Au jour, on chercha la route et on la trouva. Aussitôt on repartit, et
vers dix heures et demie nous approchions avec précaution de Soso,
village visiblement habité. Nous avions ramassé en chemin quelques ânes
qui broutaient, et je crois même quelques captifs, des bagages. La
colonne souffrait de la soif, la nuit avait épuisé l’eau des outres ; il
fallait boire à tout prix, et l’eau était dans le village, qui était
révolté depuis longtemps. Qu’allait-on faire ? D’abord, Badara voulut
s’avancer, mais ses Talibés l’en empêchèrent ; il était à craindre qu’il
ne reçût un coup de fusil. Un d’eux, à distance, entama conversation et
chercha à amadouer les gens du village par des paroles de paix. Nous
n’apercevions que trois ou quatre têtes d’hommes au-dessus d’une porte
barricadée. Ils étaient armés, mais avaient plutôt l’air de chercher à
parlementer qu’ils ne montraient une attitude hostile. Alors on s’avança
peu à peu, et Ali Abdoul, qui les connaissait depuis longtemps, leur
affirma qu’on ne leur voulait pas de mal, qu’on savait qu’ils n’avaient
_mourti_ que parce qu’ils avaient eu peur des Bambaras révoltés et, du
reste, qu’on ne leur demandait que de l’eau. « Oui, dirent-ils, mais
vous n’entrerez pas. — Soit, dirent nos gens. Du reste, si l’un de vous
veut venir trouver Mahmadou Abi, vous verrez bien comme il sera reçu. »
Le chef du village donna dans ce piége. On entrebâilla la porte, et il
vint avec son fusil près de Mahmadou Abi, resté sous un arbre. En
approchant, on voulut lui enlever son fusil ; mais comme il tremblait,
il s’y cramponna et Mahmadou lui dit : « N’aie donc pas peur, on te le
laissera. Tiens, en veux-tu deux, trois ? » Et cela disant, il lui en
fourrait sur les bras. Le chef alors se rassura et trouva une certaine
verve pour faire des protestations de fidélité, pour s’excuser d’avoir
cédé à la pression des révoltés. Mahmadou Abi lui dit : « C’est bien !
tu as confiance dans Ali Abdoul. Eh bien ! tu vas retourner avec lui et
dire aux gens du village que je ne leur veux pas de mal, au contraire.
Combien êtes-vous ? — Cinq hommes. — Eh bien ! tu vois, je pourrais
prendre ton village par force, mais je ne veux que de l’eau. »
Tout d’abord on avait répondu du village que les puits étaient à sec.
Mais alors reprenant confiance, ce malheureux lui dit : « Ah ! nous
avons un puits où l’eau ne finira pas ! »
Et il rentra dans son village avec une confiance apparente ou simulée et
dit d’ouvrir la porte. Quelques hommes alors entrèrent, et pendant que
les uns couraient aux puits, d’autres parcoururent le village. Tout
entier à la préoccupation de faire boire tous mes animaux et de remplir
les outres pour la route, je ne m’occupais que de cela, et comme j’étais
pourvu de cordes et de seaux en cuir, la chose allait bien et je pus
même rendre service à plusieurs, et entre autres au vieux schérif qui,
au milieu de cette foule, était bousculé comme le premier captif venu.
On avait recommandé de se hâter. Je ressortis du village d’autant plus
précipitamment qu’on criait que Mahmadou était en route et que plusieurs
Talibés étaient envoyés par lui pour chasser tout le monde hors du
village.
Quand je le rejoignis, un spectacle horrible s’offrit à ma vue. Cinq
hommes étaient étendus sans vie, mutilés ; la tête n’avait pas été
détachée du corps et portait la marque de nombreux coups de sabre. A
côté, onze femmes attachées en file représentaient le reste de la
population de ce village qui avait entièrement succombé, à l’exception
d’un tout jeune homme qui, défiant à juste titre, s’était enfui par les
derrières du village dès qu’on en avait ouvert les portes.
Je ne pus m’empêcher de témoigner mon horreur pour la trahison infâme et
le manque de parole dont on avait usé pour prendre ces malheureux, et je
m’en expliquai à Tambo Bakiri, qui me répondit : « Ce sont des Keffirs,
tous les moyens sont bons avec eux. » Telle était l’opinion d’un homme
bon au fond, qui avait passé vingt ou vingt-cinq ans dans le contact des
blancs. Voilà un des effets d’une religion de fanatisme sur des peuples
simples et ignorants. Et qu’on vienne maintenant chanter les effets
civilisateurs de la religion musulmane sur les noirs ! qu’on vienne
applaudir à son envahissement, y encourager même ! Nous répondrons par
ce que nous avons vu, par des villes détruites, des pays jadis
florissants aujourd’hui en ruine, par le meurtre, le viol, la famine et
tous les crimes que nous avons vus, et nous laisserons après chacun
libre de garder son opinion ; car, en vérité, de pareilles choses ne se
discutent pas.
Nous nous mîmes en route à midi. Un de nos ânes ne portait plus sa
charge, il ne pouvait marcher. Je fis demander à Mahmadou l’autorisation
d’acheter l’un de ceux qu’on avait pris au village, où l’on avait
ramassé poules, chèvres et tout ce qu’il y avait. Il m’en fit cadeau.
Notre route passa d’abord, comme en venant, à Coro et Tominkoro ; mais
environ une heure avant d’arriver à Ouakha nous fîmes un grand détour,
car on disait ce village révolté ainsi que plusieurs autres de ce côté.
La nuit nous surprit dans les broussailles, et ce ne fut que vers dix
heures et demie que nous campâmes à une mare immense où le chant des
grenouilles, cette musique céleste pour le voyageur égaré, dit Mongo
Park, nous conduisit. Nous étions à quelques minutes de Marconnah.
C’était enfin un village ami.