27 mai 1866.

Le lendemain j’étais décidé à me rendre à Koniakary ; aussi je partis de

bonne heure, et, devançant les mules avec Ali Abdoul pour guide, nous

commençâmes à trotter de toute la vitesse de nos chevaux un peu fourbus.

A mesure que nous approchions, l’impatience d’atteindre le but nous

prenait et nous eussions voulu pouvoir voler avec nos chevaux.

Malheureusement les pauvres bêtes étaient à bout de forces, et, quoi que

nous fissions, elles allaient fort lentement. Nous passâmes deux ou

trois marigots. Ils se déversaient sur la droite de notre route, qui se

dirigeait vers le Sud. Nous laissions sur notre gauche une montagne. Il

paraît qu’au lieu de prendre la vraie route nous inclinâmes trop au Sud.

Toujours est-il que nous nous enfonçâmes dans une gorge de montagnes et

que nous arrivâmes très-près du village de Makhana. Un peu avant d’y

parvenir, nous eûmes la bonne fortune de rencontrer deux Khassonkés, qui

nous remirent dans une route de traverse, nous ramenant directement à

l’Ouest. Nous éperonnâmes nos chevaux, ils firent un effort et nous

partîmes au galop, car la traite était longue. Nous traversâmes alors

trois villages habités, où nous ne nous arrêtâmes que pour boire, et

nous vînmes passer au Sud de la montagne de Tapa, d’où nous aperçûmes

Koniakary. Il était deux heures de l’après-midi. Cet immense village,

chef-lieu du Diombokho, est défendu par un tata fortifié, ou maison d’El

Hadj, confiée à la garde de San Mody, l’un de ses captifs.

Notre première visite fut pour Tierno Moussa, chef des Talibés et

véritable chef de Koniakary. Il savait déjà, par Ibrahim Mabo, qui,

revenu avec nous, nous avait devancés, les quelques bontés que j’avais

eues pour son fils à Ségou, et son accueil fut aussi cordial qu’il est

possible. Celui de San Mody fut moins avenant ; il ne voulut pas me

recevoir, et me fit conduire à une case assez sale qui me déplut. Aussi,

lorsqu’il vint m’y visiter, je le reçus très-mal et le contraignis, pour

ainsi dire, à me faire des excuses. J’en pris prétexte pour annoncer que

je partirais le lendemain matin, et toutes ses tentatives pour me

retenir échouèrent.

Je comptais à Koniakary quelques amis : Tierno Moussa, son Mabo Ibrahim,

et Amady Boubakar qui arrivait avec nous. Ils me traitèrent de leur

mieux. Ce fut Amady Boubakar qui, le premier, m’envoya un magnifique

mouton gras ; peu après, j’en reçus un autre de San Mody. Ils furent

tous deux immolés à nos grands et nombreux appétits. Plus tard, Tierno

Moussa m’en donna un troisième qui dépassait en beauté les deux

premiers, et je me décidai à l’emmener à Médine, où certainement jamais

plus bel échantillon de la race ovine, dite mouton de Galam, n’était

entré.

Je reçus aussi de différents côtés des gourous, du couscous ; enfin, je

me trouvai abondamment pourvu.

Pour faire ma paix avec San Mody, j’allai le saluer, et cette fois je

fus reçu. Je lui demandai de me prêter des chevaux pour aller à Médine ;

mais il allégua pour refuser l’obligation de se rendre à Nioro, où il

était appelé près de Mahmadou Abi.

[Illustration : Femme Khassonkée, de Médine.]

Il me fallut donc imposer à ma pauvre monture une dernière journée de

près de dix-huit lieues.

Avant de quitter Koniakary, il n’est pas sans intérêt de jeter un coup

d’œil sur la situation politique de ce pays.

Différents Talibés se partagent l’influence dans le Diombokho et même

dans Koniakary, ce qui fait que ce village ressemble beaucoup par son

organisation aux villages du Fouta. Tierno Moussa et San Mody ne

s’entendent pas d’ailleurs ; et comme San Mody n’est pas assez riche

pour se faire des partisans au moyen de cadeaux, il n’a vraiment

d’influence que sur les esclaves d’El Hadj et les Bambaras du pays.

En dehors de cette population, mélangée déjà de toutes les races

musulmanes de la Sénégambie, c’est-à-dire Yoloffs, Peuhls, Toucouleurs,

Soninkés, il y a les Khassonkés, qui composent peut-être la plus grande

partie de la population des villages du pays. Ils y apportent, sous le

commandement nominatif de Khartoum Sambala, frère du roi de Médine, une

indépendance assez semblable à celle dont jouissent leurs frères de

l’autre côté du fleuve ; plus grande même, car Sambala de Médine ne

souffre pas qu’on lui désobéisse.

Du reste, mécontents de leur gouvernement actuel et des impôts qui

pèsent sur eux, ils aspirent à l’indépendance et seraient tout prêts à

se révolter pour piller les Talibés.

Enfin, Koniakary est harcelé par les Maures Askeurs et Oulad El

Rhrouizi, qui, en représailles des pillages que s’est permis sur eux

Tierno Moussa, viennent de temps à autre fermer la route de Médine à

Koniakary.

On le voit, Koniakary n’est pas une position aussi formidable qu’elle a

pu le sembler à quelques voyageurs moins au courant de la politique

locale que je ne le suis, et je reste convaincu que si jamais nous

avions à diriger contre cette place une expédition nous aurions bien

vite révolutionné ce pays.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 332 / 368 题