17 mai 1866.

Ce fut sans regret que je quittai cet asile peu hospitalier, le

lendemain matin ; nous fîmes trois lieues au N. 10° E., et nous

arrivâmes à Bagoyna, grand village en terre, ruiné et inhabité depuis

que Daouda Gagny l’avait quitté pour venir à Ségou. Cependant quelques

personnes s’y trouvaient en ce moment. La plaine présentait un spectacle

attristant, de tous côtés on voyait des squelettes de bœufs ou leurs

corps desséchés. Aux environs des puits surtout, il y en avait

énormément. D’où cela provenait-il ? On me dit qu’après l’abandon du

village, les bœufs y étaient revenus par habitude, et que ne trouvant

personne pour leur tirer de l’eau des puits, ils étaient morts à côté.

D’un autre côté on m’affirma, tant là qu’à Nioro, que l’épizootie

terrible qui avait ravagé tout le Sénégal, le pays des Maures, en même

temps qu’elle sévissait en Europe, était venue jusqu’au Bakhounou, où

elle s’était arrêtée, puisqu’à Ségou on ne s’en était pas aperçu.

Toujours est-il que les puits étaient presque secs et qu’on campa dans

les cases du village, presque sans eau.

A trois heures, on essaya de se remettre en route pour atteindre

Touroungoumbé. Sentant bien que les forces de tous étaient épuisées par

les marches insensées, si elles n’eussent été nécessaires, que nous

faisions depuis six jours, Mahmadou tentait un dernier effort pour

amener son monde en lieu de sûreté par une marche de nuit, car une

marche de jour eût été impossible.

Je sortis de Bagoyna en proie à une violente céphalalgie, et quand vint

la nuit, je fus pris de saignements de nez tellement persistants, qu’il

me fallut plusieurs fois descendre de cheval. Mes forces me trahissaient

et tout mon sang s’en allait. Je me tamponnai les narines, je fis un

suprême effort, et le lendemain, à sept heures, j’étais des premiers

rendus à Touroungoumbé, en compagnie d’Ali Abdoul, qui, à mesure que

nous approchions, s’attachait de plus en plus à mes pas, en attendant

qu’il fût tout à fait entre mes mains.

J’avais ainsi estimé la route parcourue : trois lieues au N. 80° O., six

lieues au S. 70° O., six lieues au N. 30° O., total quinze lieues

parcourues en seize heures, par les cavaliers, car les piétons

n’arrivèrent que vers les onze heures ou midi.

Qu’on ne croie pas ces estimations exagérées. Si je n’en avais eu la

preuve en fermant mon polygone estimé à peu de chose près sur la

position exacte de Médine, j’en avais une le lendemain, en arrivant à

Nioro, que mon estime place juste dans le relèvement indiqué en 1864

depuis Guémoukoura, et ces relèvements, quand ils sont donnés par des

gens connaissant bien le pays, surtout par des Maures, ces relèvements,

dis-je, sont d’une exactitude souvent attestée par les voyageurs et qui,

quant à moi, m’a toujours surpris.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 322 / 368 题