14 mai 1866.

Étais-je fatigué ? Oui, à coup sûr, car je dormais éveillé, si ces deux

mots peuvent s’associer pour exprimer mon idée, et cependant personne

plus que moi ne désirait partir ; j’allai jusqu’à tourmenter Mahmadou

Abi : je lui fis observer que le soleil se lèverait bientôt, que l’eau

serait chaude, et que la soif fatiguerait plus que la marche ; mais je

parlais à des endormis, on pourrait presque dire des morts. Je secouais

les uns et les autres, mais en vain. Enfin, au jour, on remonta à

cheval, on parvint à réveiller les dormeurs et l’on se remit en marche.

Bientôt nous quittâmes les épines qui nous déchiraient depuis la veille,

et nous rentrâmes dans le grand chemin, bien frayé, bien battu : c’était

la grande route du pays, le chemin de Guigué à Ouosébougou, où des pas

nombreux attestaient qu’on avait passé la veille. Mahmadou aussitôt

donna l’ordre à quelques Talibés, parmi lesquels Mahmadou Alpha et Amadi

Boubakar, de prendre l’avance de toute la vitesse possible, d’aller à

Ouosébougou prévenir de son arrivée et de faire envoyer de l’eau à la

colonne. Je partis avec eux, et, grâce à la vigueur de nos chevaux, qui

pourtant se nourrissaient comme ils pouvaient depuis le départ, nous

franchîmes en deux heures la route de huit lieues qui nous séparait

d’Ouosébougou.

Si j’étais enchanté de me rapprocher aussi rapidement des bords du

Sénégal, Mahmadou Alpha ne l’était pas moins ; il semblait fou de joie à

l’idée qu’il allait revoir son père et les siens, qui l’attendaient à

Ouosébougou, ou plutôt qui ne l’attendaient pas. La route que nous

parcourions était une forêt d’arbres épineux clair-semés au milieu

desquels abondait le gommier-varech. Notre faim était telle que, lorsque

la rapidité de notre course se ralentissait pour laisser souffler les

chevaux, nous mangions avidement ces boules de gomme qui déjà dans mon

voyage chez les Maures avaient été quelquefois ma nourriture unique

pendant une journée entière. Le moindre inconvénient de la gomme ainsi

mangée fraîche est d’altérer considérablement, mais ma peau de bouc

n’était pas encore vide, car je l’avais ménagée toute la nuit, et je pus

boire à ma soif et même en donner à mes compagnons.

Il est impossible de décrire mes sensations dans cette course poussée

parfois jusqu’au délire, sans ménagement de nos chevaux ni de nous. Je

me grisais de l’idée du retour, sans réfléchir que nous n’étions que

cinq, et que je n’avais pas d’armes en plein pays ennemi.

Nous arrivâmes ainsi, par une série d’ondulations du terrain, qui se

dirigent presque de l’Est à l’Ouest et en montant par une pente très-

sensible, au sommet d’une côte d’où nous aperçûmes à nos pieds, un peu

plus bas, une vaste plaine, ayant une pente visible du Nord au Sud, et

limitée au Nord par des montagnes peu élevées, on pourrait presque dire

des collines. Là était Ouosébougou, immense village entouré d’un terrain

sablonneux à perte de vue. Les murailles étaient bien fortifiées,

crénelées, et disposées en crémaillère avec de nombreux bastions ; et

devant les portes on voyait des réduits de défense, précaution que je

n’avais jamais remarquée dans les villages aperçus jusqu’alors : un

immense goupouilli entourait la ville.

Dès que nous vîmes le village nous nous élançâmes, et quelques gens qui

travaillaient à couper du bois sur la hauteur s’enfuirent en poussant

des cris d’alarme. Aussitôt, tous les habitants sortirent en armes, le

tabala battit. Il était clair qu’on était toujours prêt et que le

village avait dû résister à de nombreux assauts.

Mais bientôt nous fûmes reconnus à nos cris de : Taliba-bé, Taliba-bé

Ahmadou cheickou (les Talibés d’Ahmadou), et la défense qui se préparait

se changea en fantasia ; de notre côté, nous poussâmes une charge de

toute la vitesse de nos chevaux, que nous n’arrêtâmes qu’à la porte du

village. Nous y entrâmes précipitamment ; on alla à la case de Djolo,

vieux Bambara de quatre-vingts ans passés, qui nous attendait sous son

_bolérou_[246], et qui donna aussitôt des ordres pour que tous les

captifs partissent au-devant de l’armée. Nous étions trempés de sueur,

nos chevaux dégouttaient, et lorsqu’on apporta de l’eau, nous en bûmes

jusqu’à sécher les calebasses. Puis, nous nous assîmes. Nous étions tous

rendus, et mes compagnons, émerveillés de me voir résister aussi bien

qu’eux, s’écriaient : _Ouaï Toubab Sagata_. (Oh ! les blancs braves !)

On raconta alors à Djolo notre voyage, et comme on causait en bambara,

je ne pouvais savoir ce qu’on disait qu’en questionnant en toucouleur

les Talibés : j’appris que les villages de Digna, de Guigué et de

Mourdia avaient là des envoyés, venus pour faire leur soumission à

Djolo.

Depuis le jour où El Hadj s’était emparé de Ségou, Djolo avait déclaré

que, quoique Bambara pur sang, il ne trahirait jamais ce nouveau maître.

Il avait tenu parole, et grâce à son énergique attitude, il avait rallié

assez de partisans pour tenir tête à l’orage qui venait d’éprouver si

cruellement ce pays. Aujourd’hui, il récoltait les fruits de sa

politique, et je dois le dire, si c’était un serviteur fidèle de son

roi, il y avait en lui une dignité incontestable qui excluait toute

bassesse, et il savait garder à ses cheveux blancs une place honorable

en face des princes.

Vers midi, nos hommes arrivèrent ; ils étaient des premiers, et

cependant quelques-uns, et entre autres Samba Yoro, avaient assez

souffert de la fatigue et de la soif pour que les porteurs d’eau

l’eussent trouvé couché dans les broussailles. Comme on leur avait dit

de porter l’eau à Mahmadou Abi qui était en arrière, ils refusèrent de

donner à boire à mon pauvre Samba, et ce ne fut que quand Mahmadou Abi

passa que Samba lui ayant crié qu’il ne pouvait plus aller sans eau, on

lui en donna tant qu’il en voulut. Nous nous installâmes dans une

maison, et je cherchai à trouver quelque chose à acheter, mais ici il

n’y avait que le mil qui servît de monnaie et c’était ce qui me manquait

le plus. Alors je commençai à mendier. Le docteur alla voir Djolo et

obtint trois moules de mil, et de plus la certitude que Ouosébougou

était bien le Wasibou de Mongo Park ; puis Djolo se rappelait, quand il

était enfant, l’avoir vu passer allant au Niger, d’où il n’était pas

revenu, disait-il. Le soir j’obtins quelques gouttes de lait de Mahmadou

Falel, Poul du Bakhounou, auquel je les fis demander par Bakary Guëye.

Mais l’hospitalité fut très-maigre, et Mahmadou Abi s’en plaignit pour

son compte.

On se reposa une grande journée à Ouosébougou, et ce n’était pas trop.

La plupart des Talibés se refusaient à marcher, leurs jambes étaient

enflées, et notre route, une heure après le départ, ressemblait à une

déroute tant on était espacé.

Pour moi, je me soutenais et j’étais constamment à l’avant-garde près

des guides ; le docteur allait toujours à son allure paisible, aussi

calme que s’il s’agissait de la chose la plus naturelle.

Pendant notre séjour à Ouosébougou un Toucouleur arrivant des bords du

Sénégal annonça que Maba, le marabout qui maintenait la colonie sur un

qui-vive perpétuel, était à Gandiole, c’est-à-dire aux portes de Saint-

Louis, avec une armée, et qu’il avait nommé un roi du Cayor à Nguiguiss.

Telle était l’interprétation donnée par les partisans de l’islamisme à

la campagne que le gouverneur avait faite contre ce dangereux fanatique.

Mais ce n’était pas de ce jour que je savais comment l’histoire se

raconte en Afrique, je ne m’en émus pas davantage.

Avant de quitter Ouosébougou, orientons-nous. Du toit de ma terrasse, on

me montrait Toumboula et Guigué en alignement au S. 40° E. _du monde_ ;

Hofara était au N. 35° O. ; au N. 40° E., Siradian ruiné ; droit à

l’Est, Mourdia, et droit au Sud, Seguébala dans le Bélédougou.

[Décoration]

[Note 244 : A Ségou Sikoro, mes observations de latitude, par hauteur

méridienne tant du soleil que de la lune, m’ont fourni :

Latitude observée 13° 26′ 30″ N.

Longitude observée par distance luni-solaire.

1 observation 8° 40′ 00″ O.

Longitude déduite du lever topographique 8° 26′ 30″ O.

Longitude adoptée pour la construction de la

carte générale 8° 33′ 00″ O.

[Note 245 : C’est de l’oxyde de fer terreux mélangé de silice, en

rognons engagés dans de l’argile. J’en ai rapporté des échantillons

ainsi que d’autres de fer magnétique et de sanguine ou oxyde de fer

compacte.]

[Note 246 : Entrée de la maison.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 318 / 368 题