saint nom de l'Évangile. Ils me haïront à cause du conseil que je
vous donne, ils m'appelleront hypocrite, mais cela ne me touche point.
Ce que je désire, c'est de sauver de la colère de Dieu les bonnes et
honnêtes gens qui sont parmi vous; je ne craindrai pas les autres,
qu'ils me méprisent ou non. J'en connais Un qui est plus fort qu'eux
tous, et celui-là m'enseigne par le psaume III de faire ce que je fais.
Les cent mille ne me font pas peur....
»Vous invoquez le nom de Dieu et vous prétendez agir d'après sa parole;
n'oubliez donc pas avant tout que Dieu punit celui qui invoque son nom
en vain. Craignez sa colère. Qu'êtes-vous, et qu'est-ce que le monde?
Oubliez-vous qu'il est le Dieu tout-puissant et terrible, le Dieu du
déluge, celui qui a foudroyé Sodome? Or il est facile de voir que
vous ne faites pas honneur à son nom. Dieu ne dit-il pas: Qui prend
l'épée périra par l'épée? Et saint Paul: Que toute âme soit soumise à
l'autorité en tout respect et honneur? Comment pouvez-vous, après ces
enseignemens, prétendre encore que vous agissez d'après l'Évangile?
Prenez-y garde, un jugement terrible vous attend.
»Mais, dites-vous, l'autorité est mauvaise, intolérable, elle ne veut
pas nous laisser l'Évangile, elle nous accable de charges hors de toute
mesure, elle nous perd de corps et d'âme. A cela je réponds que la
méchanceté et l'injustice de l'autorité n'excusent pas la révolte, car
il ne convient pas à tout homme de punir les méchans. En outre le droit
naturel dit que nul ne doit être juge en sa propre cause, ni se venger
lui-même, car le proverbe dit vrai: Frapper qui frappe, ne vaut. Le
droit divin nous enseigne même chose: La vengeance m'appartient, dit le
Seigneur, c'est moi qui veux juger. Votre entreprise est donc contraire
non-seulement au droit, selon la Bible et l'Évangile, mais aussi au
droit naturel et à la simple équité. Vous ne pouvez y persister à moins
de prouver que vous y êtes appelés par un nouveau commandement de Dieu,
tout particulier et confirmé par des miracles.
»Vous voyez la paille dans l'œil de l'autorité, mais vous ne voyez pas
la poutre qui est dans le vôtre. L'autorité est injuste en ce qu'elle
interdit l'Évangile et qu'elle vous accable de charges; mais combien
êtes-vous plus injustes, vous qui, non contens d'interdire la parole
de Dieu, la foulez aux pieds, vous qui vous arrogez le pouvoir réservé
à Dieu seul? D'un autre côté, qui est le plus grand voleur (je vous en
fais juge) de celui qui prend une partie ou de celui qui prend le tout?
Or l'autorité vous prend injustement votre bien, mais vous lui prenez à
elle non-seulement le bien, mais aussi le corps et la vie. Vous assurez
bien, il est vrai, que vous lui laisserez quelque chose; qui vous en
croira? Vous lui avez pris le pouvoir; qui prend le tout ne craint pas
de prendre aussi la partie; quand le loup mange la brebis, il en mange
bien aussi les oreilles.
»Et comment ne voyez-vous donc pas, mes amis, que si votre doctrine
était vraie, il n'y aurait plus sur la terre ni autorité, ni ordre, ni
justice d'aucune espèce? Chacun serait son juge à soi; l'on ne verrait
que meurtre, désolation et brigandage.
»Que feriez-vous, si dans votre troupe, chacun voulait également être
indépendant, se faire justice, se venger lui-même? Le souffririez-vous?
Ne diriez-vous pas que c'est aux supérieurs de juger?
»Telle est la loi que doivent observer même les païens, les Turcs et
les juifs, s'il doit y avoir ordre et paix sur la terre. Loin d'être
chrétiens, vous êtes donc pires que les païens et les Turcs. Que dira
Jésus-Christ en voyant son nom ainsi profané par vous?
»Chers amis, je crains fort que Satan n'ait envoyé parmi vous des
prophètes de meurtre qui convoitent l'empire de ce monde et qui pensent
y arriver par vous, sans s'inquiéter des périls et temporels et
spirituels, dans lesquels ils vous précipitent.
»Mais passons maintenant au droit évangélique. Celui-ci ne lie pas
les païens comme le droit dont nous venons de parler. Jésus-Christ,
dont vous tirez le nom des chrétiens, ne dit-il pas (saint Mathieu,
V): Ne résistez pas à celui qui vous fait du mal; si quelqu'un te
frappe à la joue droite, présente aussi l'autre... L'entendez-vous,
Chrétiens rassemblés? Comment faites-vous rimer votre conduite avec
ce précepte? Si vous ne savez pas souffrir, comme le demande notre
Seigneur, dépouillez vite son nom, vous n'en êtes pas dignes; ou il va
tout-à-l'heure vous l'arracher lui-même.
»(Suivent d'autres versets de l'Évangile sur la douceur chrétienne).
Souffrir, souffrir, la croix, la croix, voilà la loi qu'enseigne le
Christ, il n'y en a point d'autres...
»Eh! mes amis; si vous faites de telles choses, quand donc en
viendrez-vous à cet autre précepte qui vous commande d'aimer
vos ennemis et de leur faire du bien?... Oh! plût à Dieu que la
plupart d'entre nous fussent avant tout de bons et pieux païens qui
observassent la loi naturelle!
»Pour vous montrer jusqu'où vos prophètes vous ont égarés, je n'ai
qu'à vous rappeler quelques exemples qui mettent en lumière la loi
de l'Évangile. Regardez Jésus-Christ et saint Pierre dans le jardin
de Gézémaneh. Saint Pierre ne croyait-il pas faire une bonne action
en défendant son maître et seigneur, contre ceux qui venaient pour
le livrer aux bourreaux? Et cependant vous savez que Jésus-Christ le
réprimanda comme un meurtrier pour avoir résisté l'épée à la main.
»Autre exemple: Jésus-Christ lui-même attaché à la croix, que fait-il?
Ne prie-t-il pas pour ses persécuteurs, ne dit-il pas: O mon père,
pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font! Et Jésus-Christ
ne fut-il pas cependant glorifié après avoir souffert, son royaume
n'a-t-il pas prévalu et triomphé? De même Dieu vous aiderait, si vous
saviez souffrir comme il le demande.
»Pour prendre un exemple dans le temps même où nous vivons, comment
s'est-il fait que ni l'Empereur ni le pape n'aient pu rien contre moi?
plus ils ont fait d'efforts pour arrêter et détruire l'Évangile, plus
celui-ci a gagné et pris force? Je n'ai point tiré l'épée, je n'ai
point fait de révolte; j'ai toujours prêché l'obéissance à l'autorité,
même à celle qui me persécutait; je m'en reposais toujours sur Dieu,
je remettais tout entre ses mains. C'est pour cela, qu'en dépit du
pape et des tyrans, il m'a non-seulement conservé la vie, ce qui déjà
était un miracle, mais il a aussi de plus en plus avancé et répandu
mon Évangile. Et voilà que maintenant, pensant servir l'Évangile, vous
vous jetez en travers. En vérité, vous lui portez le coup le plus
terrible dans l'esprit des hommes, vous l'écrasez pour ainsi dire par
vos perverses et folles entreprises.
»Je vous dis tout ceci, chers amis, pour vous montrer combien vous
profanez le nom du Christ et de sa sainte loi. Quelque justes que
puissent être vos demandes, il ne convient pas au chrétien de combattre
ni d'employer la violence: nous devons souffrir l'injustice, telle
est notre loi (I. Corinth. VI). Je vous le répète donc, agissez en
cette occurrence comme vous voudrez, mais laissez là le nom du Christ,
et n'en faites pas honteusement le prétexte et le manteau de votre
conduite impie. Je ne le permettrai pas, je ne le tolèrerai pas, je
vous arracherai ce nom par tous les efforts dont je suis capable,
jusqu'à la dernière goutte de mon sang...
»Non que je veuille par là justifier l'autorité: ses torts sont
immenses, je l'avoue; mais ce que je veux, c'est que, s'il faut
malheureusement (Dieu veuille nous l'épargner!), s'il faut, dis-je, que
vous en veniez aux mains, on n'appelle chrétiens ni l'un ni l'autre
parti. Ce sera une guerre de païens et point autre, car les chrétiens
ne combattent pas avec les épées ni les arquebuses, mais avec la croix
et la patience, de même que leur général Jésus-Christ ne manie pas
l'épée, mais se laisse attacher à la croix. Leur triomphe ne consiste
pas dans la domination et le pouvoir, mais dans la soumission et
l'humilité. Les armes de notre chevalerie n'ont pas d'efficacité
corporelle, leur force est dans le Très-Haut.
»Intitulez-vous donc: gens qui veulent suivre la nature et ne pas
supporter le mal; voilà le nom qui vous convient; si vous ne le prenez
pas, mais que vous persistiez à garder et prononcer sans cesse celui
du Christ, je ne pourrai que vous regarder comme mes ennemis et comme
ceux de l'Évangile, à l'égal du pape et de l'Empereur. Or, sachez que
dans ce cas, je suis décidé à m'en remettre entièrement à Dieu, et à
l'implorer pour qu'il vous éclaire, qu'il soit contre vous et vous
fasse échouer.
»J'y risquerai ma tête, comme j'ai fait contre le pape et l'Empereur,
car je vois clairement que le diable n'ayant pu venir à bout de moi par
eux, veut m'exterminer et me dévorer par les prophètes de meurtre qui
sont parmi vous. Eh bien, qu'il me dévore: un tel morceau ne sera pas
de facile digestion.
»Toutefois, chers amis, je vous supplie humblement et comme un ami
qui veut votre bien, d'y bien penser avant d'aller plus loin, et de
me dispenser de combattre et de prier contre vous, quoique je ne
sois moi-même qu'un pauvre pécheur; je sais pourtant que dans ce cas
j'aurais tellement raison, que Dieu écouterait immanquablement mes
prières. Il nous a enseigné lui-même, dans le saint _Pater noster_,
à demander que _son nom soit sanctifié sur la terre comme au ciel_.
Il est impossible que vous ayez, de votre côté, la même confiance
en Dieu, car l'Écriture et votre conscience vous condamnent et
vous disent que vous agissez en païens, en ennemis de l'Évangile.
Si vous étiez chrétiens, vous n'agiriez pas du poing et de l'épée;
vous diriez, _Délivre-nous du mal_, et, _Que ta volonté soit faite_
(suivent des versets qui expriment cette pensée). Mais vous voulez être
vous-mêmes votre Dieu et votre Sauveur; le vrai Dieu, le vrai Sauveur
vous abandonne donc. Les demandes que vous avez dressées ne sont pas
contraires au droit naturel et à l'équité, par leur teneur même, mais
par la violence avec laquelle vous les voulez arracher à l'autorité.
Aussi celui qui les a dressées n'est pas un homme pieux et sincère;
il a cité grand nombre de chapitres de l'Écriture, sans écrire les
versets mêmes, afin de rendre votre entreprise spécieuse, de vous
séduire et de vous jeter dans les périls. Quand on lit les chapitres
qu'il a désignés, on n'y voit pas grand'chose sur votre entreprise,
on y trouve plutôt le contraire, à savoir, que l'on doit vivre et agir
chrétiennement. Ce sera, je pense, un prophète séditieux qui aura voulu
attaquer l'Évangile par vous; Dieu veuille lui résister et vous garder
de lui.
»En premier lieu, vous vous glorifiez, dans votre préface, de ne
demander qu'à vivre selon l'Évangile. Mais n'avouez-vous pas vous-mêmes
que vous êtes en révolte? Et comment, je vous le demande, avez-vous
l'audace de colorer une pareille conduite du saint nom de l'Évangile?
»Vous citez en exemple les enfans d'Israël. Vous dites que Dieu
entendit les cris qu'ils poussaient vers lui, et qu'il les délivra.
Pourquoi donc ne suivez-vous pas cet exemple dont vous vous glorifiez?
Invoquez Dieu, comme ils ont fait, et attendez qu'il vous envoie aussi
un Moïse qui prouve sa mission par des miracles. Les enfans d'Israël ne
s'ameutèrent point contre Pharaon; ils ne s'aidèrent point eux-mêmes
comme vous avez dessein de faire. Cet exemple vous est donc directement
contraire, et vous damne au lieu de vous sauver.
»Il n'est pas vrai non plus que vos articles, comme vous l'annoncez
dans votre préface, enseignent l'Évangile et lui soient conformes. Y en
a-t-il un seul sur les douze, qui renferme quelque point de doctrine
évangélique? N'ont-ils pas tous uniquement pour objet d'affranchir vos
personnes et vos biens? Ne traitent-ils pas tous de choses temporelles?
Vous, vous convoitez le pouvoir et les biens de la terre, vous ne
voulez souffrir aucun tort; l'Évangile, au contraire, n'a nul souci de
ces choses, et place la vie extérieure dans la souffrance, l'injustice,
la croix, la patience et le mépris de la vie, comme de toute affaire de
ce monde.
»Il faut donc ou que vous abandonniez votre entreprise, et que vous
consentiez à souffrir les torts, si vous voulez porter le nom de
chrétiens; ou bien, si vous persistez dans vos résolutions, il faut que
vous dépouilliez ce nom et que vous en preniez un autre. Choisissez,
point de milieu.
»Vous dites que l'on empêche l'Évangile de parvenir jusqu'à vous: je
vous réponds qu'il n'y a aucune puissance ni sur la terre ni au ciel
qui puisse faire cela. Une doctrine publique marche libre sous le
ciel, elle n'est liée à aucun endroit, aussi peu que l'étoile qui,
traversant les airs, annonçait aux sages de l'Orient la naissance de
Jésus-Christ... Si l'on interdit l'Évangile dans la ville ou le village
où vous êtes, suivez-le ailleurs où on le prêche... Jésus-Christ a dit
(saint Matthieu, X): «S'ils vous chassent d'une ville, fuyez dans une
autre.» Il ne dit point: «S'ils veulent vous chasser d'une ville,
restez-y, attroupez-vous contre les seigneurs, au nom de l'Évangile, et
rendez-vous maîtres de la ville.» Qu'est-ce donc que ces chrétiens qui,
au nom de l'Évangile, se font brigands, voleurs? Osent-ils bien se dire
évangéliques?
»Réponse au Ier article.—Si l'autorité ne veut pas de bon gré
entretenir le pasteur qui convient à la commune, il faut, dit Luther,
que celle-ci le fasse à ses propres frais. Si l'autorité ne veut pas
tolérer ce pasteur, que les fidèles le suivent dans une autre commune.
»Réponse à l'article II.—Vous voulez disposer d'une dîme qui n'est pas
à vous: ce serait une spoliation, un brigandage. Si vous voulez faire
du bien, faites-le du vôtre et non de ce qui est à autrui. Dieu dit par
Isaïe: «Je déteste l'offrande qui vient du vol.»
»Réponse à l'article III.—Vous voulez appliquer à la chair la liberté
chrétienne enseignée par l'Évangile. Abraham et les autres patriarches,
ainsi que les prophètes, n'ont-ils pas aussi eu des serfs? Lisez saint
Paul, l'empire de ce monde ne peut subsister sans l'inégalité des
personnes.
»Aux huit derniers articles.—Quant à vos articles sur le gibier, le
bois, les _services_, le cens, etc., je les renvoie aux hommes de loi;
il ne me convient pas d'en juger, mais je vous répète que le chrétien
est un martyr, et qu'il n'a nul souci de toutes ces choses; cessez donc
de parler du droit chrétien, et dites plutôt que c'est le droit humain,
le droit naturel que vous revendiquez, car le droit chrétien vous
commande de souffrir en ces choses, et de ne vous plaindre qu'à Dieu.
»Chers amis, voilà l'instruction que j'ai à vous donner en réponse à
la demande que vous m'avez faite. Dieu veuille que vous soyez fidèles
à votre promesse, de vous laisser guider selon l'Écriture. Ne criez
pas tous d'abord: Luther est un flatteur des princes, il parle contre
l'Évangile. Mais lisez auparavant, et voyez si tout ce que je dis n'est
pas fondé sur la parole de Dieu.
»_Exhortation aux deux partis._—Puis donc, mes amis, que ni les uns ni
les autres, vous ne défendez une chose chrétienne, mais que les deux
partis agissent également contre Dieu, renoncez, je vous supplie, à
la violence. Autrement vous couvrirez toute l'Allemagne d'un carnage
horrible, et cela n'aura pas de fin. Car comme vous êtes également
dans l'injustice, vous vous perdrez mutuellement, et Dieu frappera un
méchant par l'autre.
»Vous, seigneurs, vous avez contre vous l'Écriture et l'histoire,
qui vous enseignent que la tyrannie a toujours été punie. Vous êtes
vous-mêmes des tyrans et des bourreaux, vous interdisez l'Évangile.
Vous n'avez donc nul espoir d'échapper au sort qui jusqu'ici a frappé
vos pareils. Voyez tous ces empires des Assyriens, des Perses, des
Grecs, des Romains, ils ont tous péri par le glaive, après avoir
commencé par le glaive. Dieu voulait prouver que c'est lui qui est juge
de la terre, et que nulle injustice ne reste impunie.
»Vous, paysans, vous avez de même contre vous l'Écriture et
l'expérience. Jamais la révolte n'a eu une bonne fin, et Dieu a
sévèrement pourvu à ce que cette parole ne fût pas trompeuse: Qui prend
l'épée périra par l'épée. Quand même vous vaincriez tous les nobles,
vainqueurs des nobles, vous vous déchireriez entre vous comme les bêtes
féroces. L'esprit ne régnant pas sur vous, mais seulement la chair et
le sang, Dieu ne tarderait pas à envoyer un mauvais esprit, un esprit
destructeur, comme il fit à Sichem et à son roi....
»Ce qui me pénètre de douleur et de pitié (et plût au ciel que la chose
pût être rachetée de ma vie!) ce sont deux malheurs irréparables qui
vont fondre sur l'un et l'autre parti. D'abord, comme vous combattez
tous pour l'injustice, il est immanquable que ceux qui périront dans
la lutte seront éternellement perdus corps et âme; car ils mourront
dans leurs péchés, sans repentir, sans secours de la grâce. L'autre
malheur c'est que l'Allemagne sera dévastée; un tel carnage une fois
commencé, il ne cessera pas avant que tout soit détruit. Le combat
s'engage aisément, mais il n'est pas en notre pouvoir de l'arrêter.
Insensés, que vous ont-ils donc fait, ces enfans, ces femmes, ces
vieillards, que vous entraînez dans votre perte, pour que vous
remplissiez le pays de sang, de brigandage, pour que vous fassiez tant
de veuves et d'orphelins?
»Oh! Satan se réjouit! Dieu est dans son courroux le plus terrible, et
il menace de le lâcher contre nous. Prenez-y garde, chers amis, il y
va des uns comme des autres. A quoi vous servira-t-il de vous damner
éternellement et de gaîté de cœur, et de laisser après vous un pays
ensanglanté et désert?
»C'est pourquoi mon conseil serait de choisir quelques comtes et
seigneurs parmi la noblesse, de choisir également quelques conseillers
dans les villes, et de les laisser accorder les affaires à l'amiable.
Vous, seigneurs, si vous m'écoutez, vous renoncerez à cet orgueil
outrageant qu'il vous faudrait bien dépouiller à la fin; vous adoucirez
votre tyrannie, de sorte que le pauvre homme puisse avoir aussi un peu
d'aise. Vous, paysans, vous cèderez de votre côté, et vous abandonnerez
quelques-uns de vos articles qui vont trop loin. De cette manière, les
affaires n'auront pas été traitées selon l'Évangile, mais du moins
accordées conformément au droit humain.
»Si vous ne suiviez pas un semblable conseil (ce qu'à Dieu ne plaise),
je ne pourrai vous empêcher d'en venir aux mains. Mais je serai
innocent de la perte de vos âmes, de votre sang, de votre bien. C'est
sur vous que pèseront vos péchés. Je vous l'ai déjà dit, ce n'est pas
un combat de chrétiens contre chrétiens, mais de tyrans, d'oppresseurs,
contre des brigands, des profanateurs du nom de l'Évangile. Ceux qui
périront seront éternellement damnés. Pour moi, je prierai Dieu avec
les miens, afin qu'il vous réconcilie et vous empêche d'en venir où
vous voulez. Néanmoins je ne puis vous cacher que les signes terribles
qui se sont fait voir dans ces derniers temps, attristent mon âme et me
font craindre que la colère de Dieu ne soit trop allumée, et qu'il ne
dise comme dans Jérémie: Quand même Noé, Job et Daniel, se placeraient
devant ce peuple, je n'aurais pas d'entrailles pour lui. Dieu veuille
que vous craigniez sa colère et que vous vous amendiez, afin que la
calamité soit au moins différée! Tels sont les conseils que je vous
donne en chrétien et en frère, ma conscience m'en est témoin, Dieu
fasse qu'ils portent fruit. Amen.»
Le caractère biographique de cet ouvrage et les proportions dans
lesquelles nous devons le resserrer, ne nous permettent pas d'entrer
dans l'histoire de cette _Jacquerie_ allemande (voyez toutefois nos
Additions et Éclaircissemens). Nous nous contenterons ici de rapporter
la sanguinaire proclamation du docteur Thomas Münzer, chef des paysans
de Thuringe[r59]; elle forme un singulier contraste avec le ton de
modération et de douceur qu'on a pu remarquer dans les Douze articles
que nous avons donnés plus haut:
[r59] _Ibid._ t. II, 91.
«La vraie crainte de Dieu avant tout.
«Chers frères, jusqu'à quand dormirez-vous? Désobéirez-vous toujours à
la volonté de Dieu, parce que, bornés comme vous êtes, vous vous croyez
abandonnés? Que de fois vous ai-je répété mes enseignemens! Dieu ne
peut se révéler plus long-temps. Il faut que vous teniez ferme. Sinon,
le sacrifice, les douleurs, tout aura été en vain. Vous recommencerez
alors à souffrir, je vous le prédis. Il faut ou souffrir pour la cause
de Dieu, ou devenir le martyr du diable.
»Tenez donc ferme, résistez à la peur et à la paresse, cessez de
flatter les rêveurs dévoyés du chemin, et les scélérats impies.
Levez-vous, et combattez le combat du Seigneur. Le temps presse. Faites
respecter à vos frères le témoignage de Dieu; autrement, tous périront.
L'Allemagne, la France, l'Italie sont tout entières soulevées; le
Maître veut jouer son jeu, l'heure des méchans est venue.
»A Fulde quatre églises de l'évêché ont été saccagées, la semaine
sainte; les paysans de Klégen en Hégau, et ceux de la Forêt-Noire, se
sont levés au nombre de trois cent mille. Leur masse grossit chaque
jour. Toute ma crainte, c'est que ces insensés ne donnent dans un pacte
trompeur, dont ils ne prévoient pas les suites désastreuses. Vous ne
seriez que trois, mais confians en Dieu, cherchant son honneur et sa
gloire, que cent mille ennemis ne vous feraient pas peur.
»Sus, sus, sus! (_dran, dran, dran!_) il est temps, les
méchans tremblent. Soyez sans pitié, quand même Esaü vous donnerait
de belles paroles (Genèse, XXXIII); n'écoutez pas les gémissemens des
impies; ils vous supplieront bien tendrement, ils pleureront comme les
enfans; n'en soyez pas touchés; Dieu défendit à Moïse de l'être (Deut.
VII), et il nous a révélé la même défense. Soulevez les villes et les
villages, surtout les mineurs des montagnes...
»Sus, sus, sus! (_dran, dran, dran!_) pendant que le feu
chauffe; que le glaive tiède de sang n'ait pas le temps de refroidir.
Forgez Nemrod sur l'enclume, _pink pank_, tuez tout dans la tour; tant
que ceux-là vivront, vous ne serez jamais délivrés de la crainte des
hommes. On ne peut vous parler de Dieu, tant qu'ils règnent sur vous.
»Sus, sus, sus! (_dran, dran, dran!_) pendant qu'il fait
jour; Dieu vous précède; suivez. Toute cette histoire est décrite et
expliquée dans saint Mathieu, chapitre XXIV. N'ayez donc peur. Dieu est
avec vous, comme il est dit, chapitre II, paragraphe 2. Dieu vous dit
de ne rien craindre. N'ayez peur du nombre. Ce n'est pas votre combat,
c'est celui du Seigneur, ce n'est pas vous qui combattez. Soyez hardis,
et vous éprouverez la puissance du secours d'en haut. Amen. Donné à
Mülhausen, en 1525. Thomas MUNZER, serviteur de Dieu contre les impies.»
Dans une lettre à l'électeur Frédéric et au duc Jean, Luther se
compare à Münzer... «Moi, je ne suis qu'un pauvre homme; j'ai commencé
mon entreprise avec crainte et tremblement; ainsi fit saint Paul
(il l'avoue lui-même, Cor. I, 3-6), lui qui, cependant pouvait se
glorifier d'entendre une voix céleste. Moi je n'entends pas de telles
voix, et je ne suis pas soutenu de l'Esprit. Avec quels humbles
ménagemens n'ai-je pas attaqué le pape! quels n'ont pas été mes combats
contre moi-même! quelles supplications n'ai-je pas faites à Dieu!
mon premier écrit en fait foi. Cependant j'ai fait avec ce pauvre
esprit ce que n'a pas encore osé ce terrible esprit _croque-monde_
(weltfressergeist)[9]. J'ai disputé à Leipzig, entouré du peuple le
plus hostile. J'ai comparu à Augsbourg devant mon plus grand ennemi.
J'ai tenu à Worms devant César et tout l'Empire, quoique je susse
bien que mon sauf-conduit était rompu et que l'astuce et la trahison
m'attendaient.
[9] Münzer se refusait à toute controverse privée ou tenue devant
une assemblée qui ne lui fût pas favorable.
»Quelque faible et pauvre que je fusse alors, mon cœur me disait
pourtant qu'il fallait entrer dans Worms, dussé-je y trouver autant de
diables que de tuiles sur les toits... Il m'a fallu, dans mon coin,
disputer sans relâche, que ce fût contre un, contre deux, contre
trois, n'importe, de quelque façon qu'on le demandât. Faible et pauvre
d'esprit, j'ai dû pourtant rester à moi-même, comme la fleur des
champs; je ne pouvais choisir ni l'adversaire, ni le temps, ni le lieu,
ni le mode, ni la mesure de l'attaque; j'ai dû me tenir prêt à répondre
à tout le monde, comme l'enseigne l'apôtre (saint Pierre, Ep. I, 3-15).
»Et cet esprit qui est élevé au-dessus de nous autant que le soleil
l'est au-dessus de la terre, cet esprit qui nous regarde à peine comme
des insectes et des vermisseaux, il lui faut une assemblée toute
composée de gens favorables et sûrs desquels il n'ait rien à craindre,
et il refuse de répondre à deux ou trois tenans qui l'interrogeraient
à part... C'est que nous n'avons de force que celle que Jésus-Christ
nous donne; s'il nous livre à nous-mêmes, le bruit d'une feuille peut
nous faire trembler; s'il nous soutient, notre esprit sent bien en soi
la puissance et la gloire du Seigneur... Je suis forcé de me vanter
moi-même, quelque folie qu'il y ait en cela; saint Paul y fut bien
contraint aussi (Cor. II, 11-16); je m'en abstiendrais volontiers, si
je le pouvais en présence de ces esprits de mensonge.»
Immédiatement après la défaite des paysans, Mélanchton publia une
petite histoire de Münzer[r60]. Il est inutile de dire que ce récit est
singulièrement défavorable aux vaincus. L'auteur assure que Münzer,
réfugié à Frankenhausen, se cacha dans un lit, et fit le malade, mais
un cavalier le trouva, et son portefeuille le fit reconnaître...
[r60] _Ibid._ t. II, 406.
«Quand on lui serra les menottes, il poussa des cris; à cette occasion
le duc Georges s'avisa de lui dire: «Tu souffres, Thomas, mais ils ont
souffert davantage aujourd'hui, les pauvres gens qu'on a tués, et c'est
toi qui les avais poussés là.» «Ils ne l'ont pas voulu autrement,»
répondit Thomas, en éclatant de rire, comme s'il eût été possédé du
diable...»
Münzer avoua dans son interrogatoire qu'il songeait depuis long-temps à
réformer la chrétienté, et que le soulèvement des paysans de la Souabe
lui avait paru une occasion favorable.
«Il se montra très pusillanime au dernier moment. Il était tellement
égaré, qu'il ne put réciter seul le _Credo_. Le duc Henri de Brunswick
le lui dit et il le répéta.—Il avoua aussi publiquement qu'il avait eu
tort; quant aux princes, il les exhorta à être moins durs envers les
pauvres gens, et à lire les livres des Rois, disant que s'ils suivaient
ses conseils ils n'auraient plus de semblables dangers à craindre.
Après ce discours il fut décapité. Sa tête fut attachée à une pique, et
resta exposée pour l'exemple.»
Il écrivit avant de mourir aux habitans de Mülhausen, pour leur
recommander sa femme et les prier de ne point se venger sur elle.
«Avant de quitter la terre, disait-il, il croyait devoir les exhorter
instamment à renoncer à la révolte et à éviter toute nouvelle effusion
de sang.»
De quelques atroces violences que se soient souillés Münzer et les
paysans, on s'étonne de la dureté avec laquelle Luther parle de leur
défaite[a63]. Il ne leur pardonne pas d'avoir compromis le nom de la
Réforme... «O misérables esprits de troubles, où sont maintenant ces
paroles par lesquelles vous excitiez et ameutiez les pauvres gens?
Quand vous disiez qu'ils étaient le peuple de Dieu, que Dieu combattait
pour eux, qu'un seul d'entre eux abattrait cent ennemis, qu'avec un
chapeau ils en tueraient cinq de chaque coup, et que les pierres des
arquebuses, au lieu de frapper devant, tourneraient contre ceux qui
les auraient tirées? Où est maintenant Münzer avec cette manche dans
laquelle il se faisait fort d'arrêter tout ce qu'on lancerait contre
son peuple? Quel est maintenant ce Dieu qui pendant près d'une année a
prophétisé par la bouche de Münzer?»
«Je crois que tous les paysans doivent périr plutôt que les princes et
les magistrats, parce que les paysans prennent l'épée sans autorité
divine... Nulle miséricorde, nulle tolérance n'est due aux paysans,
mais l'indignation de Dieu et des hommes.» (30 mai 1525.)—«Les
paysans, dit-il ailleurs, sont dans le ban de Dieu et de l'Empereur.
On peut les traiter comme des chiens enragés.»—Dans une lettre du 21
juin, il énumère les horribles massacres qu'en ont faits les nobles,
sans donner le moindre signe d'intérêt ou de pitié.
Luther montra plus de générosité à l'égard de son ennemi Carlostad.
Celui-ci courait alors le plus grand danger. Il avait peine à se
justifier d'avoir enseigné des doctrines analogues à celles de Münzer.
Il revint à Wittemberg, s'humilia auprès de Luther. Celui-ci intercéda
en sa faveur et obtint de l'Électeur que Carlostad pût, selon son
désir, s'établir comme laboureur à Kemberg[a64].
«Le pauvre homme me fait beaucoup de peine, et votre Grâce sait qu'on
doit être clément envers les malheureux, surtout quand ils sont
innocens.» (12 septembre 1525.)
Le 22 novembre 1526, il écrit encore: «... Le docteur Carlostad m'a
vivement prié d'intercéder auprès de votre Grâce pour qu'il lui fût
accordé d'habiter la ville de Kemberg; la malice des paysans lui rend
pénible le séjour d'un village. Or, comme il s'est tenu tranquille
jusqu'à présent, et que d'ailleurs le prévôt de Kemberg le pourrait
bien surveiller, je prie humblement votre Grâce électorale de lui
accorder sa demande, quoique votre Grâce ait déjà fait beaucoup pour
lui et qu'elle se soit même attiré à son sujet des soupçons et des
calomnies. Mais Dieu vous le rendra d'autant plus abondamment. C'est à
lui de songer au salut de son âme, cela le regarde: pour ce qui est du
corps et de la subsistance, nous devons le bien traiter.»
«A tous les chers chrétiens qui le présent écrit verront, grâce et
paix de Dieu notre père et de notre Seigneur Jésus-Christ. Le docteur
Martin Luther[r61]. Le docteur Andréas Carlostad vient de m'envoyer un
petit livre par lequel il se disculpe d'avoir été l'un des chefs des
rebelles, et il me prie instamment de faire imprimer cet écrit pour
sauver l'honneur de son nom et peut-être même sa vie qui se trouve en
péril, par suite de la précipitation avec laquelle on jugerait les
accusés. En effet le bruit court que l'on va procéder rapidement contre
beaucoup de pauvres gens, et par pure colère exécuter les innocens avec
les coupables, sans les avoir entendus ni convaincus; et je crains bien
que les lâches tyrans, qui, auparavant, tremblaient au bruit d'une
feuille, ne s'enhardissent maintenant à assouvir leur mauvais vouloir,
jusqu'à ce que, au jour marqué, Dieu les jette bas, à leur tour.
[r61] _Ibid._ t. II, 59.
»Or, quoique le docteur Carlostad soit mon plus grand ennemi dans
des questions de doctrine, et qu'il n'y ait pas de réconciliation
à espérer entre nous sur ces points, la confiance avec laquelle il
s'adresse à moi dans ses alarmes, plutôt qu'à ses anciens amis qui
l'animaient autrefois contre moi, cette confiance ne sera point
trompée, et je lui rendrai volontiers ce service, ainsi que d'autres
s'il y a lieu.»
Luther exprime l'espoir, que, par la grâce de Dieu, tout pourra encore
bien tourner pour Carlostad, et qu'il finira par renoncer à ses erreurs
touchant le sacrement[a65]. En même temps il se défend contre ceux qui
croiraient qu'en faisant cette démarche, il cède en quoi que ce soit
sur les points de doctrine. Quant à ceux qui l'accuseraient d'un excès
de crédulité, il leur répond: «Qu'il ne lui convient ni à lui ni à
personne de juger le cœur d'autrui. La charité n'est pas soupçonneuse,
dit saint Paul, et ailleurs: La charité croit et confie tout.»
«Voici donc mon opinion: tant que le docteur Carlostad s'offre à se
faire juger selon le droit, et à souffrir ce qui est juste au cas où il
serait convaincu d'avoir pris part à la rébellion, je dois ajouter foi
à son livre et à son dire, quoique moi-même auparavant je fusse disposé
à le croire animé, lui et les siens, d'un esprit séditieux. Mais à
présent je dois aider à ce qu'il obtienne l'enquête qu'il désire.»
Dans ce qui suit, Luther attribue, en grande partie, ce qui est arrivé
à la violence avec laquelle les princes et les évêques se sont opposés
à l'introduction religieuse. «De là parmi le peuple cette fureur qui
naturellement ne cessera point avant que les tyrans ne soient dans
la boue; car les choses ne peuvent durer quand un maître ne sait
qu'inspirer la crainte, au lieu de se faire aimer.
»Non, laissons plutôt notre prêtraille et nos hobereaux, fermer
l'oreille aux avertissemens; qu'ils aillent, qu'ils aillent, qu'ils
continuent d'accuser l'Évangile du mal qu'ils ont mérité, qu'ils disent
toujours: Je m'en moque. Tout-à-l'heure il en viendra un Autre qui leur
répondra: «Je veux que dans quelque temps il ne reste sous le ciel ni
prince ni évêque[a66].» Laissez-les donc faire; ils ne tarderont pas
à trouver ce qu'ils cherchent depuis si long-temps; la chose est en
train. Dieu veuille encore qu'ils se convertissent à temps! Amen.
»Je prie en conséquence les nobles et les évêques et tout le monde, de
laisser se défendre le docteur Carlostad qui assure si solennellement
pouvoir se justifier de toute rébellion, de peur que Dieu ne soit tenté
davantage, et que la colère du peuple ne devienne plus violente et plus
juste... Il n'a jamais menti Celui qui a promis d'entendre les cris
des opprimés, et ce n'est non plus la puissance qui lui manque pour
punir. Que Dieu nous accorde sa grâce. Amen.» (1525.)
«L'Allemagne est perdue, j'en ai peur[r62]. Il faut bien qu'elle
périsse puisque les princes ne veulent employer que l'épée. Ah! ils
croient qu'on peut ainsi arracher, poil à poil, la barbe du bon Dieu;
il le leur rendra sur la face.» (1526.)
[r62] Cochlæus, 140.
«L'esprit de ces tyrans est impuissant, lâche, étranger à toute pensée
honnête. Ils sont dignes d'être les esclaves du peuple. Mais par la
grâce de Christ, je suis assez vengé par le mépris que j'ai pour eux et
pour Satan, leur dieu.» (Fin de décembre 1525.)