CHAPITRE PREMIER.

1521-1524.

Séjour de Luther au château de Wartbourg.—Il revient à

Wittemberg sans l'autorisation de l'Électeur.—Ses écrits

contre le roi d'Angleterre, et contre les princes en général.

Pendant qu'à Worms on s'indigne, on s'irrite d'avoir laissé échapper

l'audacieux, il n'est plus temps, il plane invisible sur ses ennemis

du haut du château de Wartbourg. Bel et bien clos dans son donjon,

il peut à son aise reprendre sa flûte, chanter ses psaumes allemands,

traduire sa Bible, foudroyer le diable et le pape.

«Le bruit se répand, écrit Luther, que des amis envoyés de Franconie

m'ont fait prisonnier.»—Et ailleurs: «On a pensé, à ce que je

soupçonne, que Luther avait été tué ou condamné à un éternel silence,

afin que la chose publique retombât sous la tyrannie sophistique, dont

on me sait si mauvais gré d'avoir commencé la ruine.» Luther eut soin

cependant de laisser voir qu'il existait encore. Il écrit à Spalatin:

«Je voudrais que la lettre que je t'envoie se perdît par quelque

adroite négligence de toi ou des tiens, pour qu'elle tombât entre les

mains de nos ennemis.... Tu feras copier l'évangile que je t'envoie;

il ne faut pas qu'on reconnaisse ma main.»—«J'avais résolu dans mon

désert de dédier à mon hôte un livre sur les Traditions des hommes,

car il me demandait que je l'instruisisse sur cette matière; mais j'ai

craint de révéler par là le lieu de ma captivité.»—«Je n'ai obtenu

qu'avec peine de t'envoyer cette lettre, tant on a peur qu'ils ne

viennent à découvrir en quel lieu je suis...» (Juin 1521.)

«Les prêtres et les moines, qui ont fait leurs folies pendant que

j'étais libre, ont tellement peur depuis que je suis captif, qu'ils

commencent à adoucir les extravagances qu'ils ont débitées contre

moi. Ils ne peuvent plus soutenir l'effort de la foule qui grossit, et

ne savent par où s'échapper. Voyez-vous le bras du Puissant de Jacob,

tout ce qu'il fait pendant que nous nous taisons, que nous patientons,

que nous prions! Ne se vérifie-t-elle pas cette parole de Moïse: _Vos

tacebitis, et Dominus pugnabit pro vobis_? Un de ceux de Rome a écrit

à une huppe[5] de Mayence: «Luther est perdu comme nous le voulions;

mais le peuple est tellement soulevé, que je crains bien que nous ayons

peine à sauver nos vies, si nous n'allons à sa recherche, chandelles

allumées, et que nous ne le fassions revenir.»

[5] Cette désignation des dignitaires de l'Église, fait penser

aux oiseaux merveilleux de Rabelais, les _papegots_, _évêgots_,

etc.

Luther date ses lettres: _De la région de l'air, de la région des

oiseaux_; ou bien: _Du milieu des oiseaux qui chantent doucement sur

le branchage et louent Dieu jour et nuit de toutes leurs forces_; ou

encore: _De la montagne, de l'île de Pathmos_.

C'est de là qu'il répand dans des lettres tristes et éloquentes les

pensées qui viennent remplir sa solitude (_ex eremo meâ_). «Que fais-tu

maintenant mon Philippe, dit-il à Mélanchton? est-ce que tu ne pries

point pour moi?...... Quant à moi, assis tout le jour, je me mets

devant les yeux la figure de l'Église, et je vois cette parole du

psaume LXXXVIII: «_Numquid vanè constituisti omnes filios hominum?_

Dieu! quel horrible spectre de la colère de Dieu, que ce règne

abominable de l'Antichrist de Rome! Je prends en haine la dureté de

mon cœur, qui ne se résout pas en torrens de larmes pour pleurer les

fils de mon peuple égorgé. Il ne s'en trouve pas un qui se lève et qui

tienne pour Dieu, ou qui fasse de soi un rempart à la maison d'Israël,

dans ce jour suprême de la colère. O règne du pape, digne de la lie des

siècles! Dieu aie pitié de nous!» (12 mai.)

«Quand je considère ces temps horribles de colère, je ne demande rien

que de trouver dans mes yeux des fleuves de larmes pour pleurer la

désolation des âmes, que produit ce royaume de péché et de perdition.

Le monstre siége à Rome, au milieu de l'Église, et il se proclame Dieu;

les pontifes l'adulent, les sophistes l'encensent, et il n'est rien

que ne fassent pour lui les hypocrites. Cependant l'enfer épanouit son

cœur, et ouvre sa gueule immense: Satan se joue dans la perdition des

âmes. Moi, je suis assis tout le jour, à boire et à ne rien faire. Je

lis la Bible en grec et en hébreu. J'écrirai quelque chose en allemand

sur la liberté de la confession auriculaire. Je continuerai aussi le

psautier et les commentaires (_postillas_), dès que j'aurai reçu de

Wittemberg ce dont j'ai besoin; entre autres choses le _Magnificat_

que j'ai commencé.» (24 mai.) Cette solitude mélancolique était pour

Luther pleine de tentations et de troubles. Il écrit à Mélanchton:

«Ta lettre m'a déplu à double titre; d'abord parce que je vois que tu

portes ta croix avec impatience, que tu cèdes trop aux affections, que

tu es tendre selon ta coutume; ensuite, parce que tu m'élèves trop

haut, et que tu tombes dans une grande erreur en m'attribuant tant de

choses, comme si je prenais tant de souci de la cause de Dieu. Cette

haute opinion que tu as de moi me confond et me déchire, quand je me

vois insensible et endurci, assis dans l'oisiveté, ô douleur! rarement

en prières, ne poussant pas un gémissement pour l'Église de Dieu. Que

dis-je! ma chair indomptée me brûle d'un feu dévorant. En somme, moi

qui devais être consumé par l'esprit, je me consume par la chair, la

luxure, la paresse, l'oisiveté, la somnolence; est-ce donc parce que

vous ne priez plus pour moi, que Dieu s'est détourné de moi? C'est à

toi de prendre ma place, toi mieux doué de Dieu, et qui lui es plus

agréable.

»Voilà déjà huit jours que je n'écris pas, que je ne prie pas, que je

n'étudie pas, soit tentations de la chair, soit autres ennuis qui me

tourmentent. Si les choses ne vont pas mieux, j'entrerai publiquement

à Erfurth: tu m'y verras ou je t'y verrai; car je consulterai les

médecins ou les chirurgiens.» Il était malade alors, et souffrait

cruellement; il décrit son mal dans des termes trop naïfs, et on peut

dire trop grossiers, pour que nous puissions les traduire. Mais ses

souffrances spirituelles étaient plus vives encore et plus profondes.

(13 juillet.)

«Lorsque je partis de Worms, en 1521, que je fus pris près d'Eisenach,

et que j'habitai mon pathmos, le château de Wartbourg, j'étais loin du

monde dans une chambre, et personne ne pouvait venir à moi que deux

jeunes garçons nobles qui m'apportaient à manger et à boire deux fois

le jour. Ils m'avaient acheté un sac de noisettes que j'avais mis

dans une caisse. Le soir, lorsque je fus passé dans l'autre chambre,

que j'eus éteint la lumière, et que je me fus couché, il me sembla

que les noisettes se mettaient en mouvement, se heurtaient bien fort

l'une contre l'autre, et venaient cliqueter contre mon lit. Je ne

m'en inquiétai point. Plus tard, je me réveillai; il se faisait sur

l'escalier un grand bruit comme si l'on eût jeté du haut en bas une

centaine de tonneaux. Je savais bien cependant que l'escalier était

fermé avec des chaînes et une porte de fer, de sorte que personne

ne pouvait monter. Je me levai pour voir ce que c'était, et je dis:

Est-ce toi?... Eh bien! soit... Et je me recommandai au Seigneur Christ

dont il est écrit, _Omnia subjecisti pedibus ejus_, comme dit le

VIIIe psaume, et je me remis au lit.—Alors vint à Eisenach la femme

de Jean de Berblibs. Elle avait soupçonné que j'étais au château, et

elle aurait voulu me voir; mais la chose était impossible. Ils me

mirent alors dans une autre partie du château, et placèrent la dame de

Berblibs dans la chambre que j'occupais, et elle entendit la nuit tant

de vacarme, qu'elle crut qu'il y avait mille diables[r32].»

[r32] Tischreden, 208.

Luther trouvait peu de livres à Wartbourg. Il se mit avec ardeur à

l'étude du grec et de l'hébreu[a34]; il s'occupa de répondre au livre

de Latomus, si prolixe, dit-il, et si mal écrit. Il traduisit en

allemand l'apologie de Mélanchton contre les théologiens de Paris,

en y ajoutant un commentaire (_tuam in asinos parisienses apologiam

cum illorum insaniâ statui vernaculè dare adjectis annotationibus_.)

(13 juillet.) Il déployait alors une activité extraordinaire, et du

haut de sa montagne inondait l'Allemagne d'écrits: «J'ai publié un

petit livre contre celui de Catharinus sur l'Antichrist, un traité en

allemand sur la confession, le psaume LXVII expliqué en allemand, le

cantique de Marie expliqué en allemand, le psaume XXXVII de même, et

une consolation à l'église de Wittemberg.

»J'ai sous presse un commentaire en allemand des épîtres et évangiles

de l'année; j'ai également terminé une réprimande publique au cardinal

de Mayence sur l'idole des indulgences qu'il vient de relever à

Halle, et une explication de l'évangile des dix lépreux; le tout en

allemand[a35]. Je suis né pour mes Allemands, et je veux les servir.

J'avais commencé en chaire, à Wittemberg, une amplification populaire

sur les deux Testamens, et j'étais parvenu, dans la Genèse, au XXXIIe

chapitre, et dans l'Évangile, à saint Jean-Baptiste. Je me suis arrêté

là.» (1er novembre.)

«Je suis dans le tremblement, et ma conscience me trouble, parce qu'à

Worms, cédant à ton conseil et à celui de tes amis, j'ai laissé faiblir

l'esprit en moi, au lieu de montrer un Élie à ces idoles. Ils en

entendraient bien d'autres, si je me trouvais encore une fois devant

eux[a36].» (9 septembre.)

L'affaire de l'archevêque de Mayence, à laquelle il est fait allusion

dans la lettre que nous venons de citer, mérite que nous y insistions.

Il est curieux de voir l'énergie qu'y déploie Luther, et comme il y

traite en maître les puissances, le cardinal archevêque, et l'Électeur

lui-même. Spalatin lui avait écrit pour l'engager à supprimer sa

_réprimande publique_ à l'archevêque. Luther lui répond: «Je ne sais si

jamais lettre m'a été plus désagréable que ta dernière; non-seulement

j'ai différé ma réponse, mais j'avais résolu de n'en pas faire. D'abord

je ne supporterai pas ce que tu me dis, _que le Prince ne souffrira

point qu'on écrive contre le Mayençais, et qu'on trouble la paix

publique_: je vous anéantirais plutôt (_perdam_) toi et l'archevêque

et toute créature. Tu dis fort bien qu'il ne faut pas troubler la paix

publique; et tu souffriras qu'on trouble la paix éternelle de Dieu par

ces œuvres impies et sacriléges de perdition? Non pas, Spalatin, non

pas, Prince; je résisterai de toutes mes forces pour les brebis du

Christ à ce loup dévorant, comme j'ai résisté aux autres. Je t'envoie

donc un livre contre lui, qui était déjà prêt quand ta lettre est

venue: elle ne m'y a pas fait changer un mot. Je devais toutefois

le soumettre à l'examen de Philippe (Mélanchton); c'était à lui d'y

changer ce qu'il eût jugé à propos. Garde-toi de ne pas le transmettre

à Philippe, ou de chercher à dissuader; la chose est décidée, on ne

t'écoutera point.» (11 novembre.) Quelques jours après, il écrit à

l'évêque lui-même:

«... Cette première et fidèle exhortation que j'avais faite à

votre Grâce électorale, ne m'ayant valu de sa part que raillerie et

ingratitude, je lui ai écrit une seconde fois, lui offrant d'accepter

ses instructions et ses conseils. Quelle a été la réponse de votre

Grâce? dure, malhonnête, indigne d'un évêque et d'un chrétien.

»Or, quoique mes deux lettres n'aient servi à rien, je ne me laisse

point rebuter, et, conformément à l'Évangile, je vais faire parvenir à

votre Grâce un troisième avertissement. Vous venez de rétablir à Halle

l'idole qui fait perdre aux bons et simples chrétiens leur argent et

leur âme, et vous avez publiquement reconnu par là que tout ce qu'avait

fait Tetzel, il l'avait fait de concert avec l'archevêque de Mayence...

»Ce même Dieu vit encore, n'en doutez pas; il sait encore l'art de

résister à un cardinal de Mayence, celui-ci eût-il quatre empereurs de

son côté. C'est son plaisir de briser les cèdres, et d'abaisser les

Pharaons superbes et endurcis. Je prie votre Grâce de ne point tenter

ce Dieu.

»Penseriez-vous que Luther fût mort? Ne le croyez pas. Il est sous

la protection de ce Dieu qui déjà a humilié le pape, et tout prêt

à commencer avec l'archevêque de Mayence un jeu dont peu de gens

se douteront....[r33] Donné en mon désert, le dimanche, après

Sainte-Catherine (25 novembre 1521). Votre bienveillant et soumis,

Martin LUTHER.»

[r33] Luth. Werke. Witt. t. IX, 129.

Le cardinal répondit humblement, et de sa propre main:

«Cher docteur, j'ai reçu votre lettre datée du dimanche d'après

la Sainte-Catherine, et je l'ai lue avec toute bienveillance et

amitié. Cependant je m'étonne de son contenu, car on a remédié depuis

long-temps à la chose qui vous a fait écrire.

»Je me conduirai dorénavant, Dieu aidant, de telle sorte qu'il convient

à un prince pieux, chrétien et ecclésiastique. Je reconnais que j'ai

besoin de la grâce de Dieu, et que je suis un pauvre homme, pécheur

et faillible, qui pèche et se trompe tous les jours. Je sais qu'il

n'est rien de bon en moi sans la grâce de Dieu, et que je ne suis par

moi-même qu'un vil fumier.

»Voilà ce que je voulais répondre à votre bienveillante exhortation,

car je suis aussi disposé qu'il est possible à vous faire toute sorte

de grâce et de bien. Je souffre volontiers une réprimande fraternelle

et chrétienne, et j'espère que le Dieu miséricordieux m'accordera sa

grâce et sa force, pour vivre selon sa volonté en ceci comme dans les

autres choses[r34]. Donné à Halle, le jour de Saint-Thomas (21 décembre

1521). ALBERTUS _manu propriâ_.»

[r34] _Ibid._ 130.

Le prédicateur et conseiller de l'archevêque, Fabricius Capiton,

dans une réponse à la lettre de Luther, avait blâmé son âpreté,

et dit qu'il fallait garder des ménagemens avec les puissans, les

excuser, quelquefois même fermer les yeux sur leurs actes, etc...

Luther réplique: ... «Vous demandez de la douceur et des ménagemens;

je vous entends. Mais y a-t-il quelque communauté entre le chrétien

et l'hypocrite? La foi chrétienne est une foi publique et sincère;

elle voit les choses, elle les proclame telles qu'elles sont... Mon

opinion est qu'on doit démasquer tout, ne rien ménager, n'excuser rien,

ne fermer les yeux sur rien, de sorte que la vérité reste pure et à

découvert, et comme placée sur un champ libre... Jérémie, 48: _Maudit

soit celui qui est tiède dans l'œuvre du Seigneur!_ Autre chose est,

mon cher Fabricius, de louer le vice ou l'amoindrir, autre chose de le

guérir avec bonté et douceur. Avant tout, il faut déclarer hautement ce

qui est juste et injuste, et ensuite, quand l'auditeur s'est pénétré

de notre enseignement, il faut l'accueillir et l'aider malgré les

imperfections dans lesquelles il pourra encore retomber. _Ne repoussez

pas celui qui est faible dans la foi_, dit saint Paul... J'espère qu'on

ne pourra me reprocher d'avoir, pour ma part, manqué de charité et de

patience envers les faibles... Si votre cardinal avait écrit sa lettre

dans la sincérité de son cœur, ô mon Dieu, avec quelle joie, quelle

humilité je tomberais à ses pieds! comme je m'estimerais indigne d'en

baiser la poussière! car moi-même suis-je autre chose que poussière et

ordure? Qu'il accepte la parole de Dieu, et nous serons à lui comme

des serviteurs fidèles et soumis... A l'égard de ceux qui persécutent

et condamnent cette parole, la charité suprême consiste précisément à

résister à leurs fureurs sacriléges de toutes manières.

»Croyez-vous trouver en Luther un homme qui consente à fermer les yeux,

pourvu qu'on l'amuse par quelques cajoleries?..... Cher Fabricius, je

devrais vous répondre plus durement que je ne fais..... mon _amour_

est prêt à mourir pour vous; mais qui touche à la _foi_, touche à la

prunelle de notre œil. Raillez ou honorez l'_amour_ comme vous le

voudrez; mais la _foi_, la parole, vous devez l'adorer et la regarder

comme le saint des saints: c'est ce que nous exigeons de vous. Attendez

tout de notre amour, mais craignez, redoutez notre foi.....

»Je ne réponds point au cardinal même, ne sachant comment lui écrire,

sans approuver ou reprendre sa sincérité ou son hypocrisie. C'est par

vous qu'il saura la pensée de Luther.....[r35] De mon désert, le jour

de Saint-Antoine (17 janvier 1522).»

[r35] _Ibid._ 132.

Citons encore la préface qu'il mit en tête de son explication de

l'évangile des Lépreux, et qu'il adressa à plusieurs de ses amis:

«Pauvre frère que je suis! voilà que j'ai encore allumé un grand feu;

j'ai de nouveau _mordu_ un bon trou dans la poche des papistes; j'ai

attaqué la confession! Que vais-je devenir désormais? Où trouveront-ils

assez de soufre, de bitume, de fer et de bois, pour mettre en cendres

cet hérétique empoisonné? Il faudra pour le moins enlever les

fenêtres des églises, de peur que l'espace ne manque aux prédications

des saints prêtres sur l'Évangile, _id est_, à leurs injures et à

leurs vociférations furibondes contre Luther. Quelle autre chose

prêcheraient-ils au pauvre peuple? Il faut que chacun prêche ce qu'il

peut et ce qu'il sait.

«... Tuez, tuez, s'écrient-ils, tuez cet hérésiarque qui veut renverser

tout l'état ecclésiastique, qui veut soulever la chrétienté entière!»

J'espère que, si j'en suis digne, ils en viendront là, et qu'ils

combleront en moi la mesure de leurs pères. Mais il n'est pas encore

temps, mon heure n'est pas venue; il faut qu'auparavant je rende encore

plus furieuse cette race de vipères, et que je mérite loyalement de

mourir par eux....»[r36]

[r36] _Ibid._ 123-19.

Du fond de sa retraite, ne pouvant plus se jeter dans la mêlée, il

exhorte Mélanchton:

«Lors même que je périrais, rien ne serait perdu pour l'Évangile,

car tu m'y surpasses aujourd'hui; tu es l'Élysée qui succède à Élie,

enveloppé d'un double esprit.

»Ne vous laissez pas abattre, mais chantez la nuit le cantique du

Seigneur que je vous ai donné: je le chanterai aussi, moi, n'ayant de

souci que pour la parole. Que celui qui ignore, ignore: que celui qui

périt, périsse, pourvu qu'ils ne puissent pas se plaindre que notre

office leur ait manqué.» (26 mai 1521.)

On le pressait alors de donner la solution d'une question qu'il avait

soulevée, et dont la décision ne pouvait sortir des controverses

théologiques, la question des vœux monastiques; les moines demandaient

de toutes parts à sortir, et Mélanchton n'osait rien prendre sur lui.

Luther lui-même n'aborde ce sujet qu'avec hésitation.

«Vous ne m'avez pas encore convaincu qu'on doive penser de même du vœu

des prêtres et de celui des moines. Ce qui me touche beaucoup, c'est

que l'ordre sacerdotal, institué de Dieu, est libre, mais non pas celui

des moines, qui ont choisi leur état, et se sont offerts à Dieu de

leur plein gré. Je déciderais pourtant volontiers que ceux qui n'ont

pas atteint l'âge du mariage, ou qui y sont encore, et qui sont entrés

dans ces coupe-gorges, en peuvent sortir sans scrupule; mais je n'ose

me prononcer pour ceux qui sont déjà vieux, et qui ont vécu long-temps

dans cet état.

»Du reste, comme Paul donne, au sujet des prêtres, une décision très

large, en disant que ce sont les démons qui leur ont interdit le

mariage, et que la voix de Paul est la voix de la majesté divine, je

ne doute point qu'il ne faille la confesser hautement; ainsi, lors

même qu'au temps de leur profession, ils se seraient liés par cette

prohibition du diable, maintenant qu'ils savent à quoi ils se sont

liés, ils peuvent se délier en toute confiance. (1er août.) Pour moi,

j'ai souvent annulé sans scrupule des vœux faits avant l'âge de vingt

ans, et je les annulerais encore, parce qu'il n'est personne qui ne

voie qu'il n'y a eu là ni délibération ni connaissance. Mais j'ai fait

cela pour ceux qui n'avaient pas encore changé d'état ni d'habit; quant

à ceux qui auraient déjà exercé dans les monastères les fonctions

du sacrifice, je n'ai rien osé encore. Je ne sais de quel nuage

m'offusquent et me tourmentent cette vanité et cette opinion humaine.»

(6 août 1521.)

Quelquefois il se rassure, et parle nettement:

«Quant aux vœux des religieux et des prêtres, nous avons fait,

Philippe et moi, une vigoureuse conspiration pour les détruire et les

mettre à néant.... Ce malheureux célibat des jeunes gens et des jeunes

filles me révèle tous les jours tant de monstruosités, que rien ne

sonne plus mal à mes oreilles que le nom de nonne, de moine, de prêtre:

et le mariage me semble un paradis, même avec la dernière pauvreté.»

(1er novembre.)

Préface de Luther à son livre _De Votis monasticis_, écrite sous forme

de lettre à son père. (21 nov. 1521.) «.... Ce n'est pas volontairement

que je me suis fait moine. Dans la terreur d'une apparition soudaine,

entouré de la mort et me croyant appelé par le ciel, je fis un vœu

irréfléchi et forcé. Quand je te dis cela dans notre entrevue, tu me

répondis: «Dieu veuille que ce ne soit pas un prestige et un fantôme

diabolique!» Cette parole, comme si Dieu l'eût prononcée par ta bouche,

me pénétra bientôt profondément; mais je fermai mon cœur, tant que je

pus, contre toi et ta parole. De même, lorsque ensuite je te reprochai

ton ressentiment, tu me fis une réponse qui me frappa comme aucune

parole ne m'a frappé, et elle est toujours restée au fond de mon cœur.

Tu me dis: «N'as-tu pas entendu aussi qu'on doit obéir à ses parens?»

Mais j'étais endurci dans ma dévotion, et j'écoutais ce que tu disais

comme ne venant que d'un homme. Cependant, dans le fond de mon âme, je

n'ai jamais pu mépriser ces paroles....»

—«Il me souvient que lorsque j'eus prononcé mes vœux, le père de ma

chair, d'abord très irrité, s'écria, lorsqu'il fut apaisé: Plaise au

ciel que ce ne soit pas un tour de Satan! Parole qui a jeté dans mon

cœur de si profondes racines, que je n'ai jamais rien entendu de sa

bouche dont j'aie gardé une plus ferme mémoire. Il me semble que Dieu

a parlé par sa bouche.» (9 septembre.) Il recommande à Wenceslas Link

qu'on laisse aux moines la liberté de sortir des couvens sans jamais

contraindre personne. «Je suis sûr que tu ne feras, que tu ne laisseras

rien faire de contraire à l'Évangile, lors même qu'il faudrait perdre

tous les monastères. Je n'aime point cette sortie turbulente dont j'ai

ouï parler... Mais je ne vois pas qu'il soit bon et convenable de

les rappeler, quoiqu'ils n'aient pas bien et convenablement agi. Il

faudrait qu'à l'exemple de Cyrus dans Hérodote, tu donnasses la liberté

à ceux qui veulent sortir, mais sans mettre personne dehors, ni retenir

personne par force...»

Il avait montré la même tolérance lorsque ceux d'Erfurth

s'étaient portés à des actes de violence envers les prêtres

catholiques.—Carlostad, à Wittemberg, eut bientôt rempli et dépassé

les instructions de Luther.

«Bon Dieu! s'écrie celui-ci dans une lettre à Spalatin, nos gens de

Wittemberg marieront-ils jusqu'aux moines! Quant à moi, ils ne me

feront pas prendre femme.—Prends bien garde de ne pas prendre femme,

afin de ne pas tomber dans la tribulation de la chair.» (6 août.)

Cette hésitation et ces ménagemens montrent assez que Luther suivait

plus qu'il ne devançait le mouvement qui entraînait tous les esprits

hors des routes anciennes.

«Origène, écrit-il à Spalatin, avait un enseignement à part pour les

femmes; pourquoi Mélanchton n'essaierait-il pas quelque chose de

pareil? Il le peut et le doit, car le peuple a faim et soif.»

«Je désirerais fort que Mélanchton prêchât aussi quelque part en

public, dans la ville, aux jours de fêtes, dans l'après-dînée, pour

tenir lieu de la boisson et du jeu: on s'habituerait ainsi à ramener la

liberté, et à la façonner sur le modèle de l'Église antique.

»Car si nous avons rompu avec toutes les lois humaines, et secoué

le joug, nous arrêterons-nous à ce que Mélanchton n'est pas oint et

rasé, à ce qu'il est marié? Il est véritablement prêtre, et il remplit

les fonctions du prêtre, à moins que l'office du prêtre ne soit pas

l'enseignement de la parole. Autrement le Christ non plus ne sera pas

prêtre, puisqu'il enseigne tantôt dans les synagogues, tantôt sur la

barque, tantôt sur le rivage, tantôt sur la montagne. Tout rôle en tout

lieu, à toute heure, il l'a rempli sans cesser d'être lui-même.

»Il faudrait que Mélanchton lût au peuple l'Évangile en allemand, comme

il a commencé à le lire en latin, afin de devenir ainsi peu-à-peu un

évêque allemand, comme il est devenu évêque latin.» (9 septembre.)

Cependant l'Empereur étant occupé de la guerre contre le roi de

France, l'Électeur se rassura et il fit donner à Luther un peu plus

de liberté. «Je suis allé deux jours à la chasse pour voir un peu ce

plaisir γλυκύπικρον (doux-amer) des héros: nous prîmes deux lièvres

et quelques pauvres misérables perdreaux; digne occupation d'oisifs.

Je théologisais pourtant au milieu des filets et des chiens; autant

ce spectacle m'a causé de plaisir, autant ç'a été pour moi un mystère

de pitié et de douleur. Qu'est-ce que cela nous représente, sinon le

diable avec ses docteurs impies pour chiens, c'est-à-dire les évêques

et les théologiens qui chassent ces innocentes bestioles. Je sentais

profondément ce triste mystère sur les animaux simples et fidèles.

»En voici un autre plus atroce. Nous avions sauvé un petit lièvre

vivant, je l'avais enveloppé dans la manche de ma robe; pendant que

j'étais éloigné un instant, les chiens trouvèrent le pauvre lièvre, et,

à travers la robe, lui cassèrent la jambe droite, et l'étranglèrent.

Ainsi sévissent le pape et Satan pour perdre même les âmes sauvées.

»Enfin, j'en ai assez de la chasse; j'aimerais mieux, je pense, celle

où l'on perce de traits et de flèches ours, loups, sangliers, renards,

et toute la gent des docteurs impies... Je t'écris cette plaisanterie,

afin que tu saches que vous autres courtisans, mangeurs de bêtes, vous

serez bêtes à votre tour dans le paradis, où saura bien vous prendre

et vous encager, Christ, le grand chasseur. C'est vous qui êtes en

jeu, tandis que vous vous jouez à la chasse.» (15 août.)—Du reste,

Luther ne se déplaisait pas à Wartbourg; il y avait trouvé un accueil

libéral, où il reconnaissait la main de l'Électeur. «Le maître de ce

lieu me traite beaucoup mieux que je ne le mérite.» (10 juin.) «Je ne

voudrais être à charge à personne. Mais je suis persuadé que je vis ici

aux dépens de notre prince; autrement je n'y resterais pas une heure.

On sait que s'il faut dépenser l'argent de quelqu'un, c'est celui des

princes.» (15 août.)

A la fin du mois de novembre 1521, le désir de revoir et d'encourager

ses disciples, lui fit faire une courte excursion à Wittemberg; mais

il eut soin que l'Électeur n'en sût rien. «Je lui cache, dit-il à

Spalatin, et mon voyage et mon retour. Pour quel motif? c'est ce que tu

comprends assez.»

Le motif, c'était le caractère alarmant que prenait la Réforme entre

les mains de Carlostad, des théologiens démagogues, des briseurs

d'images, anabaptistes et autres, qui commençaient à se produire[a37].

«Nous avons vu le prince de ces prophètes, Claus-Stork, qui marche

avec l'air et le costume de ces soldats que nous appelons lanzknecht;

il y en avait encore un autre en longue robe, et le docteur Gérard de

Cologne. Ce Stork me semble porté par un esprit de légèreté, qui ne lui

permet pas de faire grand cas de ses propres opinions. Mais Satan se

joue dans ces hommes.» (4 septembre 1522.)

Luther n'attachait pas encore à ce mouvement une grande importance.

«Je ne sors pas de ma retraite, écrit-il; je ne bouge pas pour ces

prophètes, car ils ne m'émeuvent guère.» (17 janvier 1522.) Il chargea

Mélanchton de les éprouver, et c'est alors qu'il lui adressa cette

belle lettre (13 janvier 1522): «Si tu veux éprouver leur inspiration,

demande s'ils ont ressenti ces angoisses spirituelles et ces naissances

divines, ces morts et ces enfers... Si tu n'entends que choses douces

et paisibles et dévotes (comme ils disent), quand même ils se diraient

ravis au troisième ciel, tu n'approuveras rien de cela. Il y manque le

signe du Fils de l'homme, le βάσανος (pierre de touche), l'unique

épreuve des chrétiens, la règle qui discerne les esprits. Veux-tu

savoir le lieu, le temps et la manière des entretiens divins? écoute:

_Il a brisé comme le lion tous mes os_, etc. _J'ai été repoussé de ta

face et de tes regards_, etc. _Mon âme a été remplie de maux, et ma

vie a approché de l'enfer._ La majesté divine ne parle pas comme ils

le prétendent, immédiatement, et de manière que l'homme la voie; non,

_L'homme ne me verra point, et il vivra_. C'est pourquoi elle parle

par la bouche des hommes, parce que nous ne pouvons tous supporter sa

parole. La Vierge même s'est troublée à la vue de l'ange. Écoutez aussi

la plainte de Daniel et de Jérémie: _Prenez-moi dans votre jugement, et

ne me soyez pas un sujet d'épouvante_.»

(17 janvier 1522.) «Aie soin que notre prince ne teigne pas ses mains

du sang de ces nouveaux prophètes.

»C'est par la parole seule qu'il faut combattre, par la parole qu'il

faut vaincre, par la parole qu'il faut détruire ce qu'ils ont élevé par

la force et la violence.

»... Je ne condamne que par la parole; que celui qui croit, croie et

suive; que celui qui ne croit pas, ne croie pas, et qu'on le laisse

aller. Il ne faut contraindre aucune personne à la foi ni aux choses

de la foi; il faut l'y traîner par la parole. Je condamne les images,

mais par la parole, non pour qu'on les brûle, mais pour qu'on n'y mette

pas sa confiance.»

Mais il se passait à Wittemberg même des choses qui ne pouvaient

permettre à Luther de rester plus long-temps dans son donjon. Il partit

sans demander l'agrément de l'Électeur.

On trouve, dans un des historiens de la Réforme, un curieux récit de ce

voyage.

«Jean Kessler, jeune théologien de Saint-Gall, se rendant avec un ami

à Wittemberg pour y achever ses études, rencontra le soir, dans une

auberge située à la porte d'Iéna, Luther habillé en cavalier. Ils

ne le connurent point. Le cavalier avait devant lui un petit livre,

qui était, comme ils le virent plus tard, le psautier en hébreu. Ils

les salua poliment, et les invita à s'asseoir à sa table. Dans la

conversation, il leur demanda aussi ce que l'on pensait de Luther

en Suisse. Kessler lui répondit que les uns ne savaient comment le

célébrer, et remerciaient Dieu de l'avoir envoyé sur la terre pour y

relever la vérité, tandis que d'autres, et notamment les prêtres, le

condamnaient comme un hérétique qu'on ne pouvait épargner. D'après

quelques mots que l'hôtelier dit aux jeunes voyageurs, ils le prirent

pour Ulrich de Hutten. Deux marchands arrivèrent; l'un d'eux tira de sa

poche et mit à côté de lui un livre de Luther nouvellement imprimé, et

qui n'était pas encore relié. Il demanda si les autres l'avaient déjà

vu. Luther parla du peu de bonne volonté pour les choses sérieuses,

qui se manifestait dans les princes assemblés alors à la diète de

Nuremberg. Il exprima aussi l'espoir «que la vérité évangélique

porterait plus de fruits dans ceux qui viendraient et qui n'auraient

pas encore été empoisonnés par l'erreur papale.» L'un des marchands

dit: «Je ne suis pas savant en ces questions; mais, à mon sens, Luther

doit être ou un ange du ciel, ou un démon de l'enfer; aussi, je vais

employer les derniers dix florins que je me suis ménagés à aller à

confesse chez lui.» Cette conversation eut lieu pendant le souper.

Luther s'était arrangé d'avance avec l'hôtelier pour payer l'écot de

toute la table. Au moment de se retirer, Luther donna la main aux deux

Suisses (les marchands étaient allés à leurs affaires), les priant

de saluer de sa part, quand ils seraient arrivés à Wittemberg, le

docteur Jérôme Schurff, leur compatriote. Ils lui demandèrent comment

ils le devaient nommer auprès de celui-ci. «Dites-lui seulement, leur

répond-il, que celui qui doit venir le salue; il ne manquera pas de

comprendre ces paroles.»

»Les marchands, quand ils apprirent, en revenant dans la chambre, que

c'était à Luther qu'ils avaient parlé, furent inconsolables de ne pas

l'avoir su plus tôt, de ne pas lui avoir montré plus de respect, et

d'avoir dit en sa présence des choses peu sensées. Le lendemain, ils

se levèrent exprès de grand matin, pour le trouver encore avant son

départ, et lui faire leurs très humbles excuses. Luther ne convint

qu'implicitement que c'était lui[r37].»

[r37] Marheinecke, t. I.

Comme il était en chemin pour se rendre à Wittemberg, il écrivit à

l'Électeur qui lui avait défendu de quitter la Wartbourg: «..... Ce

n'est pas des hommes que je tiens l'Évangile, mais du ciel, de notre

Seigneur Jésus-Christ, et j'aurais bien pu, comme je veux faire

dorénavant, m'appeler son serviteur, et prendre le titre d'évangéliste.

Si j'ai demandé à être interrogé, ce n'était pas que je doutasse de la

bonté de ma cause, mais uniquement par déférence et humilité. Or, comme

je vois que cet excès d'humilité ne fait qu'abaisser l'Évangile, et que

le diable, si je cède un pouce de terrain, veut occuper toute la place,

ma conscience me force d'agir autrement. C'est assez que, pour plaire

à votre Grâce électorale, j'aie passé une année dans la retraite. Le

diable sait bien que ce n'était pas crainte; il a vu mon cœur quand je

suis entré dans Worms. La ville eût-elle été pleine de diables, je m'y

serais jeté avec joie.

»Or, le duc Georges ne peut pas même passer pour un diable; et votre

Grâce électorale se dira elle-même si ce ne serait pas outrager

indignement le Père de toute miséricorde, qui nous commande d'avoir

confiance en lui, que de craindre la colère de ce duc. Si Dieu

m'appelait à Leipsick, sa capitale, comme il m'appelle à Wittemberg,

j'y entrerais quand même (pardonnez-moi cette folie), quand même il

pleuvrait des ducs Georges neuf jours durant, et chacun d'eux neuf fois

plus furieux. Il prend donc Jésus-Christ pour un homme de paille. Le

Seigneur peut bien tolérer cela quelque temps, mais non pas toujours.

Je ne cacherai pas non plus à votre Grâce électorale, que j'ai plus

d'une fois prié et pleuré pour que Dieu voulût éclairer le duc; je le

ferai encore une fois avec ardeur, mais ce sera la dernière. Je supplie

aussi votre Grâce de prier elle-même et de faire prier, pour que nous

détournions de lui, s'il plaît à Dieu, le terrible jugement qui, chaque

jour, hélas! le menace de plus près.

»J'écris ceci pour vous faire savoir que je vais à Wittemberg sous

une protection plus haute que celle de l'Électeur; aussi n'ai-je pas

l'intention de demander appui à votre Grâce. Je crois même que je la

protégerai plus que je ne serai protégé par elle: si je savais qu'elle

dût me protéger, je ne viendrais pas. L'épée ne peut rien en ceci; il

faut que Dieu agisse, sans que les hommes s'en mêlent. Celui qui a le

plus de foi, protégera le plus efficacement; et comme je sens que votre

Grâce est encore très faible dans la foi, je ne puis nullement voir en

elle celui qui doit me protéger et me sauver.

»Votre Grâce électorale me demande ce qu'elle doit faire en ces

circonstances, estimant avoir fait peu jusqu'ici. Je réponds, en toute

soumission, que votre Grâce n'a fait que trop, et qu'elle ne devrait

rien faire. Dieu ne veut pas de toutes ces inquiétudes, de tout ce

mouvement, quand il s'agit de sa cause; il veut qu'on s'en remette à

lui seul. Si vôtre Grâce a cette foi, elle trouvera paix et sécurité;

sinon, moi du moins, je croirai; et je serai obligé de laisser à votre

Grâce les tourmens par lesquels Dieu punit les incrédules. Puis donc

que je ne veux pas suivre les exhortations de votre Grâce, elle sera

justifiée devant Dieu, si je suis pris ou tué. Devant les hommes, je

désire qu'elle agisse comme il suit: qu'elle obéisse à l'autorité en

bon électeur, qu'elle laisse régner la Majesté impériale en ses états

conformément aux réglemens de l'Empire, et qu'elle se garde d'opposer

quelque résistance à la puissance qui voudra me prendre ou me tuer;

car personne ne doit briser la puissance ni lui résister, hormis

celui qui l'a instituée; autrement, c'est révolte, c'est contre Dieu.

J'espère seulement qu'ils auront assez de sens pour reconnaître que

votre Grâce électorale est de trop haut lieu pour se faire elle-même

mon geôlier. Si elle laisse les portes ouvertes, et qu'elle fasse

observer le sauf-conduit, au cas où ils viendront me prendre, elle

aura satisfait à l'obéissance. Si, au contraire, ils sont assez

déraisonnables pour ordonner à votre Grâce de mettre elle-même la main

sur moi, je ferai en sorte qu'elle n'éprouve pour moi nul préjudice de

corps, de biens, ni d'âme.

»Je m'expliquerai plus au long une autre fois, s'il en est besoin. J'ai

dépêché le présent écrit, de peur que votre Grâce ne fût affligée de la

nouvelle de mon arrivée; car, pour être chrétien, je dois consoler tout

le monde et n'être préjudiciable à personne.

»Si votre Grâce croyait, elle verrait la magnificence de Dieu; mais

comme elle ne croit pas encore, elle n'a encore rien vu. Aimons et

glorifions Dieu dans l'éternité. Amen. Écrit à Borna, à côté de

mon guide, le mercredi des Cendres 1522. (5 mars.) De votre Grâce

électorale le très soumis serviteur. Martin LUTHER.»

(7 mars). L'Électeur avait fait prier Luther de lui exposer les motifs

de son retour à Wittemberg dans une lettre qui pût être montrée à

l'Empereur. Dans cette lettre, Luther donne trois motifs: l'église de

Wittemberg l'a instamment prié de revenir; deuxièmement, le désordre

s'est mis dans son troupeau[a38]; enfin il a voulu empêcher, autant

qu'il serait en lui, l'insurrection qu'il regarde comme imminente.

«... Le second motif de mon retour, dit-il, c'est qu'à Wittemberg,

pendant mon absence, Satan a pénétré dans ma bergerie, et y a fait

des ravages que je ne puis réparer que par ma présence et par ma

parole vivante; une lettre n'y aurait rien fait. Ma conscience ne me

permettait plus de tarder; je devais négliger non-seulement la grâce

ou disgrâce de votre Altesse, mais la colère du monde entier. C'est

mon troupeau, le troupeau que Dieu m'a confié, ce sont mes enfans en

Jésus-Christ: je n'ai pu hésiter un moment. Je dois souffrir la mort

pour eux, et je le ferais volontiers avec la grâce de Dieu, comme

Jésus-Christ le demande (saint Jean, X, 12). S'il eût suffi de ma

plume pour remédier à ce mal, pourquoi serais-je venu? Pourquoi, si

ma présence n'y était pas nécessaire, ne me résoudrais-je à quitter

Wittemberg pour toujours?...»

Luther à son ami Hartmuth de Kronberg, au mois de mars (peu après son

retour à Wittemberg): «.... Satan, _qui toujours se mêle parmi les

enfans de Dieu_, comme dit Job (I, 6), vient de nous faire (et à moi

en particulier), un mal cruel à Wittemberg. Tous mes ennemis, quelque

près qu'ils fussent souvent de moi, ne m'ont jamais porté un coup comme

celui que j'ai reçu des miens. Je suis obligé d'avouer que cette fumée

me fait bien mal aux yeux et au cœur. «C'est par là, s'est dit Satan,

que je veux abattre le courage de Luther, et vaincre cet esprit si

roide. Cette fois, il ne s'en tirera pas.»

»... Peut-être Dieu me veut-il punir par ce coup, d'avoir, à Worms,

comprimé mon esprit, et parlé avec trop peu de véhémence devant les

tyrans. Les païens, il est vrai, m'ont depuis accusé d'orgueil. Ils ne

savent pas ce que c'est que la foi.

»Je cédais aux instances de mes bons amis qui ne voulaient point que

je parusse trop sauvage; mais je me suis souvent repenti de cette

déférence et de cette humilité.

»... Moi-même je ne connais point Luther, et ne veux point le

connaître[a39]. Ce que je prêche ne vient pas de lui, mais de

Jésus-Christ. Que le diable emporte Luther, s'il peut, je ne m'en

soucie pas, pourvu qu'il laisse Jésus-Christ régner dans les cœurs...»

Vers le milieu de la même année, Luther éclata avec la plus grande

violence contre les princes. Un grand nombre de princes et d'évêques

(entre autres le duc Georges), venaient de prohiber la traduction qu'il

donnait alors de la Bible; on en rendait le prix à ceux qui l'avaient

achetée. Luther accepte audacieusement le combat: «Nous avons eu les

prémices de la victoire et triomphé de la tyrannie papale qui avait

pesé sur les rois et les princes; combien ne sera-t-il pas plus facile

de venir à bout des princes eux-mêmes?... J'ai grand'peur que s'ils

continuent d'écouter cette sotte cervelle du duc Georges, il n'y ait

des troubles qui mènent à leur perte, dans toute l'Allemagne, les

princes et les magistrats, et qui enveloppent en même temps le clergé

tout entier; c'est ainsi que je vois les choses. Le peuple s'agite

de tous côtés, et il a les yeux ouverts; il ne veut plus, il ne peut

plus se laisser opprimer. C'est le Seigneur qui mène tout cela et qui

ferme les yeux des princes sur ces symptômes menaçans; c'est lui qui

consommera tout par leur aveuglement et leur violence; il me semble

voir l'Allemagne nager dans le sang.

»Qu'ils sachent bien que le glaive de la guerre civile est suspendu

sur leurs têtes. Ils font tout pour perdre Luther, et Luther fait tout

pour les sauver. Ce n'est pas pour Luther, mais pour eux qu'approche

la perdition; ils l'avancent eux-mêmes, au lieu de s'en garder. Je

crois que l'esprit parle ici en moi. Que si le décret de la colère est

arrêté dans le ciel, et que la prière ni la sagesse n'y puissent rien,

nous obtiendrons que notre Josias s'endorme dans la paix, et que le

monde soit laissé à lui-même dans sa Babylone.—Quoique exposé à toute

heure à la mort, au milieu de mes ennemis, sans aucun secours humain,

je n'ai cependant jamais rien tant méprisé en ma vie que ces stupides

menaces du prince Georges et de ses pareils. L'esprit, n'en doute pas,

se rendra maître du duc Georges et de ses égaux en sottise. Je t'écris

tout ceci à jeun et de grand matin, le cœur rempli d'une pieuse

confiance. Mon Christ vit et règne, et moi je vivrai et règnerai.» (19

mars.)

Au milieu de l'année parut le livre qu'Henri VIII avait fait faire par

son chapelain Edward Lee, et dans lequel il se portait pour champion de

l'Église.

«Il y a bien dans ce livre une ignorance royale, mais il y a aussi

une virulence et une fausseté qui n'appartiennent qu'à Lee.» (22

juillet.)—La réponse de Luther parut l'année suivante[r38], sa

violence surpassa tout ce que ses écrits contre le pape avaient pu

faire attendre. Jamais avant cette époque un homme privé n'avait

adressé à un roi des paroles si méprisantes et si audacieuses[a40].

[r38] Oper. Luth. Witt. t. II, 333-51. Livre de Luther contre

Henri VIII.

«Moi, aux paroles des pères, des hommes, des anges, des démons,

j'oppose, non pas l'antique usage ni la multitude des hommes, mais

la seule parole de l'éternelle Majesté, l'Évangile qu'eux-mêmes sont

forcés de reconnaître. Là, je me tiens, je m'assieds, je m'arrête; là

est ma gloire, mon triomphe; de là, j'insulte aux papes, aux thomistes,

aux henricistes, aux sophistes et à toutes les portes de l'enfer. Je

m'inquiète peu des paroles des hommes quelle qu'ait été leur sainteté;

pas davantage de la tradition, de la coutume trompeuse. La parole de

Dieu est au-dessus de tout. Si j'ai pour moi la divine Majesté, que

m'importe le reste, quand même mille Augustins, mille Cypriens, mille

églises de Henri, se lèveraient contre moi? Dieu ne peut errer ni

tromper; Augustin et Cyprien, comme tous les élus, peuvent errer et ont

erré.

»La messe vaincue, nous avons, je crois, vaincu la papauté. La messe

était comme la roche, où la papauté se fondait, avec ses monastères,

ses épiscopats, ses colléges, ses autels, ses ministres et ses

doctrines; enfin avec tout son ventre. Tout cela croulera avec

l'abomination de leur messe sacrilége.

»Pour la cause de Christ, j'ai foulé aux pieds l'idole de l'abomination

romaine, qui s'était mise à la place de Dieu et s'était établie

maîtresse des rois et du monde. Quel est donc cet Henri, ce nouveau

thomiste, ce disciple du monstre, pour que je respecte ses blasphèmes

et sa violence? Il est le défenseur de l'Église, oui, de son Église à

lui, qu'il porte si haut, de cette prostituée qui vit dans la pourpre,

ivre de débauches, de cette mère de fornications. Moi, mon chef est

Christ, je frapperai du même coup cette Église et son défenseur qui ne

font qu'un; je les briserai...

»J'en suis sûr, mes doctrines viennent du ciel. Je les ai fait

triompher contre celui qui, dans son petit ongle, a plus de force et

d'astuce que tous les papes, tous les rois, tous les docteurs... Mes

dogmes resteront, et le pape tombera, malgré toutes les portes de

l'enfer, toutes les puissances de l'air, de la terre et de la mer. Ils

m'ont provoqué à la guerre, eh bien! ils l'auront la guerre. Ils ont

méprisé la paix que je leur offrais, ils n'auront plus la paix. Dieu

verra qui des deux le premier en aura assez, du pape ou de Luther.

Trois fois j'ai paru devant eux. Je suis entré dans Worms, sachant

bien que César devait violer à mon égard la foi publique. Luther, ce

fugitif, ce trembleur, est venu se jeter sous les dents de Behemoth...

Mais eux, ces terribles géans, dans ces trois années, s'en est-il

présenté un seul à Wittemberg? Et cependant ils y seraient venus en

toute sûreté sous la garantie de l'Empereur. Les lâches, ils osent

espérer encore le triomphe! Ils pensaient se relever, par ma fuite, de

leur honteuse ignominie. On la connaît aujourd'hui par tout le monde;

on sait qu'ils n'ont point eu le courage de se hasarder en face du seul

Luther[r39][a41].» (1523.)

[r39] _Ibid._ 331. _Ibid._

Il fut plus violent encore dans le traité qu'il publia en allemand,

sur la Puissance séculière. «Les princes sont du monde, et le monde

est ennemi de Dieu[a42]; aussi vivent-ils selon le monde et contre la

loi de Dieu. Ne vous étonnez donc pas de leurs furieuses violences

contre l'Évangile, car ils ne peuvent manquer à leur propre nature.

Vous devez savoir que depuis le commencement du monde, c'est chose bien

rare qu'un prince prudent, plus rare encore un prince probe et honnête.

Ce sont communément de grands sots, ou de maudits vauriens (_maximè

fatui, pessimi nebulones super terram_). Aussi, faut-il toujours

attendre d'eux le pis, presque jamais le bien, surtout lorsqu'il s'agit

du salut des âmes. Ils servent à Dieu de licteurs et de bourreaux,

quand il veut punir les méchans. Notre Dieu est un puissant roi, il

lui faut de nobles, d'illustres, de riches bourreaux et licteurs

comme ceux-ci; il veut qu'ils aient en abondance des richesses, des

honneurs, qu'ils soient redoutés de tous. Il plaît à sa divine volonté

que nous appelions ses bourreaux de clémens seigneurs, que nous nous

prosternions à leurs pieds, que nous soyons leurs très humbles sujets.

Mais ces bourreaux ne poussent point eux-mêmes l'artifice jusqu'à

vouloir devenir de bons pasteurs. Qu'un prince soit prudent, probe,

chrétien, c'est là un grand miracle, un précieux signe de la faveur

divine; car d'ordinaire, il en arrive comme pour les juifs dont Dieu

disait: «Je leur donnerai un roi dans ma colère, je l'ôterai dans mon

indignation. _Dabo tibi regem in furore meo, et auferam in indignatione

meâ[r40]._»

[r40] Luth. oper. _De seculari potestate._ Cochlæus, 58.

»Les voilà, nos princes chrétiens qui protégent la foi et dévorent le

Turc.... Bons compagnons! fiez-vous-y. Ils vont faire quelque chose

dans leur belle sagesse: ils vont se casser le cou, et pousser les

nations dans les désastres et les misères... Pour moi, j'ouvrirai les

yeux aux aveugles pour qu'ils comprennent ces quatre mots du psaume

CVI: _Effundit contemptum super principes_. Je vous le jure par Dieu

même, si vous attendez qu'on vienne vous crier en face ces quatre mots,

vous êtes perdus, quand même chacun de vous serait aussi puissant que

le Turc; et alors il ne vous servira de rien de vous enfler et de

grincer des dents... Il y a déjà bien peu de princes qui ne soient

traités de sots et de fripons; c'est qu'ils se montrent tels, et que le

peuple commence à comprendre... Bons maîtres et seigneurs, gouvernez

avec modération et justice, car vos peuples ne supporteront pas

long-temps votre tyrannie; ils ne le peuvent ni ne le veulent. Ce monde

n'est plus le monde d'autrefois, où vous alliez à la chasse des hommes,

comme à celle des bêtes fauves[r41].»

[r41] _Ibid._ Cochlæus, 59.

Observation de Luther, sur deux mandemens sévères de l'Empereur contre

lui. «... J'exhorte tout bon chrétien à prier avec nous pour ces

princes aveugles, que Dieu nous a sans doute envoyés dans sa colère, et

à ne pas les suivre contre les Turcs. Le Turc est dix fois plus habile

et plus religieux que nos princes. Comment pourraient-ils réussir

contre lui, ces fous qui tentent et blasphèment Dieu d'une manière si

horrible? Cette pauvre et misérable créature, qui n'est pas un instant

sûre de sa vie, notre Empereur, ne se glorifie-t-il pas impudemment

d'être le vrai et souverain défenseur de la foi chrétienne?

»L'Écriture sainte dit que la foi chrétienne est un rocher contre

lequel échoueront et le diable et la mort, et toute puissance; que

c'est une force divine; et cette force divine se ferait protéger par

un enfant de la mort que la moindre chose jettera bas? O Dieu! que

le monde est insensé! Voilà le roi d'Angleterre qui s'intitule à son

tour, _défenseur de la foi_! Les Hongrois mêmes se vantent d'être les

protecteurs de Dieu, et ils chantent dans leurs litanies: _Ut nos

defensores tuos exaudire digneris_... Pourquoi n'y a-t-il pas aussi

des princes pour protéger Jésus-Christ, et d'autres pour défendre le

Saint-Esprit? Alors, je pense, la sainte Trinité et la foi seraient

enfin convenablement gardées!...» (1523.)

De telles hardiesses effrayaient l'Électeur. Luther avait peine à le

rassurer. «Je me souviens, mon cher Spalatin, de ce que j'ai écrit de

Born à l'Électeur, et plût à Dieu que vous eussiez foi, avertis par

les signes si évidens de la main de Dieu. Ne voilà-t-il pas deux ans

que je vis encore contre toute attente. L'Électeur non-seulement est

à l'abri, mais depuis un an il voit la fureur des princes apaisée? Il

n'est pas difficile au Christ de protéger le Christ dans cette mienne

cause, où l'Électeur est entré par le seul conseil de Dieu. Si je

savais un moyen de le tirer de cette cause sans honte pour l'Évangile,

je n'y plaindrais pas même ma vie. Moi, j'avais bien compté qu'avant

un an, on me traînerait au dernier supplice; c'était là mon expédient

pour sa délivrance. Maintenant, puisque nous ne sommes pas capables

de comprendre et de pénétrer son dessein, nous serons toujours

parfaitement en sûreté, en disant: _Que ta volonté soit faite_![a43] Et

je ne doute pas que le prince ne soit à l'abri de toute attaque, tant

qu'il ne donnera pas un assentiment et une approbation publique à notre

cause. Pourquoi est-il forcé de partager notre opprobre? Dieu le sait,

quoiqu'il soit bien certain qu'il n'y a là pour lui ni dommage, ni

péril, et, au contraire, un grand avantage pour son salut.» (12 octobre

1523.)

Ce qui faisait la sécurité de Luther, c'est qu'un bouleversement

général semblait imminent. La tourbe populaire grondait. La petite

noblesse, plus impatiente, prenait le devant. Les riches principautés

ecclésiastiques étaient là comme une proie, dont le pillage semblait

devoir commencer la guerre civile. Les catholiques eux-mêmes

réclamaient par les moyens légaux, contre les abus que Luther avait

signalés dans l'Église. En mars 1523, la diète de Nuremberg suspendit

l'exécution de l'édit impérial contre Luther, et dressa contre le

clergé les _centum gravamina_[r42]. Déjà le plus ardent des nobles du

Rhin, Franz de Sickingen, avait ouvert la lutte des petits seigneurs

contre les princes, en attaquant le Palatin. «Voilà, dit Luther,

une chose très fâcheuse. Des présages certains nous annoncent un

bouleversement des états. Je ne doute pas que l'Allemagne ne soit

menacée, ou de la plus cruelle guerre ou de son dernier jour.» (16

janvier 1523.)

[r42] Seckendorf, t. I, 251.

Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I · 第 12 / 29 题