Il était huit heures quand on y arriva, car on avait fait de nombreux
temps d’arrêt pendant la nuit ; nous y restâmes jusqu’à dix heures et un
quart et l’on se remit en marche par une chaleur étouffante. Nous
passions vers onze heures devant Tounguel, village inhabité que nous
laissions à gauche : à onze heures quarante-cinq minutes, nous étions à
Elingara, que j’estimais à deux lieues et un quart de Hofara au N. 40°
O. Ce village était également désert, mais dans un puits bâti en pierres
sèches posées à plat, nous trouvâmes un peu d’eau. Quelle eau ! Mon
cheval refusa d’en boire ! mais je fus moins difficile que lui, je me
bouchai le nez et je bus.
Après avoir parcouru deux lieues au N. 63° O., nous arrivâmes à Boulal
ou Boulane, vers midi et demi. Là il restait des vestiges de cases en
paille. On y campa ; la chaleur était trop forte, personne ne pouvait y
résister. Tout le monde peut-être dormit, excepté moi, qui étais dévoré
d’impatience et qui d’ailleurs, quoique soutenu par l’idée du retour,
commençais à être inquiet de ce que la nature trahissait ma volonté.
Enfin, à trois heures, toujours à jeun, sauf une poignée de couscous
mangée dans cette halte, nous reprîmes cette route fatigante à travers
ce pays de plaines toujours ondulées dans le même sens, couvertes d’une
maigre végétation, d’arbres épineux, de gommiers rabougris. Je marchais
aussi rapidement qu’il m’était possible, et vers cinq heures et demie,
après avoir parcouru cinq lieues au N. 80° O., j’aperçus enfin un
village ayant l’apparence de la vie : c’était Sekhello, village bâti en
terre, habité en majorité par des Soninkés. Un enfant qui coupait du
bois se mit à fuir en me voyant. Je le poursuivis et le rattrapai ; mais
en dépit de mes assurances pacifiques, il ne voulait pas m’approcher.
J’avais retiré mon chapeau, mes longs cheveux flottaient au vent, mon
teint était devenu couleur de brique brûlée, je portais un boubou jadis
blanc. Il me prenait pour un Maure, et même quand Amadi Boubakar l’eut
rejoint avec d’autres Talibés, il ne pouvait se figurer que je fusse un
blanc. Je fus grondé par tous pour mon imprudence, car j’avais risqué de
me faire envoyer un coup de fusil. Comme à Ouosébougou, la population,
aux cris perçants de l’enfant, était sortie en masse, mais il n’y avait
pas là grand monde, et il était visible que ce village avait dû
souffrir. Je ne pus y trouver le moindre aliment à acheter, et comme on
ne me donna rien d’aucun côté, nous en fûmes réduits à notre régime
habituel. Nous mangeâmes notre dernière boîte de julienne aigrie, et nos
hommes, leur couscous ordinaire.
Les plus malheureux étaient les animaux, privés de mil, et même souvent
de paille, car autour du village on n’en trouvait pas, et il me fallut
en voler pour ne pas les laisser périr, ne pouvant raisonnablement
demander à mes laptots d’en aller couper ; les malheureux n’en pouvaient
plus. Quand nous arrivâmes à ce village, plus de la moitié des piétons
était restée en route.