Ce fut sans regret que je quittai cet asile peu hospitalier, le
lendemain matin ; nous fîmes trois lieues au N. 10° E., et nous
arrivâmes à Bagoyna, grand village en terre, ruiné et inhabité depuis
que Daouda Gagny l’avait quitté pour venir à Ségou. Cependant quelques
personnes s’y trouvaient en ce moment. La plaine présentait un spectacle
attristant, de tous côtés on voyait des squelettes de bœufs ou leurs
corps desséchés. Aux environs des puits surtout, il y en avait
énormément. D’où cela provenait-il ? On me dit qu’après l’abandon du
village, les bœufs y étaient revenus par habitude, et que ne trouvant
personne pour leur tirer de l’eau des puits, ils étaient morts à côté.
D’un autre côté on m’affirma, tant là qu’à Nioro, que l’épizootie
terrible qui avait ravagé tout le Sénégal, le pays des Maures, en même
temps qu’elle sévissait en Europe, était venue jusqu’au Bakhounou, où
elle s’était arrêtée, puisqu’à Ségou on ne s’en était pas aperçu.
Toujours est-il que les puits étaient presque secs et qu’on campa dans
les cases du village, presque sans eau.
A trois heures, on essaya de se remettre en route pour atteindre
Touroungoumbé. Sentant bien que les forces de tous étaient épuisées par
les marches insensées, si elles n’eussent été nécessaires, que nous
faisions depuis six jours, Mahmadou tentait un dernier effort pour
amener son monde en lieu de sûreté par une marche de nuit, car une
marche de jour eût été impossible.
Je sortis de Bagoyna en proie à une violente céphalalgie, et quand vint
la nuit, je fus pris de saignements de nez tellement persistants, qu’il
me fallut plusieurs fois descendre de cheval. Mes forces me trahissaient
et tout mon sang s’en allait. Je me tamponnai les narines, je fis un
suprême effort, et le lendemain, à sept heures, j’étais des premiers
rendus à Touroungoumbé, en compagnie d’Ali Abdoul, qui, à mesure que
nous approchions, s’attachait de plus en plus à mes pas, en attendant
qu’il fût tout à fait entre mes mains.
J’avais ainsi estimé la route parcourue : trois lieues au N. 80° O., six
lieues au S. 70° O., six lieues au N. 30° O., total quinze lieues
parcourues en seize heures, par les cavaliers, car les piétons
n’arrivèrent que vers les onze heures ou midi.
Qu’on ne croie pas ces estimations exagérées. Si je n’en avais eu la
preuve en fermant mon polygone estimé à peu de chose près sur la
position exacte de Médine, j’en avais une le lendemain, en arrivant à
Nioro, que mon estime place juste dans le relèvement indiqué en 1864
depuis Guémoukoura, et ces relèvements, quand ils sont donnés par des
gens connaissant bien le pays, surtout par des Maures, ces relèvements,
dis-je, sont d’une exactitude souvent attestée par les voyageurs et qui,
quant à moi, m’a toujours surpris.