En arrivant au campement qu’on m’indiqua, je ne pouvais plus me
soutenir. Je me laissai tomber sur ma natte et j’abandonnai aux gens de
la case le soin de mon cheval, me bornant à dire : Faites-le boire et
manger.
Touroungoumbé était un village du Kingui, très-considérable. Lieu de
passage des caravanes des Maures qui vont à Ségou, c’était là qu’elles
payaient l’impôt du passage, et un captif d’El Hadj, sorte de
gouverneur, était préposé à la perception de cet impôt.
Aussi y fûmes-nous dédommagés en partie par une bonne réception de ce
que nous avions souffert depuis huit jours ou plutôt depuis notre départ
de Toubacoura, dernière étape hospitalière dont j’ai gardé le souvenir.
Nous passâmes la journée tout entière en cet endroit, tant par force que
pour attendre les retardataires ; j’appris, en effet, que plusieurs
n’étaient arrivés que le soir et avaient été pillés par des Maures amis
qui campaient à petite distance de Touroungoumbé : mais pour qui connaît
les mœurs des Maures, cela n’a rien d’étonnant, et la seule chose
remarquable, c’est qu’ils n’aient pas tué, afin d’empêcher toute
dénonciation, de la part de ceux qu’ils venaient de piller.
Toujours est-il que le soir tout le monde fut rallié, et ce ne fut qu’à
la nuit, après un souper convenable, que nous pûmes prendre un vrai
repos, car tout le jour une curiosité bienveillante avait fait envahir
notre maison par tout le village, impatient de voir ces blancs
extraordinaires qui pouvaient faire tout ce que les noirs font et plus
encore. Le fait est que nos amis, en exagérant nos qualités, notre
savoir et notre bravoure, nous avaient élevés sur un piédestal tel, que,
si je me fusse avisé de faire le salam, j’aurais passé pour un grand
marabout, parce que je savais déchiffrer quelques mots d’arabe et écrire
à peu près au moyen des caractères de cette langue, et je ne suis pas
bien sûr qu’un jour ou l’autre on ne dise pas que j’ai gagné des
batailles à moi tout seul, avec toutefois mon pistolet à six coups,
qu’on se désolait de ne pouvoir admirer ; mais quand je disais que
j’avais donné cette merveille à Ahmadou, oh ! alors, c’était un chœur
intarissable sur la générosité des blancs.