13 mai 1866.

Après tant de fatigues on pouvait espérer du repos ; mais à sept heures

et demie on repartit encore, et, laissant Tikoura sur notre droite, nous

parvînmes, par une route à travers les broussailles, à Toumboula.

Quelques heures à peine séparent ces deux villages, et entre eux,

Tikoura, à droite, et deux autres villages étaient révoltés. Cela peut

donner une idée de la situation politique du pays, et notre séjour à

Toumboula acheva de nous éclairer.

A Marconnah, j’avais fait demander à acheter du mil ; on m’avait ri au

nez en me disant que depuis six mois il était impossible d’en trouver un

seul grain dans ce village. On y mangeait des feuilles.

En approchant de Toumboula, nous rencontrâmes quelques captifs et gens

du village travaillant aux champs. J’étais en avant avec Badara et le

guide : le pauvre vieux chef était impatient de revoir son village :

aussi sa joie muette, dès qu’il l’aperçut, fut attendrissante. Ces gens

qui travaillaient aux champs, et dont le premier mouvement en nous

voyant avait été de fuir, vinrent, dès qu’il fut reconnu, l’entourer ;

ceux qui étaient au village sortirent pour aller au-devant de lui ; il

fut reçu en triomphe et avec une vraie joie. Presque aussitôt les femmes

de sa case commencèrent à chanter, à danser, ce qui ne s’était pas vu

depuis longtemps dans ce lieu.

Quant à moi, j’étais effrayé littéralement. Les cinq sixièmes de la

population avaient disparu. On ne voyait presque plus d’enfants ; les

hommes avaient des figures décharnées. La misère était partout, on ne

parlait pas de mil ; aussi fallait-il peu songer à nous réconforter.

Néanmoins, je me préparais à passer la journée dans ce village et au

moins à me reposer des fatigues de la route passée, avant de tenter

celle de Ouosébougou, quand Mahmadou Abi me fit prévenir qu’on partirait

le même soir.

Je lui fis répondre que j’étais prêt, mais qu’hommes et bêtes étaient

bien fatigués, et que je ne savais pas s’ils pourraient suivre. J’étais

forcé d’abandonner deux ânes. Mahmadou, pour toute réponse, dit qu’on

allait me donner un autre âne, et que si mes hommes ne pouvaient plus

marcher il les ferait porter par les Sofas à cheval ; que je ne

m’inquiétasse de rien, qu’il ne permettrait pas que rien de ce qui était

à nous restât en route.

Dès lors je n’avais plus d’objections à faire, et, suivant le désir de

Badara, je m’occupai de lui vendre contre quelques gros d’or les ânes

qui ne pouvaient plus marcher, le sel que j’avais en surplus du

nécessaire, mes cauris qui, au delà de Toumboula, ne pouvaient plus

servir et, en un mot, tout ce qui pouvait alléger mes bagages. Nous

avions devant nous la perspective d’une route de quinze à dix-huit

lieues à faire à travers des broussailles pour éviter Marena, Médina et

Guigué, tous villages révoltés. Après les fatigues de la veille et de

l’avant-veille, il était prudent de ne pas se charger, sauf d’eau.

Pendant que je prenais ces mesures de sécurité, j’entendis battre le

tabala du village. Je n’avais pas d’autre arme qu’une lance ; aussi ne

pouvais-je songer à être partie active dans un combat quelconque. Je

sautai sur le toit de ma case, et comme il dominait un peu je pus voir

l’aspect de la campagne. Une razzia tombait sur les lougans ; sept ou

huit cavaliers poussaient devant eux les chameaux des Maures qui nous

accompagnaient, ainsi que quelques ânes, et une quarantaine de piétons

avec leurs boubous jaunes couraient en divers sens après les captifs et

les enfants qui travaillaient dans les champs. Les coups de fusil

partaient de tous les côtés sans les inquiéter ; mais bientôt la scène

changea. Tout notre monde était sorti, près de cent cinquante cavaliers

étaient à la poursuite des assaillants et deux cents hommes à pied

fouillaient les brousailles pour y retrouver ceux qui, désespérant de se

sauver, s’y étaient cachés.

En moins d’une demi-heure, douze Bambaras tombaient sous les coups de

nos hommes, et mon brave Déthié, bien qu’à pied, en prenait un vivant,

qui fut amené ainsi que cinq ou six autres plus ou moins blessés.

On les interrogea et l’on sut ainsi que cette razzia était dirigée par

les Massassis de Guémené (l’un d’eux était au nombre des prisonniers),

qu’ils ignoraient notre arrivée, qu’ils n’étaient en tout que quarante-

huit.

Après cet interrogatoire, on les livra aux Talibés pour être exécutés.

Aucun d’eux n’avait la main exercée, et leurs sabres n’étant point

affilés le supplice fut horrible ; un des prisonniers reçut peut être

quarante coups de sabre avant que sa tête fût détachée.

Badara, bien qu’il fût mécontent de ce que Mahmadou Abi ne le consultât

en rien, paraissait heureux de cet événement qui lui faisait prendre une

revanche sur ses persécuteurs habituels.

Mahamadou Abi, vers quatre heures, fit envoyer à ma case la plus jolie

des captives faites la veille à Soso ; il me disait que chargé par

Ahmadou de pourvoir à l’habillement de mes laptots, qu’on n’avait pu

leur donner à Yamina, comme on le voulait, il leur donnait cette esclave

pour que le produit de la vente leur permît de s’habiller à Nioro. Je la

renvoyai aussitôt, disant au prince que, bien que j’eusse regretté de ne

pas voir habiller mes hommes comme Ahmadou l’avait promis, je ne pouvais

accepter cette compensation contraire à nos mœurs et à nos lois ; que

s’il voulait faire un cadeau à mes hommes, tout ce qu’il voudrait leur

donner serait accepté avec plaisir, sauf des esclaves, qu’ils ne

pouvaient vendre et qui seraient libres en arrivant à Médine.

Le soir, à six heures, nous quittâmes le village, peu restaurés, mais

accablés de fatigue ; on marcha en silence jusque vers deux heures du

matin sans arrêter. Depuis l’avant-veille, on avait fait tuer les cabris

et les chèvres qu’on avait pillés à Soso, afin que leurs bêlements ne

donnassent pas l’éveil aux villages révoltés. Avant la nuit, on fit en

outre museler les chameaux, et on recommanda aux cavaliers montés sur

des chevaux de ne pas s’approcher des juments. En un mot, on prit toutes

les précautions possibles. Nous passâmes assez près de Guigué pour voir

les feux des lougans, et nous entendîmes distinctement les aboiements

des chiens qui nous sentaient de loin.

[Illustration : Razzia et défaite des Massassis, à Toumboula.]

Dès que nous fûmes à quelque distance, on arrêta tout le monde ; les

guides eux-mêmes n’en pouvaient plus. Par deux fois, on voulut tenter de

se remettre en marche, car tous savaient la route qu’il restait à faire,

et l’on sentait instinctivement que le manque d’eau allait, dès que le

soleil serait levé, la transformer en un long supplice. Mais la fatigue

fut plus forte que tous les raisonnements et l’on resta couché.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 317 / 368 题