16 mai 1866.

Il était huit heures quand on y arriva, car on avait fait de nombreux

temps d’arrêt pendant la nuit ; nous y restâmes jusqu’à dix heures et un

quart et l’on se remit en marche par une chaleur étouffante. Nous

passions vers onze heures devant Tounguel, village inhabité que nous

laissions à gauche : à onze heures quarante-cinq minutes, nous étions à

Elingara, que j’estimais à deux lieues et un quart de Hofara au N. 40°

O. Ce village était également désert, mais dans un puits bâti en pierres

sèches posées à plat, nous trouvâmes un peu d’eau. Quelle eau ! Mon

cheval refusa d’en boire ! mais je fus moins difficile que lui, je me

bouchai le nez et je bus.

Après avoir parcouru deux lieues au N. 63° O., nous arrivâmes à Boulal

ou Boulane, vers midi et demi. Là il restait des vestiges de cases en

paille. On y campa ; la chaleur était trop forte, personne ne pouvait y

résister. Tout le monde peut-être dormit, excepté moi, qui étais dévoré

d’impatience et qui d’ailleurs, quoique soutenu par l’idée du retour,

commençais à être inquiet de ce que la nature trahissait ma volonté.

Enfin, à trois heures, toujours à jeun, sauf une poignée de couscous

mangée dans cette halte, nous reprîmes cette route fatigante à travers

ce pays de plaines toujours ondulées dans le même sens, couvertes d’une

maigre végétation, d’arbres épineux, de gommiers rabougris. Je marchais

aussi rapidement qu’il m’était possible, et vers cinq heures et demie,

après avoir parcouru cinq lieues au N. 80° O., j’aperçus enfin un

village ayant l’apparence de la vie : c’était Sekhello, village bâti en

terre, habité en majorité par des Soninkés. Un enfant qui coupait du

bois se mit à fuir en me voyant. Je le poursuivis et le rattrapai ; mais

en dépit de mes assurances pacifiques, il ne voulait pas m’approcher.

J’avais retiré mon chapeau, mes longs cheveux flottaient au vent, mon

teint était devenu couleur de brique brûlée, je portais un boubou jadis

blanc. Il me prenait pour un Maure, et même quand Amadi Boubakar l’eut

rejoint avec d’autres Talibés, il ne pouvait se figurer que je fusse un

blanc. Je fus grondé par tous pour mon imprudence, car j’avais risqué de

me faire envoyer un coup de fusil. Comme à Ouosébougou, la population,

aux cris perçants de l’enfant, était sortie en masse, mais il n’y avait

pas là grand monde, et il était visible que ce village avait dû

souffrir. Je ne pus y trouver le moindre aliment à acheter, et comme on

ne me donna rien d’aucun côté, nous en fûmes réduits à notre régime

habituel. Nous mangeâmes notre dernière boîte de julienne aigrie, et nos

hommes, leur couscous ordinaire.

Les plus malheureux étaient les animaux, privés de mil, et même souvent

de paille, car autour du village on n’en trouvait pas, et il me fallut

en voler pour ne pas les laisser périr, ne pouvant raisonnablement

demander à mes laptots d’en aller couper ; les malheureux n’en pouvaient

plus. Quand nous arrivâmes à ce village, plus de la moitié des piétons

était restée en route.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 321 / 368 题