Commencemens de l'Église luthérienne.—Essais d'organisation,
etc.[a44]
Les temps qui suivent le retour de Luther à Wittemberg, forment la
période de sa vie, la plus active, la plus laborieuse. Il lui fallait
continuer la Réforme, entrer chaque jour plus avant dans la voie qu'il
avait ouverte, renverser de nouveaux obstacles, et cependant de temps
à autre s'arrêter dans cette œuvre de destruction pour réédifier et
rebâtir tellement quellement. Sa vie n'a plus alors l'unité qu'elle
présentait à Worms et au château de Wartbourg. Descendu de sa poétique
solitude, plongé dans les plus mesquines réalités, jeté en proie
au monde, c'est à lui que s'adressèrent tous les ennemis de Rome.
Tous affluent chez lui et assiégent sa porte, princes, docteurs ou
bourgeois. Il faut qu'il réponde aux Bohémiens, aux Italiens, aux
Suisses, à toute l'Europe. Les fugitifs arrivent de tous côtés. De
ceux-ci les plus embarrassans, sans contredit, ce sont les religieuses
échappées de leurs couvens, repoussées de leurs familles, et qui
viennent chercher un asile auprès de Luther. Cet homme de trente-six
ans est obligé de recevoir ces femmes et ces filles, de leur servir de
père. Pauvre moine, dans sa situation nécessiteuse (voyez le chapitre
IV), il arrache à peine quelques secours pour elles au parcimonieux
Électeur qui le laisse lui-même mourir de faim. Tomber dans ces misères
après le triomphe de Worms, c'était de quoi calmer l'exaltation du
réformateur.
Les réponses qu'il donne à cette foule qui vient le consulter[a45],
sont empreintes d'une libéralité d'esprit, dont nous le verrons
quelquefois s'écarter plus tard, lorsque devenu chef d'une église
établie, il éprouvera lui-même le besoin d'arrêter le mouvement qu'il
avait imprimé à la pensée religieuse.
D'abord c'est le pasteur de Zwickau, Hansmann, qui interpelle Luther
pour fixer les limites de la liberté évangélique. Il répond: «Nous
donnons liberté entière sur l'une et l'autre espèce; mais à ceux qui
s'en approchent dignement et avec crainte. Laissons tout le reste selon
le rite accoutumé, et que chacun suive son propre esprit, que chacun
écoute sa conscience pour répondre à l'Évangile.» Ensuite viennent
les frères Moraves, les Vaudois de la Moravie. (26 mars 1522): «Le
sacrement lui-même, leur écrit Luther, n'est pas tellement nécessaire,
qu'il rende superflues la foi et la charité. C'est une folie que de
s'escrimer pour ces misères, en négligeant les choses précieuses et
salutaires. Là où se trouvent la foi et la charité, il ne peut y
avoir de péché, ni parce qu'on adore, ni parce qu'on n'adore pas. Au
contraire, là, où il n'y a pas charité et foi, il ne peut y avoir
qu'éternel péché. Si ces ergoteurs ne veulent pas dire concomitance,
qu'ils disent autrement et cessent de disputer, puisqu'on s'accorde
sur le fond. La foi, la charité n'adore pas (il s'agit du culte des
saints), parce qu'elle sait qu'il n'est pas commandé d'adorer, et qu'on
ne pèche pas pour ne point adorer. Ainsi elle passe en liberté au
milieu de ces gens, et les accorde tous en laissant chacun abonder dans
son propre sens. Elle défend de disputer et de se condamner les uns
les autres; car elle hait les sectes et les schismes. Je résoudrais la
question de l'adoration de Dieu dans les saints, en disant que c'est
une chose libre et indifférente.» Il s'exprime sur ce dernier sujet
avec une hauteur singulière.
«Le monde entier m'interroge tellement (ce que j'admire) sur le culte
des saints, que je suis forcé de mettre au jour mon jugement. Je
voudrais qu'on laissât dormir cette question, pour ce seul motif,
qu'elle n'est pas nécessaire.» (29 mai 1522.) «Quant à l'exposition des
reliques, je crois qu'on les a déjà montrées et remontrées par toute la
terre. Pour le purgatoire, je pense que c'est chose fort incertaine. Il
est vraisemblable qu'à l'exception d'un petit nombre, tous les morts
dorment insensibles. Je ne crois pas que le purgatoire soit un lieu
déterminé, comme l'imaginent les sophistes. A les en croire, tous ceux
qui ne sont ni dans le ciel ni dans l'enfer sont dans le purgatoire.
Qui oserait l'assurer? les âmes des morts peuvent dormir entre le
ciel, la terre, l'enfer, le purgatoire et toutes choses, comme il
arrive aux vivans, dans un profond sommeil... Je pense que c'est cette
peine qu'on appelle l'avant-goût de l'enfer, et dont le Christ, Moïse,
Abraham, David, Jacob, Job, Ézéchias et beaucoup d'autres ont tant
souffert. Comme elle est semblable à l'enfer, et cependant temporaire,
qu'elle ait lieu dans le corps ou hors du corps, c'est pour moi le
purgatoire.» (13 janvier 1522.)
La confession perd, entre les mains de Luther, le caractère que lui
avait donné l'Église. Ce n'est plus ce redoutable tribunal qui ouvre
et ferme le ciel. Le prêtre ne fait plus que mettre sa sagesse et son
expérience au service du pénitent; de sacrement qu'elle était, la
confession devient, pour le prêtre, un ministère de consolation et de
bon conseil.
«Dans la confession, il n'est point nécessaire que l'on raconte tous
ses péchés[r43]; mais les gens peuvent dire ce qu'ils veulent; nous ne
les lapidons point pour cela; s'ils avouent du fond du cœur qu'ils
sont de pauvres pécheurs, nous nous en contentons.
[r43] Tischreden, 162.
»Si un meurtrier disait devant les tribunaux que je l'ai absous, je
dirais: je ne sais point s'il est absous; ce n'est pas moi qui confesse
et absous, c'est le Christ[r44]. A Venise, une femme avait tué, et
jeté à l'eau, un jeune compagnon qui avait couché avec elle. Un moine
lui donna l'absolution et la dénonça. La femme s'excusa en montrant
l'absolution du moine. Le sénat décida que le moine serait brûlé et
la femme bannie de la ville. C'était un jugement bien sage. Mais si
je donnais un billet, signé de ma main, à une conscience effrayée, et
que le juge eût ce billet, je pourrais justement le réclamer, comme
j'ai fait avec le duc Georges. Car celui qui a en main les lettres des
autres, sans un bon titre, celui-là est un voleur.»
[r44] _Ibid._ 163.
Quant à la messe, il la traite dès 1519 comme une chose indifférente
pour ses formes extérieures[a46]. Il écrivait alors à Spalatin: «Tu
me demandes un modèle de commémorations pour la messe. Je te supplie
de ne pas te tourmenter de ces minuties; prie pour ceux pour lesquels
Dieu t'inspirera, et aie la conscience libre sur ce sujet. Ce n'est pas
une chose si importante, qu'il faille enchaîner encore par des décrets
et des traditions l'esprit de liberté: il suffit, et au-delà, de la
masse déjà excessive des traditions régnantes.» Vers la fin de sa vie,
en 1542, il disait encore au même Spalatin (10 novembre): «Fais, pour
l'élévation du sacrement, ce qu'il te plaira de faire. Je ne veux pas
que dans les choses indifférentes, on impose aucune chaîne. C'est ainsi
que j'écris, que j'écrivis, que j'écrirai toujours, à tous ceux qui me
fatiguent de cette question.»
Il comprenait pourtant la nécessité d'un culte extérieur: «Bien que
les cérémonies ne soient pas nécessaires au salut, cependant elles
font impression sur les esprits grossiers. Je parle principalement
des cérémonies de la messe, que vous pouvez conserver, comme nous
avons fait ici, à Wittemberg.» (11 janvier 1531.) «Je ne condamne
aucune cérémonie, si ce n'est celles qui sont contraires à l'Évangile.
Nous avons conservé le baptistère et le baptême, bien que nous
l'administrions en nous servant de la langue vulgaire. Je permets les
images dans le temple; la messe est célébrée avec les rites et les
costumes accoutumés; seulement on y chante quelques hymnes en langue
vulgaire, et les paroles de la consécration sont en allemand. Enfin je
n'aurais point aboli la messe latine, pour y substituer la messe en
langue vulgaire, si je n'y avais été forcé.» (14 mars 1528.)
«Tu vas organiser l'église de Kœnigsberg; je t'en prie, au nom du
Christ, change le moins de choses possible. Il y a près de là des
villes épiscopales, il ne faut pas que les cérémonies de la nouvelle
Église diffèrent beaucoup des anciens rites. Si la messe en latin
n'est pas abolie, ne l'abolis pas; seulement mêles-y quelques chants
en allemand. Si elle est abolie, conserve l'ordre et les costumes
anciens.» (16 juillet 1528.)
Le changement le plus grave que Luther fit subir à la messe, fut de la
traduire en langue vulgaire. «La messe sera dite en allemand pour les
laïques, mais l'office de chaque jour se fera en latin, en y joignant
toutefois quelques hymnes allemands.» (28 octobre 1525.)
«Je suis bien aise de voir qu'en Allemagne la messe soit à présent
célébrée en allemand[r45]. Mais que Carlostad fasse de cela une
nécessité, voilà qui est encore de trop. C'est un esprit incorrigible.
Toujours, toujours des lois, des nécessités, des péchés! Il ne saurait
faire autrement... Je dirai volontiers la messe en allemand, et je m'en
occupe aussi; mais je voudrais qu'elle eût un véritable air allemand.
Traduire simplement le texte latin, en conservant le ton et le chant
usités, cela peut aller à la rigueur, mais ne sonne pas bien et ne me
satisfait pas. Il faut que tout ensemble, texte et notes, accent et
gestes, viennent de notre langue et de notre voix natales; autrement ce
ne sera qu'imitation et singerie...»
[r45] Luth. Werke, t. II, 29.
«Je désire, plutôt que je ne promets, de vous donner une messe en
allemand; car je ne me sens pas capable de ce travail, où il faut à la
fois la musique et l'esprit.» (12 novembre 1524.)
«Je te renvoie la messe; je tolèrerai qu'on la chante ainsi, mais il ne
me plaît pas qu'on garde la musique latine sur les paroles allemandes.
Je voudrais qu'on adoptât le chant allemand.» (26 mars 1525.)
«Je suis d'avis qu'il serait bon, à l'exemple des prophètes et des
anciens pères de l'Église, de faire des psaumes en allemand pour le
peuple. Nous cherchons des poètes de tous côtés; mais puisqu'il t'a été
donné beaucoup de faconde et d'éloquence dans la langue allemande, et
que tu as cultivé ces dons, je te prie de m'aider dans mon travail, et
d'essayer de traduire quelque psaume sur le modèle de ce que j'ai déjà
fait. Je voudrais exclure les mots nouveaux et les termes de cour: il
faudrait, pour être compris du peuple, le langage le plus simple et le
plus ordinaire, quoique, cependant, pur et juste; il faudrait que la
phrase fût claire et le plus près du texte qu'il sera possible.» (1524.)
Ce n'était pas chose facile que d'organiser la nouvelle Église.
L'ancienne hiérarchie était brisée. Le principe de la Réforme étant
de ramener toute chose au texte de l'Évangile, pour être conséquent,
il fallait rendre à l'Église la forme démocratique qu'elle avait aux
premiers siècles. Luther y semblait d'abord disposé.
_De ministris Ecclesiæ instituendis_, adressé aux Bohémiens[a47].
«Voilà une belle invention des papistes, que le prêtre est revêtu
d'un caractère indélébile, et qu'aucune faute ne peut le lui faire
perdre...[a48] Le prêtre doit être choisi, élu par les suffrages du
peuple, et ensuite confirmé par l'évêque (c'est-à-dire qu'après
l'élection, le premier, le plus vénérable d'entre les électeurs impose
les mains à l'élu). Est-ce que Christ, le premier prêtre du nouveau
Testament, a eu besoin de la tonsure et de toutes ces momeries de
l'ordination épiscopale. Est-ce que ses apôtres, ses disciples en ont
eu besoin?... Tous les chrétiens sont prêtres, tous peuvent enseigner
la parole de Dieu, administrer le baptême, consacrer le pain et le vin,
car Christ a dit: Faites cela en mémoire de moi. Nous tous qui sommes
chrétiens, nous avons le pouvoir des clés. Christ a dit aux apôtres qui
représentaient auprès de lui l'humanité tout entière: Je vous le dis
en vérité, ce que vous aurez délié sur la terre, sera délié dans le
ciel. Mais lier et délier n'est autre chose que prêcher et appliquer
l'Évangile. Délier, c'est annoncer que Dieu a remis les fautes du
pécheur. Lier, c'est ôter l'Évangile et annoncer que les péchés sont
retenus.
»Les noms que doivent porter les prêtres sont ceux de ministres,
diacres, évêques (surveillans), dispensateurs. Si le ministre cesse
d'être fidèle, il doit être déposé; ses frères peuvent l'excommunier
et mettre quelqu'autre ministre à sa place. Le premier office dans
l'Église est celui de la prédication. Jésus-Christ et Paul prêchaient,
mais ne baptisaient point[r46].» (1523.)
[r46] Luth. oper. Witt. t. II, 364-74.
Il ne voulait point, nous l'avons déjà vu, qu'on astreignît toutes les
églises à une règle uniforme. «Ce n'est point mon avis qu'on doive
imposer à toute l'Allemagne nos réglemens de Wittemberg.» Et encore:
«Il ne me paraît point sûr de réunir les nôtres en concile, pour
établir l'unité des cérémonies; c'est une chose de mauvais exemple,
à quelque bonne intention qu'on l'entreprenne, ainsi que le prouvent
tous les conciles de l'Église, depuis le commencement. Ainsi dans le
concile des apôtres on a traité des œuvres et des traditions plus que
de la foi; dans ceux qui ont suivi, on n'a jamais parlé de la foi, mais
toujours d'opinions et de questions, en sorte que le nom de concile
m'est aussi suspect et aussi odieux que le nom de libre arbitre. Si une
église ne veut pas imiter l'autre en ces choses extérieures, qu'est-il
besoin de se contraindre par des décrets de conciles, qui se changent
bientôt en lois et en filets pour les âmes?» (12 novembre 1524.)
Cependant il sentit que cette liberté pouvait aller trop loin, et faire
tomber la Réforme dans une foule d'abus. «J'ai lu ton ordination, mon
cher Hausmann, mais je pense qu'il ne faut pas la publier. J'en suis
depuis long-temps à me repentir de ce que j'ai fait; depuis qu'à mon
exemple tous ont proposé leurs réformes, la variété et la multitude
des cérémonies a cru à l'infini, si bien qu'avant peu nous aurons
surpassé l'océan des cérémonies papales.» (21 mars 1534.)
Pour mettre quelque unité dans les cérémonies de la nouvelle Église,
on institua des visites annuelles, qui se firent dans toute la
Saxe[a49]. Les visiteurs devaient s'informer de la vie et des doctrines
des pasteurs, redresser la foi de ceux qui erraient, et dépouiller
du sacerdoce ceux dont les mœurs n'étaient point exemplaires. Ces
visiteurs étaient nommés par l'Électeur, d'après les avis de Luther
qui, résidant toujours à Wittemberg, formait, avec Jonas, Mélanchton,
et quelques autres théologiens, une sorte de comité central pour la
direction de toutes les affaires ecclésiastiques[r47].
[r47] Seckendorf, t. II, 100.
«Ceux de Winsheim ont demandé à notre illustre prince de te permettre
de venir gouverner leur église; d'après notre délibération, il a rejeté
cette demande. Il t'accorde de retourner dans ta patrie, si nous te
jugeons digne de ce ministère.» (novembre 1531.) Signé LUTHER, JONAS,
MÉLANCHTON.
On trouve dans les lettres de Luther un grand nombre de consultations
de ce genre, signées de lui et de plusieurs autres théologiens
protestans.
Bien que Luther n'eût aucun titre qui le plaçât au-dessus des autres
pasteurs, il exerçait cependant une sorte de suprématie et de
contrôle[a50]. «Voici, écrit-il à Amsdorf, de nouvelles plaintes sur
toi et Frezhans, parce que vous avez excommunié un barbier; je ne
veux point décider encore entre vous, mais réponds, je t'en supplie,
pourquoi cette excommunication?»[a51] (juillet 1532.)
«Nous ne pouvons que refuser la communion; tenter de donner à
l'excommunication religieuse tous les effets de l'excommunication
politique, ce serait nous rendre ridicules en essayant de faire ce
qui n'est plus de ce siècle, et ce qui est au-dessus de nos forces...
Le magistrat civil doit rester en dehors de toutes ces choses.» (26
juin 1533.) Cependant l'excommunication lui semblait parfois une arme
bonne à employer. Un bourgeois de Wittemberg avait acheté une maison
trente florins, et, après quelques réparations, il voulut la vendre
quatre cents[r48]. «S'il le fait, dit Luther, je l'excommunie. Nous
devrions relever l'excommunication.»—Comme on parlait de rétablir
les consistoires, le jurisconsulte Christian Bruck dit à Luther[r49]:
«Les nobles et les bourgeois craignent que vous ne commenciez par
les paysans pour en venir ensuite à eux.—Juriste, répondit Luther,
tenez-vous-en à votre droit et à ce qui touche l'ordre extérieur.»—En
1538, apprenant qu'un homme de Wittemberg méprisait Dieu, sa parole et
ses serviteurs, il le fait menacer par deux chapelains.—Plus tard, il
défend d'admettre au sacrement un noble qui était usurier.
[r48] Tischreden, 176.
[r49] _Ibid._ 177.
Une des choses qui tourmentèrent le plus le réformateur, fut
l'abolition des vœux monastiques[a52]. Dès le milieu de 1522, il
publia une exhortation aux quatre ordres mendians. Les Augustins au
mois de mars, les Chartreux au mois d'août se déclarèrent hautement
pour lui.
«Aux lieutenans de la Majesté impériale à Nuremberg:... Dieu ne peut
demander des vœux, qui sont au-dessus de la nature humaine... Chers
seigneurs, laissez-vous fléchir. Vous ne savez pas quelles horribles et
infâmes malices le diable exerce dans les couvens. Ne vous en rendez
pas complices, n'en chargez pas votre conscience. Si mes ennemis les
plus acharnés savaient ce que j'apprends chaque jour de tous les pays,
ah! ils m'aideraient demain à renverser les couvens. Vous me forcez à
crier plus haut que je ne voudrais. Cédez, je vous en supplie, avant
que les scandales n'éclatent trop honteusement.» (Août 1523.)
«Le décret général des Chartreux sur la liberté qu'auront les moines
de sortir et de quitter l'habit, me plaît fort, et je le publierai.
L'exemple d'un ordre si considérable aidera nos affaires et appuiera
nos décisions.» (20 août 1522.)—Cependant il voulait que les choses
se fissent sans bruit ni scandale. Il écrit à Jean Lange: «Ta sortie
du monastère n'a pas, je pense, été sans motif, mais j'aurais mieux
aimé que tu te misses au-dessus de tous les motifs; non que je condamne
la liberté de sortir, mais je voudrais voir enlever à nos adversaires
toute occasion de calomnie.»
Il avait beau recommander qu'on évitât toute violence; la Réforme lui
échappait en s'étendant chaque jour au dehors. A Erfurth, en 1521, on
avait forcé les maisons de plusieurs prêtres, et il s'en était plaint;
on alla encore plus loin, en 1522, dans les Pays-Bas. «Tu sais, je
pense, ce qui s'est passé à Anvers, et comment les femmes ont délivré
par force Henri de Zutphen. Les frères sont chassés du couvent, les
uns prisonniers en divers endroits, les autres relâchés après avoir
renié le Christ; d'autres encore ont persisté; ceux qui sont fils de
la cité ont été jetés dans la maison des Béghards; tout le mobilier du
couvent est vendu, et l'église fermée ainsi que le couvent; on va la
démolir. Le saint Sacrement a été transporté en pompe dans l'église
de la sainte Vierge, comme si on le tirait d'un lieu hérétique; des
bourgeois, des femmes, ont été torturés et punis. Henri lui-même
revient à nous par Brême; il s'y est arrêté et y enseigne la parole, à
la prière du peuple, sur l'ordre du conseil, en dépit de l'évêque. Le
peuple est animé d'un désir et d'une ardeur admirables; enfin, quelques
personnes ont établi près de nous un colporteur, qui leur porte des
livres de Wittemberg. Henri lui-même voulait avoir de toi des lettres
d'obédience; mais nous ne pouvions t'atteindre si promptement. Nous
en avons donc donné en ton nom, sous le sceau de notre prieur.» (19
décembre 1522.)
Tous les Augustins de Wittemberg avaient l'un après l'autre abandonné
le couvent, le prieur en résigna la propriété entre les mains de
l'Électeur, et Luther jeta le froc. Le 9 octobre 1524, il parut en
public avec une robe semblable à celle que les prédicateurs portent
encore aujourd'hui en Allemagne; c'était l'Électeur qui lui en avait
donné le drap.
Son exemple encouragea moines et religieuses à rentrer dans le siècle.
Ces femmes, jetées tout-à-coup hors du cloître et fort embarrassées
dans un monde qu'elles ne connaissaient pas, accouraient près de celui
dont la parole leur avait fait quitter la solitude du monastère.
«J'ai reçu hier neuf religieuses sortant de captivité, du monastère de
Nimpschen, et parmi elles Staupitza et deux autres de la famille de
Zeschau[a53].» (8 avril 1523.)
«J'ai grand'pitié d'elles, et surtout des autres qui meurent en foule
de cette maudite et incestueuse chasteté[a54]. Ce sexe si faible, est
uni au mâle par la nature, par Dieu même; si on l'en sépare, il périt.
O tyrans, ô parens cruels d'Allemagne!... Tu demandes ce que je ferai à
leur égard? D'abord je signifierai aux parens qu'ils les recueillent;
sinon, j'aurai soin qu'on les reçoive ailleurs. Voici leurs noms:
Magdeleine Staupitz, Elsa de Canitz, Ave Grossin, Ave Schonfeld et sa
sœur Marguerite Schonfeld, Laneta de Golis, Marguerite Zeschau et
Catherine de Bora. Elles se sont évadées d'une manière étonnante...
Mendie-moi auprès de tes riches courtisans quelque argent, dont je
puisse les nourrir pendant une huitaine ou une quinzaine de jours,
jusqu'à ce que je les rende à leurs parens ou à ceux qui m'ont donné
promesse.» (10 avril 1523.)
«Mon maître Spalatin, je m'étonne que vous m'ayez renvoyé cette femme,
puisque vous connaissez bien ma main, et que vous ne donnez d'autre
raison, sinon que la lettre n'était pas signée... Prie l'Électeur qu'il
donne quelques dix florins et une robe neuve ou vieille ou autre chose,
enfin qu'il donne pour ces pauvres vierges malgré elles.» (22 avril
1523.)
Le 10 avril 1522, Luther écrit à Léonard Koppe, bourgeois considérable
de Torgau, qui avait aidé neuf religieuses à se retirer de leur
couvent. Il l'approuve et l'exhorte à ne pas se laisser effrayer par
les cris qui s'élèveront contre lui. «Vous avez fait une bonne œuvre,
et plût à Dieu que nous pussions délivrer de même tant d'autres
consciences qui sont encore prisonnières... La parole de Dieu est
maintenant dans le monde et non dans les couvens...»
Le 18 juin 1523, il écrit une lettre de consolation à trois demoiselles
que le duc Henri, fils du duc Georges, avait chassées de sa cour pour
avoir lu les livres de Luther. «Bénissez ceux qui vous outragent,
etc... Vous n'êtes malheureusement que trop vengées de leur injustice.
Il faut avoir pitié de ces furieux, de ces insensés qui ne voient pas
qu'ils perdent misérablement leur âme en pensant vous faire du mal...»
«Voici bien du nouveau, que tu sais déjà, sans doute, c'est que la
duchesse de Montsberg s'est échappée par grand miracle du couvent
de Freyberg; elle est dans ma maison avec deux jeunes filles, l'une
Marguerite Volckmarin, fille d'un bourgeois de Leipsick, l'autre,
Dorothée, fille d'un bourgeois de Freyberg.» (20 octobre 1528.)
«Cette malheureuse Élisabeth de Reinsberg, chassée de l'école des
filles d'Altenbourg et n'ayant plus de quoi vivre, s'est adressée à
moi après s'être plainte au Prince, qui l'a renvoyée à ceux qui sont
chargés du séquestre; elle m'a prié de t'écrire pour que tu l'appuies
près d'eux, etc.» (Mars 1533.)
«Cette jeune fille d'Altenbourg, dont le vieux père et la mère ont été
pris dans leur maison, s'est adressée à moi pour me supplier de lui
donner secours et conseil. Ce que je ferai dans cette affaire, Dieu le
sait.» (14 juillet 1533.)
Quelques mots de Luther donnent lieu de croire, que ces femmes
qui affluaient autour de lui, abusèrent souvent de sa facilité,
que plusieurs même prétendaient faussement s'être échappées du
cloître.—«Que de religieuses n'ai-je pas soutenues à grands frais!
Que de fois n'ai-je pas été trompé par de prétendues nonnes, de vraies
coureuses, quelle que fût leur noblesse (generosas meretrices).» (1535,
24 août.)
Ces tristes méprises modifièrent de bonne heure les idées de Luther,
sur l'opportunité de la suppression des couvens. Dans une préface
adressée à la commune de Leisnick (1523), il conseille de ne pas les
supprimer violemment[r50]; mais de les laisser s'éteindre en n'y
recevant plus de novices. «Comme il ne faut contraindre personne
dans les choses de la foi, continue-t-il, on ne doit pas expulser ni
maltraiter ceux qui voudront rester dans les couvens, soit à cause de
leur grand âge, soit par amour de l'oisiveté et de la bonne chère, soit
par motif de conscience. Il faut les laisser jusqu'à leur fin comme
ils ont été auparavant, car l'Évangile nous enseigne de faire du bien,
même aux indignes; et il faut considérer ici que ces personnes sont
entrées dans leur état, aveuglées par l'erreur commune, et qu'elles
n'ont point appris de métier qui puisse les nourrir... Les biens de ces
couvens doivent être employés comme il suit: d'abord, je viens de le
dire, à l'entretien des religieux qui y restent. Ensuite il faut donner
une certaine somme à ceux qui en sortent (quand même ils n'auraient
rien apporté), pour qu'ils puissent commencer un autre état; car ils
quittent leur asile pour toujours, et ils auraient pu, pendant qu'ils
étaient au couvent, apprendre quelque chose. Quant à ceux qui avaient
apporté du bien, il est juste qu'on leur en restitue la plus grande
partie, sinon le tout. Ce qui reste sera mis en caisse commune pour en
être prêté et donné aux pauvres du pays. On remplira ainsi la volonté
des fondateurs; car, quoiqu'ils se soient laissés séduire à donner
leur bien aux couvens, leur intention a pourtant été de le consacrer
à l'honneur et au culte de Dieu. Or, il n'est pas de plus beau culte
que la charité chrétienne qui vient au secours de l'indigent, comme
Jésus-Christ l'attestera lui-même au jugement dernier (saint Mathieu,
XXV)... Cependant, si parmi les héritiers des fondateurs il s'en
trouvait qui fussent dans le besoin, il serait équitable et conforme à
la charité de leur délivrer une partie de la fondation, même le tout,
s'il était nécessaire, la volonté de leurs pères n'ayant pu être, ou du
moins n'ayant pas dû être, d'ôter le pain à leurs enfans et héritiers
pour le donner à des étrangers... Vous m'objecterez que je fais le trou
trop large, et que de cette manière il restera peu de chose à la caisse
commune; chacun, dites-vous, viendra prétendre qu'il lui faut tant et
tant, etc. Mais j'ai déjà dit que ce doit être une œuvre d'équité et
de charité. Que chacun examine, en sa conscience, combien il lui faudra
pour ses besoins et combien il pourra laisser à la caisse, qu'ensuite
la commune pèse les circonstances à son tour, et tout ira bien. Quand
même la cupidité de quelques particuliers trouverait son profit à cet
accommodement, cela vaudrait toujours mieux que les pillages et les
désordres qu'on a vus en Bohême...»
[r50] Luth. Werke, t. IX, 536.
«Je ne voudrais pas conseiller à des vieillards de quitter le
monastère, d'abord parce que, rendus au monde, ils deviendraient
peut-être à charge aux autres, et trouveraient difficilement, dans
ce refroidissement de la charité, les soins dont ils sont dignes.
Dans l'intérieur du monastère, ils ne seront à charge à personne,
ni obligés de recourir à la sollicitude des étrangers; ils pourront
faire beaucoup pour le salut de leur prochain, ce qui, dans le monde,
leur serait difficile, je dis même impossible.» Luther finit par
encourager un moine à rester dans son monastère. «J'y ai moi-même vécu
quelques années; j'y aurais vécu plus long-temps, et j'y serais encore
aujourd'hui, si mes frères et l'état du monastère me l'avaient permis.»
(28 février 1528.)
Quelques nonnes des Pays-Bas écrivirent au docteur Martin Luther, et
se recommandèrent à ses prières[r51]. C'étaient de pieuses vierges
craignant Dieu, qui se nourrissaient du travail de leurs mains, et
vivaient dans l'union. Le docteur en eut grande compassion, et il dit:
«On doit laisser de pauvres nonnes comme celles-ci vivre toujours à
leur manière. Il en est de même des feldkloster, qui ont été fondés
par les princes pour ceux de la noblesse. Mais les ordres mendians...
C'est des cloîtres comme ceux dont je parlais tout-à-l'heure, que l'on
peut tirer des gens habiles pour les charges de l'Église, pour le
gouvernement civil et pour l'économie.»
[r51] Tischreden, 271.
Cette époque de la vie de Luther (1521-1528) fut prodigieusement
affairée et misérablement laborieuse[a55]. Il n'était plus soutenu,
comme dans la précédente, par la chaleur de la lutte et l'intérêt
du péril. _A Spalatin._ «Je t'en conjure, délivre-moi; je suis
tellement écrasé des affaires des autres, que la vie m'en devient à
charge...—Martin LUTHER, courtisan hors de la cour, et bien malgré
lui. (_Aulicus extrà aulam, et invitus._) (1523.) Je suis très occupé,
visiteur, lecteur, prédicateur, auteur, auditeur, acteur, coureur,
lutteur, et que sais-je?» (29 octobre 1528.)
La réforme des paroisses à poursuivre, l'uniformité des cérémonies à
établir, la rédaction du grand Catéchisme, les réponses aux nouveaux
pasteurs, les lettres à l'Électeur dont il fallait obtenir l'agrément
pour chaque innovation; c'était bien du travail et bien de l'ennui.
Cependant les adversaires de Luther ne le laissaient pas reposer.
Érasme publiait contre lui son formidable livre _De libero arbitrio_,
auquel Luther ne se décida à répondre qu'en 1525. La Réforme elle-même
semblait se tourner contre le réformateur. Son ancien ami Carlostad
avait couru dans la voie où marchait Luther[a56]. C'était même pour
l'arrêter dans ses rapides et violentes innovations, que Luther avait
quitté précipitamment le château de Wartbourg. Il ne s'agissait plus
seulement de l'autorité religieuse; l'autorité civile elle-même allait
être mise en question. Derrière Carlostad, on entrevoyait Münzer[a57];
derrière les sacramentaires et les iconoclastes, apparaissait dans le
lointain la révolte des paysans, une jacquerie, une guerre servile
plus raisonnée, plus niveleuse et non moins sanglante que celles de
l'antiquité.