26 mai 1866.

Nos compagnons, qui n’avaient eu qu’une préoccupation, celle de se

garantir de la pluie, avaient laissé leurs bagages où ils étaient.

Aussi, dès que le jour se fit, quel spectacle ! Nos cantines entourées

d’un demi-pied d’eau, mon sac de cuir, dans lequel étaient mes carnets

de notes, enfoncé dans la vase et fort heureusement seul perdu, sauf que

le contenu eût souffert. Rien de sec, ni sur nous ni dans les cantines,

qui, disjointes, avaient absorbé l’eau de telle façon qu’en les

soulevant on l’en faisait sortir. Nos compagnons étaient encore plus mal

que nous, et par-dessus le marché une pluie fine avait remplacé la pluie

d’orage et un vent glacial venait ajouter au malaise général.

Nous rechargeâmes les bagages et essayâmes de reprendre notre route. Le

terrain était glissant, détrempé. Nos chevaux tombaient et je fis trois

ou quatre chutes dans la vase ; puis nous arrivâmes au marigot. Il avait

subitement grossi ; on y avait de l’eau, à pied, jusqu’aux épaules. Les

berges étaient roides à descendre et à remonter. Ma foi, nous prîmes un

bain, mais nous passâmes avec nos chevaux, et c’est miracle qu’après

cela, par le froid qu’il faisait, la fièvre ne soit pas venue nous

rendre visite. Quand j’eus traversé, je me pris à penser que, si les

mules chargées descendaient dans ce marigot transformé en torrent

boueux, non-seulement elles n’en sortiraient pas, mais que mes cantines

seraient inondées, mes notes, cartes et plans perdus. Je me décidai

donc, tout ruisselant d’eau et de boue, à attendre les mules pendant une

demi-heure. Alors Seïdou, grand et vigoureux homme, se mit à transporter

les cantines sur sa tête. Il se chargeait, s’accroupissait sur la berge

et se laissait glisser sur la pente jusque dans le lit du marigot, où il

fallait alors reprendre subitement la position verticale pour garder son

équilibre et ne pas se noyer.

Les trois premières fois il réussit d’une façon admirable, mais à la

quatrième, où justement il portait la cantine la plus précieuse pour

moi, celle qui contenait mes cartes, il trébucha, et, sans sa présence

d’esprit, c’en était fait de mon bagage. Il se rejeta sur la berge où la

cantine s’enfonça dans la vase, et Samba Yoro put la saisir par la corde

au moment où Seïdou glissait totalement dans l’eau. Il en fut quitte

pour la peur, et à huit heures et demie nous étions au village de

Mounia, où, après bien des efforts, je parvins à faire allumer un grand

feu et à sécher successivement tout notre bagage ; livres, effets,

instruments, tout était trempé, et le soir nous étions encore humides.

Nous reçûmes là une bonne hospitalité ; les Pouhls du village de

Mangassi ou Bangassi, situé près de là, vinrent nous apporter une belle

chèvre et du mil, et d’autres côtés les différents chefs m’envoyèrent

trois chèvres ; aussi fûmes-nous dans l’abondance.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 331 / 368 题