12 mai 1866.

Au jour, on chercha la route et on la trouva. Aussitôt on repartit, et

vers dix heures et demie nous approchions avec précaution de Soso,

village visiblement habité. Nous avions ramassé en chemin quelques ânes

qui broutaient, et je crois même quelques captifs, des bagages. La

colonne souffrait de la soif, la nuit avait épuisé l’eau des outres ; il

fallait boire à tout prix, et l’eau était dans le village, qui était

révolté depuis longtemps. Qu’allait-on faire ? D’abord, Badara voulut

s’avancer, mais ses Talibés l’en empêchèrent ; il était à craindre qu’il

ne reçût un coup de fusil. Un d’eux, à distance, entama conversation et

chercha à amadouer les gens du village par des paroles de paix. Nous

n’apercevions que trois ou quatre têtes d’hommes au-dessus d’une porte

barricadée. Ils étaient armés, mais avaient plutôt l’air de chercher à

parlementer qu’ils ne montraient une attitude hostile. Alors on s’avança

peu à peu, et Ali Abdoul, qui les connaissait depuis longtemps, leur

affirma qu’on ne leur voulait pas de mal, qu’on savait qu’ils n’avaient

_mourti_ que parce qu’ils avaient eu peur des Bambaras révoltés et, du

reste, qu’on ne leur demandait que de l’eau. « Oui, dirent-ils, mais

vous n’entrerez pas. — Soit, dirent nos gens. Du reste, si l’un de vous

veut venir trouver Mahmadou Abi, vous verrez bien comme il sera reçu. »

Le chef du village donna dans ce piége. On entrebâilla la porte, et il

vint avec son fusil près de Mahmadou Abi, resté sous un arbre. En

approchant, on voulut lui enlever son fusil ; mais comme il tremblait,

il s’y cramponna et Mahmadou lui dit : « N’aie donc pas peur, on te le

laissera. Tiens, en veux-tu deux, trois ? » Et cela disant, il lui en

fourrait sur les bras. Le chef alors se rassura et trouva une certaine

verve pour faire des protestations de fidélité, pour s’excuser d’avoir

cédé à la pression des révoltés. Mahmadou Abi lui dit : « C’est bien !

tu as confiance dans Ali Abdoul. Eh bien ! tu vas retourner avec lui et

dire aux gens du village que je ne leur veux pas de mal, au contraire.

Combien êtes-vous ? — Cinq hommes. — Eh bien ! tu vois, je pourrais

prendre ton village par force, mais je ne veux que de l’eau. »

Tout d’abord on avait répondu du village que les puits étaient à sec.

Mais alors reprenant confiance, ce malheureux lui dit : « Ah ! nous

avons un puits où l’eau ne finira pas ! »

Et il rentra dans son village avec une confiance apparente ou simulée et

dit d’ouvrir la porte. Quelques hommes alors entrèrent, et pendant que

les uns couraient aux puits, d’autres parcoururent le village. Tout

entier à la préoccupation de faire boire tous mes animaux et de remplir

les outres pour la route, je ne m’occupais que de cela, et comme j’étais

pourvu de cordes et de seaux en cuir, la chose allait bien et je pus

même rendre service à plusieurs, et entre autres au vieux schérif qui,

au milieu de cette foule, était bousculé comme le premier captif venu.

On avait recommandé de se hâter. Je ressortis du village d’autant plus

précipitamment qu’on criait que Mahmadou était en route et que plusieurs

Talibés étaient envoyés par lui pour chasser tout le monde hors du

village.

Quand je le rejoignis, un spectacle horrible s’offrit à ma vue. Cinq

hommes étaient étendus sans vie, mutilés ; la tête n’avait pas été

détachée du corps et portait la marque de nombreux coups de sabre. A

côté, onze femmes attachées en file représentaient le reste de la

population de ce village qui avait entièrement succombé, à l’exception

d’un tout jeune homme qui, défiant à juste titre, s’était enfui par les

derrières du village dès qu’on en avait ouvert les portes.

Je ne pus m’empêcher de témoigner mon horreur pour la trahison infâme et

le manque de parole dont on avait usé pour prendre ces malheureux, et je

m’en expliquai à Tambo Bakiri, qui me répondit : « Ce sont des Keffirs,

tous les moyens sont bons avec eux. » Telle était l’opinion d’un homme

bon au fond, qui avait passé vingt ou vingt-cinq ans dans le contact des

blancs. Voilà un des effets d’une religion de fanatisme sur des peuples

simples et ignorants. Et qu’on vienne maintenant chanter les effets

civilisateurs de la religion musulmane sur les noirs ! qu’on vienne

applaudir à son envahissement, y encourager même ! Nous répondrons par

ce que nous avons vu, par des villes détruites, des pays jadis

florissants aujourd’hui en ruine, par le meurtre, le viol, la famine et

tous les crimes que nous avons vus, et nous laisserons après chacun

libre de garder son opinion ; car, en vérité, de pareilles choses ne se

discutent pas.

Nous nous mîmes en route à midi. Un de nos ânes ne portait plus sa

charge, il ne pouvait marcher. Je fis demander à Mahmadou l’autorisation

d’acheter l’un de ceux qu’on avait pris au village, où l’on avait

ramassé poules, chèvres et tout ce qu’il y avait. Il m’en fit cadeau.

Notre route passa d’abord, comme en venant, à Coro et Tominkoro ; mais

environ une heure avant d’arriver à Ouakha nous fîmes un grand détour,

car on disait ce village révolté ainsi que plusieurs autres de ce côté.

La nuit nous surprit dans les broussailles, et ce ne fut que vers dix

heures et demie que nous campâmes à une mare immense où le chant des

grenouilles, cette musique céleste pour le voyageur égaré, dit Mongo

Park, nous conduisit. Nous étions à quelques minutes de Marconnah.

C’était enfin un village ami.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 316 / 368 题