Ce fut le 20 mai que nous fîmes notre entrée triomphale à Nioro. Mustaf,
vêtu d’un burnous magnifique, dont le capuchon relevé laissait voir sa
figure, était monté sur un cheval maure de grande taille, piaffant entre
les mains des Sofas qui le tenaient par la bride. Il était entouré de
tous ses fidèles, de ses Sofas, et si un certain nombre de Talibés
faisaient acte d’indépendance, en s’écartant de lui pour venir saluer
Mahmadou, bien d’autres se tenaient à ses côtés. Il y eut d’abord une
fantasia fort belle, bien qu’en ce moment la moitié des cavaliers
fussent absents. J’admirais surtout les beaux chevaux, tous de race
maure. Puis, après cela, comme, de notre côté, aussi bien chevaux
qu’hommes étaient à bout de forces, on n’essaya pas le plus petit
exercice, et les deux armées se rencontrèrent. Alors Mustaf vint,
toujours à cheval, donner la main à Mahmadou Abi, non comme un esclave
ayant affaire au cousin de son maître, mais comme un chef puissant à un
autre pour lequel il a des égards. Après cela on rentra dans Nioro.
Il y a dans Nioro deux choses distinctes : la ville fortifiée et la
maison d’El Hadj. La ville est entourée d’une muraille irrégulière,
ayant plusieurs portes de divers côtés, mais ce n’est pas là ce qui fait
sa défense. Ce qui la met à l’abri d’une attaque, c’est la maison d’El
Hadj.
Cette maison est un vaste carré de 250 pas de côté, construit
régulièrement en pierres maçonnées avec de la terre. Les montagnes peu
élevées qui environnent Nioro ont fourni des matériaux tout taillés, et
la plupart de ces pierres affectent une forme rectangulaire, ce qui a
permis de construire sans les tailler. Ces pierres sont posées à plat.
La muraille a environ 2m,50 d’épaisseur. Aux quatre angles sont des
tours rondes ; le tout a de 10 à 12 mètres de haut, et je suis sûr que
sur le faîte, le mur a encore au moins 1m,50 d’épaisseur. C’est
totalement imprenable sans artillerie. Il y a dans ce fort plusieurs
compartiments : d’un côté sont les femmes d’El Hadj, le Diomfoutou ; de
l’autre, habite Mustaf, et se trouvent la plupart de ses magasins, ses
greniers, la case de ses femmes. Dans une cour, des Mauresques
prisonnières habitent sous des tentes qu’elles ont dressées, comme si
elles se trouvaient au désert. Elles préfèrent cela à la vie des cases.
Quelques-unes sont blanches et fort jolies. Elles proviennent des
razzias faites par Mustaf, en 1865, sur les Lack Lall, qui s’étaient
joints aux révoltés du Bakhounou.
Quant à la ville, les maisons y sont en partie à terrasse, en partie
couvertes de paille. Quelques-unes ont un étage.
Mahmadou Abi était allé saluer son père. Je fis demander à Mustaf où je
devais loger, et immédiatement on me conduisit dans une maison
spacieuse, chez un griot fort riche, nommé Samba Gouloumba, père ou
oncle d’un griot de ce nom que j’avais connu à Ségou. Là, on me donna la
maison du maître, qui était absent, et son frère, qui vint m’y
installer, m’exprima ses regrets et insista pour que j’attendisse le
retour du maître de la maison, qui était, me disait-on, grand ami des
blancs, et qui serait désolé de ne pas me recevoir lui-même (il avait
d’ailleurs fort bien traité Bakary Guëye pendant son long séjour). Je me
gardai bien de m’engager, et je pris possession d’une jolie chambre
située au premier étage, et peinte proprement en rouge avec divers
dessins. Mes laptots logeaient au-dessous. J’avais un véritable
escalier, avec une terrasse devant ma porte et des fenêtres. C’était à
n’y pas croire. A peine avais-je commencé à m’installer et à profiter de
l’eau que les esclaves de la maison venaient de nous apporter, qu’on
nous annonça Mustaf, qui venait nous rendre visite et me demandait
audience. Je n’étais plus depuis longtemps habitué à ces manières
courtoises. Je le priai d’attendre que j’eusse remis mes vêtements et le
fis monter. Il fut très-aimable.
Mustaf est un esclave du Bornou. C’est un Kanori et, seul à Nioro, avec
deux ou trois personnes, il sait la langue de son pays. Plus souvent il
trouve avec quelques esclaves à parler le haoussani. Du reste, il parle
très-aisément le bambara, le soninké et le peuhl. Il fut longtemps le
captif de confiance d’El Hadj, son barbier et son cuisinier, et il est
probable que ce contact avait contribué à adoucir ses manières et à les
policer.
Il me souhaita la bienvenue, me fit beaucoup de compliments et termina
en me demandant de lui dire ce dont j’avais besoin.
Je lui répondis que, n’ayant pas l’intention de m’arrêter, bien que je
fusse très-fatigué, je lui demandais dix moules de couscous pour la
nourriture des hommes jusqu’à Koniakary ; que quant à moi, je mangeais
maintenant la nourriture des noirs et que tout ce qu’il m’enverrait
serait bien reçu.
Peu après je reçus 10 moules d’un beau couscous blanc, qui me rappelait
enfin le couscous de Saint-Louis.
En outre, on m’envoyait une grande calebasse d’eau miellée, une poule
sautée au beurre et fort bien préparée, 100 gourous et du lait. La
maison dans laquelle nous logions était chargée de nourrir mes hommes,
qui ne s’en plaignaient pas, bien au contraire.
Il n’en fallait pas moins pour réparer nos longs jeûnes des jours
passés, et le soir on nous envoyait dix poules vivantes, un plat copieux
de riz à la viande et un beau couscous que nous trouvâmes succulent.
Depuis notre départ de Médine, nous n’avions rien mangé d’aussi bon en
fait de cuisine nègre.
L’après-midi j’allai faire visite à Mahmadou Abi, qui était logé dans
une grande case avec tous ses Talibés. Il me reçut d’une façon aimable,
quoique un peu embarrassée ; il avait l’air de ne pas se trouver dans
une position bien franche. Il me demanda si j’avais ce qu’il me
fallait ; je lui dis que oui, à l’exception de mil pour les chevaux. Il
paraît que ce n’était pas l’habitude de Mustaf d’en fournir, car
Mahmadou me répondit qu’il faisait vendre un captif pour acheter du mil
pour ses chevaux.
De là, j’allai chez Mustaf lui rendre sa visite. Il me reçut de la façon
la plus aimable, et j’en fus d’autant plus étonné qu’il n’est pas ainsi
généralement et qu’il traite les noirs en grand seigneur ; il est plus
difficile pour eux de le voir, me disait Bakary, qu’il ne l’est de voir
Ahmadou à Ségou.
Mustaf me dit qu’il allait m’emmener voir un schérif blanc. En effet, il
sortit avec moi, accompagné d’un interprète d’arabe, et nous allâmes à
l’extrémité de la ville dans la maison d’un marabout, Ako de Gambie,
possesseur de la plus belle fortune du pays.
Il s’était bâti une maison à l’européenne, autant que les matériaux du
pays le permettaient. Il y avait de beaux escaliers en terre, des
galeries ouvertes, où des nattes abritaient des rayons du soleil. Tout
cela était propre et d’une élégance relative qui m’étonna.
On nous fit entrer dans une salle petite, mais plus soignée encore que
les autres, où nous nous assîmes sur de belles nattes de cuir, tressées
par les Mauresques.
Peu après, on nous introduisit dans une seconde salle encore plus
soignée, où, sur un tapis du Maroc posé sur une de ces nattes, était
assis en tailleur un homme vêtu entièrement de mousseline blanche ; il
avait un turban dont une partie passant sous le menton et relevée
couvrait le bas de la figure. Son teint était incomparablement plus
blanc que tout ce que j’avais vu chez les Maures et même chez les
Mauresques ; la main était potelée et le pied petit et soigné. L’homme
était gros. Son regard était fin ; l’arc sourcilier bien dessiné, mais
ni son nez ni sa physionomie ne répondaient au type arabe. Sans le mat
de son teint on eût dit un Européen.
Il commença à m’interroger sur mon pays, demandant si nous étions
Français, de quelle ville, et quand je lui dis de Paris, il sourit et me
dit : « Je connais Paris, c’est une ville où il y a de grandes rues
plantées d’arbres. » Il me demanda si j’avais des nouvelles de mon pays,
et sur ma réponse négative, il me dit : « Je sais, moi, que tout va bien
chez vous. »
A mon tour j’essayai quelques questions : j’appris qu’il était de Fez ;
mais quant au but de son voyage je ne pus obtenir de réponse, il éluda.
Je commençais à me demander si c’était bien un Arabe ou quelque voyageur
déguisé, et ce soupçon était celui de la plupart de mes laptots, qui
affirmaient qu’il comprenait le français et qu’il souriait quand je
parlais avec le docteur. Toutefois, il me fut impossible de savoir la
vérité, car dès qu’il vit que je le pressais de questions, il commença à
me dérouter par des interrogations incompréhensibles. Il est vrai qu’il
parlait l’arabe pur, que fort peu de monde comprenait, et les
interprètes traduisaient peut-être mal.
Plus tard je demandai à mon schérif marocain s’il le connaissait. « Non,
me dit-il, c’est un homme qui parle peu, il dit qu’il est schérif, je ne
puis dire le contraire ; » mais il m’avoua qu’il lui semblait qu’il
n’avait pas la figure d’un Arabe.
En rentrant j’assistai à une fantasia assez bizarre : c’était une espèce
de parodie d’un combat, faite par deux Talibés, tout en dansant et en
jonglant avec leurs fusils d’une façon remarquable. L’un faisait le
mort, l’autre tournait autour sans oser l’approcher ; quand il venait
trop près, le mort remuait et l’autre se sauvait, puis le mort apprêtait
tout doucement son fusil et tout d’un coup, quand l’autre arrivait pour
l’assommer d’un coup de crosse, il se relevait d’un bond, lâchait son
coup de fusil à bout portant, et les rôles se renversaient.
Cela était remarquablement mimé et imité.
Nous regagnâmes ensuite nos cases, et je passai une excellente nuit,
dont j’avais grand besoin.
Jusqu’ici il n’était pas question de partir, et on faisait même courir
le bruit que nous allions rester jusqu’à ce que tous les chefs du pays
fussent réunis. On venait en effet d’envoyer des émissaires de tous
côtés. Cela était fort inquiétant, car si c’était vrai nous avions au
moins trois semaines à attendre. Or, quelle que fût l’hospitalité de
Mustaf, nous étions trop pressés de rentrer pour supporter volontiers un
pareil retard. La saison des pluies était presque arrivée, et nous
devions chercher à tout prix à la devancer sur les bords du Sénégal,
avant que les marigots grossis ne nous créassent des obstacles sur
l’importance desquels je ne me faisais pas d’illusion.