Le lendemain j’étais décidé à me rendre à Koniakary ; aussi je partis de
bonne heure, et, devançant les mules avec Ali Abdoul pour guide, nous
commençâmes à trotter de toute la vitesse de nos chevaux un peu fourbus.
A mesure que nous approchions, l’impatience d’atteindre le but nous
prenait et nous eussions voulu pouvoir voler avec nos chevaux.
Malheureusement les pauvres bêtes étaient à bout de forces, et, quoi que
nous fissions, elles allaient fort lentement. Nous passâmes deux ou
trois marigots. Ils se déversaient sur la droite de notre route, qui se
dirigeait vers le Sud. Nous laissions sur notre gauche une montagne. Il
paraît qu’au lieu de prendre la vraie route nous inclinâmes trop au Sud.
Toujours est-il que nous nous enfonçâmes dans une gorge de montagnes et
que nous arrivâmes très-près du village de Makhana. Un peu avant d’y
parvenir, nous eûmes la bonne fortune de rencontrer deux Khassonkés, qui
nous remirent dans une route de traverse, nous ramenant directement à
l’Ouest. Nous éperonnâmes nos chevaux, ils firent un effort et nous
partîmes au galop, car la traite était longue. Nous traversâmes alors
trois villages habités, où nous ne nous arrêtâmes que pour boire, et
nous vînmes passer au Sud de la montagne de Tapa, d’où nous aperçûmes
Koniakary. Il était deux heures de l’après-midi. Cet immense village,
chef-lieu du Diombokho, est défendu par un tata fortifié, ou maison d’El
Hadj, confiée à la garde de San Mody, l’un de ses captifs.
Notre première visite fut pour Tierno Moussa, chef des Talibés et
véritable chef de Koniakary. Il savait déjà, par Ibrahim Mabo, qui,
revenu avec nous, nous avait devancés, les quelques bontés que j’avais
eues pour son fils à Ségou, et son accueil fut aussi cordial qu’il est
possible. Celui de San Mody fut moins avenant ; il ne voulut pas me
recevoir, et me fit conduire à une case assez sale qui me déplut. Aussi,
lorsqu’il vint m’y visiter, je le reçus très-mal et le contraignis, pour
ainsi dire, à me faire des excuses. J’en pris prétexte pour annoncer que
je partirais le lendemain matin, et toutes ses tentatives pour me
retenir échouèrent.
Je comptais à Koniakary quelques amis : Tierno Moussa, son Mabo Ibrahim,
et Amady Boubakar qui arrivait avec nous. Ils me traitèrent de leur
mieux. Ce fut Amady Boubakar qui, le premier, m’envoya un magnifique
mouton gras ; peu après, j’en reçus un autre de San Mody. Ils furent
tous deux immolés à nos grands et nombreux appétits. Plus tard, Tierno
Moussa m’en donna un troisième qui dépassait en beauté les deux
premiers, et je me décidai à l’emmener à Médine, où certainement jamais
plus bel échantillon de la race ovine, dite mouton de Galam, n’était
entré.
Je reçus aussi de différents côtés des gourous, du couscous ; enfin, je
me trouvai abondamment pourvu.
Pour faire ma paix avec San Mody, j’allai le saluer, et cette fois je
fus reçu. Je lui demandai de me prêter des chevaux pour aller à Médine ;
mais il allégua pour refuser l’obligation de se rendre à Nioro, où il
était appelé près de Mahmadou Abi.
[Illustration : Femme Khassonkée, de Médine.]
Il me fallut donc imposer à ma pauvre monture une dernière journée de
près de dix-huit lieues.
Avant de quitter Koniakary, il n’est pas sans intérêt de jeter un coup
d’œil sur la situation politique de ce pays.
Différents Talibés se partagent l’influence dans le Diombokho et même
dans Koniakary, ce qui fait que ce village ressemble beaucoup par son
organisation aux villages du Fouta. Tierno Moussa et San Mody ne
s’entendent pas d’ailleurs ; et comme San Mody n’est pas assez riche
pour se faire des partisans au moyen de cadeaux, il n’a vraiment
d’influence que sur les esclaves d’El Hadj et les Bambaras du pays.
En dehors de cette population, mélangée déjà de toutes les races
musulmanes de la Sénégambie, c’est-à-dire Yoloffs, Peuhls, Toucouleurs,
Soninkés, il y a les Khassonkés, qui composent peut-être la plus grande
partie de la population des villages du pays. Ils y apportent, sous le
commandement nominatif de Khartoum Sambala, frère du roi de Médine, une
indépendance assez semblable à celle dont jouissent leurs frères de
l’autre côté du fleuve ; plus grande même, car Sambala de Médine ne
souffre pas qu’on lui désobéisse.
Du reste, mécontents de leur gouvernement actuel et des impôts qui
pèsent sur eux, ils aspirent à l’indépendance et seraient tout prêts à
se révolter pour piller les Talibés.
Enfin, Koniakary est harcelé par les Maures Askeurs et Oulad El
Rhrouizi, qui, en représailles des pillages que s’est permis sur eux
Tierno Moussa, viennent de temps à autre fermer la route de Médine à
Koniakary.
On le voit, Koniakary n’est pas une position aussi formidable qu’elle a
pu le sembler à quelques voyageurs moins au courant de la politique
locale que je ne le suis, et je reste convaincu que si jamais nous
avions à diriger contre cette place une expédition nous aurions bien
vite révolutionné ce pays.