Nos compagnons, qui n’avaient eu qu’une préoccupation, celle de se
garantir de la pluie, avaient laissé leurs bagages où ils étaient.
Aussi, dès que le jour se fit, quel spectacle ! Nos cantines entourées
d’un demi-pied d’eau, mon sac de cuir, dans lequel étaient mes carnets
de notes, enfoncé dans la vase et fort heureusement seul perdu, sauf que
le contenu eût souffert. Rien de sec, ni sur nous ni dans les cantines,
qui, disjointes, avaient absorbé l’eau de telle façon qu’en les
soulevant on l’en faisait sortir. Nos compagnons étaient encore plus mal
que nous, et par-dessus le marché une pluie fine avait remplacé la pluie
d’orage et un vent glacial venait ajouter au malaise général.
Nous rechargeâmes les bagages et essayâmes de reprendre notre route. Le
terrain était glissant, détrempé. Nos chevaux tombaient et je fis trois
ou quatre chutes dans la vase ; puis nous arrivâmes au marigot. Il avait
subitement grossi ; on y avait de l’eau, à pied, jusqu’aux épaules. Les
berges étaient roides à descendre et à remonter. Ma foi, nous prîmes un
bain, mais nous passâmes avec nos chevaux, et c’est miracle qu’après
cela, par le froid qu’il faisait, la fièvre ne soit pas venue nous
rendre visite. Quand j’eus traversé, je me pris à penser que, si les
mules chargées descendaient dans ce marigot transformé en torrent
boueux, non-seulement elles n’en sortiraient pas, mais que mes cantines
seraient inondées, mes notes, cartes et plans perdus. Je me décidai
donc, tout ruisselant d’eau et de boue, à attendre les mules pendant une
demi-heure. Alors Seïdou, grand et vigoureux homme, se mit à transporter
les cantines sur sa tête. Il se chargeait, s’accroupissait sur la berge
et se laissait glisser sur la pente jusque dans le lit du marigot, où il
fallait alors reprendre subitement la position verticale pour garder son
équilibre et ne pas se noyer.
Les trois premières fois il réussit d’une façon admirable, mais à la
quatrième, où justement il portait la cantine la plus précieuse pour
moi, celle qui contenait mes cartes, il trébucha, et, sans sa présence
d’esprit, c’en était fait de mon bagage. Il se rejeta sur la berge où la
cantine s’enfonça dans la vase, et Samba Yoro put la saisir par la corde
au moment où Seïdou glissait totalement dans l’eau. Il en fut quitte
pour la peur, et à huit heures et demie nous étions au village de
Mounia, où, après bien des efforts, je parvins à faire allumer un grand
feu et à sécher successivement tout notre bagage ; livres, effets,
instruments, tout était trempé, et le soir nous étions encore humides.
Nous reçûmes là une bonne hospitalité ; les Pouhls du village de
Mangassi ou Bangassi, situé près de là, vinrent nous apporter une belle
chèvre et du mil, et d’autres côtés les différents chefs m’envoyèrent
trois chèvres ; aussi fûmes-nous dans l’abondance.