Le 22 je fis mes préparatifs et j’allai vers une heure prendre congé de
Mustaf, auquel, n’ayant rien à donner, je promis d’envoyer un fusil par
Ali Abdoul ; il me demanda aussi un foulard noir, que j’eus la chance de
trouver à Saint-Louis. Je payai ainsi de retour son hospitalité. Il me
fit, du reste, cadeau d’un petit panier de dattes pour la route et donna
une lettre à Ali Abdoul pour qu’on nous reçût sur tous les points où
nous passerions jusqu’à Koniakary.
J’allai ensuite prendre congé de Mahmadou Abi, qui voulut monter à
cheval pour m’accompagner et me mettre en route. Je fus donc escorté de
toute la bande de ses fidèles jusqu’à bonne distance de Nioro. Là, au
moment de me quitter, il me prit à part et me remit dans la main deux
anneaux d’or d’une valeur d’au moins 120 francs, en s’excusant de me
faire un aussi mince présent, que moi je trouvais d’autant plus beau que
je n’y comptais pas du tout. Nous nous quittâmes après une bonne poignée
de main.
C’est un devoir pour moi de dire qu’après mon départ de Ségou je n’avais
reçu de ce jeune homme et de son entourage que des attentions et des
témoignages d’affection bien désintéressés, puisqu’ils me savaient sans
autres ressources que les cadeaux que m’avait faits Ahmadou, et qu’aucun
d’eux n’eût osé accepter si même j’avais voulu les lui donner.
Nous quittâmes Nioro à trois heures. Après une lieue au Sud nous
atteignions Tambabougou ; puis, après une demi-lieue au S.-S.-O., le
grand village de Médina ; nous traversâmes ensuite deux villages de
Gadiaba. Le premier, Gadiaba Kayè (Gadiaba, les pierres), est l’ancien
village du Diawara, Karounka, qui fit une si rude guerre à El Hadj ;
l’autre se nomme Gadiaba Diala. Il était sept heures quand nous
arrivâmes à ce village ; en le quittant nous fîmes trois lieues et demie
à l’O. 1/4. S.-O. pour venir à Youri, où nous arrivâmes à nuit close et
par un commencement de petite pluie fine. On entra dans le village, et
mes conducteurs allèrent s’étendre sous le hangar de la place du
village. Quand, après une courte attente, je voulus les faire repartir,
il me fut impossible de les réveiller ; ils me disaient de camper là.
Camper sur une place en plein vent par un temps semblable, j’aimais
autant marcher ; aussi, prenant Seïdou pour guide, je me remis en route
et je fis trois lieues de marche pour aller camper à Birou, où je vins
frapper à une heure et demie du matin au village des Talibés. La nuit
était noire. J’avais cependant pu me rendre compte de la nature du
terrain. Depuis Touroungoumbé le sol avait changé. Ce n’étaient plus les
plaines du Bakhounou, c’était un pays encore plus aride, mais moins
monotone et moins plat ; par rares places la végétation y était bien
accentuée, mais en général c’est un pays coupé de plaines de sable et de
collines de roches peu élevées ; ce sont des bancs d’ardoise, qui
percent le sol en différents endroits et dont les feuillets détachés par
les pluies et par les chocs viennent former une poussière noirâtre ;
plus loin ce sont des quartz grenus, de différentes nuances plus ou
moins opaques, jaunes ou rouges ou d’un blanc laiteux (on les emploie
quelquefois comme pierres à feu ; ces pierres sont, faute de taille,
d’un mauvais usage). Enfin, sur une foule de points nous trouvions des
grès noirs et du minerai de fer en grande quantité.
La présence des ardoises à Nioro, de quelques schistes bitumineux dans
le Foula Dougou est-elle un indice de l’existence du charbon de terre ?
C’est ce que les siècles futurs nous apprendront. Mais si, surtout dans
le Foula Dougou, on venait à découvrir le charbon, ce serait à n’en pas
douter une découverte plus précieuse pour le pays que ne l’a été celle
de l’or.
Depuis Nioro jusqu’à Birou le terrain n’avait changé d’aspect qu’entre
Youri et Birou. En quittant Youri on se dirige sur une montagne peu
élevée dont le massif épais sépare le Kingui du Kaniarémé, qu’on appelle
vulgairement la route du désert. On la traverse en gravissant une pente
douce dans le défilé, et l’on arrive dans une plaine qui semble entourée
de tous côtés par des collines, qui se croisent de manière à ne pas
laisser apercevoir les issues de ce plateau. Tel est l’aspect général de
ce pays dont l’exploration de MM. Perraud et Béliard a complété la
carte, dressée par les renseignements que j’avais, et par mon propre
itinéraire.
Dans cette dernière route nous avions traversé deux marigots secs :
c’étaient les premiers que nous apercevions depuis longtemps ; ils se
dirigent vers l’Ouest.