21 mai 1866.

Aussi, le 21, dès que je fus levé, je me rendis chez Mahmadou Abi pour

traiter cette question avec lui. Il était chez Mustaf, où j’allai le

rejoindre. Bien qu’il fût de bonne heure, j’attendis très-peu et on me

fit monter au premier étage, dans un petit réduit qui est le séjour

ordinaire de Mustapha. Puis, après un nouveau temps d’arrêt, on ouvrit

la porte de la chambre de Mustaf. Toutes ces portes, travail des

indigènes, étaient en bois sculpté grossièrement, mais cependant, telles

quelles, elles ne manquaient pas d’une certaine élégance. Les plafonds

étaient faits en bois, mais les morceaux qui le composaient étaient

rangés avec ordre et symétrie au-dessus des poutres principales. Enfin,

des serrures ou des cadenas de fer, achetés chez nos traitants,

garnissaient la plupart des portes de Mustaf. Il était à demi étendu sur

un lit du pays (_tara_) très-élevé, sur lequel plusieurs tapis maures

étalaient leurs brillantes couleurs et remplaçaient des matelas absents.

Je n’oserais affirmer que l’odeur de cette chambre, dont la porte était

la seule issue, fût agréable, mais elle était supportable. Il nous fit,

ainsi que Mahmadou Abi, asseoir sur son propre lit, envoya chercher des

gourous, dont il nous donna quelques-uns, puis nous quitta pour régler

une ou deux affaires. A son retour, j’entamai la question du départ,

dont il ne se mêla point. Mais Mahmadou fit son possible pour m’engager

à rester jusqu’à l’arrivée des chefs du pays, auxquels, d’après les

ordres d’Ahmadou, il devait lire le traité fait avec nous. Je refusai,

bien entendu, disant que cela ne me regardait pas, que d’ailleurs

Ahmadou n’en avait pas parlé, et qu’il m’était impossible d’accepter un

nouveau retard. Mahmadou insista, mais pour la forme, et quand il vit

que décidément je ne voulais pas, il me dit : « Eh bien, tu partiras

quand tu voudras. — Ce sera demain soir, répondis-je. — Alors on part,

dit Mustaf ; ah ! c’est bien, je vais faire préparer ce qu’il faut. » Et

il causa avec Ali Abdoul pour lui faire préparer du couscous pour sa

route.

Pendant la journée l’hospitalité de Mustaf ne se ralentit pas ; je reçus

de sa cuisine des plats très-bien préparés, mais toujours pas de mil. Je

réussis à en faire acheter un peu contre quelques grains de verroterie

ou d’ambre qui me restaient, et le soir je fis avec Tambo l’échange de

nos chevaux. Ce n’est pas que son cheval noir valût ma jument fleur de

pêcher, bien au contraire ; mais ma jument était tellement blessée par

la selle qu’elle souffrait atrocement et que cela me faisait mal à

voir ; j’avais lieu de craindre qu’elle ne pût me conduire au Sénégal,

tandis que je me croyais sûr du cheval de Tambo, qui, malgré la route

pénible que nous avions faite, dans laquelle il avait porté son maître

et un bagage considérable, était encore gras et vigoureux, et surtout

sans blessure.

Pendant que nous étions chez Mustaf, je demandai à voir les cadeaux

envoyés par le gouverneur à Ahmadou, et il les fit apporter. Ils étaient

enveloppés avec grand soin : c’était un burnous vert garni d’argent, un

bonnet rouge garni d’or et un magnifique sabre avec un fourreau de

velours vert et une garniture d’argent.

Mahmadou Abi était en extase, et je crois que cela contribua à le

fortifier dans l’idée d’envoyer quelqu’un pour son compte saluer le

gouverneur ; mais cela ne faisait pas le compte d’Ali Abdoul, qui

maintint ses droits afin de n’avoir pas à partager les cadeaux qu’on lui

ferait ; il l’emporta sur le prince, qui se borna à me demander de

parler de lui au gouverneur. Comprenant qu’il désirait un cadeau je lui

fis alors présent du fusil à deux coups que Bakary Guëye m’avait donné

en indemnité des marchandises qu’il avait été forcé de vendre, et que

bien entendu je ne voulais pas réclamer.

Aussi comptais-je bien lui payer son fusil.

Mahmadou fut enchanté et me réitéra ses promesses d’amitié à distance ;

il me demanda de lui écrire et me dit qu’il voulait aussi me donner

quelque chose en souvenir de lui.

Le soir j’allai voir les trois frères d’El Hadj, ou plutôt ses deux

frères, Alpha Ahmadou et Tierno Boubakar, et l’un de ses cousins, qui

tous trois me reçurent avec des paroles gracieuses, mais ce fut tout.

Ils se trouvent, du reste, à Nioro dans une position d’infériorité vis-

à-vis de Mustaf comme fortune et comme influence ; cela leur est pénible

et ils ne s’en cachent guère. De plus, comme il y a là deux fils d’El

Hadj encore en bas âge, mais qui un jour ou l’autre prendront en main

toute la direction des affaires, on peut dire que ces parents du

conquérant sont à tout jamais annihilés.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 326 / 368 题