1526-1529.
Mariage de Luther[a77]. Pauvreté. Découragement. Abandon.
Maladie. Croyance à la fin du monde.
L'âme la plus ferme aurait eu peine à résister à tant de secousses;
celle de Luther faiblit visiblement après la crise de l'année 1525.
Son rôle avait changé, et de la manière la plus triste. L'opposition
d'Érasme signalait l'éloignement des gens de lettres qui, d'abord,
avaient servi si puissamment la cause de Luther. Il avait laissé sans
réponse sérieuse le livre _De libero arbitrio_. Le grand novateur,
le chef du peuple contre Rome, s'était vu dépassé par le peuple,
maudit du peuple, dans la guerre des paysans. Il ne faut pas s'étonner
du découragement qui s'empara de lui à cette époque. Dans cet
affaiblissement de l'esprit, la chair redevint forte; il se maria.
Les deux ou trois ans qui suivent, sont une sorte d'éclipse pour
Luther; nous le voyons généralement préoccupé de soins matériels, qui
ne peuvent remplir le vide qu'il éprouve[a78]. Enfin il succombe; une
grande crise physique marque la fin de cette période d'atonie[a79]. Il
est réveillé de sa léthargie par le danger de l'Allemagne envahie par
Soliman (1529), et menacée par Charles-Quint dans sa liberté et sa foi
à la diète d'Augsbourg (1530).
«Puisque Dieu a créé la femme telle qu'elle doit nécessairement être
auprès de l'homme, n'en demandons pas davantage, Dieu est de notre
côté. Honorons donc le mariage comme chose honorable et divine[a80].
»Ce genre de vie est le premier qui ait plu à Dieu, c'est celui qu'il
a perpétuellement maintenu, c'est le dernier qu'il glorifiera sur
tout autre. Où étaient les royaumes et les empires, lorsque Adam et
les patriarches vivaient dans le mariage?—De quel autre genre de vie
dérive l'empire sur toutes choses? Quoique par la malice des hommes
les magistrats aient été obligés de l'usurper en grande partie, et que
le mariage soit devenu un empire de guerre, tandis que le mariage, dans
sa pureté et sa simplicité, est l'empire de la paix.» (17 janvier 1525.)
«Tu m'écris, mon cher Spalatin, que tu veux abandonner la cour et
ton office... Mon avis est que tu restes, à moins que tu ne partes
pour te marier... Pour moi, je suis dans la main de Dieu, comme une
créature dont il peut changer et rechanger le cœur, qu'il peut tuer ou
vivifier, à tout instant et à toute heure. Cependant dans l'état où a
toujours été et où est encore mon cœur, je ne prendrai point de femme,
non que je ne sente ma chair et mon sexe, je ne suis ni de bois ni de
pierre, mais mon esprit n'est pas tourné au mariage, lorsque j'attends
chaque jour la mort et le supplice des hérétiques.» (30 novembre 1524.)
«Ne t'étonne pas que je ne me marie point, _qui sic famosus sum
amator_. Il faut plutôt s'étonner que moi, qui écris tant sur le
mariage, et qui suis sans cesse mêlé aux femmes, je ne sois pas devenu
femme depuis long-temps, sans parler de ce que je n'en aie épousé
aucune. Cependant, si tu veux te régler sur mon exemple, en voici un
bien puissant. J'ai eu jusqu'à trois épouses en même temps, et je les
ai aimées si fort que j'en ai perdu deux qui vont prendre d'autres
époux. Pour la troisième, je la retiens à peine de la main gauche, et
elle va s'échapper.» (16 avril 1525.)
_A Amsdorf._ «J'espère vivre encore quelque temps, et je n'ai point
voulu refuser de donner à mon père l'espoir d'une postérité[a81]. Je
veux d'ailleurs faire moi-même ce que j'ai enseigné, puisque tant
d'autres se sont montrés pusillanimes pour pratiquer ce qui est si
clairement dit dans l'Évangile. C'est la volonté de Dieu que je
suis; je n'ai point pour ma femme un amour brûlant, désordonné, mais
seulement de l'affection.» (21 juin 1525.)
Celle qu'il épousa était une jeune fille noble, échappée du couvent,
âgée de vingt-quatre ans et remarquablement belle; elle se nommait
Catherine de Bora; il paraît qu'elle avait aimé d'abord Jérôme
Baumgartner, jeune savant de Nuremberg. Luther écrivait à celui-ci, le
12 octobre 1524: «Si tu veux obtenir ta Catherine de Bora, hâte-toi,
avant qu'on ne la donne à un autre, qui l'a sous la main. Cependant
elle n'a pas encore triomphé de son amour pour toi. Moi, je me
réjouirais fort de vous voir unis.»
Il écrit à Stiefel, un an après le mariage (12 août 1526). «Catherine,
ma chère _côte_, te salue; elle se porte fort bien, grâce à Dieu;
douce pour moi, obéissante et facile en toutes choses, au-delà de mon
espérance. Je ne voudrais pas changer ma pauvreté pour les richesses de
Crésus.»
Luther, en effet, était très pauvre alors. Préoccupé des soins de son
ménage et de la famille dont il devait bientôt se trouver chargé, il
cherchait à se faire un métier; il travaillait de ses mains: «Si le
monde ne veut plus nous nourrir pour la parole, apprenons à vivre de
nos mains.» Il eût choisi sans doute, s'il avait pu choisir, quelqu'un
de ces arts qu'il aimait, l'art d'Albert Durer et de son ami Lucas
Cranach, ou la musique, qu'il appelait la première science après
la théologie; mais il n'avait point de maître. Il se fit tourneur.
«Puisque parmi nous autres barbares il n'y a point d'art ni d'esprit
cultivé, moi et Wolfgang, mon serviteur, nous nous sommes mis à
tourner.» Il chargea Wenceslas Link de lui acheter des instrumens à
Nuremberg. Il se mit aussi à jardiner et à bâtir: «J'ai planté un
jardin, écrit-il à Spalatin, j'ai construit une fontaine, et à l'un
comme à l'autre j'ai assez bien réussi. Viens et tu seras couronné de
lis et de roses.» (décembre 1525). Au mois d'avril 1527, un abbé de
Nuremberg lui fit présent d'une horloge: «Il faut, lui répondit-il,
que je me fasse disciple des mathématiciens pour comprendre tout ce
mécanisme; car je n'ai jamais rien vu de pareil.» Et un mois après:
«J'ai reçu les instrumens pour tourner, et le cadran avec le cylindre
et l'horloge de bois. Mais tu as oublié de me dire combien il me
restait à payer. J'ai pour le moment assez d'outils, à moins que tu
n'en aies de nouvelle espèce qui puissent tourner d'eux-mêmes pendant
que mon serviteur ronfle ou lève le nez en l'air. Je suis déjà maître
passé en horlogerie. Cela m'est précieux pour marquer l'heure à mes
ivrognes de Saxons, qui font plus attention à leurs verres qu'à
l'heure, et ne s'inquiètent pas beaucoup si le soleil, l'horloge ou
celui qui la règle, se trompent.» (19 mai 1527.) «Mes melons ainsi que
mes courges et mes citrouilles croissent à vue d'œil. Tu vois que j'ai
su bien faire venir les graines que vous m'avez envoyées.» (5 juillet).
Le jardinage n'était pas une grande ressource. Luther se trouvait dans
une situation affligeante et bizarre. Cet homme qui régentait les rois,
se voyait, pour les besoins de la subsistance journalière, dans la
dépendance de l'Électeur. La nouvelle église ne s'était affranchie de
la papauté qu'en s'assujétissant à l'autorité civile; elle se voyait,
dès sa naissance, négligée, affamée par celle-ci.
En 1523, Luther avait écrit à Spalatin qu'il voulait résigner son
revenu de couvent entre les mains de l'Électeur. «... Puisque nous ne
lisons plus, ni ne braillons, ni ne messons, ni ne faisons aucune
chose de ce qu'a institué la fondation, nous ne pouvons plus vivre de
cet argent; on a droit de le réclamer.» (novembre 1523.)
«Staupitz ne paie encore rien de nos revenus... Tous les jours
les dettes nous enveloppent davantage, et je ne sais s'il faut
demander encore à l'Électeur, ou laisser aller les choses, et que
ce qui périsse, périsse, jusqu'à ce qu'enfin la misère me force de
quitter Wittemberg, et de faire satisfaction aux gens du pape et de
l'Empereur[a82].» (novembre 1523.) «Sommes-nous ici pour payer à tout
le monde, et que personne ne nous paie? Cela est vraiment étrange.»
(1er février 1524.) «Je suis de jour en jour plus accablé de dettes.
Il me faudra chercher l'aumône de quelque autre manière.» (24 avril
1524.) «Cette vie ne peut durer. Comment ces lenteurs du prince
n'exciteraient-elles pas de justes soupçons! Pour moi, j'aurais depuis
long-temps abandonné le couvent pour me loger ailleurs, en vivant de
mon travail (quoiqu'ici je ne vive pas sans travail non plus), si je
n'avais craint un scandale pour l'Évangile et même pour le prince.»
(fin de décembre 1524.)
«Tu me demandes huit florins, mais où les prendrai-je? Comme tu le
sais, il faut que je vive avec la plus stricte économie, et mon
imprudence m'a fait contracter cette année une dette de plus de cent
florins que je dois à l'un et à l'autre. J'ai été obligé de laisser
trois gobelets pour gage de cinquante florins. Il est vrai que mon
Seigneur, qui avait ainsi puni mon imprudence, m'a enfin libéré...
Ajoute que Lucas et Christian ne veulent plus m'accepter pour
répondant, ayant éprouvé que de cette manière ils perdent tout, ou
épuisent jusqu'au fond de ma bourse.» (2 février 1527.)
«Dis à Nicolas Endrissus qu'il me demande quelques exemplaires de mes
ouvrages. Quoique je sois très pauvre, cependant je me suis réservé
certains droits avec mes imprimeurs; je ne leur demande rien pour tout
mon travail, si ce n'est de pouvoir prendre parfois un exemplaire
de mes livres[a83]. Ce n'est pas trop, je pense, puisque d'autres
écrivains, même des traducteurs, reçoivent un ducat par cahier.» (5
juillet 1527.)
«Qu'est-il arrivé, mon cher Spalatin, pour que tu m'écrives avec tant
de menaces et d'un ton si impérieux? Jonas n'a-t-il pas assez essuyé
tes mépris et ceux de ton prince, pour que vous vous acharniez encore
sur cet homme excellent? Je connais le caractère du prince, je sais
comme il traite légèrement les hommes?... C'est donc ainsi que nous
honorons l'Évangile, en refusant à ses ministres une petite prébende
pour vivre... N'est-ce pas une iniquité et une odieuse perfidie que
de lui ordonner de partir, et toutefois de faire en sorte qu'on n'ait
pas l'air de lui en avoir donné l'ordre? Et vous croyez que le Christ
ne s'aperçoit pas de cette ruse?... Je ne pense pas cependant que nous
ayons été pour le prince une cause de dommage... Il en est venu dans
sa bourse passablement des biens de ce monde, et il en vient chaque
jour davantage.—Dieu saura bien nous repaître, si vous nous refusez
l'aumône et quelque maudite monnaie.—... Cher Spalatin, traite-nous,
je te prie, nous les pauvres et les exilés de Christ, avec plus de
douceur, ou explique-toi nettement, afin que nous sachions où nous
allons, que nous ne soyons plus forcés de nous perdre nous-mêmes en
suivant un ordre à double sens, qui, tout en nous contraignant de
partir, ne nous permet pas de nommer ceux qui nous y forcent.» (27
novembre 1524.)
«Nous avons reçu avec plaisir, mon cher Gérard Lampadarius, et la
lettre et le drap, que tu nous as envoyés avec tant de candeur d'âme
et de bienveillance de cœur... Nous nous servons constamment, et
chaque nuit, de tes lampes, ma Catherine et moi, et nous nous plaignons
ensemble de ne t'avoir pas fait de cadeau et de n'avoir rien à
t'envoyer qui entretînt auprès de toi notre souvenir. J'ai grande honte
de ne t'avoir pas même fait un présent de papier, lorsque cela m'était
facile... Je ne laisserai pas de t'envoyer au moins quelque liasse de
livres. Je t'aurais dès maintenant envoyé un Isaïe allemand qui vient
de naître, mais on m'a arraché tous les exemplaires, et je n'en ai plus
un seul.» (14 octobre 1528.)
_A Martin Gorlitz_, qui lui avait fait un présent de bière. «Ta Cérès
de Torgau a été heureusement et glorieusement consommée. On l'avait
réservée pour moi et pour les visiteurs, qui ne pouvaient se lasser
de la vanter par-dessus tout ce qu'ils avaient jamais goûté. Et moi,
en vrai rustre, je ne t'en ai pas remercié encore, toi et ton Émilia.
Je suis un οἰκοδεσπότης si négligent de mes affaires, que j'avais
oublié, et que j'ignorais entièrement, que je l'eusse dans ma cave;
c'est mon serviteur qui me l'a rappelé. Salue pour moi tous nos frères,
et surtout ton Émilia et son fils, la biche gracieuse et le jeune faon.
Que le Seigneur te bénisse et te fasse multiplier à milliers, selon
l'esprit comme selon la chair.» (15 janvier 1529.)
Luther écrit à Amsdorf qu'il va donner l'hospitalité à une nouvelle
mariée. «Si ma Catherine accouchait en même temps, et que tout cela
vînt à coïncider, tu en deviendrais plus pauvre. Ceins-toi donc, non
pas du fer et du glaive, mais d'or et d'argent et d'un bon sac, à tout
événement, car je ne te lâcherai pas sans un présent.» (29 mars 1529.)
A Jonas. «J'en étais à la dixième ligne de ta lettre quand on vint
m'annoncer que ma Ketha m'avait donné une fille. _Gloria et laus Patri
in cœlis._ Mon petit Jean est sauvé, la femme d'Augustin va bien;
enfin Marguerite Mochinn a échappé à la mort contre toute attente.
En compensation, nous avons perdu cinq porcs... Puisse la peste se
contenter de cette contribution. _Ego sum, qui sum hactenùs, scilicet
ut apostolus, quasi mortuus, et ecce vivo._»
La peste régnait alors à Wittemberg. La femme de Luther était enceinte,
son fils malade des dents; deux femmes, Hanna et Marguerite Mochinn,
avaient été atteintes de la peste. Il écrit à Amsdorf: «Ma maison est
devenue un hôpital.» (1er novembre 1527.)
«La femme de Georges, le chapelain, est morte d'une fausse couche et de
la peste. Tout le monde était frappé de terreur. J'ai recueilli le curé
avec sa famille.» (4 novembre 1527.) «Ton petit Jean ne te salue pas,
parce qu'il est malade, mais il te demande tes prières. Voici douze
jours qu'il n'a rien mangé. C'est une chose admirable combien cet
enfant a la volonté d'être gai et alègre comme de coutume, mais l'excès
de sa faiblesse ne le lui permet pas. On a ouvert hier l'apostème de
Marguerite Mochinn; elle commence à se rétablir; je l'ai renfermée dans
notre chambre d'hiver, et nous, nous nous tenons dans la grande salle
de devant, Hänschen dans ma chambre à poêle, et la femme d'Augustin
dans la sienne: nous commençons à espérer la fin de la peste. Adieu,
embrasse ta fille et sa mère, et souvenez-vous de nous dans vos
prières.» (10 novembre 1527.)
«Mon pauvre fils était mort, mais il est ressuscité; depuis douze jours
il ne mangeait plus. Le Seigneur a augmenté ma famille d'une petite
fille. Nous nous portons tous bien, à l'exception de Luther lui-même
qui, sain de corps, isolé du monde entier, souffre à l'intérieur, des
atteintes du diable et de tous ses anges. J'écris pour la seconde et la
dernière fois contre les sacramentaires et leurs vaines paroles, etc.»
(31 décembre 1527.)
«Ma petite fille Élisabeth est morte; je m'étonne comme elle m'a laissé
le cœur malade, un cœur de femme, tant je suis ému. Je n'aurais
jamais cru que l'âme d'un père fût si tendre pour son enfant.» (5 août
1528.) «Je pourrais t'apprendre ce que c'est qu'être père, _præsertim
sexûs, qui ultra filiorum casum etiam habet misericordiam valdè
moventem._» (5 juin 1530.)
Vers la fin de l'année 1527, Luther lui-même fut plusieurs fois très
malade de corps et d'esprit[r65]. Le 27 octobre il termine ainsi une
lettre à Mélanchton. «Je n'ai pas encore lu le nouvel ouvrage d'Érasme,
et que lirais-je, moi serviteur malade de Jésus-Christ, moi qui suis à
peine vivant? que faire? qu'écrire? Dieu veut-il ainsi m'abîmer de tous
les flots à la fois? Et ceux qui devraient avoir compassion de moi,
viennent, après tant de souffrances, me donner le coup de grâce! Puisse
Dieu les éclairer et les convertir! Amen.»
[r65] Luth. Werke, t. IX, 238.
Deux amis intimes de Luther, les docteurs Jean Bugenhagen et Jonas nous
ont laissé la note suivante sur une défaillance qui surprit Luther,
vers la fin de 1527. «Le samedi de la visitation de Notre-Dame (1527),
dans l'après-midi, le docteur Luther se plaignait de douleurs de tête
et de bourdonnemens d'oreilles d'une violence inexprimable. Il croyait
y succomber. Dans la matinée il fit appeler le docteur Bugenhagen pour
se confesser à lui. Il lui parla avec effroi des tentations qu'il
venait d'éprouver, le supplia de le soutenir, de prier Dieu pour lui,
et il termina en disant: «Parce que j'ai quelquefois l'air gai et
joyeux, beaucoup de gens se figurent que je ne marche que sur des
roses; Dieu sait ce qu'il en est dans mon cœur. Je me suis souvent
proposé, dans l'intérêt du monde, de prendre un extérieur plus austère
et plus saint (je ne sais trop comment dire), mais Dieu ne m'a pas
donné de faire comme je voulais.»
»L'après-midi du même jour, il tomba sans connaissance, devint froid,
et ne donna plus signe de vie. Quand il fut rappelé à lui-même, par les
secours qu'on lui prodiguait, il se mit à prier avec grande ferveur:
«Tu sais, ô mon Dieu, disait-il, que j'eusse volontiers versé mon sang
pour ta parole, mais tu as voulu qu'il en fût autrement. Que ta volonté
soit faite! Sans doute je n'en étais pas digne. La mort serait mon
bonheur; cependant, ô mon Dieu, si tu le voulais, je vivrais volontiers
encore pour répandre ta sainte parole et consoler ceux des tiens qui
faiblissent. Si mon heure est venue, néanmoins, que ta volonté soit
faite! Tu es le maître de la vie et de la mort.
»O mon Seigneur Jésus-Christ, je te remercie de m'avoir fait la grâce
de connaître ton saint nom. Tu sais que je crois en toi, au Père et au
Saint-Esprit; tu es mon divin médiateur et sauveur... Tu sais, ô mon
Seigneur, que Satan m'a dressé maints piéges, pour tuer mon corps par
les tyrans et mon âme par ses _flèches ardentes_, par ses tentations
infernales. Jusqu'ici tu m'as protégé miraculeusement contre toutes ses
fureurs. Protége-moi encore, ô mon Seigneur fidèle, si telle est ta
volonté.»
»Ensuite il se tourna vers nous deux (Bugenhagen et Jonas), et
nous dit: «Le monde aime le mensonge, et il y en aura beaucoup qui
diront que je me suis rétracté avant de mourir. Je vous demande donc
instamment de recevoir ma profession de foi: je déclare, en conscience,
avoir enseigné la vraie parole de Dieu, comme le Seigneur me l'a imposé
et m'y a contraint. Oui, je le déclare, ce que j'ai prêché sur la foi,
la charité, la croix, le saint sacrement, et autres articles de la
doctrine chrétienne, est juste, bon et salutaire.
»Beaucoup m'accusent d'avoir été trop violent et trop dur. Je l'avoue,
j'ai quelquefois été violent et dur envers mes ennemis. Cependant je
n'ai jamais recherché le préjudice de qui que ce soit, bien moins
encore la perdition d'aucune âme. Je m'étais proposé d'écrire sur le
baptême et contre Zwingli, mais, à ce qu'il semble, Dieu en a décidé
autrement.»
»Ensuite il parla des sectes qui viendront pervertir la parole de
Dieu et qui n'épargneront pas, disait-il, le troupeau que le Seigneur
a racheté de son sang. Il pleurait en parlant ainsi. «Jusqu'ici,
disait-il encore, Dieu m'a permis de lutter avec vous contre ces
esprits de désordre, et je le ferais volontiers encore; mais seuls,
vous serez trop faibles contre eux tous. Jésus-Christ me rassure
pourtant; car il est plus fort que Satan et toutes ses armes: il est le
Seigneur de Satan.»
»Quelque temps après, quand on l'eut un peu réchauffé par des frictions
et l'application de coussins bien chauds, il demanda à sa femme: «Où
donc est mon petit cœur, mon bien-aimé petit Jean?» Quand l'enfant fut
apporté, il sourit à son père qui se mit à dire les larmes aux yeux:
«O cher pauvre petit enfant, je te recommande bien à Dieu, toi et ta
bonne mère, ma chère Catherine. Vous n'avez rien. Mais Dieu aura soin
de vous. Il est le père des orphelins et des veuves. Conserve-les, ô
mon Dieu, instruis-les, comme tu m'as conservé et instruit jusqu'à ce
jour.» Ensuite il dit quelques mots à sa femme au sujet de quelques
gobelets d'argent. Tu sais, ajouta-t-il, que nous n'avons rien que
cela.»
»Un sommeil profond lui rendit des forces, et le lendemain il se trouva
beaucoup mieux. Il dit alors au docteur Jonas: «Je n'oublierai jamais
la journée d'hier. Le Seigneur conduit l'homme dans l'enfer et l'en
retire. La tempête qui fondit hier matin sur mon âme, a été bien plus
terrible que celle que mon corps a essuyée vers le soir. Dieu tue et
vivifie. Il est le maître de la vie et de la mort.»
»—Pendant près de trois mois, j'ai langui non de corps mais d'esprit;
au point que c'est à peine si j'ai pu écrire quelques lignes. Ce sont
là les persécutions de Satan.» (8 octobre 1527.)
«Je voudrais répondre aux sacramentaires; mais si mon âme ne se
fortifie, je ne suis capable de rien.» (1er novembre 1527.) «Je n'ai
pas encore lu Érasme ni les sacramentaires, si ce n'est environ trois
cahiers de Zwingli. C'est bien fait à eux de me fouler aux pieds
misérablement, afin que je puisse dire avec Jésus-Christ: _Il a
persécuté le faible, le pauvre, celui dont la mortification avait brisé
le cœur_.» Seul je porte le poids de la colère de Dieu, parce que j'ai
péché envers lui; le pape et César, les princes, les évêques, le monde
entier me hait et m'assaille: mais ce n'est pas assez encore, si mes
frères mêmes ne viennent me tourmenter; mes péchés, la mort, Satan et
ses anges, sévissent sans interruption contre moi. Et qu'est-ce qui
me garderait, qui me consolerait, si Christ lui-même m'abandonnait,
lui pour qui j'ai encouru leur haine? Mais il n'abandonnera pas, à la
fin dernière, le malheureux pécheur, car je pense bien que je serai le
dernier de tous les hommes. Oh! plaise, plaise au ciel, qu'Érasme et
les sacramentaires éprouvent, un quart-d'heure seulement, les misères
de mon cœur!» (10 novembre 1527.)
«Satan me fait endurer de merveilleuses tentations, mais les prières
des saints ne m'abandonnent pas, quoique les blessures de mon cœur
ne soient pas faciles à guérir. Ma consolation, c'est qu'il en est
bien d'autres qui ont à livrer les mêmes combats. Sans doute il n'y a
point de maux que mes péchés n'aient mérités. Mais ma vie, ma force,
c'est que j'ai la conscience d'avoir enseigné pour le salut de beaucoup
la vraie et pure parole du Christ; c'est là ce qui brûle Satan; il
voudrait me voir, moi avec le Verbe, noyé et perdu. Aussi je n'ai rien
à souffrir des tyrans de ce monde, tandis que d'autres sont tués,
brûlés, et meurent pour le Christ; mais je n'en ai que plus à souffrir
spirituellement du prince de ce monde.» (21 août 1527.)
«Quand je veux travailler, ma tête est comme remplie de tintemens, de
tonnerres, et si je ne cessais à l'instant, je tomberais en syncope.
Voici le troisième jour que je n'ai pu même regarder une lettre. Ma
tête devient un petit chapitre, que cela continue, et elle ne sera
bientôt plus qu'un paragraphe, qu'une phrase (_caput meum factum est
capitulum, perget vero fietque paragraphus, tandem periodus_)... Le
jour où tes lettres m'arrivèrent de Nuremberg, j'eus une visite de
Satan; j'étais seul; Vitus et Cyriacus étaient éloignés. Cette fois il
fut le plus fort, me chassa de mon lit, me força d'aller chercher des
visages d'hommes.» (12 mai 1530.)
«Quoique bien portant, je suis toujours malade des persécutions de
Satan; cela m'empêche d'écrire et de rien faire.—Le dernier jour, je
le crois bien, n'est pas loin de nous. Adieu, ne cesse de prier pour le
pauvre Luther.» (28 février 1529.)—«On peut éteindre les tentations
de la chair, mais qu'il est difficile de lutter contre la tentation
du blasphème et du désespoir! Nous ne comprenons point le péché,
ni ne savons où est le remède.»—Après une semaine de souffrances
continuelles, il écrivait: «Ayant perdu presque mon Christ, j'étais
battu des flots et des tempêtes du désespoir et du blasphème.» (2 août
1527.)
Au milieu de ces troubles intérieurs, Luther, loin d'être soutenu
et consolé par ses amis, les voyait les uns tièdes et timidement
sceptiques; les autres, lancés dans la route du mysticisme que lui-même
leur avait ouverte, et s'éloignant de lui chaque jour. Le premier qui
se déclara fut Agricola, le chef des _Antinomiens_ (ennemis de la Loi).
Nous verrons au dernier livre combien cette polémique, contre un ami si
cher, troubla Luther dans ses derniers jours.
«Quelqu'un m'a fait un conte à ton sujet, mon cher Agricola, et il
a insisté, jusqu'à ce que je lui eusse promis de t'en écrire et de
m'en assurer. Ce conte, c'est que tu commencerais à mettre en avant
que l'on peut avoir la foi sans les œuvres, et que tu défendrais
cette nouveauté envers et contre tous, à grand renfort de mots grecs
et d'artifices de rhétorique... Je t'avertis de te défier des piéges
de Satan... A quoi me suis-je jamais moins attendu qu'à la chute
d'Œcolampade et de Regius? Et que n'ai-je pas à craindre maintenant
pour ces hommes qui ont été mes intimes? Il n'est pas étonnant que je
tremble aussi pour toi que, pour rien au monde, je ne voudrais voir
séparé d'opinion.» (11 septembre 1528.)
«Pourquoi m'irriterais-je contre les papistes? Tout ce qu'ils me font
est de bonne guerre. Nous sommes ennemis déclarés[r66][a84]. Mais ceux
qui me font le plus de mal, ce sont mes plus chers enfans. _Fraterculi
mei, aurei amiculi mei_, eux qui, si Luther n'avait point écrit, ne
sauraient rien de Christ et de l'Évangile, et n'auraient pas secoué la
tyrannie papale; du moins, s'ils en eussent eu le pouvoir, le courage
leur aurait manqué. Je croyais avoir jusqu'à présent souffert et épuisé
toutes les adversités, mais mon Absalon, l'enfant de mon cœur, n'avait
pas encore délaissé son père; il n'avait point versé l'ignominie sur
David. Mon Judas, la terreur des disciples de Christ, le traître qui
livra son maître, ne m'avait point encore vendu, et voici maintenant
que tout cela a été fait.
[r66] Cochlæus, 146.
»—Il y a maintenant contre nous une persécution clandestine, mais bien
dangereuse[a85]. Notre ministère est méprisé. Nous-mêmes nous sommes
haïs, persécutés, on nous laisse périr de faim[a86]. Voilà quel est
aujourd'hui le sort de la parole de Dieu; lorsqu'elle vient à ceux
qui en ont besoin, ils ne veulent pas la recevoir... Christ n'aurait
point été crucifié s'il était sorti de Jérusalem. Mais le prophète ne
veut point mourir hors de Jérusalem, et cependant ce n'est que dans sa
patrie que le prophète est sans honneur. C'est ainsi qu'il en est de
nous... Il arrivera bientôt que tous les grands de ce duché l'auront
rendu vide de ministres de la parole; ceux-ci seront chassés par la
faim, pour ne rien dire des autres injures.» (18 octobre 1531.)
«Il n'y a rien de très certain sur les apparitions dont on fait tant
de bruit en Bohême; beaucoup nient le fait[a87]. Quant au gouffre qui
s'est formé ici, sous mes propres yeux, le dimanche après l'Épiphanie,
à huit heures du soir, c'est une chose certaine, et qui s'est vue en
plusieurs endroits jusqu'à la mer. De plus, en décembre, on a vu le
ciel en feu au-dessus de l'église de Breslaw, à ce que m'écrit le
docteur Hess; un autre jour, ajoute-t-il, on a vu deux charpentes
embrasées, et, au milieu, une tourelle de feu. C'est le dernier jour,
si je ne me trompe, qu'annoncent ces signes. L'Empire tombe, les rois
tombent, les prêtres tombent, et le monde entier chancelle, comme
une grande maison qui va crouler, annonce sa ruine par de petites
lézardes. Cela ne tardera point à moins que le Turc, ainsi qu'Ézéchiel
le prophétise de Gog et de Magog, ne se perde dans sa victoire et son
orgueil, avec le pape son allié.» (7 mars 1529.)
«Grâce et paix en notre Seigneur Jésus-Christ[r67]. Le monde court à
sa fin, et il me vient souvent cette pensée que le jour du Jugement
pourrait bien arriver avant que nous eussions achevé notre traduction
de la sainte Écriture. Toutes les choses temporelles qui y sont
prédites se trouvent accomplies. L'Empire romain penche vers sa ruine,
le Turc est arrivé au comble de sa puissance, la splendeur papale
s'éclipse, le monde craque en tous les coins comme s'il allait crouler.
L'Empire, si l'on veut, s'est relevé un peu sous notre empereur
Charles, mais c'est peut-être pour la dernière fois; ne serait-ce pas
comme la lumière qui, au moment de s'éteindre pour toujours, jette une
vive et dernière flamme?...»
[r67] Luth. Werke, t. IX, 543.
«Le Turc va fondre sur nous; ce sera, je le crois bien, le réformateur
envoyé par la colère de Dieu.» (15 mars.)
«J'ai chez moi un homme arrivé à Venise, qui affirme que le fils du
doge est à la cour du Turc: ainsi nous combattons jusqu'à présent
contre celui-ci, en attendant que le pape, les Vénitiens, les Français,
se soient ouvertement et impudemment faits Turcs. Le même homme
rapporte encore qu'il y avait dans l'armée du Français, à Pavie,
huit cents Turcs, dont trois cents sont retournés sains et saufs
dans leur pays, par ennui de la guerre. Comme tu ne m'écris pas ces
monstruosités, j'ai pensé que tu les ignorais; pour moi elles m'ont
été racontées et par écrit et de vive voix, avec des détails qui ne me
permettent pas d'en douter. L'heure de minuit approche où l'on entendra
ce cri: _L'époux arrive, sortez au-devant de lui_.» (6 mai 1529.)