28 mai 1866.

Lorsque j’eus annoncé mon départ, tout le monde me conseilla de marcher

de compagnie avec tout mon monde, afin de ne pas risquer un pillage des

Maures. Mais mon impatience ne me le permettait pas ; à six heures, le

28 mai, je quittai Koniakary et me dirigeai sur Médina, village de

Khartoum Sambala, situé dans le Khasso (rive droite), auquel j’avais à

donner des nouvelles de sa fille, première femme de Samba N’diaye, à

Ségou. Il me reçut avec affabilité et me fit servir un déjeuner de

couscous et de lait frais, que je pris avec d’autant plus de plaisir,

que partout sur ma route j’avais vainement demandé du lait de vache ; la

réponse était partout la même : les vaches sont mortes.

Après une heure d’arrêt je quittai ce village, et Ibrahim Mabo, qui nous

avait accompagnés, nous laissa pour rentrer à Koniakary.

Nous commençâmes alors une lutte avec nos chevaux ; les éperons ne

cessaient pas de déchirer les flancs de ces pauvres bêtes auxquelles de

temps en temps nous réussissions à faire prendre le galop. Vers dix

heures et demie nous fûmes à Kana-Makounou, où le marigot était presque

sec. Il y avait de l’eau dans des mares ; nous fîmes rafraîchir nos

montures et reprîmes notre course.

Bientôt j’aperçus des montagnes devant nous, et sur la gauche je

reconnus la curieuse montagne de Dinguira qu’on voit de Médine. Le

docteur, à qui je le disais, ne pouvait croire à cette nouvelle, et Ali

Abdoul, qui n’était jamais venu sur cette route, ne pouvait le

renseigner ; néanmoins nous pressions d’autant plus nos montures, et

tout à coup je m’écriai : Voilà le poste ! Le docteur parvint à faire

prendre le galop à sa jument ; mais mes coups d’éperons furent vains

aussi bien que ceux d’Abdoul : les pauvres bêtes étaient fourbues. Nous

arrivâmes au petit trot sur la berge située en face du poste, où nous

rejoignîmes Seïdou, qui, parti la veille au soir de Koniakary pour nous

devancer, avait dormi trop longtemps en route et arrivait en même temps

que nous.

Dire nos impressions au moment où, haletants, nous nous penchions sur

l’eau claire du Sénégal pour y boire, dire de quels battements notre

cœur était agité dans nos poitrines, c’est chose impossible ; ce

pavillon tricolore surmontant les blanches murailles du poste nous

disait que nous étions en France, que désormais nous n’avions plus rien

à craindre des hommes ; que bientôt nous serions dans les bras de nos

compatriotes, dans ceux de nos amis.

Oh ! c’est là un de ces moments terribles dont on peut mourir aussi

facilement que d’une balle ennemie, car la joie tue aussi bien que la

douleur, mais il était dit que cette fois encore nous ne mourrions pas.

Nos coups de fusil et nos cris eurent bientôt donné l’éveil. Le canot

d’un traitant, du nommé Clédor, un des héros de la défense de Médine, en

1857, se détacha, et quand nous arrivâmes sur la berge française, nous

fûmes reçus dans les bras de Béliard, le commandant du poste, qui ne

nous connaissait cependant ni l’un ni l’autre et qui, réveillé en

sursaut par la nouvelle de notre arrivée, osait à peine y croire.

[Illustration : Combat et délivrance de Médine (13 juillet 1857)

(d’après le tableau de M. Chagot).]

Que cette accolade fraternelle me fit de bien !

Il serait superflu de dire quelle fut notre réception. A Médine, à

Bakel, partout sur notre route, nous marchâmes d’ovations en ovations

jusqu’à Saint-Louis. La nouvelle de notre arrivée nous avait précédés de

quelques jours, et sur les murs de la ville, de tous côtés, nous

trouvâmes affiché l’avis suivant :

Saint-Louis, le 15 juin 1866.

MM. Mage et Quintin sont arrivés à Médine le 28 mai, de retour de leur

voyage dans l’intérieur de l’Afrique.

Le Gouverneur s’empresse d’annoncer cette heureuse nouvelle à la

colonie, persuadé qu’elle l’accueillera avec les sentiments qu’inspirent

à tout homme de cœur le courage, la persévérance et le dévouement

déployés dans les entreprises grandes, périlleuses et qui intéressent au

plus haut degré l’humanité.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 333 / 368 题