Aussi, le 21, dès que je fus levé, je me rendis chez Mahmadou Abi pour
traiter cette question avec lui. Il était chez Mustaf, où j’allai le
rejoindre. Bien qu’il fût de bonne heure, j’attendis très-peu et on me
fit monter au premier étage, dans un petit réduit qui est le séjour
ordinaire de Mustapha. Puis, après un nouveau temps d’arrêt, on ouvrit
la porte de la chambre de Mustaf. Toutes ces portes, travail des
indigènes, étaient en bois sculpté grossièrement, mais cependant, telles
quelles, elles ne manquaient pas d’une certaine élégance. Les plafonds
étaient faits en bois, mais les morceaux qui le composaient étaient
rangés avec ordre et symétrie au-dessus des poutres principales. Enfin,
des serrures ou des cadenas de fer, achetés chez nos traitants,
garnissaient la plupart des portes de Mustaf. Il était à demi étendu sur
un lit du pays (_tara_) très-élevé, sur lequel plusieurs tapis maures
étalaient leurs brillantes couleurs et remplaçaient des matelas absents.
Je n’oserais affirmer que l’odeur de cette chambre, dont la porte était
la seule issue, fût agréable, mais elle était supportable. Il nous fit,
ainsi que Mahmadou Abi, asseoir sur son propre lit, envoya chercher des
gourous, dont il nous donna quelques-uns, puis nous quitta pour régler
une ou deux affaires. A son retour, j’entamai la question du départ,
dont il ne se mêla point. Mais Mahmadou fit son possible pour m’engager
à rester jusqu’à l’arrivée des chefs du pays, auxquels, d’après les
ordres d’Ahmadou, il devait lire le traité fait avec nous. Je refusai,
bien entendu, disant que cela ne me regardait pas, que d’ailleurs
Ahmadou n’en avait pas parlé, et qu’il m’était impossible d’accepter un
nouveau retard. Mahmadou insista, mais pour la forme, et quand il vit
que décidément je ne voulais pas, il me dit : « Eh bien, tu partiras
quand tu voudras. — Ce sera demain soir, répondis-je. — Alors on part,
dit Mustaf ; ah ! c’est bien, je vais faire préparer ce qu’il faut. » Et
il causa avec Ali Abdoul pour lui faire préparer du couscous pour sa
route.
Pendant la journée l’hospitalité de Mustaf ne se ralentit pas ; je reçus
de sa cuisine des plats très-bien préparés, mais toujours pas de mil. Je
réussis à en faire acheter un peu contre quelques grains de verroterie
ou d’ambre qui me restaient, et le soir je fis avec Tambo l’échange de
nos chevaux. Ce n’est pas que son cheval noir valût ma jument fleur de
pêcher, bien au contraire ; mais ma jument était tellement blessée par
la selle qu’elle souffrait atrocement et que cela me faisait mal à
voir ; j’avais lieu de craindre qu’elle ne pût me conduire au Sénégal,
tandis que je me croyais sûr du cheval de Tambo, qui, malgré la route
pénible que nous avions faite, dans laquelle il avait porté son maître
et un bagage considérable, était encore gras et vigoureux, et surtout
sans blessure.
Pendant que nous étions chez Mustaf, je demandai à voir les cadeaux
envoyés par le gouverneur à Ahmadou, et il les fit apporter. Ils étaient
enveloppés avec grand soin : c’était un burnous vert garni d’argent, un
bonnet rouge garni d’or et un magnifique sabre avec un fourreau de
velours vert et une garniture d’argent.
Mahmadou Abi était en extase, et je crois que cela contribua à le
fortifier dans l’idée d’envoyer quelqu’un pour son compte saluer le
gouverneur ; mais cela ne faisait pas le compte d’Ali Abdoul, qui
maintint ses droits afin de n’avoir pas à partager les cadeaux qu’on lui
ferait ; il l’emporta sur le prince, qui se borna à me demander de
parler de lui au gouverneur. Comprenant qu’il désirait un cadeau je lui
fis alors présent du fusil à deux coups que Bakary Guëye m’avait donné
en indemnité des marchandises qu’il avait été forcé de vendre, et que
bien entendu je ne voulais pas réclamer.
Aussi comptais-je bien lui payer son fusil.
Mahmadou fut enchanté et me réitéra ses promesses d’amitié à distance ;
il me demanda de lui écrire et me dit qu’il voulait aussi me donner
quelque chose en souvenir de lui.
Le soir j’allai voir les trois frères d’El Hadj, ou plutôt ses deux
frères, Alpha Ahmadou et Tierno Boubakar, et l’un de ses cousins, qui
tous trois me reçurent avec des paroles gracieuses, mais ce fut tout.
Ils se trouvent, du reste, à Nioro dans une position d’infériorité vis-
à-vis de Mustaf comme fortune et comme influence ; cela leur est pénible
et ils ne s’en cachent guère. De plus, comme il y a là deux fils d’El
Hadj encore en bas âge, mais qui un jour ou l’autre prendront en main
toute la direction des affaires, on peut dire que ces parents du
conquérant sont à tout jamais annihilés.