Après tant de fatigues on pouvait espérer du repos ; mais à sept heures
et demie on repartit encore, et, laissant Tikoura sur notre droite, nous
parvînmes, par une route à travers les broussailles, à Toumboula.
Quelques heures à peine séparent ces deux villages, et entre eux,
Tikoura, à droite, et deux autres villages étaient révoltés. Cela peut
donner une idée de la situation politique du pays, et notre séjour à
Toumboula acheva de nous éclairer.
A Marconnah, j’avais fait demander à acheter du mil ; on m’avait ri au
nez en me disant que depuis six mois il était impossible d’en trouver un
seul grain dans ce village. On y mangeait des feuilles.
En approchant de Toumboula, nous rencontrâmes quelques captifs et gens
du village travaillant aux champs. J’étais en avant avec Badara et le
guide : le pauvre vieux chef était impatient de revoir son village :
aussi sa joie muette, dès qu’il l’aperçut, fut attendrissante. Ces gens
qui travaillaient aux champs, et dont le premier mouvement en nous
voyant avait été de fuir, vinrent, dès qu’il fut reconnu, l’entourer ;
ceux qui étaient au village sortirent pour aller au-devant de lui ; il
fut reçu en triomphe et avec une vraie joie. Presque aussitôt les femmes
de sa case commencèrent à chanter, à danser, ce qui ne s’était pas vu
depuis longtemps dans ce lieu.
Quant à moi, j’étais effrayé littéralement. Les cinq sixièmes de la
population avaient disparu. On ne voyait presque plus d’enfants ; les
hommes avaient des figures décharnées. La misère était partout, on ne
parlait pas de mil ; aussi fallait-il peu songer à nous réconforter.
Néanmoins, je me préparais à passer la journée dans ce village et au
moins à me reposer des fatigues de la route passée, avant de tenter
celle de Ouosébougou, quand Mahmadou Abi me fit prévenir qu’on partirait
le même soir.
Je lui fis répondre que j’étais prêt, mais qu’hommes et bêtes étaient
bien fatigués, et que je ne savais pas s’ils pourraient suivre. J’étais
forcé d’abandonner deux ânes. Mahmadou, pour toute réponse, dit qu’on
allait me donner un autre âne, et que si mes hommes ne pouvaient plus
marcher il les ferait porter par les Sofas à cheval ; que je ne
m’inquiétasse de rien, qu’il ne permettrait pas que rien de ce qui était
à nous restât en route.
Dès lors je n’avais plus d’objections à faire, et, suivant le désir de
Badara, je m’occupai de lui vendre contre quelques gros d’or les ânes
qui ne pouvaient plus marcher, le sel que j’avais en surplus du
nécessaire, mes cauris qui, au delà de Toumboula, ne pouvaient plus
servir et, en un mot, tout ce qui pouvait alléger mes bagages. Nous
avions devant nous la perspective d’une route de quinze à dix-huit
lieues à faire à travers des broussailles pour éviter Marena, Médina et
Guigué, tous villages révoltés. Après les fatigues de la veille et de
l’avant-veille, il était prudent de ne pas se charger, sauf d’eau.
Pendant que je prenais ces mesures de sécurité, j’entendis battre le
tabala du village. Je n’avais pas d’autre arme qu’une lance ; aussi ne
pouvais-je songer à être partie active dans un combat quelconque. Je
sautai sur le toit de ma case, et comme il dominait un peu je pus voir
l’aspect de la campagne. Une razzia tombait sur les lougans ; sept ou
huit cavaliers poussaient devant eux les chameaux des Maures qui nous
accompagnaient, ainsi que quelques ânes, et une quarantaine de piétons
avec leurs boubous jaunes couraient en divers sens après les captifs et
les enfants qui travaillaient dans les champs. Les coups de fusil
partaient de tous les côtés sans les inquiéter ; mais bientôt la scène
changea. Tout notre monde était sorti, près de cent cinquante cavaliers
étaient à la poursuite des assaillants et deux cents hommes à pied
fouillaient les brousailles pour y retrouver ceux qui, désespérant de se
sauver, s’y étaient cachés.
En moins d’une demi-heure, douze Bambaras tombaient sous les coups de
nos hommes, et mon brave Déthié, bien qu’à pied, en prenait un vivant,
qui fut amené ainsi que cinq ou six autres plus ou moins blessés.
On les interrogea et l’on sut ainsi que cette razzia était dirigée par
les Massassis de Guémené (l’un d’eux était au nombre des prisonniers),
qu’ils ignoraient notre arrivée, qu’ils n’étaient en tout que quarante-
huit.
Après cet interrogatoire, on les livra aux Talibés pour être exécutés.
Aucun d’eux n’avait la main exercée, et leurs sabres n’étant point
affilés le supplice fut horrible ; un des prisonniers reçut peut être
quarante coups de sabre avant que sa tête fût détachée.
Badara, bien qu’il fût mécontent de ce que Mahmadou Abi ne le consultât
en rien, paraissait heureux de cet événement qui lui faisait prendre une
revanche sur ses persécuteurs habituels.
Mahamadou Abi, vers quatre heures, fit envoyer à ma case la plus jolie
des captives faites la veille à Soso ; il me disait que chargé par
Ahmadou de pourvoir à l’habillement de mes laptots, qu’on n’avait pu
leur donner à Yamina, comme on le voulait, il leur donnait cette esclave
pour que le produit de la vente leur permît de s’habiller à Nioro. Je la
renvoyai aussitôt, disant au prince que, bien que j’eusse regretté de ne
pas voir habiller mes hommes comme Ahmadou l’avait promis, je ne pouvais
accepter cette compensation contraire à nos mœurs et à nos lois ; que
s’il voulait faire un cadeau à mes hommes, tout ce qu’il voudrait leur
donner serait accepté avec plaisir, sauf des esclaves, qu’ils ne
pouvaient vendre et qui seraient libres en arrivant à Médine.
Le soir, à six heures, nous quittâmes le village, peu restaurés, mais
accablés de fatigue ; on marcha en silence jusque vers deux heures du
matin sans arrêter. Depuis l’avant-veille, on avait fait tuer les cabris
et les chèvres qu’on avait pillés à Soso, afin que leurs bêlements ne
donnassent pas l’éveil aux villages révoltés. Avant la nuit, on fit en
outre museler les chameaux, et on recommanda aux cavaliers montés sur
des chevaux de ne pas s’approcher des juments. En un mot, on prit toutes
les précautions possibles. Nous passâmes assez près de Guigué pour voir
les feux des lougans, et nous entendîmes distinctement les aboiements
des chiens qui nous sentaient de loin.
[Illustration : Razzia et défaite des Massassis, à Toumboula.]
Dès que nous fûmes à quelque distance, on arrêta tout le monde ; les
guides eux-mêmes n’en pouvaient plus. Par deux fois, on voulut tenter de
se remettre en marche, car tous savaient la route qu’il restait à faire,
et l’on sentait instinctivement que le manque d’eau allait, dès que le
soleil serait levé, la transformer en un long supplice. Mais la fatigue
fut plus forte que tous les raisonnements et l’on resta couché.